Quoi qu'il en soit, Napoléon, après avoir quitté Krasnoé, avait

couché le 17 même à Liady, le 18 à Doubrowna, le 19 à Orscha. Il y

avait à Orscha un pont sur le Dniéper, et si Kutusof était allé nous

attendre sur ce point au lieu de nous attendre à Krasnoé, il est

probable que nous ne nous serions pas tirés de ce gouffre, car nous

n'aurions pas franchi le Dniéper aussi facilement que le ravin de la

Lossmina, et ce fleuve d'ailleurs n'était pas encore assez solidement

gelé, surtout aux environs d'Orscha, où il avait deux cents toises de

largeur, pour qu'il fût possible de le passer sur la glace. Napoléon,

heureux d'être enfin dans un lieu sûr, et d'y trouver des vivres,

car il y avait à Orscha des magasins très-bien fournis, tenta un

nouvel essai de ralliement de l'armée, au moyen des distributions

régulières. Un détachement de la gendarmerie d'élite récemment arrivé

fut employé à faire dans Orscha la police des ponts, à engager

chacun, par la persuasion ou la force, à rejoindre son corps. Ces

braves gens habitués à réprimer les désordres qui se produisaient sur

les derrières de l'armée, n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils en

étaient consternés. Tous leurs efforts furent vains. Les menaces, les

promesses de distributions au corps, rien n'y fit. Les hommes isolés,

armés ou non armés, trouvaient plus commode, surtout plus sûr, de

s'occuper d'eux, d'eux seuls, de ne pas s'exposer pour le salut des

autres à être blessés, ce qui équivalait à être tués, et une fois

le joug de l'honneur secoué, ne voulaient plus le reprendre. Parmi

les hommes débandés quelques-uns avaient gardé leurs armes, mais

uniquement pour se défendre contre les Cosaques, et pour marauder

plus fructueusement. À mesure que la retraite se prolongeait, ils

s'étaient faits à cette misère, et s'étaient organisés en sociétés de

marche, vivant de leur propre industrie, profitant de l'escorte des

corps armés sans jamais leur rendre aucun service, résistant si on

cherchait à les ramener à leurs régiments, ne voulant faire usage de

leurs armes que contre les Cosaques ou leurs camarades, maraudant,

pillant sur les côtés de la route, ou sur la route, portant leur

butin sur des voitures qui contribuaient à allonger les colonnes,

détruisant autant qu'ils consommaient, et souvent même pour se

chauffer mettant le feu à des maisons occupées par des officiers ou

par des blessés, dont beaucoup périrent ainsi dans les flammes: tant

est nécessaire le joug de la discipline sur ces êtres chez lesquels

on a développé l'instinct de la force, pour qu'ils n'en abusent

pas, et ne deviennent point de véritables bêtes féroces! Parmi ces

maraudeurs obstinés, se trouvaient beaucoup d'anciens réfractaires,

et très-peu de vieux soldats, car la plupart de ceux-ci restaient et

mouraient au drapeau. À la suite des plus alertes venait la foule

des hommes faiblement constitués, marchant sans armes, victimes de

tous, de l'ennemi et de leurs camarades, se traînant et vivant comme

ils pouvaient, jonchant les routes ou les bivouacs de leurs corps

exténués, et dans leur profond abattement se défendant à peine contre

la mort. En général c'étaient les plus jeunes, les moins indociles,

les derniers tirés de leurs familles par la conscription.

[Note en marge: Situation de la garde impériale.]

Cette contagion morale avait atteint même la garde. Napoléon la

réunit pour la haranguer, pour la rappeler au sentiment du devoir,

lui dit qu'elle était le dernier asile de l'honneur militaire, qu'à

elle surtout il appartenait de donner l'exemple, et de sauver ainsi

les restes de l'armée de la dissolution dont ils étaient menacés;

