Après avoir quelque peu réorganisé son armée, Napoléon fit pour

la seconde fois ordonner au prince de Schwarzenberg de poursuivre

vivement l'amiral Tchitchakoff, afin de le prendre en queue avant

qu'il pût tomber sur nous, et aux maréchaux Oudinot et Victor

d'aborder franchement Wittgenstein, pour l'éloigner au moins de la

Bérézina, si on ne pouvait le rejeter au delà de la Dwina. Il partit

ensuite de Smolensk le 14 au matin avec la garde, précédé de la

cavalerie à pied sous le général Sébastiani, et suivi d'une grande

partie des embarras de l'armée. Il était décidé que le prince Eugène

partirait le lendemain 15, et tâcherait de faire passer devant lui

toute la masse débandée. Le 16 le maréchal Davout précédé de son

artillerie et des parcs, de manière à ne laisser que peu de chose

après lui, devait quitter Smolensk à son tour, et enfin le maréchal

Ney avait ordre d'évacuer cette ville le 16, après en avoir fait

sauter les murailles. On convint de ne pas emmener plus loin les

femmes qu'on traînait après soi depuis Moscou, car vu le froid, la

proximité de l'ennemi, les dangers qu'on allait rencontrer, il y

avait plus d'humanité à les remettre dans les mains des Russes.

Au dernier moment, Napoléon tenant à sauver de Smolensk tout ce

qu'on pourrait, et surtout à en détruire complétement les défenses,

prescrivit au maréchal Ney de ne partir que lorsque les ordres

qu'il avait reçus seraient complètement exécutés, et lui donna pour

cela jusqu'au 17, fatale résolution qui coûta la vie à quantité de

soldats, les meilleurs de l'armée!

Napoléon, comme on vient de le voir, s'était mis en route le 14

novembre au matin. Déjà on avait acheminé bien des hommes mutilés,

bien des voitures portant des réfugiés et des malades, et le froid

devenu encore plus vif (le thermomètre Réaumur était descendu à 21

degrés[38]), en avait tué un grand nombre. La route était couverte de

débris humains qui perçaient sous la neige. Napoléon avec la garde

alla coucher à Koritnia, moitié chemin de Smolensk à Krasnoé. La

contrée qu'on traversait était complétement dénuée de ressources,

et on ne put vivre que de ce qu'on avait emporté de Smolensk, ou de

viande de cheval grillée au feu des bivouacs.

[Note 38: C'est l'assertion de M. Larrey, qui, portant un thermomètre

suspendu à la boutonnière de son habit, est le seul témoin oculaire

dont les assertions, relativement à la température qu'on eut à

essuyer pendant cette mémorable retraite, soient dignes de confiance.]

[Note en marge: Arrivée de Napoléon avec la garde à Krasnoé.]

[Note en marge: On s'aperçoit trop tard qu'on a Kutusof sur son flanc

gauche, et même un peu en avant.]

Le général Sébastiani précédant avec la cavalerie à pied la colonne

de la garde, était entré ce jour-là dans Krasnoé, y avait trouvé

l'ennemi, et avait été obligé de s'enfermer dans une église pour

s'y défendre, en attendant qu'on vînt à son secours. Le lendemain

15, en effet, Napoléon partit de Koritnia le matin, arriva dans la

soirée à Krasnoé, dégagea le général Sébastiani, et apprit avec une

pénible surprise que Kutusof, ne se bornant plus cette fois à nous

côtoyer, s'approchait de Krasnoé avec toutes ses forces, soit pour

nous barrer le chemin, soit pour couper au moins une partie de notre

longue colonne. C'était le cas de regretter vivement cette marche

successive, qui laissait la queue de l'armée à trois jours de sa

tête, et offrait à l'ennemi le moyen presque assuré d'en couper telle

partie qu'il voudrait. Quoiqu'on ne fût que 36 ou 37 mille hommes

ayant conservé un fusil à l'épaule, ces survivants de la discipline

détruite valaient bien, malgré leur épuisement, deux ou trois ennemis

chacun. Kutusof d'ailleurs n'ayant guère que 50 mille combattants

sans les Cosaques, on se serait aisément fait jour, si on avait

marché en une seule masse; et comme le motif ordinaire de s'étendre

pour vivre avait peu de valeur dans un pays entièrement dévasté, où

les premiers venus absorbaient le peu qui restait, et où les autres

se nourrissaient de viande de cheval, on aurait bien pu marcher

tous ensemble, cheminer en outre sur la rive droite du Dniéper, qui

n'étant pas solidement gelé partout, présentait encore une protection

de quelque importance.

