Sur les deux ailes de l'armée les plans de l'ennemi s'étaient

entièrement dévoilés. L'amiral Tchitchakoff, après avoir rejoint

Tormazoff avec environ 30 mille hommes, et l'avoir remplacé dans

le commandement des deux armées réunies, avait pris l'offensive en

septembre contre le prince de Schwarzenberg et le général Reynier,

commandant avec beaucoup d'accord, mais sans beaucoup d'énergie, le

corps austro-saxon. Le nouveau général russe avait poussé devant

lui, de la ligne du Styr sur celle du Bug, les deux généraux alliés.

Ceux-ci n'ayant guère que 35 mille hommes à eux deux, 25 mille

Autrichiens et 10 mille Saxons, n'avaient pas cru devoir risquer une

bataille dont la perte eût découvert la droite de la grande armée,

et alarmé Varsovie déjà trop facile à épouvanter. Ils avaient donc

rétrogradé jusqu'à Brezesc, et étaient venus se blottir derrière

leur asile ordinaire, les marais de Pinsk. Il n'y avait guère à les

en blâmer. Le général Reynier ne pouvait pas être plus entreprenant

que le prince de Schwarzenberg, et celui-ci de son côté n'aurait pas

pu faire beaucoup plus qu'il ne faisait. C'était de sa part non pas

trahison, non pas même tiédeur, mais extrême circonspection. Chargé

du sort d'une armée de 30 mille Autrichiens, déjà réduite à 25 mille

par les pertes de la campagne, il mettait son honneur de militaire et

son devoir de citoyen à la conserver, et il s'y appliquait peut-être

encore plus qu'à la rendre utile. Traité par Napoléon avec infiniment

de bonté, reconnaissant envers lui, incapable de le trahir, même à

moitié, il s'attachait seulement à ne pas se faire battre, et bien

qu'il fût assuré de la conduite honorable de ses troupes au feu, il

les savait tellement froides pour la cause qu'on leur avait donnée

à défendre, qu'il ne voulait pas trop exiger d'elles. Renforcé de

10 mille hommes comme il l'avait demandé, il aurait pu se montrer

plus hardi, mais le gouvernement autrichien, résolu à se tenir dans

la mesure qu'il avait secrètement promis à la Russie de garder,

n'avait guère envie d'accroître sa participation à la guerre. Tout

au plus consentait-il à reporter à 30 mille hommes par un renfort

de 5 à 6 mille, le corps auxiliaire fourni à Napoléon. Il avait

bien en Gallicie une armée qu'il aurait pu faire agir contre la

Volhynie, mais il eût attiré en Gallicie les Russes, envers lesquels

il s'était engagé à ne pas passer la frontière s'ils ne la passaient

pas eux-mêmes; c'est ce qu'il appelait assez franchement _la

neutralisation de la Gallicie_, et il désirait ne pas sortir de cette

situation.

[Note en marge: L'amiral Tchitchakoff laissant 25 mille hommes devant

le corps austro-saxon, avait remonté avec 35 mille le Dniéper et la

Bérézina.]

