On passa une triste nuit au château de Zazelé. Le lendemain 9 on

partit de bonne heure pour franchir le Vop, petite rivière qui au

mois d'août précédent ne présentait qu'un filet d'eau se traînant

dans un lit presque desséché. Elle roulait maintenant dans un lit

large et profond, haute de quatre pieds au moins, chargée de fange et

de glaçons. Les pontonniers du prince Eugène ayant pris les devants,

avaient employé la nuit à construire un pont, et gelés, mourants

d'inanition, ils avaient suspendu leur travail quelques heures,

avec l'intention de reprendre et de terminer leur ouvrage après ce

court repos. Mais au point du jour les plus pressés de la foule

désarmée viennent se placer sur le pont inachevé. Grâce à un épais

brouillard qui ne permet pas de discerner clairement les objets, la

masse croyant le pont praticable, suit ceux qui ont voulu passer les

premiers, s'accumule derrière eux, bientôt s'impatiente de ne pas

les voir avancer, s'irrite, pousse et jette dans l'eau bourbeuse et

glacée les imprudents qui se sont engagés dans ce passage sans issue.

Les cris des malheureux précipités dans le torrent, avertissent

enfin la queue de la colonne qui revient sur ses pas, et on regarde

avec désespoir cette rivière qui semble impossible à franchir.

Quelques pelotons de cavalerie ayant conservé leurs chevaux essayent

de la traverser à gué, et après avoir tâtonné trouvent en effet un

endroit, où ils passent en ayant de l'eau jusqu'à l'arçon de leur

selle. L'infanterie suit alors leur exemple, et entre dans ce torrent

rapide et charriant d'énormes glaçons. Elle défile ainsi presque

tout entière, et parvenue sur l'autre bord, se hâte d'allumer des

feux pour se réchauffer et se sécher. La foule désarmée essaye de

traverser le torrent à son tour: les uns réussissent, les autres

tombent pour ne plus se relever. On entreprend en même temps de

transporter l'artillerie d'une rive à l'autre. En triplant les

attelages on fait franchir le lit du torrent aux premières pièces,

mais le sol s'enfonce, se creuse, le gué s'approfondit, les eaux

commencent à être trop hautes, et quelques pièces restent engagées

dans le gravier. Le gué est alors obstrué, et le passage devient

impraticable. Les infortunés qui se traînaient sur de petites

voitures russes, et qui n'avaient pu passer encore, voient avec

désespoir l'obstacle grandir, au point de ne pouvoir être surmonté.

Au même instant trois à quatre mille Cosaques accourent en poussant

des cris sauvages. Arrêtés par la fusillade de l'arrière-garde,

ils n'osent approcher jusqu'à la portée de leurs lances, mais

avec leur artillerie sur traîneaux ils envoient des boulets à la

foule épouvantée, brisent les voitures à bagages, et répandent une

véritable désolation. Le prince Eugène accourt pour rendre un peu de

calme à cette multitude désespérée, et n'y peut réussir. On voit de

pauvres cantinières, des femmes italiennes ou françaises, fugitives

de Moscou, embrassant leurs enfants, et pleurant au bord de ce

torrent qu'elles n'osent affronter, pendant que de braves soldats

pleins d'humanité, prenant ces enfants dans leurs bras, vont et

viennent jusqu'à deux et trois fois pour transporter à l'autre bord

ces familles éplorées. Mais à chaque instant le tumulte augmente, il

faut renoncer à ces précieux bagages dont les fugitifs vivaient, et

dont les officiers tiraient encore quelques ressources. Alors les

soldats à l'aspect de cette proie qui va être livrée aux Cosaques ne

se font pas scrupule de la piller. Chacun prend ce qu'il peut sous

les yeux de malheureuses familles désolées qui voient disparaître

leurs moyens de subsistance. Les Cosaques eux-mêmes voulant avoir

leur part du butin, s'avancent pour piller; on les écarte à coups de

baïonnette ou de fusil, au milieu d'une épouvantable confusion.

