Le général Malet, prétendu général Lamotte, les conduit à la Force

avant le jour, mande le chef de la prison, lui montre un ordre

d'élargissement pour les généraux Lahorie et Guidal, obtient leur

délivrance par suite de la même crédulité, les fait appeler, leur

annonce en les embrassant la grande nouvelle, les trompe comme les

autres, assiste à leur joie qu'il feint de partager, leur exhibe

les décrets du Sénat, et leur trace la conduite qu'ils ont à tenir.

Guidal doit aller enlever le ministre de la guerre, Lahorie doit se

rendre chez le ministre de la police, le saisir, le transférer à la

Conciergerie, tandis que lui, Malet, se transportant à l'état-major

de la place, s'emparera du général Hulin. La consigne donnée c'est

de faire sauter la cervelle à quiconque refusera d'obtempérer aux

ordres du Sénat, que Guidal et Lahorie ne songent même pas à révoquer

en doute. Malet s'était dit avec raison que des complices trompés

n'hésiteraient point, et exécuteraient ses instructions avec une

bonne foi qui entraînerait tout le monde. Malet se sert de l'un de

ses jeunes gens pour envoyer au préfet de la Seine, Frochot, les faux

décrets du Sénat, et l'injonction de préparer l'hôtel de ville, où

doit se réunir le gouvernement provisoire. L'autre agent improvisé

de Malet court à l'un des régiments de la garnison, avec ordre au

colonel de garder par des détachements toutes les barrières de Paris,

de manière à ne laisser ni entrer ni sortir personne.

[Note en marge: Le général Lahorie envoyé chez le duc de Rovigo, et

le général Guidal chez le duc de Feltre.]

[Note en marge: Arrestation du duc de Rovigo et son envoi à la

Conciergerie.]

Toutes ces choses rapidement convenues, afin de mener à bien cette

surprise de Paris endormi, on se rend chez le duc de Rovigo au

moment où le jour allait poindre. Le ministre de la police, ayant

passé la nuit à expédier des dépêches, avait rigoureusement interdit

qu'on l'éveillât. Le général Lahorie, à la tête d'un détachement

de la 10e cohorte, pénètre dans son hôtel, enfonce la porte de sa

chambre, entre à travers les débris de cette porte, et le frappe de

surprise en apparaissant devant lui. Il avait servi avec le duc de

Rovigo, et avait avec lui des relations d'amitié.--Rends-toi sans

résistance, lui dit-il, car je t'aime et ne veux pas te faire de

mal. L'Empereur est mort, l'Empire est aboli, et le Sénat a rétabli

la république.--Le duc de Rovigo répond à Lahorie qu'il est insensé,

qu'une lettre de l'Empereur arrivée dans la soirée dément cette

assertion, que la nouvelle est fausse, et qu'il est l'auteur ou le

jouet d'une imposture. Lahorie, aussi convaincu que peut l'être le

duc de Rovigo, affirme; le duc de Rovigo nie. Lahorie ordonne alors

qu'on le saisisse. Le duc de Rovigo cherche à détromper la troupe,

mais il est naturel à l'homme qu'on arrête de contester, et sa

position suffit pour empêcher qu'on ne le croie. Lahorie, d'après

ses instructions, aurait dû brûler la cervelle au duc de Rovigo; il

ne le veut pas, court auprès de Guidal, qui était près de là, pour

se consulter avec lui. Guidal le suit. Tous les deux persistant dans

leur crédulité, mais ne voulant pas tuer un ancien camarade, imposent

silence au duc de Rovigo, et sans lui faire de mal l'envoient à la

Conciergerie, où déjà le préfet de police était transféré par les

mêmes moyens.

[Note en marge: Le général Malet chez le général Hulin.]

[Note en marge: Le général Hulin ayant voulu résister, le général

Malet le renverse d'un coup de pistolet.]

[Note en marge: Malet reconnu et arrêté par un officier de

l'état-major.]