que si la garde devenait coupable à son tour, elle serait plus

coupable que tous les autres corps, car elle n'aurait pas l'excuse

du besoin, le peu de ressources dont on disposait lui ayant toujours

été exclusivement réservées; qu'il pourrait employer les châtiments,

et faire fusiller le premier de ses vieux grenadiers rencontré hors

des rangs, mais qu'il aimait mieux compter sur leurs anciennes vertus

guerrières, et obtenir de leur dévouement, non de la crainte, les

bons exemples qu'il invoquait de leur part. Il arracha à ces vieux

serviteurs quelquefois mécontents, mais toujours fidèles au devoir,

des cris d'assentiment, et, ce qui valait mieux, des résolutions de

bonne conduite, qui au surplus n'étaient pas nouvelles, car excepté

ce qui était mort, presque tout le reste de la vieille garde était

dans le rang. Des six mille soldats qui la composaient au passage du

Niémen, il survivait environ 3,500 hommes. Les autres avaient péri

par la fatigue ou le froid, très-peu par le feu. Presque aucun ne

s'était débandé. La jeune garde décimée par le feu et la fatigue,

quelque peu aussi par la désertion du drapeau, comptait encore 2

mille hommes, la division Claparède 1500. Ceux-ci étaient le dernier

débris des vieux régiments de la Vistule. Il y avait encore parmi

la cavalerie de cette même garde quelques centaines de cavaliers

montés. Les cavaliers démontés suivaient le corps en assez bon ordre.

Les troupes du maréchal Davout pouvaient seules présenter un tel

effectif.

[Note en marge: Napoléon fait brûler la plus grande partie des

voitures de bagages.]

Napoléon frappé des inconvénients des longues files de bagages,

décida qu'on brûlerait les voitures qui ne contiendraient pas des

blessés ou des familles fugitives, et qui n'appartiendraient ni à

l'artillerie ni au génie. Il n'en permit qu'une pour lui et Murat,

une pour chacun des maréchaux commandants de corps, et fit brûler

impitoyablement toutes les autres. Dans son zèle pour la conservation

de l'artillerie, il voulut, malgré les sages représentations du

général Éblé, qu'on détruisît les deux équipages de pont, consistant

en bateaux transportés sur voitures. Ces équipages avaient été

laissés à Orscha lors du départ pour Moscou, et avaient un attelage

de 5 à 600 chevaux, forts et reposés. Le général Éblé pensait qu'avec

quinze de ces bateaux seulement on aurait de quoi jeter un pont

qui pourrait être bien utile dans certains moments, et n'exigerait

pour le traîner que le tiers des chevaux disponibles. Mais Napoléon

ordonna la destruction de tous ces bateaux, et ne concéda aux

instances du général Éblé que le transport du matériel nécessaire à

un pont de chevalets. La correspondance militaire de Napoléon et une

quantité de papiers précieux furent détruits en cette occasion.

[Note en marge: Après un essai infructueux de distributions

régulières, on est obligé d'ouvrir indistinctement à tout le monde

les magasins d'Orscha.]

Ces efforts pour rendre quelque ensemble à l'armée furent inutiles

cette fois comme la précédente. Les soldats, ayant encore en

perspective une longue route à parcourir, de grandes souffrances à

endurer, n'étaient pas disposés à changer de moeurs. Il eût fallu

un repos prolongé, la sécurité, l'abondance, le voisinage de corps

sains, pour les forcer à rentrer sous le joug de la discipline. La

défense de faire des distributions à d'autres qu'à ceux qui étaient

au drapeau tint à peine quelques heures. Après un moment de rigueur

aucun magasin ne demeura fermé à la faim, car en agissant autrement

on eût provoqué le pillage. D'ailleurs l'ennemi approchant, le feu

devait dévorer ce qu'on aurait laissé, et, plutôt que de le détruire,

il valait mieux le donner à des Français que la souffrance seule

avait arrachés à l'observation de leurs devoirs.

[Note en marge: L'armée cependant gagne quelque chose au séjour

d'Orscha.]

Les quarante-huit heures passées à Orscha ne servirent donc qu'à

faire reposer et à nourrir quelque peu les hommes et les chevaux, ce

qui du reste n'était pas indifférent, à mieux atteler l'artillerie

dont on conserva encore une centaine de pièces bien approvisionnées,

et enfin à reprendre haleine avant de recommencer cette affreuse

retraite. Mais la discipline n'y gagna rien. La dissolution de

l'armée était une de ces maladies qui ne peuvent s'arrêter qu'avec la

mort même du corps qui en est atteint.

[Note en marge: Nouvelles alarmantes reçues d'Orscha.]

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg s'est laissé devancer par

l'amiral Tchitchakoff sur la haute Bérézina.]

