Napoléon, malgré ce qu'on lui disait, n'avait pas encore pu

détacher son esprit de la route de Minsk, la plus belle, la mieux

approvisionnée, sur laquelle il était certain de rallier, outre

Victor et Oudinot qui étaient déjà presque réunis à lui, le prince

de Schwarzenberg et Reynier, et pouvait se ménager une concentration

de forces de 90,000 soldats armés. Il adressait deux objections à

la proposition du général Dode: premièrement la longueur du détour

qui l'éloignait de Wilna, et l'exposait à y être prévenu par les

Russes, et secondement la rencontre probable dans cette direction

de Wittgenstein et de Steinghel, que Victor et Oudinot n'avaient pu

vaincre à eux deux. Le général Dode répondait que probablement on

éviterait les deux généraux russes, que d'ailleurs ils n'auraient pas

vers les sources de la Bérézina un terrain aussi facile à défendre

que sur les bords de l'Oula, et n'oseraient pas tenir lorsqu'ils

verraient Napoléon réuni aux maréchaux Victor et Oudinot. Du

reste, tout en discutant, Napoléon, qui n'avait pas besoin qu'on

lui répondît, car il s'était fait d'avance à lui-même toutes les

réponses que le sujet comportait, examinait la carte étalée devant

lui, sans presque écouter les paroles du général Dode, suivait du

doigt la Bérézina, puis le Dniéper, et, ayant rencontré des yeux

Pultawa, s'écria tout à coup: Pultawa! Pultawa!--puis laissant

là cette carte, et parcourant la chétive pièce où avait lieu cet

entretien, se mit à répéter: Pultawa! Pultawa!... sans regarder son

interlocuteur, sans même faire attention à lui. Le général Dode,

saisi de ce spectacle extraordinaire, se taisait, et contemplait avec

un mélange de douleur et de surprise le nouveau Charles XII, cent

fois plus grand que l'ancien, mais, hélas! cent fois plus malheureux

aussi, et en ce moment reconnaissant enfin sa vraie destinée. À ce

point de l'entretien arrivèrent Murat, le prince Eugène, Berthier,

et le général Jomini qui, ayant été gouverneur de la province

pendant la campagne, avait fait comme le général Dode une étude

attentive des lieux, et était fort capable de donner un avis. Le

général Dode, par modestie, crut devoir se retirer, et sortit sans

que Napoléon, toujours distrait, s'en aperçût. En voyant le général

Jomini, Napoléon lui dit: Quand on n'a jamais eu de revers, on doit

les avoir grands comme sa fortune...--Puis il provoqua l'opinion du

général. Celui-ci, partageant en un point l'avis du général Dode,

jugeait impossible de traverser la Bérézina au-dessous de Borisow,

mais trouvait bien long, bien fatigant, pour une armée déjà épuisée,

de remonter la Bérézina afin d'aller franchir cette rivière vers

ses sources. Il pensait, d'après les rapports du pays, qu'il était

possible de passer droit devant soi, un peu au-dessus de Borisow,

et dès lors de rejoindre la route de Smorgoni, la plus courte pour

aller à Wilna, et la moins dévastée par les armées belligérantes.

