couché le 17 même à Liady, le 18 à Doubrowna, le 19 à Orscha. Il y
avait à Orscha un pont sur le Dniéper, et si Kutusof était allé nous
attendre sur ce point au lieu de nous attendre à Krasnoé, il est
probable que nous ne nous serions pas tirés de ce gouffre, car nous
n'aurions pas franchi le Dniéper aussi facilement que le ravin de la
Lossmina, et ce fleuve d'ailleurs n'était pas encore assez solidement
gelé, surtout aux environs d'Orscha, où il avait deux cents toises de
largeur, pour qu'il fût possible de le passer sur la glace. Napoléon,
heureux d'être enfin dans un lieu sûr, et d'y trouver des vivres,
car il y avait à Orscha des magasins très-bien fournis, tenta un
nouvel essai de ralliement de l'armée, au moyen des distributions
régulières. Un détachement de la gendarmerie d'élite récemment arrivé
fut employé à faire dans Orscha la police des ponts, à engager
chacun, par la persuasion ou la force, à rejoindre son corps. Ces
braves gens habitués à réprimer les désordres qui se produisaient sur
les derrières de l'armée, n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils en
étaient consternés. Tous leurs efforts furent vains. Les menaces, les
promesses de distributions au corps, rien n'y fit. Les hommes isolés,
armés ou non armés, trouvaient plus commode, surtout plus sûr, de
s'occuper d'eux, d'eux seuls, de ne pas s'exposer pour le salut des
autres à être blessés, ce qui équivalait à être tués, et une fois
le joug de l'honneur secoué, ne voulaient plus le reprendre. Parmi
les hommes débandés quelques-uns avaient gardé leurs armes, mais
uniquement pour se défendre contre les Cosaques, et pour marauder
plus fructueusement. À mesure que la retraite se prolongeait, ils
s'étaient faits à cette misère, et s'étaient organisés en sociétés de
marche, vivant de leur propre industrie, profitant de l'escorte des
corps armés sans jamais leur rendre aucun service, résistant si on
cherchait à les ramener à leurs régiments, ne voulant faire usage de
leurs armes que contre les Cosaques ou leurs camarades, maraudant,
pillant sur les côtés de la route, ou sur la route, portant leur
butin sur des voitures qui contribuaient à allonger les colonnes,
détruisant autant qu'ils consommaient, et souvent même pour se
chauffer mettant le feu à des maisons occupées par des officiers ou
par des blessés, dont beaucoup périrent ainsi dans les flammes: tant
est nécessaire le joug de la discipline sur ces êtres chez lesquels
on a développé l'instinct de la force, pour qu'ils n'en abusent
pas, et ne deviennent point de véritables bêtes féroces! Parmi ces
maraudeurs obstinés, se trouvaient beaucoup d'anciens réfractaires,
et très-peu de vieux soldats, car la plupart de ceux-ci restaient et
mouraient au drapeau. À la suite des plus alertes venait la foule
des hommes faiblement constitués, marchant sans armes, victimes de
tous, de l'ennemi et de leurs camarades, se traînant et vivant comme
ils pouvaient, jonchant les routes ou les bivouacs de leurs corps
exténués, et dans leur profond abattement se défendant à peine contre
la mort. En général c'étaient les plus jeunes, les moins indociles,
les derniers tirés de leurs familles par la conscription.
[Note en marge: Situation de la garde impériale.]