Ces dispositions auraient suffi à elles seules, quand même les

événements militaires ne seraient pas venus s'y joindre, pour rendre

le prince de Schwarzenberg extrêmement circonspect. Ayant appris

qu'un renfort de 6 mille hommes, longtemps annoncé, arrivait enfin,

il avait laissé le général Reynier derrière les marais de Pinsk,

et il était allé tendre la main à ce renfort, qui s'avançait par

Zamosc. Après l'avoir rallié, il était revenu par Brezesc se réunir

au général Reynier, qui de son côté attendait une division française

d'environ 12 à 15 mille hommes, la division Durutte, empruntée

au corps d'Augereau, et composée des bataillons tirés des îles

de Walcheren, de Ré, de Belle-Île. Napoléon avait encore détaché

cette division du corps d'Augereau, comptant pour la remplacer en

Allemagne sur la superbe division Grenier, qui arrivait d'Italie. Le

prince de Schwarzenberg ayant reçu 5 à 6 mille hommes de renfort,

le général Reynier étant à la veille d'en recevoir 12 à 15 mille,

allaient se trouver à la tête de 50 et quelques mille hommes, et

en mesure de résister aux 60 mille de l'amiral Tchitchakoff. Mais

tandis qu'ils employaient le temps en mouvements décousus pour aller

à la rencontre, l'un des Autrichiens venant par Zamosc, l'autre des

Français arrivant par Varsovie, l'amiral Tchitchakoff, se conformant

aux instructions que l'empereur Alexandre lui avait envoyées par

l'intermédiaire de M. de Czernicheff, avait laissé le général Sacken

avec 25 mille hommes devant les généraux alliés, et avait marché avec

35 mille sur la haute Bérézina, afin de donner la main au comte de

Wittgenstein, qui était chargé de repousser le maréchal Saint-Cyr

des bords de la Dwina, et de se porter à la rencontre de l'armée de

Moldavie. Le plus simple eût été de suivre l'amiral Tchitchakoff,

mais le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, ne démêlant

pas bien les intentions assez obscures des Russes, ne savaient

quel parti prendre, entre Sacken qu'ils avaient devant eux, et

Tchitchakoff qu'on disait en marche vers Minsk. Au milieu de ces

incertitudes, ils laissaient l'amiral achever son mouvement.

[Note en marge: Triste état des affaires sur la Dwina.]

[Note en marge: Le maréchal Macdonald obligé de se réunir aux

Prussiens devant Riga, avait été tout à fait annulé, et séparé du

maréchal Saint-Cyr.]

Voilà ce que M. de Bassano mandait à Napoléon des affaires de la

droite, c'est-à-dire de la Volhynie et du bas Dniéper. Les affaires

allaient encore pis sur la gauche, c'est-à-dire sur la Dwina haute

et basse. Le maréchal Macdonald après être resté pendant les mois

de septembre et d'octobre à se morfondre près de Dunabourg avec une

division polonaise de 7 à 8 mille hommes, pour atteindre deux buts

qu'il manquait tous les deux, celui de couvrir le siége de Riga, et

celui de se maintenir en communication avec le maréchal Saint-Cyr,

avait été ramené vers la basse Dwina pour soutenir les Prussiens

contre les troupes de Finlande, transportées en Livonie d'après les

arrangements de la Russie avec la Suède. Définitivement rejeté depuis

ce moment hors du rayon des opérations de la grande armée, il s'était

vu condamné, comme il l'avait craint, à une longue inutilité.

[Note en marge: Réunion des troupes de Finlande sous le comte de

Steinghel, aux troupes de la Dwina sous le comte de Wittgenstein.]

[Note en marge: Résolution du comte de Wittgenstein de faire

abandonner la Dwina au maréchal Saint-Cyr.]

À Polotsk même les choses s'étaient passées encore plus tristement.

Les troupes de Finlande embarquées pour Revel, après avoir perdu

quelque peu de monde par des accidents de mer, avaient pris terre

en Livonie, marché sur Riga, secondé le général Essen dans les

démonstrations qui avaient rappelé le maréchal Macdonald sur la

basse Dwina, et remonté ensuite cette rivière au nombre de 12 mille

hommes, sous le comte de Steinghel. Wittgenstein renforcé par ces

troupes et par quelques milices, qui toutes ensemble portaient

son corps à un total de 45 mille hommes, avait résolu de prendre

l'offensive afin d'obliger le maréchal Saint-Cyr à évacuer Polotsk,

et de venir donner la main à l'amiral Tchitchakoff, sur la haute

Bérézina. Conformément au plan envoyé de Saint-Pétersbourg, le comte

de Steinghel devait franchir la Dwina au-dessous de Polotsk, pour

inquiéter le maréchal Saint-Cyr sur ses derrières, et rendre ainsi

plus facile l'opération directe préparée contre lui.

[Note en marge: Faiblesse du corps du maréchal Saint-Cyr par suite

des privations que ses troupes avaient essuyées.]

En présence des hostilités dont il était menacé, le maréchal

Saint-Cyr ayant eu la plus grande peine pendant septembre et octobre

à vivre dans un pays ruiné par le passage des troupes de toutes les

nations, demandant vainement à Wilna des subsistances que le défaut

de moyens de transport ne permettait pas de lui envoyer, n'avait pu

refaire son corps, ni rétablir son effectif. Le 2e corps, celui du

maréchal Oudinot, ne s'élevait pas à plus de 15 à 16 mille hommes,

dont 12 mille Français, et environ 4 mille Suisses ou Croates. Les

Bavarois tombés à 3 mille, avaient reçu quelques recrues qui les

reportaient à 5 ou 6 mille. Le maréchal Saint-Cyr comptait donc tout

au plus 21 à 22 mille hommes contre 45 mille, dont 33 mille allaient

l'assaillir directement, et 12 mille devaient en passant la Dwina

au-dessous de Polotsk, le prendre à revers. Heureusement le maréchal

Saint-Cyr était un homme de ressources, il avait une position étudiée

longtemps à l'avance, de bons soldats, d'excellents lieutenants, et

il était résolu à bien disputer le terrain.

