la seconde fois ordonner au prince de Schwarzenberg de poursuivre
vivement l'amiral Tchitchakoff, afin de le prendre en queue avant
qu'il pût tomber sur nous, et aux maréchaux Oudinot et Victor
d'aborder franchement Wittgenstein, pour l'éloigner au moins de la
Bérézina, si on ne pouvait le rejeter au delà de la Dwina. Il partit
ensuite de Smolensk le 14 au matin avec la garde, précédé de la
cavalerie à pied sous le général Sébastiani, et suivi d'une grande
partie des embarras de l'armée. Il était décidé que le prince Eugène
partirait le lendemain 15, et tâcherait de faire passer devant lui
toute la masse débandée. Le 16 le maréchal Davout précédé de son
artillerie et des parcs, de manière à ne laisser que peu de chose
après lui, devait quitter Smolensk à son tour, et enfin le maréchal
Ney avait ordre d'évacuer cette ville le 16, après en avoir fait
sauter les murailles. On convint de ne pas emmener plus loin les
femmes qu'on traînait après soi depuis Moscou, car vu le froid, la
proximité de l'ennemi, les dangers qu'on allait rencontrer, il y
avait plus d'humanité à les remettre dans les mains des Russes.
Au dernier moment, Napoléon tenant à sauver de Smolensk tout ce
qu'on pourrait, et surtout à en détruire complétement les défenses,
prescrivit au maréchal Ney de ne partir que lorsque les ordres
qu'il avait reçus seraient complètement exécutés, et lui donna pour
cela jusqu'au 17, fatale résolution qui coûta la vie à quantité de
soldats, les meilleurs de l'armée!
Napoléon, comme on vient de le voir, s'était mis en route le 14
novembre au matin. Déjà on avait acheminé bien des hommes mutilés,
bien des voitures portant des réfugiés et des malades, et le froid
devenu encore plus vif (le thermomètre Réaumur était descendu à 21
degrés[38]), en avait tué un grand nombre. La route était couverte de
débris humains qui perçaient sous la neige. Napoléon avec la garde
alla coucher à Koritnia, moitié chemin de Smolensk à Krasnoé. La
contrée qu'on traversait était complétement dénuée de ressources,
et on ne put vivre que de ce qu'on avait emporté de Smolensk, ou de
viande de cheval grillée au feu des bivouacs.
[Note 38: C'est l'assertion de M. Larrey, qui, portant un thermomètre
suspendu à la boutonnière de son habit, est le seul témoin oculaire
dont les assertions, relativement à la température qu'on eut à
essuyer pendant cette mémorable retraite, soient dignes de confiance.]
[Note en marge: Arrivée de Napoléon avec la garde à Krasnoé.]
[Note en marge: On s'aperçoit trop tard qu'on a Kutusof sur son flanc
gauche, et même un peu en avant.]
Le général Sébastiani précédant avec la cavalerie à pied la colonne
de la garde, était entré ce jour-là dans Krasnoé, y avait trouvé
l'ennemi, et avait été obligé de s'enfermer dans une église pour
s'y défendre, en attendant qu'on vînt à son secours. Le lendemain
15, en effet, Napoléon partit de Koritnia le matin, arriva dans la
soirée à Krasnoé, dégagea le général Sébastiani, et apprit avec une
pénible surprise que Kutusof, ne se bornant plus cette fois à nous
côtoyer, s'approchait de Krasnoé avec toutes ses forces, soit pour
nous barrer le chemin, soit pour couper au moins une partie de notre
longue colonne. C'était le cas de regretter vivement cette marche
successive, qui laissait la queue de l'armée à trois jours de sa
tête, et offrait à l'ennemi le moyen presque assuré d'en couper telle
partie qu'il voudrait. Quoiqu'on ne fût que 36 ou 37 mille hommes
ayant conservé un fusil à l'épaule, ces survivants de la discipline
détruite valaient bien, malgré leur épuisement, deux ou trois ennemis
chacun. Kutusof d'ailleurs n'ayant guère que 50 mille combattants
sans les Cosaques, on se serait aisément fait jour, si on avait
marché en une seule masse; et comme le motif ordinaire de s'étendre
pour vivre avait peu de valeur dans un pays entièrement dévasté, où
les premiers venus absorbaient le peu qui restait, et où les autres
se nourrissaient de viande de cheval, on aurait bien pu marcher
tous ensemble, cheminer en outre sur la rive droite du Dniéper, qui
n'étant pas solidement gelé partout, présentait encore une protection
de quelque importance.
