Pendant ce temps Napoléon se retirait en toute hâte par la route

de Krasnoé à Orscha. Il aurait pu la trouver barrée, si Kutusof

apprenant enfin qu'il était encore là, n'avait éprouvé un mouvement

de faiblesse, et n'avait ramené Tormazoff, qu'il avait d'abord placé

en travers de cette route. Napoléon put donc sortir avec la garde en

essuyant un feu épouvantable, et sans rencontrer cependant d'obstacle

invincible. Mais, à mesure que chaque corps défilait, on voyait les

colonnes de Tormazoff tour à tour s'avancer ou s'arrêter, comme

attendant visiblement l'ordre de fermer définitivement le chemin, que

du reste elles couvraient de feux. À cette vue on criait dans nos

rangs qu'il fallait partir, que bientôt on ne pourrait plus passer.

Le maréchal Mortier, qui sortait de Krasnoé sous les charges de la

cavalerie ennemie, en apercevant l'imminence du danger, fit prévenir

de son départ le maréchal Davout, et le pressa de le suivre, car il

n'y avait pas une minute à perdre. La nuit commençait, les boulets

pleuvaient sur Krasnoé, la confusion y était au comble. Les trois

divisions qui restaient au maréchal Davout, et qui ne comptaient pas

cinq mille hommes, toujours sans artillerie, demandaient qu'on ne

les dévouât pas inutilement à une mort ou à une captivité certaines.

Le maréchal Davout se conforma donc à l'ordre qui dans le moment

était le seul exécutable, celui de suivre le mouvement du maréchal

Mortier. Le maréchal Ney, à la vérité, se trouvait abandonné; mais à

qui la faute, si elle était à quelqu'un, sinon à celui qui, au lieu

de sortir en masse de Smolensk, avait défilé en une colonne longue

de trois marches? Le maréchal Davout attendit jusqu'à la nuit faite,

s'il n'entendrait rien du côté de Smolensk; mais le maréchal Ney

n'étant parti de Smolensk que le 17 au matin, ne pouvait arriver

que le 18 au soir devant Krasnoé. Différer jusque-là c'était, sans

sauver le maréchal Ney, exposer les trois divisions du 1er corps à

être prises ou détruites. Le maréchal Davout se mit donc en route

pour Liady, sans cesse harcelé par une cavalerie innombrable, et se

retournant à chaque pas pour lui tenir tête. Napoléon et la vieille

garde s'étaient arrêtés à Liady. Mortier et Davout bivouaquèrent en

plein champ et comme ils purent entre Krasnoé et Liady. Le lendemain

on marcha, la tête de l'armée sur Doubrowna, la queue sur Liady, tout

le monde, malgré l'égoïsme des grands désastres, étant consterné du

sort réservé au maréchal Ney.

[Note en marge: Funeste sécurité de Ney à Smolensk. Il n'en part que

le 17 au matin, et n'arrive que le 17 au soir à Koritnia.]

Nous avions bien, dans ces deux journées du 16 et du 17, laissé sur

le terrain 5 mille morts ou blessés, tous également perdus pour

l'armée, sans compter 6 ou 8 mille traînards, dont les Russes, dans

leurs relations ridiculement mensongères, firent des prisonniers

recueillis sur le champ de bataille. Nous avions perdu en outre une

grande quantité de bagages, de canons et de caissons abandonnés.

Mais la plus grande perte dont nous étions menacés était celle du

corps entier du maréchal Ney, et de la division Ricard, qui lui

avait été confiée. Le 17 au matin, après avoir fait sauter les tours

de Smolensk, enfoui dans la terre ou jeté dans le Dniéper toute

l'artillerie qu'il ne pouvait pas emmener, et poussé devant lui le

plus possible de ces hommes qui avaient pris l'habitude de marcher à

la débandade, le maréchal Ney était parti de Smolensk, s'attendant à

trouver l'ennemi sur ses derrières, même sur ses flancs, se préparant

à lui tenir tête vigoureusement, mais ne supposant point qu'il dût

le rencontrer sur ses pas, comme une muraille de fer impossible à

percer. Le maréchal Davout lui avait bien adressé de Koritnia, le 16

au soir, un avis des dangers qui s'annonçaient pour la journée du 17;