[Note en marge: Dispositions du maréchal pour faire face aux forces

de Wittgenstein et de Steinghel réunis.]

La ville de Polotsk, située, comme nous l'avons dit, au sein de

l'angle que forment la Polota et la Dwina vers leur confluent, avait

été couverte d'ouvrages de campagne d'une assez bonne défense. À

gauche, la Polota protégeant le front de la position et la plus

grande partie de la ville, avait été parsemée de redoutes bien

armées; à droite, dans l'ouverture de l'angle formé par les deux

rivières, des ouvrages en terre avaient été construits, et les

troupes pouvant se porter rapidement d'un front à l'autre, étaient

en mesure de faire face partout. Le maréchal Saint-Cyr avait placé

à gauche derrière les ouvrages de la Polota les plus faciles à

défendre, la division suisse et croate, et à droite, vers l'ouverture

de l'angle, là où l'attaque avait le plus de chance de succès, les

divisions françaises Legrand et Maison, capables de tenir tête à un

ennemi très-supérieur en nombre. Les Bavarois étaient en deçà de la

Dwina, avec la cavalerie qu'on avait lancée au loin, afin d'observer

et de contenir les troupes de Finlande, qui se disposaient à nous

attaquer à revers. Plusieurs ponts dans l'intérieur de Polotsk

devaient servir au passage de l'armée en cas de retraite forcée.

C'est dans cette position que le maréchal Saint-Cyr avait attendu de

pied ferme les deux attaques dont il était menacé.

Les 16 et 17 octobre l'ennemi s'était successivement avancé vers nos

positions, et les avait enfin abordées résolûment le 18 au matin.

[Note en marge: Seconde bataille de Polotsk livrée et gagnée le 18

octobre.]

Le comte de Wittgenstein, dont un officier jeune, habile et ardent,

destiné plus tard à une grande renommée, le général Diebitch,

inspirait les déterminations, avait porté ses meilleures et ses plus

nombreuses troupes sur notre droite, vers l'ouverture de l'angle

formé par la Polota et la Dwina. Son intention était d'attirer toutes

nos forces vers cette partie la plus accessible de notre position, et

de faire ensuite enlever par le prince de Jackwill, avec le reste de

son armée, la Polota dégarnie de troupes.

En effet, les Russes ayant débouché hardiment sur notre droite,

s'étaient approchés sans le savoir de batteries placées à Struwnia,

lesquelles flanquaient la partie découverte de la ville. Il aurait

fallu les laisser venir sans faire feu, pour les mitrailler à

outrance quand ils n'auraient plus eu le temps de rétrograder. Mais

dans leur ardeur les artilleurs bavarois qui servaient ces batteries

ayant tiré trop tôt, les Russes avertis s'étaient avancés avec

plus de mesure qu'il n'eût été à souhaiter pour le succès de notre

manoeuvre. Toutefois ils s'étaient portés sans hésiter vers ce front

de la ville que la Polota ne protégeait point. Mais les divisions

Legrand et Maison s'étaient déployées, et avaient marché à eux

résolûment. La division Maison surtout, plus exposée que la division

Legrand, avait tenu ferme quoique assaillie de tous côtés, et avait

fini par rejeter l'ennemi à une grande distance. La division Legrand

n'avait pas été indigne de sa voisine, et partout les Russes avaient

été contenus et repoussés. Le maréchal Saint-Cyr ne se laissant pas

trop affecter par le danger de sa droite, avait eu la sagesse de

ne pas dégarnir sa gauche, et bien il avait fait, car le prince de

Jackwill débouchant à son tour, s'était jeté sur les redoutes de la

Polota. En lui permettant d'arriver jusqu'au pied des ouvrages, on

l'eût accablé par les feux seuls des redoutes. Mais les Suisses comme

les Bavarois, péchant par trop d'ardeur, avaient fondu sur les Russes

à la baïonnette, et en les refoulant, avaient paralysé l'artillerie

de nos redoutes sous lesquelles ils étaient venus se placer. De plus

ils avaient sacrifié des hommes pour un résultat que nos boulets

seuls auraient obtenu. Néanmoins sur ce point comme sur l'autre,

l'armée du comte de Wittgenstein avait été repoussée avec une perte

de 3 à 4 mille hommes. Notre perte à nous n'était pas de la moitié.