Ce déplorable événement, qu'on appela dans la retraite le désastre

du Vop, et qui était le prélude d'un autre désastre de même nature,

destiné à être cent fois plus horrible, retint l'armée d'Italie

jusqu'à la nuit. On s'arrêta de l'autre côté du Vop, on alluma des

feux, on sécha ses vêtements, on fit d'amères réflexions sur la

misère à laquelle on allait être réduit, et le lendemain on reprit

la route de Doukhowtchina. Tous les bagages, toute l'artillerie, à

l'exception de sept ou huit pièces, étaient perdus. Un millier de

malheureux atteints par les boulets, ou tombés dans l'eau, avaient

payé de leur vie cette marche bien inutile, comme on le verra tout à

l'heure.

[Note en marge: Séjour à Doukhowtchina, qui remet un peu l'armée

d'Italie de ses souffrances.]

Dans la journée du 10 on arriva enfin à Doukhowtchina. C'était une

petite ville, assez riche, où déjà l'armée d'Italie avait bien vécu

au mois d'août précédent. Les Cosaques l'occupaient. On les en

chassa sans beaucoup de peine, car, véritables oiseaux de proie, ces

légers cavaliers, pillards et fuyards, ne tenaient jamais ferme, et

se contentaient de suivre nos colonnes, pour achever les blessés,

les dépouiller, et vider les voitures abandonnées. La ville de

Doukhowtchina était déserte, mais point incendiée, et suffisamment

pourvue de vivres. Il y avait de la farine, des pommes de terre, des

choux, de la viande salée, de l'eau-de-vie, et, ce qui valait tout le

reste, des maisons pour s'y loger. Cet infortuné corps d'armée trouva

là un peu de repos, une demi-abondance, et surtout des abris dont

il était privé depuis longtemps, avantages qui furent sentis comme

aurait pu l'être la plus éclatante prospérité.

Il en coûtait de se détacher d'un si bon gîte. Aussi le prince Eugène

après avoir délibéré avec son état-major, jugea prudent avant de se

risquer jusqu'à Witebsk au milieu d'une nuée d'ennemis, d'envoyer aux

nouvelles, pour savoir si par hasard on n'irait pas au secours d'une

ville déjà perdue pour nous. On dépêcha donc quelques Polonais pour

chercher des renseignements, et pendant ce temps on laissa reposer le

corps d'armée à Doukhowtchina.

[Note en marge: Ayant été informé de la prise de Witebsk, le prince

Eugène se décide à rejoindre Napoléon à Smolensk.]

[Note en marge: Départ du prince, et son arrivée en vue de Smolensk.]

On y passa toute la journée du 10 et celle du 11 novembre, dans un

état qui eût été le bonheur, si de tristes pressentiments n'avaient

obsédé sans cesse les esprits les moins prévoyants. On ne put pas

apprendre grand'chose; cependant, d'après quelques renseignements

recueillis par les Polonais, on eut lieu de croire presque avec

certitude que la ville de Witebsk était prise. Ce n'était plus le

cas de se hasarder si loin, et l'idée de rejoindre la grande armée

en marchant droit sur Smolensk convint à tout le monde. Dans cette

cruelle détresse, on tenait à se réunir les uns aux autres, et se

séparer était une véritable aggravation d'infortune. Afin de gagner

une marche, on partit dans la nuit du 11 au 12, en mettant le feu à

cette pauvre ville de bois, qui pourtant avait été bien secourable.

On chemina ainsi l'espace de deux lieues à la lueur de ce sinistre

fanal, qui colorait de teintes sanglantes les sapins couverts de

neige.

On marcha toute la nuit et une partie de la journée du 12,

constamment poursuivis par les Cosaques, et on s'établit le soir

comme on put dans quelques hameaux, pour passer à l'abri la nuit du

12 au 13. Le 13 au matin on se remit en route, et vers la moitié de

la journée on aperçut du haut des coteaux qui bordent le Dniéper, au

milieu de plaines éclatantes de blancheur, les clochers de Smolensk.