L'événement prouva bientôt que cet avis était fort sage. Napoléon,

sans le combattre, car il écoutait à peine, parut se reporter

tout à coup au temps de ses plus brillantes opérations, et, se

plaignant de tout le monde, marchant et parlant avec une animation

extraordinaire, se mit à dire que si tous les coeurs n'étaient pas

abattus (et en prononçant ces paroles il semblait regarder ses

principaux lieutenants présents autour de lui), il aurait une bien

belle manoeuvre à exécuter, ce serait de remonter vers la haute

Bérézina, comme le lui conseillait le général Dode, et au lieu d'y

chercher seulement un passage, de se jeter sur Wittgenstein, de

l'enlever, de le faire prisonnier. Il ajoutait que si, en rentrant en

Pologne après de grands malheurs, il emmenait cependant avec lui une

armée russe prisonnière, l'Europe reconnaîtrait Napoléon, la grande

armée et la fortune de l'Empire! Son imagination s'exaltant à mesure

qu'il parlait, il embellissait de mille détails qui la rendaient

vraisemblable cette supposition avec laquelle il consolait sa

détresse actuelle. Le général Jomini se contenta de lui répondre que

ce beau mouvement serait exécutable sans doute, mais en Italie, en

Allemagne, dans des pays où l'on rencontrait partout de quoi vivre,

et avec une armée saine et vigoureuse, que de longues privations

n'auraient pas entièrement épuisée. Il eût pu ajouter, mais ce

n'était pas le moment, que celui qui trouve les caractères énervés,

les a le plus souvent énervés lui-même en abusant de leur dévouement,

et ressemble à l'imprudent cavalier qui a tué de fatigue le cheval

destiné à le porter!

[Note en marge: Napoléon choisit avec une incomparable sûreté de coup

d'oeil le point où il faut passer la Bérézina.]

[Note en marge: Il se décide à la passer un peu au-dessus de Borisow.]

Napoléon ne tint pas plus compte des observations qu'on lui fit, que

des rêves brillants auxquels il venait de se livrer, et qui n'étaient

que les préliminaires à travers lesquels son puissant esprit allait

arriver à sa véritable détermination. Son parti, en effet, était pris

avec ce tact, avec ce discernement qui étaient infaillibles, quand de

tristes entraînements ne l'égaraient pas, et le danger était assez

grand, assurément, pour se garder de toute erreur. Passer à gauche,

au-dessous de Borisow, lui semblait impossible après avoir entendu

le général Dode. Passer à droite et au-dessus, était trop long,

l'exposait à être prévenu sur Wilna, et il partageait en ce point

l'avis du général Jomini. Percer droit devant lui pour aller par le

plus court chemin sur Wilna, de manière à devancer tous ceux qui le

menaçaient en flanc et par derrière, était le meilleur, le plus sage

de tous les plans, quoique le plus modeste. Mais la difficulté était

immense, puisqu'il fallait, ou reprendre le pont de Borisow sur les

Russes, ou en jeter un dans les environs, malgré tous les ennemis qui

nous serraient de près, deux succès bien peu vraisemblables, à moins

d'un dernier coup de fortune égal à ceux que Napoléon avait eus dans

ses plus beaux jours. Il n'en désespéra pas, et résolut de se porter

droit sur la Bérézina, de pousser vivement Oudinot sur Borisow afin

de reprendre ce point, et s'il n'y parvenait pas, de chercher un

passage dans les environs.

Il adressa les instructions convenables à Oudinot, qui arrivait

précisément sur notre droite, et il se porta lui-même à Bobr pour

veiller de sa personne à l'exécution de ses volontés. L'intérêt de

n'être pas pris lui et toute son armée lui avait rendu l'ardente

activité de ses premiers temps, et il cessait d'être empereur pour

devenir général. Retrouverait-il avec ses qualités sa bonne fortune?

Ce n'était pas certain, mais c'était possible.

[Note en marge: Miraculeuse arrivée du général Corbineau.]

[Note en marge: Ce brave général, poursuivi par une nuée de Cosaques,

tandis qu'il cherche à rejoindre le 2e corps, découvre un point de

passage sur la Bérézina.]