[Note en marge: Kutusof avait laissé passer Napoléon avec la garde,
afin de barrer ensuite le chemin au reste de l'armée.]
Napoléon le sentit trop tard, car il ne s'était attendu de la part
de Kutusof qu'à quelques tracasseries d'arrière-garde, et nullement
à une attaque en règle. Éclairé enfin sur l'imminence du danger, il
conçut de vives inquiétudes pour le sort de tout ce qui le suivait.
Ayant trouvé quelques restes d'approvisionnement à Krasnoé, qui
avait été l'un des postes d'étape de l'armée, il résolut d'y
séjourner au moins jusqu'au lendemain 16, pour tendre la main à ses
lieutenants échelonnés en arrière, et fort menacés par la position
que le général Kutusof venait de prendre.
Le généralissime russe en effet, bien qu'il ne voulût point, ainsi
que le pensait Napoléon, nous barrer complétement le chemin, ni
provoquer de notre part un accès de désespoir, n'avait pas renoncé à
faire sur nous quelque grosse capture, et profitant du repos forcé
que nous avions pris à Smolensk, il était venu se placer au défilé
de Krasnoé, qui est situé à moitié chemin de Smolensk à Orscha.
Évidemment il voulait couper et enlever une portion de notre armée.
Le défilé de Krasnoé où il s'était posté consistait en un pont jeté
sur un ravin assez large et assez profond, dans lequel la Lossmina
coulait, pour se réunir au Dniéper à deux lieues de Krasnoé. Il
fallait, quand on venait de Smolensk, franchir le pont et le ravin
qu'on rencontrait un peu avant d'être à Krasnoé. L'ennemi ayant avec
intention laissé défiler la première partie de notre armée, et lui
ayant permis la libre entrée de Krasnoé, pouvait bien, en la bloquant
avec une moitié de ses forces, et en occupant le bord du ravin avec
le reste, intercepter celles de nos colonnes qui marchaient les
dernières.
[Note en marge: Arrivée du prince Eugène devant Krasnoé.]
[Note en marge: Héroïsme de la division Broussier, qui ne parvient
pas cependant à ouvrir le passage.]
Napoléon passa la matinée du 16 fort inquiet sur le prince Eugène,
qui, parti le 15 de Smolensk pour aller coucher à Koritnia, devait
paraître devant Krasnoé le 16 dans la journée. Ce prince, accompagné
de beaucoup d'hommes débandés, et escortant en outre presque tous
les parcs d'artillerie, soit de la garde, soit du 1er corps, arriva
au bord du ravin de la Lossmina suivi de 6 mille combattants. Il y
trouva le corps de Miloradovitch, qui, placé le long de la route, la
flanquait avec une partie de ses forces, et la barrait avec l'autre.
Derrière Miloradovitch on voyait d'autres colonnes d'infanterie et de
cavalerie entourant en masses profondes la petite ville de Krasnoé.
Ce seul aspect suffisait pour révéler la situation, et démontrait
que l'ennemi ayant, par un habile calcul, ouvert le passage à la
garde impériale et à Napoléon, l'avait refermé sur les autres corps,
avec l'intention arrêtée de le tenir bien fermé pour eux. Le général
Ornano ayant tenté de s'avancer avec quelques débris de cavalerie,
avait été ramené malgré ses efforts et sa bravoure. Il ne restait
qu'à se frayer le chemin l'épée à la main. Le prince n'hésita point.
Plaçant la division Broussier à gauche de la route, la division
Delzons sur la route elle-même, les débris des troupes italiennes,
des Polonais et des Westphaliens en arrière, il se porta vivement sur
la ligne ennemie. Mais les Russes avaient, outre l'avantage de la
position, une immense artillerie bien postée, et ils nous couvrirent
de mitraille. Toujours héroïque, la division Broussier s'avança
vers la gauche de la route sous cette mitraille meurtrière, bien
résolue à enlever à la baïonnette les batteries ennemies. Cependant
chargée par une nuée de cavaliers, les recevant en carré, leur tenant
tête obstinément, elle se vit bientôt obligée de plier, et de se
rapprocher du corps de bataille. En moins d'une heure deux mille
hommes sur trois mille étaient tombés à terre, et morts ou blessés
étaient également perdus, puisqu'on était contraint, pour prix de
leur dévouement, d'abandonner ces admirables soldats de l'armée
d'Italie.