Cette contagion morale avait atteint même la garde. Napoléon la
réunit pour la haranguer, pour la rappeler au sentiment du devoir,
lui dit qu'elle était le dernier asile de l'honneur militaire, qu'à
elle surtout il appartenait de donner l'exemple, et de sauver ainsi
les restes de l'armée de la dissolution dont ils étaient menacés;
que si la garde devenait coupable à son tour, elle serait plus
coupable que tous les autres corps, car elle n'aurait pas l'excuse
du besoin, le peu de ressources dont on disposait lui ayant toujours
été exclusivement réservées; qu'il pourrait employer les châtiments,
et faire fusiller le premier de ses vieux grenadiers rencontré hors
des rangs, mais qu'il aimait mieux compter sur leurs anciennes vertus
guerrières, et obtenir de leur dévouement, non de la crainte, les
bons exemples qu'il invoquait de leur part. Il arracha à ces vieux
serviteurs quelquefois mécontents, mais toujours fidèles au devoir,
des cris d'assentiment, et, ce qui valait mieux, des résolutions de
bonne conduite, qui au surplus n'étaient pas nouvelles, car excepté
ce qui était mort, presque tout le reste de la vieille garde était
dans le rang. Des six mille soldats qui la composaient au passage du
Niémen, il survivait environ 3,500 hommes. Les autres avaient péri
par la fatigue ou le froid, très-peu par le feu. Presque aucun ne
s'était débandé. La jeune garde décimée par le feu et la fatigue,
quelque peu aussi par la désertion du drapeau, comptait encore 2
mille hommes, la division Claparède 1500. Ceux-ci étaient le dernier
débris des vieux régiments de la Vistule. Il y avait encore parmi
la cavalerie de cette même garde quelques centaines de cavaliers
montés. Les cavaliers démontés suivaient le corps en assez bon ordre.
Les troupes du maréchal Davout pouvaient seules présenter un tel
effectif.
[Note en marge: Napoléon fait brûler la plus grande partie des
voitures de bagages.]
Napoléon frappé des inconvénients des longues files de bagages,
décida qu'on brûlerait les voitures qui ne contiendraient pas des
blessés ou des familles fugitives, et qui n'appartiendraient ni à
l'artillerie ni au génie. Il n'en permit qu'une pour lui et Murat,
une pour chacun des maréchaux commandants de corps, et fit brûler
impitoyablement toutes les autres. Dans son zèle pour la conservation
de l'artillerie, il voulut, malgré les sages représentations du
général Éblé, qu'on détruisît les deux équipages de pont, consistant
en bateaux transportés sur voitures. Ces équipages avaient été
laissés à Orscha lors du départ pour Moscou, et avaient un attelage
de 5 à 600 chevaux, forts et reposés. Le général Éblé pensait qu'avec
quinze de ces bateaux seulement on aurait de quoi jeter un pont
qui pourrait être bien utile dans certains moments, et n'exigerait
pour le traîner que le tiers des chevaux disponibles. Mais Napoléon
ordonna la destruction de tous ces bateaux, et ne concéda aux
instances du général Éblé que le transport du matériel nécessaire à
un pont de chevalets. La correspondance militaire de Napoléon et une
quantité de papiers précieux furent détruits en cette occasion.
[Note en marge: Après un essai infructueux de distributions
régulières, on est obligé d'ouvrir indistinctement à tout le monde
les magasins d'Orscha.]
Ces efforts pour rendre quelque ensemble à l'armée furent inutiles
cette fois comme la précédente. Les soldats, ayant encore en
perspective une longue route à parcourir, de grandes souffrances à
endurer, n'étaient pas disposés à changer de moeurs. Il eût fallu
un repos prolongé, la sécurité, l'abondance, le voisinage de corps
sains, pour les forcer à rentrer sous le joug de la discipline. La
défense de faire des distributions à d'autres qu'à ceux qui étaient
au drapeau tint à peine quelques heures. Après un moment de rigueur
aucun magasin ne demeura fermé à la faim, car en agissant autrement
on eût provoqué le pillage. D'ailleurs l'ennemi approchant, le feu
devait dévorer ce qu'on aurait laissé, et, plutôt que de le détruire,
il valait mieux le donner à des Français que la souffrance seule
avait arrachés à l'observation de leurs devoirs.
[Note en marge: L'armée cependant gagne quelque chose au séjour
d'Orscha.]
Les quarante-huit heures passées à Orscha ne servirent donc qu'à
faire reposer et à nourrir quelque peu les hommes et les chevaux, ce
qui du reste n'était pas indifférent, à mieux atteler l'artillerie
dont on conserva encore une centaine de pièces bien approvisionnées,
et enfin à reprendre haleine avant de recommencer cette affreuse
retraite. Mais la discipline n'y gagna rien. La dissolution de
l'armée était une de ces maladies qui ne peuvent s'arrêter qu'avec la
mort même du corps qui en est atteint.
[Note en marge: Nouvelles alarmantes reçues d'Orscha.]
[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg s'est laissé devancer par
l'amiral Tchitchakoff sur la haute Bérézina.]
[Note en marge: Les généraux polonais Dombrowski et Bronikowski,
après avoir perdu Minsk, se sont réfugiés à Borisow.]