Il semble, en effet, qu'en ce moment la fortune lasse de tant

de rigueurs, lui accordait enfin un miracle pour le sauver des

dernières humiliations. On a vu que le maréchal Saint-Cyr, après

l'évacuation de Polotsk, avait détaché du 2e corps le général de

Wrède pour l'opposer à Steinghel, et que ce général bavarois, par

goût ou par circonstance, s'était laissé isoler du 2e corps, et

confiner dans les environs de Gloubokoé. Il avait conservé avec

lui la division de cavalerie légère du général Corbineau, composée

des 7e et 20e de chasseurs, et du 8e de lanciers, division que le

2e corps regrettait beaucoup et réclamait avec instance. Parti de

Gloubokoé le 16 novembre pour se réunir au 2e corps, le général

Corbineau était venu successivement à Dolghinow, à Pletchenitzy, à

Zembin, tout près de Borisow, et était tombé au milieu des partis

ennemis que l'amiral Tchitchakoff avait lancés en avant pour se

lier avec Wittgenstein sur la haute Bérézina. Au nombre de ces

partis se trouvait un corps de 3 mille Cosaques, sous l'aide de camp

Czernicheff, qu'Alexandre venait d'envoyer tour à tour à Kutusof,

à Tchitchakoff, à Wittgenstein, pour leur communiquer le fameux

plan d'agir sur les derrières de Napoléon, et les amener à marcher

d'accord. L'aide de camp Czernicheff, ayant quitté Tchitchakoff

qui était sur la droite de la Bérézina, remontait cette rivière,

et cherchait à la passer pour aller joindre Wittgenstein sur la

rive gauche, et amener un concert d'efforts contre Napoléon, qui

était aussi sur la rive gauche. Chemin faisant il avait eu la bonne

fortune de délivrer le général Wintzingerode, envoyé en France comme

prisonnier, et, par un hasard moins heureux pour lui, avait heurté

en passant le général Corbineau. Celui-ci, qui sous les apparences

les plus simples réunissait à beaucoup de finesse un grand courage,

n'avait pas perdu la tête, quoiqu'il n'eût que 700 chevaux, s'était

débarrassé à coups de sabre de ses assaillants, et avait poussé

jusque près de Borisow, où les Russes étaient déjà entrés. Trouvant

les Russes devant lui à Borisow, les ayant laissés la veille sur

ses derrières, il n'avait vu qu'une manière de se tirer d'embarras,

c'était de traverser la Bérézina, et d'aller à la rencontre de la

grande armée, qui devait lui offrir un refuge assuré. Il ne se

doutait pas qu'en voulant se sauver, il la sauverait, et qu'elle

était tellement affaiblie en cavalerie que 700 chevaux seraient un

important secours à lui apporter. Il s'était donc mis à longer la

rive droite de la Bérézina au-dessus de Borisow, cherchant s'il

n'y aurait pas un gué praticable, lorsqu'il avait aperçu sortant de

l'eau un paysan polonais, qui venait de la franchir, et qui lui avait

indiqué, vis-à-vis du village de Studianka, à trois lieues au-dessus

de Borisow, un endroit où les chevaux pouvaient passer avec de l'eau

jusqu'aux reins. La Bérézina, noirâtre et fangeuse, charriait de

gros glaçons fort dangereux. Le général néanmoins avait formé sa

cavalerie en colonne serrée, était entré dans l'eau et avait passé la

rivière en perdant une vingtaine d'hommes entraînés par les glaçons.

Heureux d'avoir surmonté cet obstacle, il avait gagné au galop

Lochnitza, et enfin Bobr, où il avait rencontré le maréchal Oudinot

coupant transversalement la route de Smolensk à Bobr pour marcher sur

Borisow. Le général Corbineau avait fait son rapport à son maréchal,

et rejoint ensuite le 2e corps auquel il appartenait. Presque au même

moment le maréchal Oudinot, se jetant brusquement sur Borisow, y

avait surpris, enveloppé l'avant-garde du comte Pahlen, fait cinq à

six cents prisonniers, tué ou blessé un nombre égal d'hommes, enlevé

plusieurs centaines de voitures de bagages, pris la ville, et fondu

ensuite sur le pont, que les Russes, pressés de s'enfuir, avaient

brûlé, désespérant de le défendre. Borisow était donc aux mains du

2e corps, sans que notre position fût améliorée, puisque le pont de

la Bérézina était brûlé; mais la découverte inattendue du général

Corbineau faisait luire un rayon d'espérance, et le maréchal Oudinot

dépêcha le général à Bobr auprès de l'Empereur.

[Note en marge: D'après le rapport du général Corbineau, Napoléon se

décide à choisir le point de Studianka au-dessus de Borisow, pour y

jeter un pont.]

[Note en marge: Fausse démonstration ordonnée au-dessous de Borisow

pour tromper les Russes.]