Jusqu'ici tout va bien; mais l'arrestation du duc de Rovigo a

retardé un peu celle du ministre de la guerre, et de son côté le

général Malet perd du temps à celle du général Hulin, commandant la

place de Paris. S'étant transporté chez lui avec un détachement

de la même cohorte, il le surprend au lit, le fait lever, emploie

auprès de lui les assertions qui ont déjà eu tant de succès, ne le

trouve pas incrédule à la nouvelle de la mort de Napoléon, mais

très-récalcitrant quand il s'agit du rétablissement de la république

par une délibération du Sénat, et en reçoit pour réponse l'invitation

de produire ses ordres. Le général Malet, plus fidèle à son plan que

ses complices improvisés, répond au général Hulin qu'il va les lui

communiquer dans son cabinet, se fait conduire dans ce cabinet, et

là renverse le général d'un coup de pistolet tiré à bout portant.

Malet sort ensuite, se rend chez le chef d'état-major Doucet, lui

répète tout ce qu'il avait dit aux autres, lui annonce de plus sa

nomination au grade de général, et l'engage à livrer sur-le-champ

le commandement de la place. Soit que l'acte de violence auquel le

général Malet venait de se porter eût affaibli sa résolution, soit

que le premier doute rencontré dans cette journée l'eût ébranlé, il

se montre moins ferme avec ce chef d'état-major. Il hésite, perd du

temps, et encourage l'incrédulité qu'il n'accable pas sur-le-champ

d'une affirmation absolue ou d'un nouveau coup de pistolet. Un autre

officier de la place, nommé Laborde, survient, se rappelle les

traits du général Malet, devine tout de suite qu'il s'agit d'une

audacieuse conspiration, appelle un officier de police qui justement

connaissait Malet, et qui avait contribué à sa translation d'une

prison à l'autre. Cet officier de police, certain que le général

est un des sujets de son autorité, lui demande pourquoi et comment

il a quitté sa prison, l'embarrasse, le déconcerte, et lui fait

perdre tout ascendant sur sa troupe. Malet veut alors se servir de

ses armes. On se jette sur lui, on lui lie les mains, on le met en

arrestation devant sa troupe hésitante et commençant à croire qu'elle

a été trompée. Il se flatte encore d'être secouru par ses complices,

mais au lieu d'eux ce sont des soldats de la garde impériale, qui,

prévenus en toute hâte, accourent, débarrassent l'état-major de la

place de ses assaillants, et font prisonniers ceux qui étaient venus

faire des prisonniers.

[Note en marge: Fin de cette singulière conspiration.]

En une heure le duc de Rovigo est délivré, le préfet de police

également, et chacun d'eux a repris possession de son ministère. Ce

qui paraîtra plus singulier que tout ce dont on vient de lire le

récit, c'est que le préfet de la Seine, arrivant de la campagne à la

pointe du jour, surpris de tous côtés par la nouvelle dont l'hôtel

de ville était plein, n'avait pas pu croire qu'elle fût inventée,

et s'était mis à disposer les appartements demandés, lentement à la

vérité, non pas qu'il doutât, mais parce qu'il avait peu de goût

pour le gouvernement républicain qui paraissait devoir succéder à

l'Empire. Ce qui n'étonnera pas moins, c'est que le chef du régiment

qu'on avait chargé de garder les barrières avait obéi, et avait

envoyé des détachements pour s'en emparer.

Il était à peine midi que tout était terminé, que les choses étaient

remises à leur place, les autorités, un moment surprises, rétablies

dans leurs fonctions, et que Paris, apprenant cette rapide succession

de scènes, passait de la crainte que lui inspiraient toujours les

tentatives de ce qu'on appelait les _terroristes,_ à un immense

éclat de rire contre une police détestée, et si aisément prise au

dépourvu. Que tout autre ministre eût été enlevé, soit; mais le

ministre de la police lui-même! c'est ce dont on ne pouvait trop

rire, trop s'amuser, trop parler, et la crainte, après avoir précédé

le rire, le suivait aussi, car il y avait à faire de bien tristes

réflexions sur un pareil état de choses.