[Note en marge: Le prince Eugène sauve son corps en sacrifiant la
division Broussier.]
Percer la muraille de fer que nous opposaient les Russes semblait
impossible; il fallait songer à s'ouvrir une autre voie. Un officier
de Kutusof étant venu sommer le prince avec beaucoup de respect,
celui-ci le renvoya dédaigneusement, répondant qu'on devait
s'apprêter à combattre, et non pas à recueillir des prisonniers.
Mais le prince, après s'être concerté avec ses généraux, résolut
d'employer une feinte, qui présentait quelques chances de succès.
C'était, en laissant la division Broussier en ligne pour simuler une
nouvelle attaque sur la gauche contre les hauteurs qui bordaient
la route, de gagner la plaine à droite, le long du Dniéper, et
de défiler ainsi clandestinement vers Krasnoé, à la faveur de la
nuit, qui en cette saison commençait entre quatre et cinq heures de
l'après-midi. Les débris de la division Broussier devaient payer de
la vie cette manoeuvre, mais on pouvait compter sur le dévouement de
cette troupe héroïque.
Vers la chute du jour, le prince Eugène ayant porté en avant sur la
gauche cette malheureuse division Broussier, de manière à fixer sur
elle l'attention de l'ennemi, fit défiler en grand silence, et en
se couvrant de quelques plis de terrain, tout le reste de son corps
d'armée dans la direction du Dniéper, et parvint ainsi à se dérober à
la vue des Russes. La division Broussier, exposée à la mitraille et
sans espérance de se sauver elle-même, bravait en attendant la mort
ou une captivité presque certaine.
[Note en marge: Adroit subterfuge d'un officier polonais pour sauver
le corps du prince Eugène.]
Tandis que la colonne du prince Eugène s'échappait sur la neige,
sans autre bruit que la chute des hommes qui tombaient de fatigue,
ou trébuchaient pendant cette marche de nuit, on rencontra tout à
coup un détachement des troupes légères de Miloradovitch, à qui la
clarté de la lune avait révélé notre manoeuvre. Heureusement un
officier polonais du corps de Poniatowski, sachant le russe, et se
servant de la connaissance qu'il avait de cette langue avec une rare
présence d'esprit, dit à l'officier ennemi qu'il eût à se taire et à
s'éloigner, car le corps qu'il voulait arrêter était un détachement
de Miloradovitch exécutant une manoeuvre autour de Krasnoé. On
parvint ainsi après deux heures de marche à Krasnoé, laissant
toutefois plus de deux mille morts ou blessés sur la route, ainsi que
les restes de la division Broussier, qui ne pouvaient être sauvés que
par l'arrivée des maréchaux Davout et Ney.
[Note en marge: Joie et chagrin de Napoléon en retrouvant le prince
Eugène.]
[Note en marge: Il se décide à s'arrêter à Krasnoé, malgré le danger
d'y être pris, afin de rallier Ney et Davout.]
Napoléon reçut son fils adoptif avec une sorte de joie mêlée
d'amertume, et, rassuré sur son compte, se mit alors à penser avec
un profond souci au destin qui menaçait Davout et Ney demeurés en
arrière. Si les deux maréchaux avaient marché ensemble, il y aurait
eu peu de crainte à concevoir pour eux, car réunis ils comptaient une
masse de 17 à 18 mille hommes de la meilleure infanterie de l'armée,
et commandés par Davout et Ney, il n'était guère à craindre que
Kutusof pût ni les arrêter, ni les prendre. Mais d'après les ordres
donnés, Davout devait arriver seul le lendemain, et Ney seul le
surlendemain. C'étaient donc deux jours à attendre, deux batailles
à soutenir pour les rallier, et de cruelles pertes à essuyer,
d'épouvantables hasards à courir. Nouveau sujet de douleur, et
surtout de regret, d'avoir adopté un pareil système de marche! Mais
plus Napoléon avait à se reprocher de n'avoir pas quitté Smolensk
en masse, ou de n'avoir pas pris la rive droite du Dniéper, plus
il était résolu d'attendre à Krasnoé l'arrivée des deux maréchaux,
quoi qu'il pût en advenir, et de livrer bataille s'il le fallait
pour leur ouvrir la route. Napoléon en risquant une action générale
pouvait la perdre; il pouvait encore, en différant de vingt-quatre
heures le moment de partir avec la garde, s'exposer à être fait
prisonnier; mais il y a des cas où la mort même est préférable à une
résolution prudente, quelque rang qu'on occupe, et en raison même de
ce rang! Napoléon tiré de cet état de torpeur où on l'avait vu plongé
pendant quelques jours, rendu soudainement à toute la grandeur de son
caractère, n'hésita point, et prit son parti avec une noble vigueur.