Napoléon connaissait et aimait les frères Corbineau, dont l'aîné

avait été tué à côté de lui à Eylau. Il accueillit celui-ci comme

un envoyé du ciel, le questionna longuement, lui fit décrire

minutieusement les lieux, bien expliquer la possibilité de passer la

rivière à Studianka sur de simples ponts de chevalets, et résolut

sur-le-champ de l'essayer. Il renvoya sans différer le général

Corbineau à Oudinot, avec ordre de commencer tout de suite et

très-secrètement les préparatifs de passage à Studianka, au-dessus

de Borisow, mais en faisant des démonstrations très-apparentes

au-dessous de cette ville, de manière à tromper Tchitchakoff, et à

détourner son attention du véritable point où l'on voulait passer.

Ce n'était pas tout, en effet, que d'avoir miraculeusement trouvé un

point où, grâce au peu de profondeur de la Bérézina, des chevalets

suffiraient pour la franchir. Il fallait que le travail auquel on

allait se livrer restât assez longtemps inaperçu de l'ennemi pour

que l'on eût le moyen de porter sur l'autre rive des forces capables

d'arrêter les Russes de Tchitchakoff, et de les empêcher de s'opposer

au passage. Napoléon ordonna même à Oudinot de répandre dans l'armée

le bruit qu'on devait passer au-dessous de Borisow, afin d'y attirer

la foule des traînards et de rendre complète chez l'ennemi l'illusion

qui pouvait seule nous sauver.

Le général Corbineau quittant Napoléon le 23 novembre fort tard,

rejoignit en toute hâte le maréchal Oudinot, et celui-ci dès le

lendemain matin 24, se conformant aux ordres qu'il venait de

recevoir, fit les démonstrations prescrites au-dessous de Borisow,

puis profitant de la nuit et des bois qui bordaient la Bérézina,

envoya secrètement le général Corbineau avec ce qu'il avait de

pontonniers pour commencer les travaux de passage à Studianka.

C'était une grande et difficile opération, car il fallait trouver

des bois préparés, ou en préparer, les disposer, les fixer dans

l'eau, tout cela devant les avant-postes de Tchitchakoff, qui, après

la perte de Borisow, était resté sur l'autre rive, et avait des

vedettes jusque vis-à-vis de Studianka. Il y avait donc cent chances

d'insuccès contre une ou deux de réussite.

Pendant ce temps, Napoléon s'était transporté le 24 à Lochnitza, sur

la route de Borisow, se proposant d'arriver le lendemain 25 avec

la garde à Borisow même, pour confirmer les Russes dans la pensée

qu'il voulait passer au-dessous de cette ville, tandis qu'il était

résolu au contraire à passer au-dessus, c'est-à-dire à Studianka,

et à se rendre secrètement en ce dernier endroit au moyen d'un

chemin de traverse. Il avait expédié au maréchal Davout, qui depuis

la bataille de Krasnoé formait de nouveau l'arrière-garde, l'ordre

de hâter le pas, afin d'accélérer le passage de la Bérézina si on

parvenait à se procurer les moyens de la franchir, mais avant tout il

avait envoyé le général Éblé avec les pontonniers et leur matériel

directement à Studianka, pour exécuter la construction des ponts que

les pontonniers du 2e corps n'avaient pu que commencer.

[Note en marge: Le général Éblé chargé de jeter deux ponts à

Studianka.]

Le moment était venu où le respectable général Éblé allait couronner

sa carrière par un service immortel. Du matériel que Napoléon avait

fait détruire à Orscha, il avait sauvé six caissons renfermant des

outils, des clous, des crampons, tous les fers enfin nécessaires à

la construction des ponts de chevalets, et deux forges de campagne.

Ces diverses voitures étant bien attelées avaient la possibilité de

cheminer rapidement. Dans sa profonde prévoyance, le général Éblé

s'était réservé deux voitures de charbon, afin de pouvoir forger sur

place les pièces dont on manquerait. Il lui restait de son corps

quatre cents pontonniers éprouvés, sur lesquels il avait conservé un

empire absolu. Éblé et Larrey étaient les deux hommes de bien que

toute l'armée continuait à respecter et à écouter, même quand ils lui

demandaient des choses presque impossibles.