[Note en marge: Causes qui avaient rendu possible et avaient un

moment fait réussir cette tentative étrange.]

Tant de crédulité à admettre les ordres les plus étranges, tant

d'obéissance à les exécuter, accusaient non pas les hommes, toujours

si faciles à tromper, et si prompts à obéir quand ils en ont pris

l'habitude, mais le régime sous lequel de telles choses étaient

possibles. Sous ce régime de secret, d'obéissance passive et aveugle,

où un homme était à lui seul le gouvernement, la constitution,

l'État, où cet homme jouait tous les jours le sort de la France et

le sien dans de fabuleuses aventures, il était naturel de croire

à sa mort, sa mort admise, de chercher une sorte d'autorité dans

le Sénat, et de continuer à obéir passivement, sans examen, sans

contestation, car on n'était plus habitué à concevoir, à souffrir une

contradiction. On n'aurait pas surpris par de tels moyens un État

libre, parce qu'il y a mille contradicteurs à rencontrer à chaque

pas dans un pays où tout homme raisonne et discute ses devoirs. Dans

un État despotique, le téméraire qui met la main sur le ressort

essentiel du gouvernement, est le maître, et c'est ce qui donne

naissance aux conspirations de palais, signe honteux de la caducité

des empires voués au despotisme. Il existait pourtant un héritier de

Napoléon, et on n'y avait pas même songé!

[Note en marge: Lutte entre la police et l'autorité militaire,

cherchant à rejeter l'une sur l'autre la responsabilité de

l'événement.]

[Note en marge: Renvoi de tous les accusés à une commission

militaire.]

[Note en marge: Condamnation de quatorze malheureux, et exécution

immédiate de douze, à l'occasion de la dernière conspiration.]

Il n'y avait donc personne à accuser que le régime existant, mais

la police et l'autorité militaire craignant que Napoléon ne s'en

prît à l'une ou à l'autre de cette bizarre aventure, voulaient

chacune que de l'examen des faits ressortît sa propre justification

et la condamnation de sa rivale. La police n'avait pas découvert ce

complot, et l'autorité militaire s'y était prêtée avec une facilité

qui pouvait passer pour de la connivence. Toutes deux cependant

étaient innocentes. La police n'avait pu découvrir ce qui était dans

la tête d'un seul homme, et il était naturel que l'autorité militaire

inférieure crût une chose aussi croyable que la mort de Napoléon.