[Note en marge: Malgré les avantages remportés, le maréchal

Saint-Cyr, menacé sur ses derrières par Steinghel, est obligé

d'abandonner la Dwina.]

Si le comte de Steinghel n'eût pas menacé de le prendre à dos, le

maréchal Saint-Cyr pouvait se considérer comme bien établi sur la

Dwina. Mais le corps de Finlande après avoir passé la Dwina en

remontait la rive gauche pour faire sa jonction sous Polotsk avec une

partie des forces de Wittgenstein. En présence de ce nouveau danger,

le maréchal Saint-Cyr avait renforcé les Bavarois sous le général de

Wrède, de détachements pris dans chacune de ses trois divisions, et

l'avait mis en mesure de résister au comte de Steinghel. Le 19, en

effet, après un choc vigoureux, le corps de Finlande avait été obligé

de rétrograder. Mais devant une double attaque sur les deux rives

de la Dwina, qui menaçait de se renouveler avec plus d'ensemble et

de vigueur, surtout depuis que les deux armées ennemies, arrivées

à la même hauteur, pouvaient communiquer d'une rive à l'autre, il

n'était pas prudent de s'obstiner, et le maréchal Saint-Cyr avait cru

devoir évacuer Polotsk pendant la nuit, pour se retirer en bon ordre

derrière l'Oula, que le canal de Lepel, comme on l'a vu, réunit à la

Bérézina. En se retirant, nos troupes avaient fait un affreux carnage

des Russes, trop pressés de se jeter au milieu des ruines de la ville

de Polotsk incendiée.

[Note en marge: Retraite sur l'Oula, et remplacement du maréchal

Saint-Cyr blessé par le maréchal Oudinot, à peine remis de sa

blessure.]

Les jours suivants nous avions continué cette retraite, le général

de Wrède tenant tête au comte de Steinghel, le maréchal Saint-Cyr

au comte de Wittgenstein, dans l'espérance de rencontrer le duc de

Bellune sur l'Oula.

[Note en marge: Le duc de Bellune décidé à secourir le maréchal

Oudinot, avait quitté Smolensk pour se porter à Lepel.]

Celui-ci, en effet, après avoir longtemps hésité entre l'amiral

Tchitchakoff qui arrivait par le sud, et les généraux Wittgenstein

et Steinghel qui arrivaient par le nord, avait été décidé enfin par

l'événement de Polotsk à courir au nord, afin de porter secours au

maréchal Saint-Cyr. Malheureusement se trouvant établi non pas à

Witebsk mais à Smolensk, par suite de la nouvelle disposition qui

avait changé la route de l'armée, il avait eu un assez long trajet

à faire pour se rendre à Lepel. Le maréchal Saint-Cyr, gravement

blessé à la dernière journée de Polotsk, avait dû abandonner le

commandement, que le maréchal Oudinot, très-imparfaitement remis de

sa blessure, avait repris avec un zèle des plus louables.

[Note en marge: Danger d'une réunion de 80 mille hommes sous

Tchitchakoff et Wittgenstein sur la haute Bérézina, si le duc de

Bellune et le maréchal Oudinot ne sont pas victorieux.]

Ainsi à la fin d'octobre deux armées, l'une de 35 mille hommes

environ, l'autre de 45 mille, la première ayant échappé au prince de

Schwarzenberg, la seconde refoulant devant elle le 2e corps, étaient

près de se donner la main sur la haute Bérézina, et de nous fermer

la retraite avec 80 mille hommes. Il n'y avait que la réunion et la

victoire des maréchaux Oudinot et Victor qui pussent conjurer ce

grave danger.

[Note en marge: L'abondance qu'on espérait trouver à Smolensk est

beaucoup moins grande qu'on ne l'avait imaginé.]

Nous allions donc trouver Smolensk privé du puissant renfort du 9e

corps, et même de la division Baraguey d'Hilliers, que Napoléon,

après l'avoir préparée de longue main, avait attirée sur Jelnia,

quand il songeait à marcher sur Kalouga. Il est vrai qu'il avait

depuis contremandé cet ordre, mais trop tard, et la division Baraguey

d'Hilliers, déjà partie, pouvait tomber au milieu de toute l'armée

de Kutusof. Ainsi les circonstances inquiétantes se multipliaient de

toutes parts sur les pas de Napoléon. L'abondance dont on s'était

flatté de jouir à Smolensk n'était plus telle qu'on l'avait espéré.