[Note en marge: Noble dévouement des pontonniers à la voix du général

Éblé.]

Le général Éblé partit donc le 24 au soir de Lochnitza pour Borisow

avec ses quatre cents hommes, suivi de l'habile général Chasseloup,

qui avait encore quelques sapeurs, mais sans aucun reste de

matériel, et qui était digne de s'associer à l'illustre chef de

nos pontonniers. On marcha toute la nuit, on atteignit Borisow le

25 à 5 heures du matin, on y laissa une compagnie pour faire les

trompeurs apprêts d'un passage au-dessous de cette ville, et on

s'engagea ensuite à travers les marécages et les bois pour remonter,

par un mouvement à droite, le bord de la rivière jusqu'à Studianka.

On n'arriva en cet endroit que dans l'après-midi du 25. Dans son

impatience, Napoléon aurait voulu que les ponts fussent établis le

25 au soir. C'était chose impossible, mais ils pouvaient l'être

le 26 en travaillant toute la nuit, ce qu'on était bien décidé à

faire, quoiqu'on eût marché les deux nuits et les deux journées

précédentes. Le général Éblé parla à ses hommes, leur dit que le

sort de l'armée était en leurs mains, leur communiqua ses nobles

sentiments, et en obtint la promesse du dévouement le plus absolu. Il

fallait, par un froid qui était tout à coup redevenu des plus vifs,

travailler dans l'eau toute la nuit et toute la journée du lendemain,

au milieu d'énormes glaçons, peut-être sous les boulets de l'ennemi,

sans une heure de repos, en prenant à-peine le temps d'avaler, au

lieu de pain, de viande et d'eau-de-vie, un peu de bouillie sans

sel. C'était à ce prix que l'armée pouvait être sauvée. Tous ces

pontonniers le promirent à leur général, et on va voir comment ils

tinrent parole.

[Note en marge: Nature du travail à exécuter.]

Les pontonniers que le maréchal Oudinot avait envoyés avaient déjà

préparé quelques chevalets, mais ils ne possédaient pas la même

expérience que ceux du général Éblé, et il fallut recommencer le

travail. Le général Éblé avait pour le seconder des officiers

dignes de s'associer à son oeuvre, notamment son chef d'état-major

Chapelle, et le colonel d'artillerie Chapuis. N'ayant ni le temps

d'abattre des bois ni celui de les débiter, on alla au malheureux

village de Studianka, on en démolit les maisons, on en retira les

bois qui semblaient propres à l'établissement d'un pont, on forgea

les fers nécessaires pour les lier, et avec les uns et les autres on

construisit une suite de chevalets. À la pointe du jour du 26, on fut

prêt à plonger ces chevalets dans l'eau de la Bérézina.

[Note en marge: Anxiété de tous ceux qui entourent Napoléon, car il

s'agit de savoir s'il sera prisonnier des Russes.]

[Note en marge: On apprend avec joie que l'amiral Tchitchakoff n'est

pas encore à Studianka.]

Napoléon, après s'être porté de Lochnitza à Borisow, et avoir

couché au château de Staroï-Borisow (voir les cartes n{os} 55 et

57), était accouru au galop à Studianka dès le 26 au matin, pour

assister à l'établissement des ponts. Arrivé avec ses lieutenants,

Murat, Berthier, Eugène, Caulaincourt, Duroc, qui tous avaient

l'expression de la plus profonde anxiété sur leur visage, car en

ce moment il s'agissait de savoir si le maître du monde serait le

lendemain prisonnier des Russes, il regardait travailler, et n'osait

presser des hommes qui, à la voix de leur respectable général,

déployaient tout ce qu'ils avaient de force et d'intelligence. Ce

n'était pas tout que de plonger hardiment dans cette eau glaciale

pour y fixer les chevalets, il fallait encore achever ce difficile

ouvrage malgré l'ennemi, dont on apercevait les vedettes sur la rive

opposée. Était-il là seulement avec quelques Cosaques ou avec tout un

corps de troupes? Aurait-on quelques coureurs à écarter ou une armée

entière à combattre au moment du passage? Telle était la question

qu'il importait d'éclaircir. Le maréchal Oudinot avait un aide de

camp aussi adroit qu'intelligent, doué en outre du plus rare courage.