La première n'était donc pas inepte, ni la seconde infidèle, mais

de peur d'être accusé il fallait accuser. D'ailleurs le ministre

de la police et le ministre de la guerre ne s'aimaient point. Le

duc de Feltre avait tous les dehors du bien, le duc de Rovigo tous

les dehors du mal, et chez aucun des deux la réalité ne répondait

aux apparences. Le duc de Rovigo chercha la vérité, à la découverte

de laquelle il avait grand intérêt, et cette vérité tournait à la

décharge de tout le monde, le général Malet excepté. Le duc de Feltre

voulut voir partout des complices de Malet, afin que la police parût

coupable de ne les avoir pas trouvés, quand ils étaient en si grand

nombre. Sous un pareil régime, de telles préoccupations devaient

avoir sur le sort des accusés une influence funeste. Le gouvernement,

composé des ministres, des grands dignitaires présents à Paris,

s'assembla sous la présidence de l'archichancelier Cambacérès, et

arrêta ce qu'il y avait à faire. L'archichancelier, avec son art

d'adoucir les aspérités, de neutraliser les propositions extrêmes, ce

qui est du bon sens, mais ce qui n'est pas toujours de la justice,

fit décider la formation d'une commission militaire à laquelle

furent déférés plus de vingt prévenus. En réalité il n'y avait qu'un

coupable, car outre l'attentat politique que le général Malet avait

essayé de commettre, il avait renversé presque mort à ses pieds un

homme qui heureusement n'en mourut pas. Mais les généraux Lahorie

et Guidal, entrés volontiers sans doute dans son projet, entrés

toutefois sur l'articulation d'un fait faux auquel ils avaient cru,

d'ordres supposés qu'ils avaient admis, n'étaient des coupables

ni devant Dieu ni devant les hommes. C'étaient, à la vérité, des

officiers d'un grade élevé, et fort suspects; ils avaient participé

assez longuement à un attentat, soit; mais si pour eux un doute

pouvait naître, pouvait-il y en avoir un seul à l'égard du commandant

de la 10e cohorte, le commandant Soulier, brave militaire, qui

avait appris la mort de Napoléon avec chagrin, y avait ajouté foi,

et avait obéi? Quant à celui-là, une peine, et une peine telle que

la mort, était une iniquité! Pourtant il fut condamné avec treize

autres accusés. La police demanda en sa faveur un sursis, qui était

nécessaire à la continuation de l'instruction. Ce sursis fut refusé.

En cinq jours quatorze malheureux furent arrêtés, jugés, condamnés,

et douze exécutés!

[Note en marge: Impression que fait cet événement sur l'esprit de

Napoléon, et jugement qu'il porte sur la conduite des autorités

publiques.]

Telles furent les étranges nouvelles qui assaillirent Napoléon à

Dorogobouge. Elles avaient certes de quoi l'affecter, car celles

qui arrivaient des armées devaient l'inquiéter gravement pour sa

retraite, et celles qui arrivaient de Paris révélaient tout ce

qu'avait d'éphémère son prodigieux pouvoir. Ce qui dans ces dernières

nouvelles frappa le plus Napoléon, ce fut la facilité de chacun à

croire, à obéir sous son règne, et surtout l'oubli complet de son

fils!--Mais quoi, s'écria-t-il plusieurs fois, on ne songeait donc

pas à mon fils, à ma femme, aux institutions de l'Empire!--Et chaque

fois qu'il avait poussé cette exclamation de surprise, il retombait

dans ses sombres réflexions, dont on pouvait juger l'amertume à la

morne expression de son visage.

Plus juste envers les malheureux qu'on venait d'immoler que ceux

qui les avaient si légèrement condamnés, il demanda au général

Lariboisière, qui avait connu auprès de Moreau tous les généraux

républicains, ce qu'était Lahorie.--Un brave officier, répondit le

respectable commandant de l'artillerie, un officier du plus haut

mérite, qui vous aurait bien servi, si on ne s'était attaché à le

perdre dans votre esprit, qui vous aurait servi comme le fait le

général Éblé, qu'on n'avait pas manqué, lui aussi, de vous rendre

suspect, et dont vous pouvez tous les jours apprécier le caractère

et les talents.--Vous avez raison, reprit tristement Napoléon; ces

imbéciles, près s'être laissé prendre, cherchent à se racheter auprès

de moi en faisant fusiller les gens par douzaine.

Du reste il y avait pour Napoléon quelque chose de plus urgent à

faire que de s'occuper de cette conspiration, accident éphémère,

sans autre conséquence pour lui qu'une lueur sinistre jetée sur

sa situation politique: il fallait donner des ordres aux divers

corps d'armée, dont le concours était indispensable pour empêcher

la réunion de toutes les forces ennemies sur nos derrières, réunion

déjà bien à craindre, et qui pouvait nous réduire à passer sous les

fourches caudines, peut-être même constituer Napoléon le prisonnier

d'Alexandre!

[Note en marge: Ordres donnés pour empêcher la réunion de

Tchitchakoff et de Wittgenstein sur la haute Bérézina.]