mais l'ennemi s'étant bientôt interposé entre eux, il n'y avait plus

eu moyen de communiquer avec lui, circonstance des plus malheureuses,

car prévenu à temps il aurait pu sortir de Smolensk par la droite du

Dniéper, et, en faisant une marche de nuit, gagner peut-être Orscha

avant que les Russes, avertis, eussent passé le fleuve sur la glace

qui n'était pas encore solide partout. Encouragé dans sa confiance

ordinaire par le défaut d'avis précis, le maréchal Ney partit donc le

17, comme il était convenu, atteignit Koritnia le 17 au soir, moment

où le gros de l'armée était obligé d'évacuer Krasnoé, entendit la

canonnade, ne s'en étonna pas, et se prépara à franchir l'obstacle

le lendemain, comme ses collègues l'avaient déjà fait. Il croyait

que là où d'autres avaient passé, il passerait bien lui-même. Le

lendemain 18 il s'achemina sur Krasnoé.

[Note en marge: Inutile effort de la division Ricard pour se faire

jour.]

La division Ricard arriva la première devant l'ennemi. Habituée à ne

pas tâtonner, conduite par un officier distingué qui voulait sortir

de la disgrâce où il était depuis l'affaire d'Oporto, elle marcha

résolûment sur l'ennemi. Les Russes étaient rangés en masse sur le

bord du ravin de la Lossmina, ayant sur leur front une artillerie

formidable. En un instant la malheureuse division Ricard fut criblée,

et perdit une grande partie de son monde. Elle attendit le maréchal

Ney, qui, étant survenu, et ayant vu le danger, n'hésita point, et

disposa tout son corps, ainsi que la division Ricard, en colonnes

d'attaque pour fondre sur la ligne ennemie et se faire jour.

En un instant ses troupes furent formées. Le 48e, occupant l'extrême

droite, devait, après avoir franchi le ravin, s'élancer sur les

Russes à la baïonnette, et tâcher de les reployer sur la gauche de la

route.

[Note en marge: Violente tentative de Ney pour forcer l'obstacle par

un effort désespéré de toutes ses troupes.]

[Note en marge: Ney, trouvant l'obstacle invincible, prend la

résolution de ne pas se rendre, et de se sauver en passant sur la

rive droite du Dniéper.]

Tout le reste du corps d'armée devait suivre cet exemple, et, en

se rabattant à gauche, rejeter les Russes par côté, pour pénétrer

ensuite dans Krasnoé. Jamais troupe bien conduite ne soutint avec

plus de vigueur un feu pareil. Les colonnes de Ney furent accueillies

par la mitraille dès qu'elles parurent sur le bord du ravin. Elles y

descendirent et en remontèrent le bord opposé, toujours sous cette

mitraille épouvantable, et n'en furent point arrêtées dans leur

élan. Elles réussirent même à enlever quelques pièces ennemies.

Mais foudroyées par cent bouches à feu, chargées à la baïonnette,

elles furent rejetées dans le fond du ravin, et ramenées au point

d'où elles étaient parties. La vue des colonnes russes, qui étaient

les unes derrière les autres, car l'armée de Kutusof était là tout

entière, ne laissait aucune espérance. Sept mille combattants,

réduits à quatre mille en une heure, ne pouvaient assurément pas

enfoncer cinquante mille hommes rangés en bataille. Le maréchal

Ney y renonça donc, mais sans songer à se rendre et à remettre son

épée aux Russes. Le parti qu'il allait adopter devait sauver moins

d'hommes que ne l'aurait fait une capitulation; il devait même les

exposer à périr presque tous, mais il sauvait l'honneur de l'armée

et le sien! Il n'hésita point. Il forma la résolution d'attendre la

fin du jour, hors de portée du feu, puis de profiter des ombres de la

nuit pour passer le Dniéper, et de s'échapper par la rive droite, ce

qu'il aurait pu faire à Smolensk même, si un avis lui était arrivé à

temps. Par malheur on n'avait pour franchir le Dniéper que la glace,

qui pouvait, quoique le froid fût vif, n'être pas capable de porter

une armée. Le maréchal Ney, avec sa confiance habituelle, ne parut

concevoir aucun doute sur l'état du fleuve, et un de ses officiers

ayant voulu lui adresser une observation, il répondit brusquement que

le Dniéper devait être gelé, qu'on le trouverait tel, qu'on passerait

sur la glace ou autrement, qu'on passerait enfin, n'importe de quelle

manière.