[Note en marge: Kutusof avait laissé passer Napoléon avec la garde,

afin de barrer ensuite le chemin au reste de l'armée.]

Napoléon le sentit trop tard, car il ne s'était attendu de la part

de Kutusof qu'à quelques tracasseries d'arrière-garde, et nullement

à une attaque en règle. Éclairé enfin sur l'imminence du danger, il

conçut de vives inquiétudes pour le sort de tout ce qui le suivait.

Ayant trouvé quelques restes d'approvisionnement à Krasnoé, qui

avait été l'un des postes d'étape de l'armée, il résolut d'y

séjourner au moins jusqu'au lendemain 16, pour tendre la main à ses

lieutenants échelonnés en arrière, et fort menacés par la position

que le général Kutusof venait de prendre.

Le généralissime russe en effet, bien qu'il ne voulût point, ainsi

que le pensait Napoléon, nous barrer complétement le chemin, ni

provoquer de notre part un accès de désespoir, n'avait pas renoncé à

faire sur nous quelque grosse capture, et profitant du repos forcé

que nous avions pris à Smolensk, il était venu se placer au défilé

de Krasnoé, qui est situé à moitié chemin de Smolensk à Orscha.

Évidemment il voulait couper et enlever une portion de notre armée.

Le défilé de Krasnoé où il s'était posté consistait en un pont jeté

sur un ravin assez large et assez profond, dans lequel la Lossmina

coulait, pour se réunir au Dniéper à deux lieues de Krasnoé. Il

fallait, quand on venait de Smolensk, franchir le pont et le ravin

qu'on rencontrait un peu avant d'être à Krasnoé. L'ennemi ayant avec

intention laissé défiler la première partie de notre armée, et lui

ayant permis la libre entrée de Krasnoé, pouvait bien, en la bloquant

avec une moitié de ses forces, et en occupant le bord du ravin avec

le reste, intercepter celles de nos colonnes qui marchaient les

dernières.

[Note en marge: Arrivée du prince Eugène devant Krasnoé.]

[Note en marge: Héroïsme de la division Broussier, qui ne parvient

pas cependant à ouvrir le passage.]

Napoléon passa la matinée du 16 fort inquiet sur le prince Eugène,

qui, parti le 15 de Smolensk pour aller coucher à Koritnia, devait

paraître devant Krasnoé le 16 dans la journée. Ce prince, accompagné

de beaucoup d'hommes débandés, et escortant en outre presque tous

les parcs d'artillerie, soit de la garde, soit du 1er corps, arriva

au bord du ravin de la Lossmina suivi de 6 mille combattants. Il y

trouva le corps de Miloradovitch, qui, placé le long de la route, la

flanquait avec une partie de ses forces, et la barrait avec l'autre.

Derrière Miloradovitch on voyait d'autres colonnes d'infanterie et de

cavalerie entourant en masses profondes la petite ville de Krasnoé.

Ce seul aspect suffisait pour révéler la situation, et démontrait

que l'ennemi ayant, par un habile calcul, ouvert le passage à la

garde impériale et à Napoléon, l'avait refermé sur les autres corps,

avec l'intention arrêtée de le tenir bien fermé pour eux. Le général

Ornano ayant tenté de s'avancer avec quelques débris de cavalerie,

avait été ramené malgré ses efforts et sa bravoure. Il ne restait

qu'à se frayer le chemin l'épée à la main. Le prince n'hésita point.

Plaçant la division Broussier à gauche de la route, la division

Delzons sur la route elle-même, les débris des troupes italiennes,

des Polonais et des Westphaliens en arrière, il se porta vivement sur

la ligne ennemie. Mais les Russes avaient, outre l'avantage de la

position, une immense artillerie bien postée, et ils nous couvrirent

de mitraille. Toujours héroïque, la division Broussier s'avança

vers la gauche de la route sous cette mitraille meurtrière, bien

résolue à enlever à la baïonnette les batteries ennemies. Cependant

chargée par une nuée de cavaliers, les recevant en carré, leur tenant

tête obstinément, elle se vit bientôt obligée de plier, et de se

rapprocher du corps de bataille. En moins d'une heure deux mille

hommes sur trois mille étaient tombés à terre, et morts ou blessés

étaient également perdus, puisqu'on était contraint, pour prix de

leur dévouement, d'abandonner ces admirables soldats de l'armée

d'Italie.