[Note en marge: Les généraux polonais Dombrowski et Bronikowski,

après avoir perdu Minsk, se sont réfugiés à Borisow.]

À Orscha, des nouvelles plus désolantes que toutes celles qu'il

avait déjà reçues, vinrent assaillir Napoléon. Décidément le prince

de Schwarzenberg avait été devancé par l'amiral Tchitchakoff sur la

haute Bérézina. Ce prince, combattu entre la crainte de laisser sur

ses derrières Sacken libre de marcher à Varsovie, et la crainte de

laisser Tchitchakoff libre de se porter sur la haute Bérézina, avait

perdu plusieurs jours à se décider, et pendant ce temps Tchitchakoff

avait marché par Slonim sur Minsk. Il y avait pour défendre Minsk le

général Bronikowski, avec un bataillon français, quelque cavalerie

française, et l'un des nouveaux régiments lithuaniens, plus la

belle division polonaise Dombrowski, demeurée en arrière pour garder

le Dniéper. Le général Dombrowski, obligé de se partager en divers

détachements, et ayant d'ailleurs du duc de Bellune l'ordre d'être

toujours prêt à se concentrer sur Mohilew, n'avait pas voulu se

joindre au général Bronikowski pour défendre Minsk, ce qui avait

réduit les forces de celui-ci à 3 mille hommes environ. Le général

Bronikowski, après avoir perdu un détachement de 2 mille hommes hors

de la place, en partie par la faute du nouveau régiment lithuanien

qui avait jeté ses armes, avait été contraint d'évacuer Minsk.

C'était à largement approvisionner cette ville que tous les efforts

de M. de Bassano avaient été consacrés. On y perdait donc l'un des

principaux points de la route de Wilna, et de quoi nourrir l'armée

pendant plus d'un mois. Réunis maintenant, mais trop tard, les

généraux Bronikowski et Dombrowski s'étaient portés à Borisow sur

la haute Bérézina. Mais disposant de 4 ou 5 mille hommes au plus,

grâce aux pertes de l'un, et aux détachements laissés par l'autre

à Mohilew, il n'était pas sûr qu'ils pussent défendre le pont de

Borisow; et si ce pont sur la Bérézina tombait dans les mains de

Tchitchakoff, le chemin était entièrement fermé à la grande armée,

à moins qu'elle ne remontât jusqu'aux sources de la Bérézina. Dans

ce cas même elle était exposée à rencontrer Wittgenstein, plus

redoutable encore que Tchitchakoff, d'après les nouvelles que

le général Dode de la Brunerie venait d'apporter. Ces nouvelles

n'étaient pas moins tristes que les précédentes.

[Note en marge: Nouvelles tout aussi tristes des maréchaux Oudinot et

Victor.]

[Note en marge: Ces deux maréchaux n'ont pu vaincre Wittgenstein.]