[Illustration: Le Maréchal Ney.]

[Note en marge: Sommation de capituler adressée au maréchal Ney.]

[Note en marge: Réponse du maréchal.]

[Note en marge: Il se décide à s'échapper la nuit en passant sur la

droite du Dniéper.]

Les Russes ne soupçonnant pas ce qu'il méditait, et le voyant se

mettre hors de portée du feu, se crurent certains de l'avoir le

lendemain pour prisonnier, et voulurent lui laisser le temps de

la résignation, afin de s'épargner à eux-mêmes une effusion de

sang inutile. Ils envoyèrent dans la soirée un parlementaire, pour

lui faire connaître sa situation désespérée, lui dire que 80 mille

hommes (il y en avait 50 mille, et c'était suffisant) lui barraient

le chemin, qu'il était donc sans ressource, et qu'il devait songer

à capituler, que du reste on accorderait à la vaillance de ses

soldats, à sa glorieuse renommée, les conditions qu'ils avaient tous

méritées. Le maréchal ne daigna pas même répondre au parlementaire,

et de peur que son retour ne donnât à l'ennemi quelque lumière, il le

retint prisonnier, en lui disant qu'il voulait l'avoir pour témoin

de la réponse qu'il préparait au prince Kutusof. Le soir, à la nuit

faite, il réunit tout ce qui était encore capable de se soutenir,

tout ce qui conservait quelque force morale et physique, en laissant

malheureusement la terre couverte de ses morts, de ses blessés, de

tous ceux dont la constance était à bout. Il s'achemina en silence

vers le Dniéper. Dans l'obscurité, dans la confusion où l'on était,

on pouvait craindre de se tromper sur la direction à suivre, et de

retomber au milieu des bivouacs de l'ennemi. Un petit ruisseau gelé,

qui devait évidemment aboutir au Dniéper, servit de guide. On suivit

son cours; on arriva ainsi au bord du fleuve. Heureuse faveur de

la nature, bien due à l'héroïsme du maréchal et de ses soldats! Le

Dniéper était gelé, non pas très-solidement, mais assez pour passer

avec précaution, et en s'assurant à chaque pas de la solidité de la

glace sur laquelle on cheminait. Dans certains endroits, on trouva

des crevasses. On y jeta quelques planches, et on parvint ainsi à

gagner l'autre rive.

[Note en marge: Passage miraculeux du Dniéper.]

Pour l'artillerie, pour les voitures de bagages, le trajet était plus

difficile. Quelques pièces de canon avec leurs caissons passèrent,

quelques voitures de bagages aussi. On laissa le reste, s'inquiétant

peu de ce qui ne pouvait pas suivre, et ne tenant à sauver que ce qui

aurait la résolution de marcher sans relâche, et jusqu'à épuisement

de forces. Le maréchal tenait à sauver son honneur, celui de son

corps, mais nullement la vie de ses soldats.

[Note en marge: Marche sur Orscha à perte d'haleine.]

[Note en marge: Poursuite de la colonne de Ney par les Cosaques.]

Le Dniéper franchi, on prit à gauche, et on longea le fleuve dans la

direction d'Orscha. On avait quinze ou seize lieues à parcourir à

travers un pays inconnu, et par conséquent pas un moment à perdre. On

traversa un premier village rempli de Cosaques, mais endormis. On les

tua, et on passa outre. Le 19 au matin à la pointe du jour, marchant

toujours à perte d'haleine, on aperçut de nouveaux Cosaques sur ses

flancs, mais encore en petit nombre, et on n'en tint pas compte.