[Note en marge: Le prince Eugène sauve son corps en sacrifiant la

division Broussier.]

Percer la muraille de fer que nous opposaient les Russes semblait

impossible; il fallait songer à s'ouvrir une autre voie. Un officier

de Kutusof étant venu sommer le prince avec beaucoup de respect,

celui-ci le renvoya dédaigneusement, répondant qu'on devait

s'apprêter à combattre, et non pas à recueillir des prisonniers.

Mais le prince, après s'être concerté avec ses généraux, résolut

d'employer une feinte, qui présentait quelques chances de succès.

C'était, en laissant la division Broussier en ligne pour simuler une

nouvelle attaque sur la gauche contre les hauteurs qui bordaient

la route, de gagner la plaine à droite, le long du Dniéper, et

de défiler ainsi clandestinement vers Krasnoé, à la faveur de la

nuit, qui en cette saison commençait entre quatre et cinq heures de

l'après-midi. Les débris de la division Broussier devaient payer de

la vie cette manoeuvre, mais on pouvait compter sur le dévouement de

cette troupe héroïque.

Vers la chute du jour, le prince Eugène ayant porté en avant sur la

gauche cette malheureuse division Broussier, de manière à fixer sur

elle l'attention de l'ennemi, fit défiler en grand silence, et en

se couvrant de quelques plis de terrain, tout le reste de son corps

d'armée dans la direction du Dniéper, et parvint ainsi à se dérober à

la vue des Russes. La division Broussier, exposée à la mitraille et

sans espérance de se sauver elle-même, bravait en attendant la mort

ou une captivité presque certaine.

[Note en marge: Adroit subterfuge d'un officier polonais pour sauver

le corps du prince Eugène.]

Tandis que la colonne du prince Eugène s'échappait sur la neige,

sans autre bruit que la chute des hommes qui tombaient de fatigue,

ou trébuchaient pendant cette marche de nuit, on rencontra tout à

coup un détachement des troupes légères de Miloradovitch, à qui la

clarté de la lune avait révélé notre manoeuvre. Heureusement un

officier polonais du corps de Poniatowski, sachant le russe, et se

servant de la connaissance qu'il avait de cette langue avec une rare

présence d'esprit, dit à l'officier ennemi qu'il eût à se taire et à

s'éloigner, car le corps qu'il voulait arrêter était un détachement

de Miloradovitch exécutant une manoeuvre autour de Krasnoé. On

parvint ainsi après deux heures de marche à Krasnoé, laissant

toutefois plus de deux mille morts ou blessés sur la route, ainsi que

les restes de la division Broussier, qui ne pouvaient être sauvés que

par l'arrivée des maréchaux Davout et Ney.

[Note en marge: Joie et chagrin de Napoléon en retrouvant le prince

Eugène.]

[Note en marge: Il se décide à s'arrêter à Krasnoé, malgré le danger

d'y être pris, afin de rallier Ney et Davout.]

Napoléon reçut son fils adoptif avec une sorte de joie mêlée

d'amertume, et, rassuré sur son compte, se mit alors à penser avec

un profond souci au destin qui menaçait Davout et Ney demeurés en

arrière. Si les deux maréchaux avaient marché ensemble, il y aurait

eu peu de crainte à concevoir pour eux, car réunis ils comptaient une

masse de 17 à 18 mille hommes de la meilleure infanterie de l'armée,

et commandés par Davout et Ney, il n'était guère à craindre que

Kutusof pût ni les arrêter, ni les prendre. Mais d'après les ordres

donnés, Davout devait arriver seul le lendemain, et Ney seul le

surlendemain. C'étaient donc deux jours à attendre, deux batailles

à soutenir pour les rallier, et de cruelles pertes à essuyer,

d'épouvantables hasards à courir. Nouveau sujet de douleur, et

surtout de regret, d'avoir adopté un pareil système de marche! Mais

plus Napoléon avait à se reprocher de n'avoir pas quitté Smolensk

en masse, ou de n'avoir pas pris la rive droite du Dniéper, plus

il était résolu d'attendre à Krasnoé l'arrivée des deux maréchaux,

quoi qu'il pût en advenir, et de livrer bataille s'il le fallait

pour leur ouvrir la route. Napoléon en risquant une action générale

pouvait la perdre; il pouvait encore, en différant de vingt-quatre

heures le moment de partir avec la garde, s'exposer à être fait

prisonnier; mais il y a des cas où la mort même est préférable à une

résolution prudente, quelque rang qu'on occupe, et en raison même de

ce rang! Napoléon tiré de cet état de torpeur où on l'avait vu plongé

pendant quelques jours, rendu soudainement à toute la grandeur de son

caractère, n'hésita point, et prit son parti avec une noble vigueur.

