des blessés. À mesure que l'inquiétude augmentait, l'égoïsme
augmentait aussi, et les misérables conducteurs de voitures auxquels
on avait confié les blessés, profitant de la nuit, les jetaient sur
les routes, où l'arrière-garde les trouvait morts ou expirants.
Cette vue exaspérait les soldats restés fidèles à leurs drapeaux.
On sévissait contre les coupables quand on le pouvait; mais les
découvrir dans la confusion qui commençait à naître, était difficile.
Napoléon avait ordonné à Malo-Jaroslawetz de numéroter les voitures
auxquelles les blessés seraient confiés; mais la surveillance qu'une
telle mesure supposait était devenue impossible après deux marches.
Le spectacle des blessés abandonnés se reproduisait à chaque pas.
Ce spectacle n'ébranlait pas les vieux soldats du maréchal Davout,
habitués à la rigoureuse discipline du 1er corps; mais tout ce qui
n'avait pas reçu l'inspiration du même esprit faisait la réflexion
que le dévouement était une duperie, et quittait le rang. La queue
de l'armée composée de cavaliers démontés, de soldats fatigués,
découragés ou malades, tous marchant sans armes, s'allongeait sans
cesse. Les alliés illyriens, hollandais, anséates, espagnols,
appartenant au 1er corps, étaient allés s'y soustraire à toute
espèce de devoirs, et parmi les Français, les jeunes soldats, les
réfractaires arrachés récemment à leur vie errante, avaient suivi
cet exemple. On s'éloignait des rangs sous prétexte d'aller chercher
des vivres, on jetait son fusil, puis on venait se cacher dans la
foule sans nom qui vivait comme elle pouvait à la suite de l'armée.
Les soldats de l'arrière-garde qui devaient attendre cette multitude
aux passages difficiles et aux bivouacs du soir, la voyaient grossir
avec chagrin, avec colère, car elle aggravait leur embarras, et
était un refuge pour tout ce qui ne voulait pas se dévouer au salut
commun. De 28 mille fantassins qu'il comprenait encore en sortant de
Moscou, le 1er corps en conservait tout au plus 20 mille après onze
jours de marche. Sévir contre ceux qui abandonnaient les rangs, déjà
très-difficile à la sortie de Moscou, allait devenir impossible. Le
maréchal Davout le fit proposer à Napoléon, qui, ne voulant pas voir
de ses yeux des maux dont la réalité l'eût confondu et condamné,
aimait mieux s'en prendre au caractère du maréchal, trop minutieux,
trop exigeant, suivant lui, et à chacune de ses demandes répondait
par l'ordre d'avancer plus vite.
[Note en marge: Le 31, l'arrière-garde va coucher à Ghjat.]
On alla ainsi coucher à Ghjat le 31 octobre au soir. En approchant de
cette ville le maréchal avait voulu faire un grand fourrage à droite
et à gauche de la route, avec des colonnes d'infanterie légère, faute
de cavalerie, et cheminer lentement pour donner à ces colonnes le
temps de fouiller les villages et de recueillir des vivres, tant
pour le 1er corps que pour la foule affamée qui le suivait. Mais
la cavalerie ennemie se montra si nombreuse sur nos flancs, et nos
derrières, qu'on ne put ni s'éloigner ni ralentir la marche, et qu'il
fallut renoncer à cette sage mesure, et vivre à l'aventure.
[Note en marge: Encombrement le 1er novembre au passage de
Czarewo-Zaimitché.]