Vers le milieu du jour on rencontra des villages, dont les habitants

surpris abandonnèrent à nos soldats affamés quelques provisions

que ceux-ci se hâtèrent de dévorer. À peine ce repas terminé les

Cosaques arrivèrent, cette fois en grand nombre, commandés par Platow

lui-même, ayant comme les jours précédents leur artillerie sur

traîneaux. Il n'y avait pas là de quoi enfoncer les carrés de nos

intrépides fantassins, mais de quoi nous faire perdre du temps et des

hommes, car il fallait s'arrêter quelquefois pour se former en carré,

repousser les cavaliers ennemis, puis se remettre en marche, et dans

ces évolutions on laissait toujours sur la route ou des blessés,

ou des marcheurs exténués de fatigue. Vers la chute du jour on fut

assailli par une telle masse d'ennemis, et enveloppé de telle façon,

que la route semblait coupée. Toutefois on se jeta dans les bois qui

bordent le Dniéper, et on se défendit le long d'un ravin jusqu'à la

nuit. La nuit venue, on chemina au hasard à travers ces bois, on se

dispersa souvent, et on avança au milieu d'affreuses perplexités.

Vers minuit, ralliés par les feux les uns des autres, on finit par

se réunir autour d'un village où il y avait quelques vivres. À deux

heures du matin on partit, afin de parcourir dans cette journée du

20 les quelques lieues qui restaient à faire pour arriver à Orscha.

Sans tenir compte de la fatigue de ceux qui étaient déjà épuisés par

les journées du 18 et du 19, on se mit en route avec l'espérance de

triompher des dernières difficultés, si comme la veille on n'avait à

sa suite que les cavaliers de Platow, quelque nombreux qu'ils fussent.

[Note en marge: Attaque générale des Cosaques reçue en carré et

repoussée.]

[Note en marge: Arrivée à Orscha, joie de l'armée en apprenant le

retour du maréchal Ney.]

Vers le milieu du jour on eut malheureusement à traverser une vaste

plaine, dans laquelle les bandes de Platow, plus considérables que

la veille, fondirent sur nos fantassins avec beaucoup d'artillerie.

Le maréchal Ney forma sur-le-champ les restes de sa petite troupe en

deux carrés, plaça dans l'intérieur de ces carrés quelques pauvres

traînards qui s'étaient attachés à sa colonne, quelques soldats qui

n'avaient pu suivre qu'en laissant échapper leurs armes, et les

maintint contre les attaques réitérées des Cosaques, qui mettaient

à honneur d'avoir vaincu au moins une fois un lambeau quelconque

de l'infanterie française. C'était bien le cas de s'y obstiner,

tant elle était peu nombreuse dans cette rencontre, tant on était

nombreux soi-même, et tant était grande la gloire de prendre, ou de

tuer au moins d'un coup de lance le maréchal Ney. Il n'en fut rien

cependant. L'illustre maréchal soutint ses soldats prêts plusieurs

fois à défaillir de fatigue et de découragement, car on ne voyait

pas encore Orscha. Après avoir repoussé les Cosaques et leur avoir

tué bien du monde, on gagna un village où l'on trouva un abri, et où

l'on prit quelque nourriture. Le maréchal avait envoyé un Polonais

porter à Orscha la nouvelle de sa miraculeuse retraite, et demander

du secours. On s'y achemina dans la seconde moitié du jour, et vers

la nuit on finit par en approcher. Arrivé à une lieue de distance,

on aperçut avec une sorte de saisissement indicible des colonnes de

troupes. Étaient-ce les Français, étaient-ce les Russes? Le maréchal,

toujours confiant, et comptant sur l'avis qu'il avait fait parvenir

à Orscha, n'hésita pas, s'avança, et entendit parler français:

c'étaient le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui sortis avec

trois mille hommes venaient au secours de leur camarade, dont on

s'était séparé avec tant de chagrin et de remords. On se jeta dans

les bras les uns des autres, on s'embrassa avec effusion, et dans

toute l'armée ce ne fut qu'un cri d'admiration pour l'héroïsme du

maréchal Ney.

[Note en marge: Le maréchal Davout injustement accusé d'avoir

abandonné le maréchal Ney.]

De six à sept mille hommes, il en ramenait douze cents au plus,

mourants de fatigue, et incapables d'être utiles avant de s'être

refaits moralement et physiquement; mais il ramenait l'honneur,

lui, son nom, sa personne, et il avait fait expier à l'ennemi par

une vraie confusion les cruels avantages de ces derniers jours.