À Orscha, des nouvelles plus désolantes que toutes celles qu'il
avait déjà reçues, vinrent assaillir Napoléon. Décidément le prince
de Schwarzenberg avait été devancé par l'amiral Tchitchakoff sur la
haute Bérézina. Ce prince, combattu entre la crainte de laisser sur
ses derrières Sacken libre de marcher à Varsovie, et la crainte de
laisser Tchitchakoff libre de se porter sur la haute Bérézina, avait
perdu plusieurs jours à se décider, et pendant ce temps Tchitchakoff
avait marché par Slonim sur Minsk. Il y avait pour défendre Minsk le
général Bronikowski, avec un bataillon français, quelque cavalerie
française, et l'un des nouveaux régiments lithuaniens, plus la
belle division polonaise Dombrowski, demeurée en arrière pour garder
le Dniéper. Le général Dombrowski, obligé de se partager en divers
détachements, et ayant d'ailleurs du duc de Bellune l'ordre d'être
toujours prêt à se concentrer sur Mohilew, n'avait pas voulu se
joindre au général Bronikowski pour défendre Minsk, ce qui avait
réduit les forces de celui-ci à 3 mille hommes environ. Le général
Bronikowski, après avoir perdu un détachement de 2 mille hommes hors
de la place, en partie par la faute du nouveau régiment lithuanien
qui avait jeté ses armes, avait été contraint d'évacuer Minsk.
C'était à largement approvisionner cette ville que tous les efforts
de M. de Bassano avaient été consacrés. On y perdait donc l'un des
principaux points de la route de Wilna, et de quoi nourrir l'armée
pendant plus d'un mois. Réunis maintenant, mais trop tard, les
généraux Bronikowski et Dombrowski s'étaient portés à Borisow sur
la haute Bérézina. Mais disposant de 4 ou 5 mille hommes au plus,
grâce aux pertes de l'un, et aux détachements laissés par l'autre
à Mohilew, il n'était pas sûr qu'ils pussent défendre le pont de
Borisow; et si ce pont sur la Bérézina tombait dans les mains de
Tchitchakoff, le chemin était entièrement fermé à la grande armée,
à moins qu'elle ne remontât jusqu'aux sources de la Bérézina. Dans
ce cas même elle était exposée à rencontrer Wittgenstein, plus
redoutable encore que Tchitchakoff, d'après les nouvelles que
le général Dode de la Brunerie venait d'apporter. Ces nouvelles
n'étaient pas moins tristes que les précédentes.
[Note en marge: Nouvelles tout aussi tristes des maréchaux Oudinot et
Victor.]
[Note en marge: Ces deux maréchaux n'ont pu vaincre Wittgenstein.]
Napoléon avait compté que les maréchaux Oudinot et Victor, qu'il
supposait forts de 40 mille hommes, pousseraient devant eux
Wittgenstein et Steinghel, les rejetteraient au delà de la Dwina,
et lui ramèneraient ensuite sur la Bérézina ces 40 mille hommes
victorieux, comme Schwarzenberg et Reynier devaient y amener de
leur côté les 40 mille dont ils disposaient, après avoir battu
Tchitchakoff. On eût ainsi réuni 80 mille hommes, avec lesquels on
aurait pu frapper un grand coup sur les Russes avant la fin de la
campagne. Mais tout avait été illusion du côté de la Dwina comme du
côté du Dniéper. D'abord après la seconde bataille de Polotsk, qui
avait entraîné l'évacuation de cette place importante, le général
bavarois de Wrède s'était laissé séparer du 2e corps, et était resté
avec ses cinq ou six mille Bavarois vers Gloubokoé. Le 2e corps, dont
le maréchal Oudinot avait repris le commandement, s'était trouvé
réduit à 10 mille hommes exténués. Le duc de Bellune, avec les
trois divisions du 9e corps, affaibli par les marches qu'il avait
faites, en conservait à peine 22 ou 23 mille. Les deux maréchaux
ne comptaient donc ensemble que 32 ou 33 mille hommes. Opposés à
Wittgenstein et à Steinghel, qui n'en avaient plus que quarante
mille depuis les derniers combats, ils auraient pu les battre. Mais
Wittgenstein avait pris position derrière l'Oula, qui forme comme
nous l'avons dit la jonction de la Dwina avec le Dniéper, par le
canal de Lepel et la Bérézina. Les deux maréchaux avaient essayé
d'attaquer Wittgenstein dans une forte position près de Smoliantzy,
avaient perdu 2 mille hommes sans réussir à le déloger, ce qui les
réduisait à 30 mille hommes au plus, et n'avaient rien osé tenter de
décisif, craignant de compromettre un corps qui était la dernière
ressource de Napoléon. Peut-être avec plus d'accord et plus de
décision, il leur eût été possible d'entreprendre davantage, mais
leur situation était difficile, et leur perplexité bien naturelle.