La navigation intérieure de Dantzig à Kowno n'ayant pu être continuée

jusqu'à Wilna, une compagnie de transports avait été organisée,

grâce aux soins très-actifs de M. de Bassano, et elle portait 1500

quintaux par jour de Kowno à Minsk, par Wilna. Mais on avait appliqué

ces moyens de transport aux spiritueux et aux munitions de guerre,

dans la confiance où l'on était de trouver des blés en Lithuanie.

On en avait trouvé en effet, par suite d'une vaste réquisition,

mais les fermiers lithuaniens manquant de charrois, ou ne voulant

pas en fournir, dans l'espoir que leurs denrées finiraient par leur

rester faute de pouvoir être déplacées, on n'avait pu réunir qu'une

partie des grains et des farines demandés pour Wilna, Minsk, Borisow,

Smolensk. Les boeufs se portant eux-mêmes, la viande manquait moins.

Mais c'est tout au plus si l'armée devait avoir pour 7 ou 8 jours

de vivres à Smolensk, pour 15 à Minsk, pour 20 à Wilna. Toutefois,

en s'y employant avec zèle, il était possible de la pourvoir de

subsistances pour un temps beaucoup plus long. Actuellement il n'y

avait d'assurée que la subsistance des premiers jours.

[Note en marge: Nouvelles de France tout aussi tristes et plus

étranges encore que celles reçues du Dniéper et de la Dwina.]

Cette espérance de riches quartiers d'hiver en Lithuanie n'était donc

pas si près de se réaliser qu'on l'avait cru. Il est vrai que c'était

le secret de Napoléon seul, mais il n'y avait pas là de quoi réjouir

son âme, que tant de choses attristaient profondément. Il lui restait

bien pis à apprendre encore. La France, qu'il avait laissée si

tranquille, si soumise, avait failli être bouleversée, peut-être même

arrachée à sa domination, par un fou, par un maniaque audacieux, dont

le facile succès pendant quelques heures prouvait combien tout en

France dépendait de la vie d'un seul homme, vie incessamment menacée

non par les poignards, mais par les boulets.

[Note en marge: Le général Malet, son caractère et ses vues.]

[Note en marge: Sa préoccupation constante, qu'on pouvait se servir

de la nouvelle de la mort de Napoléon, vraie ou feinte, pour

renverser le gouvernement.]

[Note en marge: La campagne de Russie le confirme dans ses pensées

habituelles, et le détermine à tenter la plus extraordinaire des

entreprises.]

[Note en marge: Conspiration conçue et organisée à lui seul.]