Napoléon avait compté que les maréchaux Oudinot et Victor, qu'il

supposait forts de 40 mille hommes, pousseraient devant eux

Wittgenstein et Steinghel, les rejetteraient au delà de la Dwina,

et lui ramèneraient ensuite sur la Bérézina ces 40 mille hommes

victorieux, comme Schwarzenberg et Reynier devaient y amener de

leur côté les 40 mille dont ils disposaient, après avoir battu

Tchitchakoff. On eût ainsi réuni 80 mille hommes, avec lesquels on

aurait pu frapper un grand coup sur les Russes avant la fin de la

campagne. Mais tout avait été illusion du côté de la Dwina comme du

côté du Dniéper. D'abord après la seconde bataille de Polotsk, qui

avait entraîné l'évacuation de cette place importante, le général

bavarois de Wrède s'était laissé séparer du 2e corps, et était resté

avec ses cinq ou six mille Bavarois vers Gloubokoé. Le 2e corps, dont

le maréchal Oudinot avait repris le commandement, s'était trouvé

réduit à 10 mille hommes exténués. Le duc de Bellune, avec les

trois divisions du 9e corps, affaibli par les marches qu'il avait

faites, en conservait à peine 22 ou 23 mille. Les deux maréchaux

ne comptaient donc ensemble que 32 ou 33 mille hommes. Opposés à

Wittgenstein et à Steinghel, qui n'en avaient plus que quarante

mille depuis les derniers combats, ils auraient pu les battre. Mais

Wittgenstein avait pris position derrière l'Oula, qui forme comme

nous l'avons dit la jonction de la Dwina avec le Dniéper, par le

canal de Lepel et la Bérézina. Les deux maréchaux avaient essayé

d'attaquer Wittgenstein dans une forte position près de Smoliantzy,

avaient perdu 2 mille hommes sans réussir à le déloger, ce qui les

réduisait à 30 mille hommes au plus, et n'avaient rien osé tenter de

décisif, craignant de compromettre un corps qui était la dernière

ressource de Napoléon. Peut-être avec plus d'accord et plus de

décision, il leur eût été possible d'entreprendre davantage, mais

leur situation était difficile, et leur perplexité bien naturelle.

Sur les instances du général Dode, ils s'étaient réunis après un

moment de séparation, afin d'agir ensemble, et ils attendaient

à Czéréia, à deux marches sur la droite de la route que suivait

Napoléon, ses intentions définitives. Ce sont ces intentions que le

général Dode venait chercher à connaître, après lui avoir exposé fort

exactement ce qui s'était passé du côté de la Dwina[40].

[Note 40: La part que le général Dode eut à ces événements, les

scènes dont il fut témoin, ont été rapportées de la manière la plus

différente, et toujours la plus inexacte, ce qui s'explique parce

que jamais il n'avait donné de communications précises sur ce point

important d'histoire. Cet homme respectable et véridique, l'un des

plus éclairés et des meilleurs de notre temps, exécuteur, de moitié

avec le maréchal Vaillant, du beau monument élevé à la défense de la

France dans les fortifications de Paris, voulut bien en 1849, quelque

temps avant sa mort, écrire une relation détaillée de tout ce qu'il

avait vu à l'époque du passage de la Bérézina, et me l'adresser. Le

général Corbineau avait bien voulu en faire autant quelques années

auparavant, et c'est dans leurs récits, signés de leur main, et

dignes de toute croyance, que j'ai puisé la plupart des faits qu'on

va lire. Quant au passage même de la Bérézina, c'est également dans

une narration précieuse du général Chapelle et du colonel Chapuis,

l'un chef d'état-major du général Éblé, l'autre commandant des

pontonniers, tous deux témoins oculaires et acteurs principaux, que

j'ai trouvé en partie les éléments de mon récit. Je me suis servi en

outre d'une foule de relations manuscrites qui m'ont été fournies par

des témoins oculaires sérieux et dignes de foi. Je puis donc affirmer

la parfaite exactitude des détails extraordinaires qu'on va lire.]

[Note en marge: Situation de Napoléon si la Bérézina est occupée par

les généraux Wittgenstein et Tchitchakoff.]