Cette garde qu'il avait mis tant de soin à conserver, il résolut
de la dépenser tout entière s'il le fallait, pour rallier ses deux
lieutenants, et c'était se préparer la meilleure des excuses pour ne
l'avoir pas employée à Borodino.
[Note en marge: Dispositions autour de Krasnoé pour la journée du
lendemain 17.]
Son plan était simple. Il était décidé à sortir de Krasnoé le
lendemain avec sa garde, non par la route d'Orscha, qui l'aurait mené
au but de sa retraite, mais par celle de Smolensk, qui le ramenait
en arrière, et qui était celle que Davout et Ney devaient suivre. Il
se proposait de déployer sur un plateau en arrière de Krasnoé, au
pied duquel passait le ravin de la Lossmina, la jeune garde à gauche,
la vieille garde à droite, et d'y attendre en bataille, sous le feu
de trois cents pièces de canon, l'apparition du maréchal Davout. La
cavalerie de la garde fut placée plus à gauche, dans la plaine le
long du Dniéper à travers laquelle le prince Eugène avait trouvé une
issue; ce qui restait de cavalerie montée (500 hommes environ) fut
rangé à l'autre extrémité, c'est-à-dire à droite, au delà de Krasnoé,
pour observer la route d'Orscha. Les troupes du prince Eugène
cruellement éprouvées durent garder Krasnoé, en s'y reposant, et en
mangeant ce qui restait du magasin formé dans cette ville. Le soir
même les Russes ayant pris position dans le village de Koutkowo, et
ce village étant trop rapproché de Krasnoé pour y souffrir l'ennemi,
Napoléon le fit enlever à la baïonnette par un régiment de la jeune
garde, qui se vengea sur les troupes du comte Ojarowski des pertes de
la journée. On tua tout ce qui n'eut pas le temps de se retirer.
[Note en marge: Bataille de Krasnoé, livrée le 17 novembre.]
Dès le lendemain matin 17 novembre, Napoléon à pied, car les
chevaux ne tenaient point sur le verglas, rangea lui-même sa jeune
et sa vieille garde en bataille sous le canon de l'ennemi, et put
se convaincre au bruit de la fusillade que le maréchal Davout
approchait. Sa présence, sa résolution, son noble sang-froid, la
gravité du péril, électrisaient tous les coeurs.
Le maréchal Davout ayant fait coucher ses divisions à Koritnia,
s'était personnellement avancé pendant la nuit sur la route de
Krasnoé, parce qu'avec sa vigilance ordinaire, il voulait s'assurer
par ses propres yeux de la nature des dangers qui le menaçaient. Il
les croyait grands, à en juger par la canonnade qu'il avait entendue
dans la journée, et dont le prince Eugène avait tant souffert. Une
lieue en avant du ravin de la Lossmina, il avait trouvé l'infortunée
division Broussier réduite à 400 hommes, de 3 mille qu'elle comptait
encore en sortant de Smolensk, entièrement coupée de Krasnoé, et
confusément couchée sur la neige, les morts, les blessés, les vivants
mêlés ensemble. Les généraux Lariboisière et Éblé étaient en cet
endroit avec le reste des parcs d'artillerie, attendant qu'on vînt
les dégager.
[Note en marge: Le maréchal Davout se décide à se faire jour à la
tête de ses quatre divisions.]
À ce spectacle, le maréchal avait promptement pris la résolution
de se faire jour le lendemain, et de sauver l'épée à la main,
non-seulement son corps, mais tout ce qui restait de la colonne du
prince Eugène. Il n'avait que quatre de ses cinq divisions, la 2e,
l'ancienne division Friant, actuellement division Ricard, ayant été
laissée au maréchal Ney pour renforcer l'arrière-garde. C'étaient
environ 9 mille hommes, près de dix avec ce qui se trouvait sur la
route, et il comptait bien que rien ne l'empêcherait de passer avec
une pareille force marchant résolument contre l'obstacle, quel qu'il
fût, qu'on lui opposerait.