On détenait depuis plusieurs années, dans les prisons de la

Conciergerie, un ancien officier, le général Malet, gentilhomme

franc-comtois, républicain ardent et sincère, formé comme beaucoup

d'hommes de son temps et de sa naissance à l'école de J. J. Rousseau,

devenu général de la République, et ne pardonnant pas à Napoléon

de l'avoir détruite. La domination d'une seule idée rend un homme

fou, ou capable de choses extraordinaires, et produit souvent les

deux résultats à la fois. L'idée unique qui remplissait l'esprit

du général Malet, c'est qu'un chef d'État faisant constamment

la guerre devait être un jour ou l'autre emporté par un boulet,

qu'avec cette nouvelle, vraie ou même inventée, il devait être

facile d'enlever toutes les autorités, et de faire accepter à la

nation un autre gouvernement, car la personne de Napoléon était

tout, hommes, choses, lois, institutions. Sous l'empire de cette

préoccupation, il avait sans cesse combiné dans son esprit les moyens

de surprendre les autorités avec la nouvelle inventée de la mort

de Napoléon, de proclamer un gouvernement nouveau, et d'amener aux

pieds de ce gouvernement la nation fatiguée de despotisme, de silence

et de guerre. En 1807 et en 1809, il avait songé un instant à la

réalisation de sa chimère, et quelques confidences, inévitables ou

non, ayant mis la police sur la voie de ce qu'il méditait, on l'avait

enfermé. Il était depuis cette époque détenu à Paris. Prisonnier, sa

préoccupation n'en était devenue que plus exclusive, et en voyant

Napoléon à Moscou, il s'était dit que c'était le moment ou jamais

d'essayer l'exécution de son plan, mais cette fois en ne mettant

personne dans son secret, en tirant tout de lui-même, de lui seul,

et au moyen de la plus incroyable audace. Transféré dans une maison

de santé près de la porte Saint-Antoine, et là s'étant lié avec un

prêtre doué de la même discrétion, et animé des mêmes sentiments que

lui, il avait imaginé de supposer la mort de Napoléon, en n'avouant

à personne le mensonge de cette supposition, de fabriquer de faux

ordres, une fausse délibération du Sénat, et à l'aide de cette

délibération imaginaire qui rétablirait la république, de se rendre

à une caserne, d'entraîner un régiment, avec ce régiment d'aller aux

prisons pour délivrer plusieurs militaires actuellement détenus,

tels que le général Lahorie, ancien chef d'état-major de Moreau, le

général Guidal, compromis pour quelques relations avec les Anglais,

de partir avec ces généraux, de s'emparer de la personne de tous

les ministres, de convoquer à l'hôtel de ville un certain nombre de

grands personnages réputés peu favorables au gouvernement, et d'y

proclamer la république. Quoiqu'il eût profondément médité sur son

sujet, et beaucoup songé à tous les détails d'exécution, il restait

des choses pourtant auxquelles il n'avait pas pourvu, soit qu'il

fût pressé d'agir, soit qu'il s'en fiât à la fortune, qui doit être

de moitié dans toutes les entreprises extraordinaires, à condition

cependant qu'on ne lui laisse à faire que le moins possible.

[Note en marge: Il s'échappe le 22 octobre au soir d'une maison

de santé où il était détenu, se rend à la caserne Popincourt, et

entraîne les troupes par la nouvelle fausse de la mort de Napoléon.]

Aidé du prêtre qu'il s'était associé, il avait choisi deux jeunes

gens, fort innocents, mais fort courageux, n'ayant pas son secret, et

destinés à lui servir d'aides de camp. Avec leur secours il s'était

procuré, dans un lieu voisin de sa maison de santé, des uniformes

et des pistolets. Le 22 octobre au soir, jour même où Napoléon

manoeuvrait autour de Malo-Jaroslawetz, il profite de la nuit faite,

s'échappe par une fenêtre de la maison de santé où il était (le

prêtre, qui l'avait assisté de sa plume, s'était enfui à l'avance),

court au logement où l'attendaient ses deux jeunes gens, habille

l'un d'eux en aide de camp, revêt lui-même l'habit de général, leur

dit que Napoléon est mort le 7 octobre à Moscou, que le Sénat réuni

la nuit a voté le rétablissement de la république, et, montrant les

faux ordres soigneusement préparés dans sa prison, se rend à la

caserne Popincourt où se trouvait la dixième cohorte de la garde

nationale, commandée par un ancien officier tiré de la réforme. Ce

dernier, avant d'être mis à la tête de cette cohorte, avait servi

quelque temps en Espagne, et très-honorablement. Il s'appelait

Soulier. Le général Malet le fait éveiller, s'introduit auprès de

son lit, lui annonce que Napoléon est mort, tué à Moscou d'un coup

de feu le 7 octobre, que le Sénat s'est assemblé secrètement, a

décidé le rétablissement de la république, a nommé le général Malet

commandant de la force publique dans Paris, et feignant de n'être

pas le général Malet, mais le général Lamotte, l'un des généraux

employés à Paris, dit qu'il vient par ordre supérieur prendre la 10e

légion pour la conduire sur divers points de la capitale où il a des

missions à remplir. Le commandant Soulier, saisi de cette nouvelle,

n'imaginant pas dans sa simplicité qu'on pût l'inventer, la déplore,

mais se met en devoir d'obéir. Il se lève, fait assembler la cohorte,

lui transmet dans la cour de la caserne la nouvelle apportée par le

prétendu général Lamotte, nouvelle accueillie avec surprise, mais

sans incrédulité, tant elle paraît à tous naturelle et à quelques-uns

agréable, car il y avait dans les cohortes d'anciens officiers

républicains rappelés au service, et beaucoup de soldats tirés à leur

grand déplaisir de leurs foyers, après avoir satisfait plusieurs fois

à toutes les lois de la conscription. Tous obéissent sans un doute,

sans une objection.

[Note en marge: Le général Malet s'étant transporté à la Force,

délivre les généraux Lahorie et Guidal.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 38 / 50 段