Napoléon, qui avait quitté Orscha dans la journée du 20, en apprenant

au château de Baranoui, où il s'était rendu, ce retour inespéré, en

tressaillit de joie, car on venait de lui épargner une bien cruelle

humiliation, celle de faire dire à l'Europe que le maréchal Ney

était prisonnier des Russes! Napoléon eut la faiblesse de laisser

peser sur le maréchal Davout le tort d'avoir abandonné le maréchal

Ney. Le tort de ces malheureuses journées, c'était d'être parti

de Smolensk en trois détachements séparés, à vingt-quatre heures

d'intervalle les uns des autres, et d'avoir ainsi fourni à l'ennemi

le moyen d'enlever chaque jour une partie de l'armée française; et

si le dernier de ces funestes jours il y avait eu faute de la part

de quelqu'un dans l'abandon du maréchal Ney, c'eût été de la part

de Napoléon, qui au lieu de rester un jour de plus pour attendre

l'arrière-garde et se sauver tous ensemble, s'était au contraire

éloigné de Krasnoé en y laissant le maréchal Davout avec 5 mille

hommes, sans un canon, presque sans cartouches, plus compromis que

la veille, réduit à partir immédiatement ou à mettre bas les armes,

et avec l'ordre d'ailleurs de rejoindre Mortier. Du reste Napoléon

lui-même dans cette circonstance n'avait aucun reproche à s'adresser,

car s'il n'avait quitté Krasnoé l'armée tout entière eût été prise;

mais alors il ne devait faire peser sur personne en particulier la

responsabilité de cette résolution, et il devait la confondre dans

la responsabilité générale de cette affreuse campagne. Au contraire,

soit désir de se décharger, soit humeur chagrine croissant avec les

circonstances, il manifesta au sujet de la conduite du maréchal

Davout une désapprobation que tout le monde dans la douleur qu'on

éprouvait, dans le plaisir toujours grand de déprécier une renommée

jusque-là sans tache, se hâta de recueillir et de propager. Le propos

de la fin de cette épouvantable retraite fut donc que le maréchal

Davout avait abandonné le maréchal Ney, mais que celui-ci s'était

sauvé par un prodige. Il n'y avait que la seconde de ces assertions

qui fût vraie. Ainsi que nous l'avons déjà dit, Napoléon, chemin

faisant, jetait ses premiers lieutenants comme victimes à la fortune:

vains sacrifices! il n'y avait que lui, lui seul, qui pût bientôt

apaiser cette fortune justement courroucée de tant d'entreprises

insensées.

[Note en marge: Résultat et caractère de la succession de combats

livrés autour de Krasnoé.]

[Note en marge: Appréciation de la conduite du général Kutusof à

Krasnoé.]

Ces journées coûtèrent à l'armée véritable, à celle qui portait

encore les armes, environ dix à douze mille hommes, morts, blessés

ou prisonniers; elle coûta sept ou huit mille traînards et beaucoup

de bagages à la masse flottante. Il restait à Orscha tout au plus 24

mille hommes armés et environ 25 mille traînards. C'était la moitié

de tout ce qui était sorti de Moscou, le huitième des 420 mille

hommes qui avaient passé le Niémen[39]. Quant aux Russes, si le

résultat était grand pour eux, la gloire ne l'était pas, car avec

50 à 60 mille hommes pourvus de tout, et notamment d'une artillerie

immense, avec une position comme celle de Krasnoé, ils auraient dû,

sinon arrêter toute l'armée, du moins en prendre la majeure partie,

et si, Napoléon passé avec le prince Eugène, ils s'étaient placés

en masse entre Krasnoé et le maréchal Davout, celui-ci devait être

pris tout entier, et le maréchal Ney après lui. Mais nous coudoyant

un peu chaque jour, se retirant épouvantés dès qu'ils avaient senti

le choc, ils laissèrent l'armée française se sauver pièce à pièce,

et le dernier jour ils eurent la confusion de ne pas même prendre le

maréchal Ney, qui n'aurait pas dû leur échapper. Ils ne recueillirent

d'autre trophée que beaucoup de nos soldats tombés morts ou blessés

sous leur épaisse mitraille, et beaucoup de nos traînards faciles à

ramasser par centaines depuis que la misère les avait privés d'armes.