Un peu avant le jour il fit avancer ses quatre divisions, les forma
en colonnes serrées, et n'ayant point d'artillerie, par suite de
l'ordre que Napoléon avait donné de la faire marcher en avant, il
enjoignit à ses troupes de fondre à la baïonnette sur l'ennemi,
et, sans endurer le feu, de s'ouvrir le chemin par un combat corps
à corps. Puis il marcha en tête de la division Gérard, qui devait
s'élancer la première.
Kutusof sans s'en douter lui avait facilité la tâche. Croyant
Napoléon déjà en route sur Orscha, il avait envoyé une partie de ses
forces sous le général Tormazoff pour l'empêcher de rentrer dans
Krasnoé, il avait disposé le reste sous le prince Gallitzin tout
autour de Krasnoé, et n'avait laissé que Miloradovitch le long du
ravin de la Lossmina pour barrer la route de Smolensk.
[Note en marge: Il fond à la baïonnette sur Miloradovitch, et s'ouvre
le chemin.]
[Note en marge: Il vient s'établir à la gauche de la garde, sur le
plateau de Krasnoé.]
Les quatre divisions du maréchal Davout, conformément à l'ordre
qu'elles avaient reçu, fondirent sur l'ennemi en colonnes serrées.
Les troupes de Miloradovitch les accueillirent par une forte
fusillade, mais intimidées par leur élan n'attendirent pas leur
charge à la baïonnette, et se retirèrent sur le côté de la route. Les
divisions du maréchal Davout arrivèrent ainsi presque sans dommage
jusqu'au bord du ravin de la Lossmina, trouvèrent la jeune garde
qui les y attendait, prirent sa place, se rangèrent à cheval sur le
ravin, les unes à droite et contre la garde, les autres à gauche et
en travers de la route de Smolensk, afin de tendre la main à tout ce
qui était demeuré en arrière. Les débris de la division Broussier
furent ainsi sauvés avec les parcs qui étaient venus les joindre.
[Note en marge: Longue lutte sur ce plateau.]
[Note en marge: Héroïsme de la jeune garde et des divisions du
maréchal Davout.]
Mais le prince Gallitzin, qui avec le 3e corps et la deuxième
division de cuirassiers, était chargé de contenir les troupes
déployées sur le plateau de Krasnoé, Miloradovitch, qui, avec les 2e
et 7e corps, et la plus grande partie de la cavalerie de réserve,
était chargé de suivre en flanc les colonnes françaises venant de
Smolensk, réunirent leurs efforts pour attaquer la garde et Davout
qui étaient en bataille à droite et à gauche du ravin. Ils avaient
une artillerie formidable, et ils accablèrent de feux nos soldats
bien serrés, sans parvenir à les ébranler. Il y avait un petit
village, celui d'Ouwarowo, situé un peu en avant du demi-cercle que
décrivaient la garde et les quatre divisions de Davout, et d'où le
feu des Russes était fort incommode. La jeune division Roguet se
jeta sur ce village, et l'enleva à la baïonnette. Les Russes s'y
portant en masse le reprirent; la garde le leur enleva de nouveau,
et on le couvrit tour à tour de cadavres français et russes. Le
prince Gallitzin envoya les cuirassiers de Duka pour charger les
tirailleurs de la jeune garde. Ceux-ci, formés en carré sous les yeux
du brave Mortier, repoussèrent toutes les charges des cuirassiers.
Mais le prince Gallitzin ayant dirigé un grand nombre de bouches à
feu attelées contre l'un des carrés, en fit abattre un angle avec de
la mitraille, et les cuirassiers russes entrant par cette brèche, nos
héroïques tirailleurs rompus furent obligés de se retirer en toute
hâte, en laissant la terre couverte de leurs morts.
La division Morand vint sur-le-champ prendre leur place et les
couvrir. Pendant ce temps les autres divisions du maréchal Davout,
complétant le demi-cercle autour de Krasnoé, arrêtaient par leur
attitude imposante les entreprises de l'ennemi, qui n'osait pas les
attaquer.
[Note en marge: Le général Tormazoff opérant un mouvement sur les
derrières de Krasnoé, Napoléon se voit dans la nécessité de partir.]
[Note en marge: Il quitte Krasnoé en laissant au maréchal Davout
l'ordre équivoque de le suivre, et d'attendre Ney.]