Cette garde qu'il avait mis tant de soin à conserver, il résolut

de la dépenser tout entière s'il le fallait, pour rallier ses deux

lieutenants, et c'était se préparer la meilleure des excuses pour ne

l'avoir pas employée à Borodino.

[Note en marge: Dispositions autour de Krasnoé pour la journée du

lendemain 17.]

Son plan était simple. Il était décidé à sortir de Krasnoé le

lendemain avec sa garde, non par la route d'Orscha, qui l'aurait mené

au but de sa retraite, mais par celle de Smolensk, qui le ramenait

en arrière, et qui était celle que Davout et Ney devaient suivre. Il

se proposait de déployer sur un plateau en arrière de Krasnoé, au

pied duquel passait le ravin de la Lossmina, la jeune garde à gauche,

la vieille garde à droite, et d'y attendre en bataille, sous le feu

de trois cents pièces de canon, l'apparition du maréchal Davout. La

cavalerie de la garde fut placée plus à gauche, dans la plaine le

long du Dniéper à travers laquelle le prince Eugène avait trouvé une

issue; ce qui restait de cavalerie montée (500 hommes environ) fut

rangé à l'autre extrémité, c'est-à-dire à droite, au delà de Krasnoé,

pour observer la route d'Orscha. Les troupes du prince Eugène

cruellement éprouvées durent garder Krasnoé, en s'y reposant, et en

mangeant ce qui restait du magasin formé dans cette ville. Le soir

même les Russes ayant pris position dans le village de Koutkowo, et

ce village étant trop rapproché de Krasnoé pour y souffrir l'ennemi,

Napoléon le fit enlever à la baïonnette par un régiment de la jeune

garde, qui se vengea sur les troupes du comte Ojarowski des pertes de

la journée. On tua tout ce qui n'eut pas le temps de se retirer.

[Note en marge: Bataille de Krasnoé, livrée le 17 novembre.]

Dès le lendemain matin 17 novembre, Napoléon à pied, car les

chevaux ne tenaient point sur le verglas, rangea lui-même sa jeune

et sa vieille garde en bataille sous le canon de l'ennemi, et put

se convaincre au bruit de la fusillade que le maréchal Davout

approchait. Sa présence, sa résolution, son noble sang-froid, la

gravité du péril, électrisaient tous les coeurs.

Le maréchal Davout ayant fait coucher ses divisions à Koritnia,

s'était personnellement avancé pendant la nuit sur la route de

Krasnoé, parce qu'avec sa vigilance ordinaire, il voulait s'assurer

par ses propres yeux de la nature des dangers qui le menaçaient. Il

les croyait grands, à en juger par la canonnade qu'il avait entendue

dans la journée, et dont le prince Eugène avait tant souffert. Une

lieue en avant du ravin de la Lossmina, il avait trouvé l'infortunée

division Broussier réduite à 400 hommes, de 3 mille qu'elle comptait

encore en sortant de Smolensk, entièrement coupée de Krasnoé, et

confusément couchée sur la neige, les morts, les blessés, les vivants

mêlés ensemble. Les généraux Lariboisière et Éblé étaient en cet

endroit avec le reste des parcs d'artillerie, attendant qu'on vînt

les dégager.

[Note en marge: Le maréchal Davout se décide à se faire jour à la

tête de ses quatre divisions.]

À ce spectacle, le maréchal avait promptement pris la résolution

de se faire jour le lendemain, et de sauver l'épée à la main,

non-seulement son corps, mais tout ce qui restait de la colonne du

prince Eugène. Il n'avait que quatre de ses cinq divisions, la 2e,

l'ancienne division Friant, actuellement division Ricard, ayant été

laissée au maréchal Ney pour renforcer l'arrière-garde. C'étaient

environ 9 mille hommes, près de dix avec ce qui se trouvait sur la

route, et il comptait bien que rien ne l'empêcherait de passer avec

une pareille force marchant résolument contre l'obstacle, quel qu'il

fût, qu'on lui opposerait.