Si on se rappelle les lieux précédemment décrits, on comprendra

aisément quelle était en ce moment la situation de Napoléon. Pour

marcher sur Moscou, il avait passé par l'espace ouvert que laissent

entre eux la Dwina et le Dniéper, entre Witebsk et Smolensk. En

partant, il avait la Dwina à sa gauche, le Dniéper à sa droite; au

contraire en revenant, il avait le Dniéper à sa gauche, la Dwina à

sa droite, et venait de franchir l'ouverture de Smolensk à Witebsk,

puisqu'il était à Orscha. Mais au delà, la Dwina et le Dniéper se

trouvaient en quelque sorte réunis secondairement par une ligne d'eau

continue, tantôt canal, tantôt rivière, consistant dans l'Oula qui

est un affluent de la Dwina, dans le canal de Lepel qui joint l'Oula

avec la Bérézina, et enfin dans la Bérézina elle-même, qui rejoint

le Dniéper au-dessous de Rogaczew. Il fallait donc forcer cette

seconde ligne. Sur sa gauche, autrefois sa droite, Napoléon voyait

Tchitchakoff maître de Minsk et des vastes magasins de cette ville,

prêt à s'emparer du pont de Borisow sur la haute Bérézina. Sur sa

droite, autrefois sa gauche, il voyait Wittgenstein et Steinghel

prêts à profiter de la première fausse manoeuvre des maréchaux

Oudinot et Victor, pour gagner en suivant l'Oula la haute Bérézina,

et donner la main à Tchitchakoff. Enfin il avait sur ses derrières

Kutusof avec la grande armée russe. Il y avait là beaucoup de chances

de périr, et bien peu de se sauver. Cependant au milieu de toutes

ses peines, Napoléon eut une consolation, ce fut d'apprendre que les

corps d'Oudinot et de Victor, quoique très-affaiblis par le feu, la

marche et le froid, comptaient encore 23 mille hommes, animés du

meilleur esprit, ayant conservé toute leur discipline, et pouvant

avec ce qui lui restait de soldats armés, mettre dans ses mains

une force de cinquante mille hommes, laquelle habilement dirigée

serait une sorte de marteau d'armes, dont il saurait bien frapper

tour à tour ceux qui oseraient l'aborder de trop près. Il fallait

à la vérité s'en servir avec dextérité, et à cet égard on pouvait

s'en fier à lui, car personne ne l'égalait dans l'art de manoeuvrer

concentriquement entre des ennemis séparés les uns des autres, et il

avait après un moment de confusion et d'abattement retrouvé toute

l'énergie de ses puissantes facultés.

[Note en marge: Fermeté de Napoléon, et ordres qu'il envoie par le

général Dode aux maréchaux Victor et Oudinot.]

Malgré l'horreur de cette situation, il se flatta encore de sortir

d'embarras par un dernier, et peut-être par un éclatant triomphe. Il

ordonna au général Dode, sans critiquer ce qui avait été fait, de se

rendre auprès des deux maréchaux, de prescrire au maréchal Oudinot

de se porter sur-le-champ par un mouvement transversal de droite à

gauche, de Czéréia à Borisow, afin d'y soutenir les Polonais et de

les aider à conserver le pont de la Bérézina; au maréchal Victor de

rester sur la droite, en face de Wittgenstein et de Steinghel, de les

contenir en leur faisant craindre une manoeuvre de la grande armée

contre eux, et de lui donner ainsi le temps d'atteindre la Bérézina.

Si ces instructions, comme on devait le penser, étaient bien suivies,

Tchitchakoff étant éloigné de Borisow par Oudinot, et Wittgenstein

étant contenu par Victor, on pouvait arriver à temps sur la Bérézina,

la passer en ralliant Victor et Oudinot, reprendre Minsk et ses

magasins dont Tchitchakoff n'avait pu consommer qu'une bien petite

partie, rallier Schwarzenberg, se trouver ainsi avec 90 mille hommes

dans la main, en mesure d'accabler une ou deux des trois armées

russes, et terminer par un triomphe une campagne brillante jusqu'à

Moscou, calamiteuse depuis Malo-Jaroslawetz, mais destinée peut-être

à redevenir brillante, même triomphale en finissant. Quoique devenu

méfiant envers la fortune, Napoléon ne désespéra pas de se relever au

dernier moment, et en renvoyant le général Dode, laissa voir un rayon

de satisfaction sur son visage. Il se mit immédiatement en marche

d'Orscha sur Borisow.

[Note en marge: Relâchement de température en quittant Orscha;

difficultés qui en résultent pour la marche de l'armée.]

Le 20 novembre, il s'était porté d'Orscha sur le château de Baranoui.

Il vint le 21 à Kokanow, et le 22 se mit en marche pour Bobr. Le

temps, quoique très-froid encore, s'était tout à coup relâché de son

extrême rigueur. Mais on ne s'en trouvait pas mieux. Les superbes

bouleaux qui bordaient la route laissaient s'écouler en gouttes de

pluie la neige et la glace dont ils étaient couverts, et les soldats

marchaient dans la boue exposés à une humidité qui rendait le froid

plus pénétrant. Quant aux voitures d'artillerie, elles avaient la

plus grande peine à rouler au milieu de cette fange à demi glacée.

Ainsi malgré les inconvénients d'une température rigoureuse, mieux

eût valu un terrain solide, des rivières gelées, maintenant surtout

que le premier intérêt était d'aller vite. Mais on n'en était plus

à compter avec le malheur, et on semblait marcher sous ses coups

comme on marche sous la mitraille devant un ennemi qu'on est résolu à

braver.

[Note en marge: Napoléon apprend à Toloczin que les Russes ont enlevé

aux Polonais le pont de Borisow, seul pont qui restât pour passer la

Bérézina.]

[Note en marge: Immensité du danger, et situation presque désespérée.]