Cet aide de camp, qui était le chef d'escadron Jacqueminot, suivi de

quelques cavaliers portant en croupe un voltigeur, s'élança à cheval

dans la Bérézina. La traversant tantôt à gué, tantôt à la nage, il

atteignit l'autre rive hérissée de glaçons qui rendaient l'abordage

très-difficile. Il surmonta ces difficultés, fondit sur un petit bois

occupé par quelques Cosaques, et s'en empara. On n'apercevait qu'un

très-petit nombre d'ennemis, et le chef d'escadron Jacqueminot vint

porter à Napoléon cette bonne nouvelle. Il aurait fallu cependant un

prisonnier pour se renseigner plus exactement sur ce qu'on avait à

craindre ou à espérer. Le brave Jacqueminot repassa la Bérézina, prit

avec lui quelques cavaliers déterminés, se jeta sur un poste russe

qui se chauffait autour d'un grand feu, enleva un sous-officier, et

le ramena dans le petit bois où il avait établi son détachement. Puis

le forçant à monter en croupe avec lui, et traversant de nouveau

la Bérézina, il l'amena aux pieds de Napoléon. On interrogea le

prisonnier, et on apprit avec une satisfaction facile à comprendre

que Tchitchakoff était avec le gros de ses forces devant Borisow,

tout occupé du prétendu passage des Français au-dessous de cette

ville, et qu'à Studianka il n'y avait qu'un détachement de troupes

légères.

[Note en marge: Le général Corbineau jeté sur la rive droite de la

Bérézina pour écarter les Cosaques.]

Il fallait se hâter de profiter de ces heureuses conjonctures. Mais

les ponts n'étaient pas prêts. Le brave Corbineau avec sa brigade

de cavalerie prenant en croupe un certain nombre de voltigeurs

s'engagea dans la Bérézina, la traversa, comme il avait déjà fait,

ces cavaliers ayant pied quelquefois, quelquefois portés par leurs

chevaux à la nage, et quelquefois aussi emportés par le torrent. Le

lit de la rivière franchi, il surmonta les difficultés que présentait

le bord hérissé de glaçons, et vint s'établir en force dans le bois

qui devait nous servir d'appui. Il manquait d'artillerie, Napoléon y

suppléa en disposant sur la rive gauche une quarantaine de bouches

à feu, qui devaient tirer d'une rive à l'autre par-dessus la tête

de nos hommes, au risque de les atteindre. Mais dans la situation

où l'on se trouvait on n'en était pas à compter les inconvénients.

Cette première opération terminée, on pouvait se flatter de rester

maître de la rive droite jusqu'à ce que les ponts étant achevés,

l'armée pût déboucher tout entière. L'étoile de Napoléon semblait

reluire, et ses officiers groupés autour de lui la saluèrent avec un

sentiment de joie qu'ils n'avaient pas éprouvé depuis longtemps.

[Note en marge: Construction de deux ponts, un pour les piétons, un

pour les voitures.]

[Note en marge: Le corps d'Oudinot heureusement transporté sur

l'autre côté de la Bérézina.]

[Note en marge: Gravité du danger qui reste encore à surmonter.]

Tout dépendait maintenant de l'établissement des ponts. Le projet

était d'en jeter deux à cent toises de distance, l'un à gauche pour

les voitures, l'autre à droite pour les piétons et les cavaliers.

Cent pontonniers étaient entrés dans l'eau, et s'aidant de petits

radeaux qu'on avait construits pour cet usage, avaient commencé à

fixer les chevalets. L'eau gelait, et il se formait autour de leurs

épaules, de leurs bras, de leurs jambes, des glaçons qui s'attachant

aux chairs, causaient de vives douleurs. Ils souffraient sans se

plaindre, sans paraître même affectés, tant leur ardeur était grande.