On avait perdu ses bagages, son artillerie, un millier d'hommes, mais

la vue de Smolensk, qui semblait presque la frontière de France,

causa un véritable mouvement de joie! On ne savait pas, hélas! ce

qu'on allait y trouver.

[Illustration: Conduite Héroïque du Maréchal Ney dans la Retraite de

Russie. (Combat près de Smolensk)]

[Note en marge: Marche de la grande armée de Dorogobouge à Smolensk.]

[Note en marge: Manière d'être du maréchal Ney pendant cette marche.]

[Note en marge: Âme et corps de fer de cet illustre maréchal.]

Pendant ces mêmes journées des 9, 10, 11 et 12 novembre, la grande

armée avait continué sa route de Dorogobouge à Smolensk, jonchant

à chaque pas la terre d'hommes et de chevaux morts, de voitures

abandonnées, et se consolant avec l'idée qui soutenait tout le

monde, celle de trouver à Smolensk vivres, repos, toits, renforts,

tous les moyens enfin de recouvrer la force, la victoire, et cette

supériorité glorieuse dont on avait joui vingt années. Tandis que

la tête de l'armée marchait sans avoir à sa poursuite des ennemis

acharnés, mais sous un ciel qui était le plus grand de tous les

ennemis, l'arrière-garde conduite par le maréchal Ney soutenait à

chaque passage des combats opiniâtres, pour arrêter sans artillerie

et sans cavalerie les Russes qui étaient abondamment pourvus de

toutes les armes. À Dorogobouge, le maréchal Ney s'était obstiné

à défendre la ville, se flattant de la conserver plusieurs jours,

et de donner ainsi à tout ce qui se traînait, hommes et choses, le

temps de rejoindre Smolensk. Cet homme rare, dont l'âme énergique

était soutenue par un corps de fer, qui n'était jamais ni fatigué

ni atteint d'aucune souffrance, qui couchait en plein air, dormait

ou ne dormait pas, mangeait ou ne mangeait pas, sans que jamais la

défaillance de ses membres mît son courage en défaut, était le

plus souvent à pied, au milieu des soldats, ne dédaignant pas d'en

réunir cinquante ou cent, de les conduire lui-même comme un capitaine

d'infanterie sous la fusillade et la mitraille, tranquille, serein,

se regardant comme invulnérable, paraissant l'être en effet, et ne

croyant pas déchoir, lorsque, dans ces escarmouches de tous les

instants, il prenait un fusil des mains d'un soldat expirant, et

qu'il le déchargeait sur l'ennemi, pour prouver qu'il n'y avait pas

de besogne indigne d'un maréchal, dès qu'elle était utile. Sans pitié

pour les autres comme pour lui, il allait de sa propre main éveiller

les engourdis, les secouait, les obligeait à partir, leur faisait

honte de leur engourdissement (lâches du jour qui souvent avaient

été des héros la veille), ne se laissait point attendrir par les

blessés tombant autour de lui et le suppliant de les faire emporter,

leur répondait brusquement qu'il n'avait pour se porter lui-même que

ses jambes, qu'ils étaient aujourd'hui victimes de la guerre, qu'il

le serait lui-même le lendemain, que mourir au feu ou sur la route

c'était le métier des armes. Il n'est pas donné à tous les hommes

d'être de fer, mais il leur est permis de l'être pour autrui, quand

ils le sont d'abord et surtout pour eux-mêmes! Après avoir tenu toute

une journée, puis une seconde à Dorogobouge, le maréchal se retira

lorsque les Russes ayant passé le Dniéper sur sa droite, il fut

menacé d'être enveloppé et pris. Il se reporta alors vers l'autre

passage du Dniéper, à Solowiewo, le défendit également, et à quelques

lieues de cet endroit, sur le plateau de Valoutina, que trois mois

auparavant il avait couvert de morts, s'obstina encore à disputer le

terrain. Arrivé là il fallait bien rentrer dans Smolensk. Il y rentra

enfin, mais le dernier, et après avoir fait tout ce qu'il pouvait

pour retarder la marche de l'ennemi.