Il fallait cependant prendre un parti, et fondre sur les Russes
pour les culbuter, ou bien se retirer dans l'intérieur de Krasnoé,
afin d'éviter une destruction d'hommes inutile. Mais le général
Tormazoff ayant commencé son mouvement autour de Krasnoé pour
intercepter la route d'Orscha, Napoléon qui s'en était aperçu ne
voulut pas prolonger cette tentative audacieuse de s'arrêter à
Krasnoé, tandis que l'on pouvait être coupé d'Orscha, seul pont que
l'on eût encore sur le Dniéper, et réduit à mettre bas les armes.
Prendre le parti de se retirer, c'était probablement sacrifier le
maréchal Ney, car il n'était pas supposable que le maréchal Davout,
par exemple, pût rester seul à Krasnoé pour attendre le maréchal
Ney, lorsqu'on avait tant de peine à s'y maintenir tous ensemble. On
pouvait bien s'allonger pendant quelques heures encore pour tendre
la main à Ney, mais il fallait ou demeurer tous à Krasnoé, ou en
partir tous, sous peine de perdre ce qu'on y laisserait, et d'avoir
fait une chose inutile en s'y arrêtant les journées du 16 et du
17. Napoléon néanmoins, ne voulant ni renoncer à gagner Orscha à
temps, ni commander lui-même l'abandon du maréchal Ney, parti cruel
dont il pouvait seul assumer la responsabilité, donna des ordres
équivoques, qui n'étaient dignes ni de la netteté de son esprit, ni
de la vigueur de son caractère, et qui révélaient toute l'horreur de
la position où il s'était mis. Il prescrivit à la garde de partir,
lui adjoignit, pour compenser les pertes qu'elle venait de faire,
la division Compans, laissa dès lors le maréchal Davout avec trois
divisions seulement, celle du général Ricard ayant déjà été détachée,
ordonna au maréchal Davout de remplacer le maréchal Mortier autour de
Krasnoé d'abord, puis dans Krasnoé même, d'y tenir le plus longtemps
possible, afin d'attendre le maréchal Ney, mais de suivre pourtant
le maréchal Mortier, ordre équivoque, qui, en imposant au 1er corps
deux devoirs inconciliables, celui de rallier Ney, et celui de ne
pas se séparer de Mortier, faisait peser sur ce corps, le premier en
renommée, en dévouement, en héroïsme, en discipline, comme en rang
de bataille, la terrible responsabilité d'abandonner le maréchal
Ney. Il eût été plus noble à Napoléon de prendre lui-même cette
responsabilité, car il était seul capable de la porter.
[Note en marge: Davout remplace la garde en avant de Krasnoé, et
tient tête à toute l'armée russe.]
Le remplacement de la jeune garde par les trois divisions qui
restaient au maréchal Davout ne se fit qu'avec beaucoup de peine.
Il fallait manoeuvrer sans artillerie sur le plateau de Krasnoé,
sous une canonnade de plus de deux cents bouches à feu et sous les
charges répétées de la nombreuse cavalerie russe, puis tour à tour
défiler ou s'arrêter pour se former en carré, quelquefois courir à
la baïonnette sur les canons de l'ennemi pour les éloigner, et enfin
se retirer successivement par échelons dans l'intérieur de Krasnoé.
Les divisions Morand, Gérard, Friédérichs, soutinrent avec moins de
cinq mille hommes l'effort de vingt-cinq mille, et couvrirent la
terre des morts de l'ennemi. Les 30e de ligne et 7e léger, souffrant
trop de l'artillerie russe, fondirent sur elle à la baïonnette, lui
enlevèrent ses pièces, et se débarrassèrent ainsi de son feu. Les
trois divisions du 1er corps rentrèrent dans Krasnoé sans avoir été
entamées. Toutefois la division Friédérichs qui était à l'extrême
droite, en se reployant la dernière, fut assaillie par la cavalerie
ennemie. Le 33e léger, régiment hollandais dont on avait eu tant à se
plaindre sous le rapport de la discipline, se forma en carré, résista
opiniâtrement aux charges furieuses de la cavalerie russe, mais finit
par être enfoncé et sabré en partie.
[Note en marge: Davout rentre enfin dans Krasnoé, et reçoit de
Mortier l'avis qu'il faut partir.]
[Note en marge: Il ne se retire qu'à la dernière extrémité.]