Sur les instances du général Dode, ils s'étaient réunis après un
moment de séparation, afin d'agir ensemble, et ils attendaient
à Czéréia, à deux marches sur la droite de la route que suivait
Napoléon, ses intentions définitives. Ce sont ces intentions que le
général Dode venait chercher à connaître, après lui avoir exposé fort
exactement ce qui s'était passé du côté de la Dwina[40].
[Note 40: La part que le général Dode eut à ces événements, les
scènes dont il fut témoin, ont été rapportées de la manière la plus
différente, et toujours la plus inexacte, ce qui s'explique parce
que jamais il n'avait donné de communications précises sur ce point
important d'histoire. Cet homme respectable et véridique, l'un des
plus éclairés et des meilleurs de notre temps, exécuteur, de moitié
avec le maréchal Vaillant, du beau monument élevé à la défense de la
France dans les fortifications de Paris, voulut bien en 1849, quelque
temps avant sa mort, écrire une relation détaillée de tout ce qu'il
avait vu à l'époque du passage de la Bérézina, et me l'adresser. Le
général Corbineau avait bien voulu en faire autant quelques années
auparavant, et c'est dans leurs récits, signés de leur main, et
dignes de toute croyance, que j'ai puisé la plupart des faits qu'on
va lire. Quant au passage même de la Bérézina, c'est également dans
une narration précieuse du général Chapelle et du colonel Chapuis,
l'un chef d'état-major du général Éblé, l'autre commandant des
pontonniers, tous deux témoins oculaires et acteurs principaux, que
j'ai trouvé en partie les éléments de mon récit. Je me suis servi en
outre d'une foule de relations manuscrites qui m'ont été fournies par
des témoins oculaires sérieux et dignes de foi. Je puis donc affirmer
la parfaite exactitude des détails extraordinaires qu'on va lire.]
[Note en marge: Situation de Napoléon si la Bérézina est occupée par
les généraux Wittgenstein et Tchitchakoff.]
Si on se rappelle les lieux précédemment décrits, on comprendra
aisément quelle était en ce moment la situation de Napoléon. Pour
marcher sur Moscou, il avait passé par l'espace ouvert que laissent
entre eux la Dwina et le Dniéper, entre Witebsk et Smolensk. En
partant, il avait la Dwina à sa gauche, le Dniéper à sa droite; au
contraire en revenant, il avait le Dniéper à sa gauche, la Dwina à
sa droite, et venait de franchir l'ouverture de Smolensk à Witebsk,
puisqu'il était à Orscha. Mais au delà, la Dwina et le Dniéper se
trouvaient en quelque sorte réunis secondairement par une ligne d'eau
continue, tantôt canal, tantôt rivière, consistant dans l'Oula qui
est un affluent de la Dwina, dans le canal de Lepel qui joint l'Oula
avec la Bérézina, et enfin dans la Bérézina elle-même, qui rejoint
le Dniéper au-dessous de Rogaczew. Il fallait donc forcer cette
seconde ligne. Sur sa gauche, autrefois sa droite, Napoléon voyait
Tchitchakoff maître de Minsk et des vastes magasins de cette ville,
prêt à s'emparer du pont de Borisow sur la haute Bérézina. Sur sa
droite, autrefois sa gauche, il voyait Wittgenstein et Steinghel
prêts à profiter de la première fausse manoeuvre des maréchaux
Oudinot et Victor, pour gagner en suivant l'Oula la haute Bérézina,
et donner la main à Tchitchakoff. Enfin il avait sur ses derrières
Kutusof avec la grande armée russe. Il y avait là beaucoup de chances
de périr, et bien peu de se sauver. Cependant au milieu de toutes
ses peines, Napoléon eut une consolation, ce fut d'apprendre que les
corps d'Oudinot et de Victor, quoique très-affaiblis par le feu, la
marche et le froid, comptaient encore 23 mille hommes, animés du
meilleur esprit, ayant conservé toute leur discipline, et pouvant
avec ce qui lui restait de soldats armés, mettre dans ses mains
une force de cinquante mille hommes, laquelle habilement dirigée
serait une sorte de marteau d'armes, dont il saurait bien frapper
tour à tour ceux qui oseraient l'aborder de trop près. Il fallait
à la vérité s'en servir avec dextérité, et à cet égard on pouvait
s'en fier à lui, car personne ne l'égalait dans l'art de manoeuvrer
concentriquement entre des ennemis séparés les uns des autres, et il
avait après un moment de confusion et d'abattement retrouvé toute
l'énergie de ses puissantes facultés.