Arrivé le 22 au milieu du jour à Toloczin, Napoléon reçut une

dépêche de Borisow, qui lui apprenait la plus cruelle de toutes les

nouvelles, c'est que les généraux Bronikowski et Dombrowski, après

avoir défendu d'une manière opiniâtre la tête de pont de Borisow sur

la Bérézina, après avoir repoussé plusieurs assauts, perdu 2 à 3

mille hommes, causé à l'ennemi une perte au moins égale, blessé ou

tué des officiers de la plus grande distinction, notamment le général

russe Lambert, avaient été obligés de se retirer en arrière de la

ville de Borisow, et d'abandonner le pont de la Bérézina. Ils étaient

sur la grande route qu'on suivait, à une marche et demie en avant.

On n'était plus en effet qu'à quelques lieues de l'ennemi qui nous

barrait le passage de la Bérézina, et on était privé du seul pont

sur lequel on pût franchir cette rivière. Comment en jeter un, avec

le peu de moyens dont on disposait, surtout avec aussi peu de temps,

ayant à gauche Tchitchakoff victorieux, qui pouvait venir détruire

tous nos travaux de passage; à droite Wittgenstein, qui ne manquerait

pas de nous prendre en flanc pendant que nous essayerions de passer,

et par derrière enfin Kutusof, qui, d'après toutes les probabilités,

devait nous assaillir en queue tandis que les autres généraux russes

nous attaqueraient de front ou par côté! Jamais on ne s'était trouvé

dans une position plus affreuse, surtout si on compare cette position

au degré de fortune duquel on était tombé depuis le passage du Niémen

à Kowno, au mois de juin précédent. Quelle chute épouvantable en cinq

mois!

[Note en marge: Entretien de Napoléon avec le général Dode.]

[Note en marge: Sur quel point faut-il essayer de passer la Bérézina?]

Napoléon, en recevant cette dépêche, descendit de cheval, la lut

avec une émotion dont il ne laissa rien percer, fit quelques pas

vers un feu de bivouac qu'on venait d'allumer sur la grande route,

et apercevant le général Dode qui était de retour de sa mission

auprès des maréchaux Oudinot et Victor, il lui ordonna d'approcher.

À peine le général fut-il près de lui, que Napoléon le regardant

avec des yeux dont l'expression était sans égale, lui adressa ces

simples mots: _Ils y sont_... ce qui se rapportait aux entretiens

antérieurs du général avec l'Empereur, et voulait dire: Les Russes

sont à Borisow.--Napoléon alors entra dans une chaumière, et étalant

sur une table de paysan la carte de Russie, se mit à discuter avec

le général Dode les moyens de sortir de cette situation presque

sans issue. Napoléon était affecté, mais non abattu. Quelquefois il

était attentif à la conversation, quelquefois il semblait absent,

écoutait sans entendre, regardait sans voir, puis revenait à son

interlocuteur et au sujet de l'entretien. Il laissa au général Dode,

doué d'un esprit ferme quoique modeste, l'initiative du parti à

proposer. Le général connaissait le cours de la Bérézina, qui est

bordée sur ses deux rives d'une zone de marécages de plusieurs mille

toises de largeur, et il soutint à l'Empereur qu'il fallait renoncer

à percer par Borisow même, parce que les Russes brûleraient le pont

de cette ville s'ils ne pouvaient le défendre, et au-dessous de

Borisow, parce que le pays en descendant la Bérézina était toujours

plus boisé et plus marécageux. Ce n'étaient pas seulement les ponts

sur les eaux courantes qu'on trouverait coupés, mais les ponts sur

les marais, beaucoup plus longs et plus difficiles à franchir. Au

contraire, en remontant la Bérézina vers son point de jonction avec

l'Oula, dans les environs de Lepel, on arriverait à des endroits

où cette rivière coulait sur des sables, dans un lit peu profond,

et on la franchirait avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Le général

Dode affirmait que jamais le 2e corps, auquel il était attaché, n'en

avait été embarrassé dans ses nombreux mouvements. Il proposa donc à

l'Empereur d'appuyer à droite, de rallier en remontant la Bérézina

Victor et Oudinot, de passer sur le corps de Wittgenstein, et ce

détour terminé, de rentrer à Wilna par la route de Gloubokoé.

[Note en marge: Souvenir de Pultawa.]

[Note en marge: Entretien avec le général Jomini.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 50 段