[Note en marge: Entrée à Smolensk.]

[Note en marge: Pour rallier les débandés on essaye de ne faire de

distribution qu'au corps.]

[Note en marge: Désespoir des soldats, et pillage des magasins de

Smolensk.]

Chaque corps, marchant à son rang, s'approchait successivement de

Smolensk; tous, hélas! devaient y éprouver de cruels mécomptes.

Napoléon, arrivé le premier, savait bien qu'il n'y avait pas dans

cette ville les vastes magasins sur lesquels on comptait, mais

avec les huit ou dix jours de subsistances qui s'y trouvaient, il

s'était flatté de ramener au drapeau les hommes débandés, en leur

faisant des distributions de vivres qui ne seraient accordées qu'au

quartier même de chaque régiment. Avec les fusils qui étaient à

Smolensk, il espérait les armer après les avoir ralliés. Entré dans

Smolensk à la tête de la garde, il ordonna qu'on ne laissât pénétrer

qu'elle; il lui fit donner des vivres et distribuer les logements

disponibles. La foule de traînards qui suivait, se voyant interdire

l'accès de cette ville, objet de toutes ses espérances, fut saisie de

désespoir et de colère, et son courroux s'exhala surtout contre la

garde impériale, à laquelle tout était sacrifié, disait-on. Il est

vrai que le grand intérêt d'y maintenir la discipline justifiait la

préférence dont elle jouissait dans la répartition des ressources.

Mais cette garde, qui dans cette campagne avait rendu si peu de

services, et qu'on usait sur la route en ne voulant pas l'user au

feu, n'inspirait pas assez de gratitude pour imposer silence à la

jalousie. Après les traînards, les vieux soldats du 1er corps, qu'on

n'avait pas ménagés un seul jour, se joignant à la foule désarmée

qui obstruait les portes de Smolensk, et se plaignant vivement

tout disciplinés qu'ils étaient, il fallut renoncer à des défenses

chimériques, et impuissantes à prévenir la dissolution de l'armée

déjà presque accomplie. Il n'y avait que l'abondance, le repos, la

sécurité, qui pussent rendre aux hommes la force physique et morale,

la dignité, le sentiment de la discipline. La foule pénétra donc

violemment dans les rues de Smolensk, et se porta aux magasins. Les

gardiens de ces magasins renvoyant les affamés au quartier de leur

régiment, promettant qu'on y trouverait des distributions, furent

mal accueillis, et cependant, crus et obéis dans le premier instant.

Mais lorsqu'après avoir erré de droite et de gauche, dans cette ville

ruinée et en confusion, les soldats n'eurent rencontré nulle part

ces lieux de distribution tant promis, ils revinrent, poussèrent des

cris de révolte, se jetèrent sur les magasins, en enfoncèrent les

portes, et les mirent au pillage.--On pille les magasins! fut le cri

général, cri d'épouvante et de désespoir! Tout le monde voulut y

courir, pour en arracher quelques débris dont il pût vivre. On finit

néanmoins par remettre un peu d'ordre, et par sauver quelque chose

pour les corps du prince Eugène et du maréchal Ney, qui arrivaient

en se battant toujours, et en couvrant la ville contre les troupes

ennemies. Ils reçurent à leur tour des aliments et un peu de repos,

non pas à couvert, mais dans les rues, à l'abri non du froid mais de

l'ennemi. Pourtant il n'était plus possible de se faire illusion:

l'armée, qui avait cru trouver à Smolensk des subsistances, des

vêtements, des toits, des renforts et des murailles, et qui n'y

trouvait rien de tout cela, si ce n'est des vivres, reconnut bien

vite qu'il faudrait repartir le lendemain peut-être, et recommencer

ces courses interminables, sans abri le soir pour dormir, sans pain

pour se nourrir, en livrant des combats incessants, avec des forces

épuisées, presque sans armes, et avec la cruelle certitude, si on

recevait une blessure, d'être la proie des loups et des vautours.