[Note en marge: Fermeté de Napoléon, et ordres qu'il envoie par le
général Dode aux maréchaux Victor et Oudinot.]
Malgré l'horreur de cette situation, il se flatta encore de sortir
d'embarras par un dernier, et peut-être par un éclatant triomphe. Il
ordonna au général Dode, sans critiquer ce qui avait été fait, de se
rendre auprès des deux maréchaux, de prescrire au maréchal Oudinot
de se porter sur-le-champ par un mouvement transversal de droite à
gauche, de Czéréia à Borisow, afin d'y soutenir les Polonais et de
les aider à conserver le pont de la Bérézina; au maréchal Victor de
rester sur la droite, en face de Wittgenstein et de Steinghel, de les
contenir en leur faisant craindre une manoeuvre de la grande armée
contre eux, et de lui donner ainsi le temps d'atteindre la Bérézina.
Si ces instructions, comme on devait le penser, étaient bien suivies,
Tchitchakoff étant éloigné de Borisow par Oudinot, et Wittgenstein
étant contenu par Victor, on pouvait arriver à temps sur la Bérézina,
la passer en ralliant Victor et Oudinot, reprendre Minsk et ses
magasins dont Tchitchakoff n'avait pu consommer qu'une bien petite
partie, rallier Schwarzenberg, se trouver ainsi avec 90 mille hommes
dans la main, en mesure d'accabler une ou deux des trois armées
russes, et terminer par un triomphe une campagne brillante jusqu'à
Moscou, calamiteuse depuis Malo-Jaroslawetz, mais destinée peut-être
à redevenir brillante, même triomphale en finissant. Quoique devenu
méfiant envers la fortune, Napoléon ne désespéra pas de se relever au
dernier moment, et en renvoyant le général Dode, laissa voir un rayon
de satisfaction sur son visage. Il se mit immédiatement en marche
d'Orscha sur Borisow.
[Note en marge: Relâchement de température en quittant Orscha;
difficultés qui en résultent pour la marche de l'armée.]
Le 20 novembre, il s'était porté d'Orscha sur le château de Baranoui.
Il vint le 21 à Kokanow, et le 22 se mit en marche pour Bobr. Le
temps, quoique très-froid encore, s'était tout à coup relâché de son
extrême rigueur. Mais on ne s'en trouvait pas mieux. Les superbes
bouleaux qui bordaient la route laissaient s'écouler en gouttes de
pluie la neige et la glace dont ils étaient couverts, et les soldats
marchaient dans la boue exposés à une humidité qui rendait le froid
plus pénétrant. Quant aux voitures d'artillerie, elles avaient la
plus grande peine à rouler au milieu de cette fange à demi glacée.
Ainsi malgré les inconvénients d'une température rigoureuse, mieux
eût valu un terrain solide, des rivières gelées, maintenant surtout
que le premier intérêt était d'aller vite. Mais on n'en était plus
à compter avec le malheur, et on semblait marcher sous ses coups
comme on marche sous la mitraille devant un ennemi qu'on est résolu à
braver.
[Note en marge: Napoléon apprend à Toloczin que les Russes ont enlevé
aux Polonais le pont de Borisow, seul pont qui restât pour passer la
Bérézina.]
[Note en marge: Immensité du danger, et situation presque désespérée.]