Napoléon fit écrire au prince de Schwarzenberg et au général Reynier

par M. de Bassano, de ne plus tâtonner entre Brezesc et Slonim,

de laisser là le corps de Sacken, qui n'était pas bien dangereux

pour Varsovie, que bientôt d'ailleurs on accablerait d'autant plus

sûrement qu'il aurait été plus téméraire, et de marcher à l'amiral

Tchitchakoff sans relâche, car la présence de ce général russe sur la

Bérézina, c'est-à-dire sur la ligne de retraite de la grande armée,

pouvait être désastreuse. Il écrivit au duc de Bellune pour lui

ordonner de se réunir sur-le-champ au maréchal Oudinot; il recommanda

à tous deux de marcher vivement sur Wittgenstein, qu'ils surpassaient

en quantité et en qualité de troupes, de le pousser à outrance

au delà de la Dwina, de gagner sur lui une bataille décisive, de

dispenser ainsi la grande armée d'en livrer une elle-même, car elle

était singulièrement fatiguée (Napoléon n'osait pas dire ruinée),

de se hâter surtout, car il se pourrait que leur concours fût

également indispensable contre Tchitchakoff. Il écrivit à Wilna

pour qu'on fit venir de Koenigsberg l'une des divisions du maréchal

Augereau, celle qui avait déjà été amenée à Dantzig, et qui des

mains du général Lagrange avait passé à celles du général Loison.

La division Durutte, envoyée à Varsovie pour renforcer le général

Reynier, composait avec cette division Loison, les deux qui avaient

été détachées de l'armée d'Augereau, et qui allaient être remplacées

par la division Grenier, tirée d'Italie, et portée en ce moment à 18

mille hommes.

Napoléon recommanda en outre à M. de Bassano, qui déployait à Wilna

la plus grande activité administrative, de diriger sur les divers

dépôts de l'armée, c'est-à-dire sur Minsk, Borisow, Orscha, Smolensk,

tous les vivres, tous les spiritueux, tous les vêtements, tous les

chevaux qu'on pourrait se procurer. Il ordonna un achat de 50 mille

chevaux, payés comptant, en Allemagne et en Pologne. Le général

Bourcier, commandant les dépôts de cavalerie en Hanovre, dut partir

sur-le-champ pour exécuter cet achat, s'il était possible de le

réaliser.

[Note en marge: Départ pour Smolensk.]

[Note en marge: Le prince Eugène dirigé sur Doukhowtchina.]

Napoléon, ces ordres expédiés, partit pour Smolensk en recommandant

au maréchal Ney, qui allait couvrir la retraite, de ralentir le plus

possible la marche de l'ennemi, afin de donner aux traînards le temps

de rejoindre. Il prescrivit au prince Eugène de quitter à Dorogobouge

la route de Smolensk, pour prendre celle de Doukhowtchina, que ce

prince avait déjà parcourue, qui présentait quelques ressources en

vivres, et d'où l'on pourrait s'assurer de la situation de Witebsk,

menacée en ce moment par Wittgenstein. Si cette place était en

péril, le prince Eugène devait s'y porter, et s'y établir, Witebsk

étant avec Smolensk appelée à former les deux points d'appui de nos

cantonnements.

[Note en marge: Perte des chevaux d'artillerie faute de clous à

glace.]