Cette perspective jeta l'armée entière dans un véritable désespoir;

elle se vit dans un abîme, et cependant elle ne savait pas tout.

[Note en marge: Nouvelles que Napoléon apprend en entrant dans

Smolensk.]

[Note en marge: Le danger de trouver la Bérézina fermée par une armée

de 80 mille hommes s'accroît à chaque instant.]

En abordant Smolensk, Napoléon venait de recevoir des nouvelles

bien plus sinistres encore que celles qui l'avaient accueilli à

Dorogobouge. D'abord le général Baraguey d'Hilliers s'étant avancé,

d'après les ordres du quartier général, avec sa division sur la route

de Jelnia, en se faisant précéder d'une avant-garde sous le général

Augereau, était tombé au milieu de l'armée russe, et soit qu'il eût

manqué de vigilance, soit (ce qui est beaucoup plus vraisemblable)

que la situation ne permît pas de s'en tirer autrement, avait perdu

la brigade Augereau, forte de 2 mille hommes. Il était revenu à

Smolensk avec le reste de sa division. Napoléon, que ses fautes

auraient dû rendre indulgent pour celles d'autrui, ordonna au général

Baraguey d'Hilliers par un ordre du jour de retourner en France,

pour y soumettre sa conduite au jugement d'une commission militaire.

Tandis que cette malheureuse division, déshonorée par cet ordre du

jour bien plus que par la conduite qu'on lui reprochait, rentrait à

Smolensk, Napoléon apprenait que l'armée de Tchitchakoff avait fait

de nouveaux progrès, qu'elle menaçait Minsk, les immenses magasins

que nous y avions, et surtout la ligne de retraite de l'armée; que le

prince de Schwarzenberg, partagé entre le désir de marcher à la suite

de Tchitchakoff et la crainte de laisser Sacken sur ses derrières,

perdait le temps en perplexités inutiles, et n'avançait pas; que

le duc de Bellune (maréchal Victor) avait trouvé sur l'Oula le 2e

corps séparé des Bavarois, réduit par cette séparation à 10 mille

hommes, qu'il n'en avait lui-même que 25 mille, ce qui faisait 35 en

tout, que les deux maréchaux Victor et Oudinot, désormais réunis,

s'exagérant la force de Wittgenstein, craignant de livrer une action

décisive, s'entendant peu, se bornant à des marches et contre-marches

entre Lepel et Sienno, n'avaient pas, comme il l'aurait fallu,

rejeté par une prompte victoire Wittgenstein et Steinghel au delà

de la Dwina. Tchitchakoff et Wittgenstein s'avançaient donc d'un

pas rapide, n'étaient plus qu'à trente lieues l'un de l'autre, ce

qui faisait quinze lieues à franchir pour chacun, n'étaient séparés

que par l'armée des maréchaux Oudinot et Victor qu'ils pouvaient

battre ou éviter, et réunis enfin sur la haute Bérézina, à la hauteur

de Borisow, allaient peut-être nous opposer 80 mille hommes! Et

alors que ferions-nous avec des débris, entre Kutusof en queue,

Tchitchakoff et Wittgenstein en tête? Cette marche qui en sortant

de Moscou avait commencé par une manoeuvre offensive, qui s'était

ensuite changée en retraite, d'abord fière, puis triste, tourmentée,

douloureuse, pouvait donc aboutir à un désastre sans égal, peut-être

à une captivité du chef et des soldats, les uns et les autres maîtres

du monde six mois auparavant!

[Note en marge: Nécessité et résolution de quitter Smolensk au plus

tôt.]