Arrivé le 22 au milieu du jour à Toloczin, Napoléon reçut une
dépêche de Borisow, qui lui apprenait la plus cruelle de toutes les
nouvelles, c'est que les généraux Bronikowski et Dombrowski, après
avoir défendu d'une manière opiniâtre la tête de pont de Borisow sur
la Bérézina, après avoir repoussé plusieurs assauts, perdu 2 à 3
mille hommes, causé à l'ennemi une perte au moins égale, blessé ou
tué des officiers de la plus grande distinction, notamment le général
russe Lambert, avaient été obligés de se retirer en arrière de la
ville de Borisow, et d'abandonner le pont de la Bérézina. Ils étaient
sur la grande route qu'on suivait, à une marche et demie en avant.
On n'était plus en effet qu'à quelques lieues de l'ennemi qui nous
barrait le passage de la Bérézina, et on était privé du seul pont
sur lequel on pût franchir cette rivière. Comment en jeter un, avec
le peu de moyens dont on disposait, surtout avec aussi peu de temps,
ayant à gauche Tchitchakoff victorieux, qui pouvait venir détruire
tous nos travaux de passage; à droite Wittgenstein, qui ne manquerait
pas de nous prendre en flanc pendant que nous essayerions de passer,
et par derrière enfin Kutusof, qui, d'après toutes les probabilités,
devait nous assaillir en queue tandis que les autres généraux russes
nous attaqueraient de front ou par côté! Jamais on ne s'était trouvé
dans une position plus affreuse, surtout si on compare cette position
au degré de fortune duquel on était tombé depuis le passage du Niémen
à Kowno, au mois de juin précédent. Quelle chute épouvantable en cinq
mois!
[Note en marge: Entretien de Napoléon avec le général Dode.]
[Note en marge: Sur quel point faut-il essayer de passer la Bérézina?]
Napoléon, en recevant cette dépêche, descendit de cheval, la lut
avec une émotion dont il ne laissa rien percer, fit quelques pas
vers un feu de bivouac qu'on venait d'allumer sur la grande route,
et apercevant le général Dode qui était de retour de sa mission
auprès des maréchaux Oudinot et Victor, il lui ordonna d'approcher.
À peine le général fut-il près de lui, que Napoléon le regardant
avec des yeux dont l'expression était sans égale, lui adressa ces
simples mots: _Ils y sont_... ce qui se rapportait aux entretiens
antérieurs du général avec l'Empereur, et voulait dire: Les Russes
sont à Borisow.--Napoléon alors entra dans une chaumière, et étalant
sur une table de paysan la carte de Russie, se mit à discuter avec
le général Dode les moyens de sortir de cette situation presque
sans issue. Napoléon était affecté, mais non abattu. Quelquefois il
était attentif à la conversation, quelquefois il semblait absent,
écoutait sans entendre, regardait sans voir, puis revenait à son
interlocuteur et au sujet de l'entretien. Il laissa au général Dode,
doué d'un esprit ferme quoique modeste, l'initiative du parti à
proposer. Le général connaissait le cours de la Bérézina, qui est
bordée sur ses deux rives d'une zone de marécages de plusieurs mille
toises de largeur, et il soutint à l'Empereur qu'il fallait renoncer
à percer par Borisow même, parce que les Russes brûleraient le pont
de cette ville s'ils ne pouvaient le défendre, et au-dessous de
Borisow, parce que le pays en descendant la Bérézina était toujours
plus boisé et plus marécageux. Ce n'étaient pas seulement les ponts
sur les eaux courantes qu'on trouverait coupés, mais les ponts sur
les marais, beaucoup plus longs et plus difficiles à franchir. Au
contraire, en remontant la Bérézina vers son point de jonction avec
l'Oula, dans les environs de Lepel, on arriverait à des endroits
où cette rivière coulait sur des sables, dans un lit peu profond,
et on la franchirait avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Le général
Dode affirmait que jamais le 2e corps, auquel il était attaché, n'en
avait été embarrassé dans ses nombreux mouvements. Il proposa donc à
l'Empereur d'appuyer à droite, de rallier en remontant la Bérézina
Victor et Oudinot, de passer sur le corps de Wittgenstein, et ce
détour terminé, de rentrer à Wilna par la route de Gloubokoé.
[Note en marge: Souvenir de Pultawa.]
[Note en marge: Entretien avec le général Jomini.]