Le nombre des uns et des autres n'était, hélas! que trop grand.

C'étaient des résultats importants assurément, et désolants pour

nous, mais ce n'étaient pas des merveilles d'art militaire méritant

les titres qu'on s'est plu à leur prodiguer. Dans ces opérations

il y avait toutefois un mérite, un seul, mais réel, la prudence

constante du généralissime Kutusof, qui, comptant sur le climat et

sur l'hiver, voulait dépenser peu de sang, et ne rien hasarder même

pour recueillir les plus brillants trophées. Mais dans cette pensée

même, il aurait dû mieux mesurer la proie qu'il prétendait saisir;

il aurait dû juger la portion de notre longue colonne qu'il voulait

couper, couper celle-là résolûment, et l'enlever en laissant passer

le reste. Sa prudence, fort louable sans doute, quand on considère

l'ensemble de la campagne, ne fut pendant ces journées, qui auraient

pu être décisives, que celle d'un vieillard timide, hésitant sans

cesse, et à la fin se glorifiant de résultats qui étaient l'oeuvre de

la fortune bien plus que la sienne.

[Note 39: On ne comprend pas comment M. de Boutourlin, écrivain

sérieux, peut alléguer à tout moment des chiffres aussi étrangement

exagérés que ceux qui sont énoncés dans son livre. Si on additionnait

toutes les pertes énumérées après chaque action, il n'aurait plus

existé un seul homme debout à notre arrivée à Wiasma. Voici un

singulier exemple de ces exagérations. M. de Boutourlin dit que la

journée du 18 coûta aux Français 8,500 hommes du corps de Ney qui

capitulèrent, et 3,500 qui furent faits prisonniers par les Russes

dans le courant du combat, sans compter les tués (tome 2, page 229).

Assurément ce n'est pas trop que de supposer que le maréchal Ney

perdit un millier d'hommes sur le champ de bataille: les hommes qui

capitulèrent, les prisonniers, les tués, feraient donc 13 mille en

tout. Or, avec son corps et la division Ricard, le maréchal Ney

ne comptait pas sept mille hommes sous ses ordres en sortant de

Smolensk. Comment aurait-il pu en perdre 13 mille? M. de Boutourlin

dit encore, page 231 du même volume, que les Français en tout

perdirent dans ces journées des 16, 17, 18 novembre, qualifiées par

lui de chef-d'oeuvre de l'art, 26 mille prisonniers, 10 mille tués,

blessés ou noyés, et 228 bouches à feu. Ce sont là des assertions

insoutenables. À ce compte il aurait fallu que l'armée française

fût réduite à rien en arrivant à la Bérézina. Elle était sortie

de Smolensk au nombre de 36 mille hommes armés, et de 30 mille

traînards environ. Après les fatales journées de Krasnoé, la garde

restait environ à 8 mille hommes, le prince Eugène à 3, le maréchal

Davout à 8, le maréchal Ney à 1500, Poniatowski et Junot à 2,500:

total 23 mille hommes. C'était donc tout au plus 13 mille hommes qui

auraient été perdus. Reste ce qu'on put enlever de traînards, et

c'est beaucoup dire que de supposer qu'on en prit 7 à 8 mille, ce

qui ferait une perte de 20 mille hommes environ, et non de 36 mille.

Quant à l'artillerie, l'armée avait 150 bouches à feu attelées en

sortant de Smolensk, comment aurait-elle pu en perdre 228? Assurément

nos désastres furent grands, et il serait aussi puéril de les

dissimuler qu'il l'est de les exagérer; mais il faut songer qu'avec

ces manières de compter, il ne resterait plus rien pour suffire,

non pas seulement à de nouvelles exagérations, mais à la simple

énumération des pertes trop réelles que nous fîmes plus tard.]

[Note en marge: Nouvelle tentative de Napoléon à Orscha pour

réorganiser l'armée, en lui faisant des distributions régulières.]

[Note en marge: Les soldats débandés s'étaient créé des habitudes à

part, dont il était impossible de les faire revenir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 42 / 50 段