Pourtant il était urgent de prendre un parti. Rester à Smolensk était

impossible. C'est tout au plus si on pouvait y subsister sept ou huit

jours avec ce qu'on avait de grains et de viande. On était donc forcé

d'aller vivre ailleurs, au milieu de la Pologne, et surtout au delà

de cette Bérézina, que deux armées russes menaçaient de fermer sur

nos pas. Il fallait marcher l'épée haute sur elles, pousser d'une

part Oudinot et Victor sur Wittgenstein, se jeter en passant sur

Tchitchakoff, l'accabler, et ensuite venir s'établir entre Minsk et

Wilna, appuyés sur le Niémen. Mais pour cela il ne fallait pas perdre

un moment, il ne fallait pas demeurer un jour de plus à Smolensk.

[Note en marge: Manière dont Napoléon distribue sa marche.]

[Note en marge: Illusion qu'il se fait sur l'armée russe.]

[Note en marge: Dispositions vraies de Kutusof.]

[Note en marge: Profondeur des vues de ce sage capitaine.]

Napoléon y était avec la garde impériale depuis le 9 novembre; les

autres corps y étaient successivement entrés le 10, le 11, le 12, le

13. Il résolut d'en sortir le 14 avec les troupes arrivées le 9, et

d'en faire partir les 15, 16 et 17, celles qui étaient arrivées les

10, 11 et 12. C'était là une faute de prévoyance peu digne de son

génie, et qui n'est explicable que par l'illusion qu'il se faisait

sur l'armée de Kutusof. Cette armée avait souffert aussi, et, de

80 mille hommes de troupes régulières (sans les Cosaques), elle

était réduite à 50 mille par les combats de Malo-Jaroslawetz et de

Wiasma, par la fatigue et par le froid. Elle nous avait poursuivis

jusqu'ici avec des avant-gardes de troupes légères, se contentant

de nous harceler, d'ajouter à notre détresse, de ramasser les

traînards, mais ne semblant pas, sauf à Wiasma, disposée à se mettre

en travers pour nous barrer le chemin. Le vieux Kutusof, heureux de

nous voir périr un à un, ne voulait pas affronter notre désespoir

en cherchant à nous arrêter. Il n'attachait pas sa gloire à nous

battre, mais à nous détruire. Il avait dit au prince de Wurtemberg

ces paroles remarquables: Je sais que vous, jeunes gens, vous médisez

du vieux (c'est ainsi qu'il se qualifiait lui-même), que vous le

trouvez timide, inactif..... mais vous êtes trop jeunes pour juger

une telle question. L'ennemi qui se retire est plus terrible que

vous ne croyez, et s'il se retournait, aucun de vous ne tiendrait

tête à sa fureur. Pourvu que je le ramène ruiné sur la Bérézina, ma

tâche sera remplie. Voilà ce que je dois à ma patrie, et cela, je le

ferai.--Pourtant, dans sa constante sagesse, il savait qu'il fallait

accorder quelque chose aux passions de l'armée, et quelque chose

aussi à la fortune de l'empire, qui pouvait bien, après tout, lui

livrer Napoléon dans tel passage où il serait facile de le détruire

d'un seul coup. Il n'y renonçait pas absolument, mais il n'en faisait

pas le but essentiel de sa marche. Il nous suivait latéralement, sur

une route bien pourvue, nous harcelant avec les troupes légères de

Platow et de Miloradovitch, prêt, s'il pouvait nous devancer quelque

part, non pas à se mettre en travers, ce qui nous aurait forcés de

lui passer sur le corps, mais à nous coudoyer fortement, et à couper

quelque tronçon de notre longue colonne.

[Note en marge: Pourquoi Napoléon ne songe pas à mettre le Dniéper

entre lui et Kutusof, pourquoi surtout il fait une retraite

successive au lieu d'une retraite en masse.]

Napoléon, comme il arrive toujours dans les situations extrêmes,

avait des alternatives d'abattement et de confiance, de sévérité

et de complaisance pour lui-même, et devinant la peur qu'il

faisait à Kutusof, y puisant une consolation, s'y fiant trop, ne

croyait nullement le trouver sur son chemin de Smolensk à Minsk.