Napoléon quitta Dorogobouge le 6 novembre. Toute l'armée suivit le

7 et le 8. Le froid devenu plus sensible fit ressortir de nouveau

l'oubli bien regrettable des vêtements d'hiver, et un autre oubli

plus fâcheux encore, celui des clous à glace pour les chevaux. La

saison dans laquelle on était parti, la croyance où l'on était en

partant d'être de retour avant les mauvais temps, expliquaient

cette double omission. Nos malheureux soldats marchaient affublés

de vêtements de tout genre, enlevés dans l'incendie de Moscou, sans

pouvoir se garantir d'un froid de 9 ou 10 degrés; et à chaque montée,

rendue glissante par la glace, nos chevaux d'artillerie, même en

doublant et triplant les attelages, ne parvenaient pas à tirer les

pièces du plus faible calibre. On les battait, on les mettait en

sang, ils tombaient les genoux déchirés, et ne pouvaient surmonter

l'obstacle, privés qu'ils étaient de forces et de moyens de tenir sur

la glace. On avait abandonné des caissons au point de n'avoir presque

plus de munitions; bientôt il fallut abandonner des canons, trophée

que notre brave artillerie ne livra aux Russes que la douleur dans

l'âme, et la confusion sur le front. Les voitures étaient ainsi fort

diminuées en nombre, et chaque jour on en abandonnait de nouvelles,

les chevaux expirant sur les chemins. Ces chevaux du reste on en

vivait. La nuit venue on se jetait sur ceux qui avaient succombé, on

les dépeçait à coups de sabre, on en faisait rôtir les lambeaux à

d'immenses feux allumés avec des arbres abattus, on les dévorait, et

on s'endormait autour de ces feux. Si les Cosaques ne venaient pas

troubler un sommeil chèrement acheté, on se réveillait quelquefois à

demi brûlé, quelquefois enfoncé dans une fange que la chaleur avait

changée de glace en boue. Tous pourtant ne se relevaient pas, car à

mesure que le thermomètre descendait au-dessous de 10 degrés, il y en

avait déjà un certain nombre qui ne résistaient pas à la température

des nuits. On partait néanmoins, regardant à peine les malheureux

qu'on laissait morts ou mourants au bivouac, et pour lesquels on ne

pouvait plus rien. La neige les recouvrait bientôt, et de légères

éminences marquaient la place de ces braves soldats sacrifiés à la

plus folle entreprise.

[Note en marge: Marche du corps du prince Eugène.]

[Note en marge: Première nuit au château de Zazelé.]

Tandis que Napoléon avec la garde impériale, le corps du maréchal

Davout, la cavalerie à pied, et une masse de traînards que l'abandon

des rangs accroissait plus que la mort ne la diminuait, marchait

sur Smolensk escorté du maréchal Ney, le prince Eugène avait pris

la route de Doukhowtchina. Il était suivi d'environ six à sept

mille hommes armés, la garde royale italienne comprise, de quelques

restes de cavalerie bavaroise qui avaient conservé leurs chevaux,

de son artillerie encore attelée, de beaucoup de traînards, et

d'un certain nombre de familles fugitives qui s'étaient attachées

à l'armée d'Italie. Arrivé à la fin de la première journée, 8

novembre, près du château de Zazelé, où l'on espérait trouver

quelques ressources et des abris pour la nuit, on fut saisi par un

froid très-vif. L'artillerie et les bagages se virent tout à coup

arrêtés au pied d'une côte, sans pouvoir la franchir. Le verglas

était si glissant qu'il était impossible de faire gravir la montée

aux moindres fardeaux. En dételant les pièces pour doubler et tripler

les attelages, on parvint à élever sur la hauteur les pièces de

petit calibre, mais il fallut absolument renoncer à celles de 12,

qui composaient la réserve. Les canonniers, après avoir perdu toute

leur journée pour un si mince résultat, étaient exténués eux et

leurs chevaux, et humiliés d'être obligés d'abandonner ainsi leur

artillerie la plus pesante. Pendant qu'ils s'épuisaient inutilement,

Platow les ayant suivis avec ses Cosaques et de légers canons portés

sur traîneaux, n'avait pas cessé de leur envoyer des boulets. En

cette occasion le général d'Anthouard fut gravement blessé, au point

de ne pouvoir plus commander l'artillerie de l'armée d'Italie. On le

remplaça par le colonel Griois, brave officier, modeste et distingué,

que la destruction de la cavalerie de Grouchy, à laquelle il était

attaché, avait laissé sans emploi.

[Note en marge: Arrivée au bord du Vop.]

[Note en marge: Désastre du corps du prince Eugène au passage du Vop.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 50 段