La rivière n'avait en cet endroit qu'une cinquantaine de toises de

largeur, et avec vingt-trois chevalets pour chaque pont on réunit

les deux bords. Afin de pouvoir transporter plus tôt des troupes

sur l'autre rive, on concentra tous ses efforts sur le pont de

droite, celui qui était destiné aux piétons et aux cavaliers, et à

une heure de l'après-midi il fut praticable. Napoléon avait amené à

Studianka le corps du maréchal Oudinot, et avait remplacé celui-ci à

Borisow par les troupes qui suivaient. Il fit immédiatement passer

sur la rive droite les divisions Legrand et Maison, les cuirassiers

de Doumerc, composant le 2e corps, et y joignit les restes de la

division Dombrowski, le tout montant à 9 mille hommes environ. On fit

rouler avec beaucoup de précaution deux bouches à feu sur le pont

des piétons, et armé de ces moyens Oudinot, se rabattant brusquement

à gauche, fondit sur quelques troupes d'infanterie légère que le

général Tchaplitz, commandant l'avant-garde de Tchitchakoff, avait

portées sur ce point. Le combat fut vif, mais court. On tua deux

cents hommes à l'ennemi, et on put s'établir dans une bonne position,

de manière à couvrir le passage. On avait le temps, en employant

bien la fin de cette journée du 26 et la nuit suivante, de faire

passer assez de troupes pour tenir tête à l'amiral Tchitchakoff.

Il est vrai qu'il fallait au moins deux jours pour que l'armée

parvenue tout entière à Studianka eût franchi les deux ponts, et en

deux jours Tchitchakoff pouvait se concentrer devant le point de

passage pour nous empêcher de déboucher sur la rive droite. De son

côté Wittgenstein, qui était comme nous sur la rive gauche, pouvait

culbuter Victor, et se jeter dans notre flanc droit, pendant que

Kutusof viendrait assaillir nos derrières. Dans ce cas la confusion

devait être épouvantable, et il était à craindre que la tentative de

passage ne se convertît en un désastre. Pourtant une moitié de nos

dangers était heureusement surmontée, et il était permis d'espérer

qu'on surmonterait l'autre moitié.

[Note en marge: Achèvement des deux ponts.]

[Note en marge: Première rupture du pont des voitures.]

À quatre heures de l'après-midi le second pont fut terminé, et

Napoléon s'employa de sa personne à faire défiler sur la rive droite

tous ceux qui arrivaient. Quant à lui, il voulut demeurer sur la

rive gauche, pour ne passer que des derniers. Le général Éblé, sans

prendre lui-même un moment de repos, fit coucher sur la paille une

moitié de ses pontonniers, afin qu'ils pussent se relever les uns les

autres dans la pénible tâche de garder les ponts, d'en exercer la

police, et de les réparer s'il survenait des accidents. Dans cette

journée, on fit passer la garde à pied, et ce qui restait de la garde

à cheval. On commença ensuite le défilé des voitures de l'artillerie.

Par malheur le pont de gauche destiné aux voitures chancelait sous

le poids énorme des charrois qui se succédaient sans interruption.

Pressé comme on était, on n'avait pas eu le temps d'équarrir les bois

formant le tablier du pont. On s'était servi de simples rondins, qui

présentaient une surface inégale, et pour adoucir les ressauts des

voitures, on avait mis dans les creux de la mousse, du chanvre, du

chaume, tout ce qu'on avait pu arracher du village de Studianka. Mais

les chevaux enlevaient avec leurs pieds cette espèce de litière, et

les ressauts étant redevenus très-rudes, les chevalets qui portaient

sur les fonds les moins solides avaient fléchi, le tablier avait

formé dès lors des ondulations, et à huit heures du soir trois

chevalets s'étaient abîmés avec les voitures qu'ils portaient dans le

lit de la Bérézina.

[Note en marge: Première réparation de l'accident survenu au pont des

voitures.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 44 / 50 段