Un peu avant le jour il fit avancer ses quatre divisions, les forma

en colonnes serrées, et n'ayant point d'artillerie, par suite de

l'ordre que Napoléon avait donné de la faire marcher en avant, il

enjoignit à ses troupes de fondre à la baïonnette sur l'ennemi,

et, sans endurer le feu, de s'ouvrir le chemin par un combat corps

à corps. Puis il marcha en tête de la division Gérard, qui devait

s'élancer la première.

Kutusof sans s'en douter lui avait facilité la tâche. Croyant

Napoléon déjà en route sur Orscha, il avait envoyé une partie de ses

forces sous le général Tormazoff pour l'empêcher de rentrer dans

Krasnoé, il avait disposé le reste sous le prince Gallitzin tout

autour de Krasnoé, et n'avait laissé que Miloradovitch le long du

ravin de la Lossmina pour barrer la route de Smolensk.

[Note en marge: Il fond à la baïonnette sur Miloradovitch, et s'ouvre

le chemin.]

[Note en marge: Il vient s'établir à la gauche de la garde, sur le

plateau de Krasnoé.]

Les quatre divisions du maréchal Davout, conformément à l'ordre

qu'elles avaient reçu, fondirent sur l'ennemi en colonnes serrées.

Les troupes de Miloradovitch les accueillirent par une forte

fusillade, mais intimidées par leur élan n'attendirent pas leur

charge à la baïonnette, et se retirèrent sur le côté de la route. Les

divisions du maréchal Davout arrivèrent ainsi presque sans dommage

jusqu'au bord du ravin de la Lossmina, trouvèrent la jeune garde

qui les y attendait, prirent sa place, se rangèrent à cheval sur le

ravin, les unes à droite et contre la garde, les autres à gauche et

en travers de la route de Smolensk, afin de tendre la main à tout ce

qui était demeuré en arrière. Les débris de la division Broussier

furent ainsi sauvés avec les parcs qui étaient venus les joindre.

[Note en marge: Longue lutte sur ce plateau.]

[Note en marge: Héroïsme de la jeune garde et des divisions du

maréchal Davout.]

Mais le prince Gallitzin, qui avec le 3e corps et la deuxième

division de cuirassiers, était chargé de contenir les troupes

déployées sur le plateau de Krasnoé, Miloradovitch, qui, avec les 2e

et 7e corps, et la plus grande partie de la cavalerie de réserve,

était chargé de suivre en flanc les colonnes françaises venant de

Smolensk, réunirent leurs efforts pour attaquer la garde et Davout

qui étaient en bataille à droite et à gauche du ravin. Ils avaient

une artillerie formidable, et ils accablèrent de feux nos soldats

bien serrés, sans parvenir à les ébranler. Il y avait un petit

village, celui d'Ouwarowo, situé un peu en avant du demi-cercle que

décrivaient la garde et les quatre divisions de Davout, et d'où le

feu des Russes était fort incommode. La jeune division Roguet se

jeta sur ce village, et l'enleva à la baïonnette. Les Russes s'y

portant en masse le reprirent; la garde le leur enleva de nouveau,

et on le couvrit tour à tour de cadavres français et russes. Le

prince Gallitzin envoya les cuirassiers de Duka pour charger les

tirailleurs de la jeune garde. Ceux-ci, formés en carré sous les yeux

du brave Mortier, repoussèrent toutes les charges des cuirassiers.

Mais le prince Gallitzin ayant dirigé un grand nombre de bouches à

feu attelées contre l'un des carrés, en fit abattre un angle avec de

la mitraille, et les cuirassiers russes entrant par cette brèche, nos

héroïques tirailleurs rompus furent obligés de se retirer en toute

hâte, en laissant la terre couverte de leurs morts.

La division Morand vint sur-le-champ prendre leur place et les

couvrir. Pendant ce temps les autres divisions du maréchal Davout,

complétant le demi-cercle autour de Krasnoé, arrêtaient par leur

attitude imposante les entreprises de l'ennemi, qui n'osait pas les

attaquer.

[Note en marge: Le général Tormazoff opérant un mouvement sur les

derrières de Krasnoé, Napoléon se voit dans la nécessité de partir.]

[Note en marge: Il quitte Krasnoé en laissant au maréchal Davout

l'ordre équivoque de le suivre, et d'attendre Ney.]