Il ne craignait sur cette voie que la réunion de Tchitchakoff à

Wittgenstein, et ne s'attendait de la part de Kutusof qu'à quelques

alertes d'arrière-garde. C'est par ce motif que, tout en ayant sur

ses derrières et sur sa gauche la grande armée russe de Kutusof,

il ne songea même pas à mettre entre elle et lui le Dniéper, ni à

continuer sa retraite sur Minsk par la rive droite de ce fleuve.

Il aima mieux prendre la route battue de la rive gauche, celle de

Smolensk à Orscha, par laquelle il était venu, qui était la meilleure

et la plus courte. C'est aussi par ce motif qu'il ne partit pas en

une seule masse, ce qui aurait rendu tout accident impossible, et

lui aurait permis d'accabler Kutusof s'il avait dû le rencontrer

quelque part. Pouvant opposer encore, le dirons-nous, hélas! 36 mille

hommes armés aux 50 mille hommes de Kutusof, il eût été en mesure de

lui passer sur le corps, s'il l'avait trouvé sur son chemin. Mais

ne supposant pas que cela pût être, et pressé d'avoir franchi les

soixante lieues qui le séparaient de Borisow sur la Bérézina, il

pensa qu'en faisant partir le 14 ceux qui étaient arrivés le 9, le

15 ceux qui étaient arrivés le 10, le 16 et le 17 ceux qui étaient

arrivés le 11 et le 12, il donnerait à chacun le temps de se reposer,

de se réorganiser un peu, de reprendre quelque force, afin de se

présenter en meilleur état devant l'armée de Moldavie, seul ennemi

auquel on songeât dans le moment! Fâcheuse illusion qui faillit nous

être fatale, qui nous valut des pertes cruelles, et qu'une forte

préoccupation, celle d'atteindre promptement Borisow, peut seule

expliquer chez un aussi grand esprit que Napoléon!

[Note en marge: Ce qui restait à Smolensk des cent mille hommes

sortis de Moscou.]

[Note en marge: Un peu d'ordre remis dans l'armée à Smolensk, surtout

dans l'artillerie.]

Il fit toutes ses dispositions en conséquence. On avait été

rejoint par quelques bataillons et quelques escadrons de marche,

figurant pour la plupart dans la division Baraguey-d'Hilliers,

si malheureusement compromise sur la route de Jelnia. Il les fit

verser dans les cadres, ce qui rendit un peu de force aux divers

corps. Celui du maréchal Davout fut ainsi reporté à 11 ou 12 mille

hommes, celui du maréchal Ney à 5 mille, celui du prince Eugène à

6 mille. Il ne restait qu'un millier d'hommes à Junot commandant

les Westphaliens, 7 ou 800 au prince Poniatowski commandant les

Polonais. La garde qu'on avait tant ménagée, pour la voir périr sur

les routes, ne conservait guère plus de 10 à 11 mille hommes sous

les armes. Le reste de la cavalerie ne comprenait pas 500 cavaliers

montés. C'est tout au plus si en marchant en masse on pouvait

opposer 36 ou 37 mille hommes armés à Kutusof. Ce qui manquait à

ce chiffre pour parfaire les cent et quelques mille hommes qu'on

avait en sortant de Moscou, suivait à la débandade, ou était mort en

chemin. Napoléon, après les représentations réitérées des chefs de

l'artillerie, consentit enfin à sacrifier une partie de ses canons,

et à en proportionner le nombre à la quantité de munitions qu'on

avait le moyen de transporter. Ainsi le maréchal Davout, qui avait

encore son artillerie presque tout entière, et qui était parvenu à

amener jusqu'à Smolensk 127 bouches à feu pour 11 à 12 mille hommes

restant debout et armés dans ses cinq divisions, n'avait pas de

munitions pour 30 pièces de canon. Il se réduisit à 24 bouches à feu

convenablement approvisionnées. Il en fut de même pour les autres

corps. Les attelages furent répartis entre les voitures conservées.

[Note en marge: Ordre dans lequel devaient marcher les corps de

l'armée, de Smolensk à Orscha.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 50 段