Il fallait cependant prendre un parti, et fondre sur les Russes

pour les culbuter, ou bien se retirer dans l'intérieur de Krasnoé,

afin d'éviter une destruction d'hommes inutile. Mais le général

Tormazoff ayant commencé son mouvement autour de Krasnoé pour

intercepter la route d'Orscha, Napoléon qui s'en était aperçu ne

voulut pas prolonger cette tentative audacieuse de s'arrêter à

Krasnoé, tandis que l'on pouvait être coupé d'Orscha, seul pont que

l'on eût encore sur le Dniéper, et réduit à mettre bas les armes.

Prendre le parti de se retirer, c'était probablement sacrifier le

maréchal Ney, car il n'était pas supposable que le maréchal Davout,

par exemple, pût rester seul à Krasnoé pour attendre le maréchal

Ney, lorsqu'on avait tant de peine à s'y maintenir tous ensemble. On

pouvait bien s'allonger pendant quelques heures encore pour tendre

la main à Ney, mais il fallait ou demeurer tous à Krasnoé, ou en

partir tous, sous peine de perdre ce qu'on y laisserait, et d'avoir

fait une chose inutile en s'y arrêtant les journées du 16 et du

17. Napoléon néanmoins, ne voulant ni renoncer à gagner Orscha à

temps, ni commander lui-même l'abandon du maréchal Ney, parti cruel

dont il pouvait seul assumer la responsabilité, donna des ordres

équivoques, qui n'étaient dignes ni de la netteté de son esprit, ni

de la vigueur de son caractère, et qui révélaient toute l'horreur de

la position où il s'était mis. Il prescrivit à la garde de partir,

lui adjoignit, pour compenser les pertes qu'elle venait de faire,

la division Compans, laissa dès lors le maréchal Davout avec trois

divisions seulement, celle du général Ricard ayant déjà été détachée,

ordonna au maréchal Davout de remplacer le maréchal Mortier autour de

Krasnoé d'abord, puis dans Krasnoé même, d'y tenir le plus longtemps

possible, afin d'attendre le maréchal Ney, mais de suivre pourtant

le maréchal Mortier, ordre équivoque, qui, en imposant au 1er corps

deux devoirs inconciliables, celui de rallier Ney, et celui de ne

pas se séparer de Mortier, faisait peser sur ce corps, le premier en

renommée, en dévouement, en héroïsme, en discipline, comme en rang

de bataille, la terrible responsabilité d'abandonner le maréchal

Ney. Il eût été plus noble à Napoléon de prendre lui-même cette

responsabilité, car il était seul capable de la porter.

[Note en marge: Davout remplace la garde en avant de Krasnoé, et

tient tête à toute l'armée russe.]

Le remplacement de la jeune garde par les trois divisions qui

restaient au maréchal Davout ne se fit qu'avec beaucoup de peine.

Il fallait manoeuvrer sans artillerie sur le plateau de Krasnoé,

sous une canonnade de plus de deux cents bouches à feu et sous les

charges répétées de la nombreuse cavalerie russe, puis tour à tour

défiler ou s'arrêter pour se former en carré, quelquefois courir à

la baïonnette sur les canons de l'ennemi pour les éloigner, et enfin

se retirer successivement par échelons dans l'intérieur de Krasnoé.

Les divisions Morand, Gérard, Friédérichs, soutinrent avec moins de

cinq mille hommes l'effort de vingt-cinq mille, et couvrirent la

terre des morts de l'ennemi. Les 30e de ligne et 7e léger, souffrant

trop de l'artillerie russe, fondirent sur elle à la baïonnette, lui

enlevèrent ses pièces, et se débarrassèrent ainsi de son feu. Les

trois divisions du 1er corps rentrèrent dans Krasnoé sans avoir été

entamées. Toutefois la division Friédérichs qui était à l'extrême

droite, en se reployant la dernière, fut assaillie par la cavalerie

ennemie. Le 33e léger, régiment hollandais dont on avait eu tant à se

plaindre sous le rapport de la discipline, se forma en carré, résista

opiniâtrement aux charges furieuses de la cavalerie russe, mais finit

par être enfoncé et sabré en partie.

[Note en marge: Davout rentre enfin dans Krasnoé, et reçoit de

Mortier l'avis qu'il faut partir.]

[Note en marge: Il ne se retire qu'à la dernière extrémité.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 50 段