Le 1er novembre, en quittant Ghjat, le maréchal savait qu'on
trouverait au village de Czarewo-Zaimitché un défilé difficile, et où
il fallait s'attendre à un grand encombrement. On avait à traverser
une petite rivière marécageuse, précédée et suivie de terrains
fangeux, où l'on ne pouvait passer que sur une chaussée étroite,
qui devait être bientôt obstruée. Prévoyant cette difficulté, le
maréchal avait fait conjurer le prince Eugène de hâter le pas,
promettant quant à lui de le ralentir le plus possible. Malgré ces
précautions, le corps du prince Eugène s'était accumulé au passage de
ce défilé, et le pont avait fléchi sous le poids. Quelques voitures
d'artillerie, voulant débarrasser la route, avaient essayé de passer
à gué, et y avaient réussi. D'autres s'étaient embourbées, et ces
dernières faisant obstacle à celles qui suivaient, le désordre avait
été porté au comble. Le 1er corps arriva un peu avant la nuit devant
ce triste encombrement, qu'il fallait protéger contre l'ennemi,
chaque jour plus nombreux et plus incommode, car après avoir eu
seulement Platow sur nos derrières, nous avions de plus Miloradovitch
sur le flanc.
[Note en marge: Le général Gérard et le maréchal Davout protègent et
font écouler l'encombrement formé à Czarewo-Zaimitché.]
En quelques instants une masse de cavalerie, accompagnée de beaucoup
d'artillerie, couvrit de feux tant la colonne du prince Eugène,
accumulée autour du pont, que les divisions du 1er corps. L'intrépide
général Gérard, commandant la division Gudin, se rangea en bataille
à l'extrême arrière-garde, et on le vit tantôt avec son artillerie
éloigner celle de l'ennemi, tantôt courir lui-même à la tête d'un
bataillon sur les batteries ennemies pour les enlever ou les obliger
à fuir. Il protégea ainsi pendant la fin du jour et une partie de
la nuit cette espèce de déroute, partout présent au plus fort du
danger. Pendant ce même temps, le maréchal, tantôt avec le général
Gérard, tantôt avec les sapeurs du 1er corps, était occupé à diriger
le combat, à rétablir le pont rompu, à jeter des chevalets sur
d'autres points, et à faire écouler la foule. Lui, ses généraux,
et les soldats de la division Gérard passèrent cette nuit debout,
sans manger ni dormir, exclusivement consacrés au salut du reste de
l'armée.
[Note en marge: Craintes de rencontrer à Wiasma l'armée russe tout
entière.]
[Note en marge: Instances du maréchal Davout au prince Eugène pour
qu'il hâte la marche de ses troupes.]
[Note en marge: Le corps du prince attardé en avant de Wiasma où se
trouvait toute l'armée russe.]
Le lendemain 2 novembre à la pointe du jour, le maréchal Davout
supplia de nouveau le prince Eugène de se hâter, afin d'être
rendu le 3 de bonne heure à Wiasma, où Napoléon, qui s'y trouvait
depuis le 31, pressait l'arrivée de l'arrière-garde, et où l'on
pouvait craindre en effet de rencontrer le gros de l'armée russe
débouchant par la route de Jucknow. La journée fut employée à gagner
Fédérowskoié, qui est à une petite distance de Wiasma. Il fut convenu
que le prince Eugène partirait le jour suivant à 3 heures du matin.
Malheureusement ce jeune prince, doué de qualités chevaleresques,
mais n'apportant dans le commandement ni la précision ni la vigueur
du maréchal Davout, ne sut pas faire partir ses troupes à temps. À
six heures du matin elles n'étaient pas en marche. Le 1er corps qui
suivait devait attendre l'écoulement des troupes du prince Eugène,
des traînards et des bagages. Il ne put donc se mettre que très-tard
en route. Il fit de son mieux pour regagner le temps perdu.
[Note en marge: L'ennemi réussit à couper la route entre le corps du
prince Eugène et celui du maréchal Davout.]
À une lieue et demie de Wiasma, on aperçut tout à coup l'ennemi
sur la gauche du chemin, et ses boulets vinrent tomber au milieu
de la masse débandée, qui marchait à la suite de l'armée, et avant
l'extrême arrière-garde. À chaque décharge de l'artillerie russe
c'étaient des cris affreux, un flottement épouvantable dans cette
foule impuissante, composée de soldats désarmés, de blessés, de
malades, de femmes et d'enfants. Le 4e corps, celui du prince Eugène,
tâchait de la faire avancer, et la maltraitait souvent, les soldats
restés au drapeau se croyant le droit de mépriser ceux qui de gré
ou de force l'avaient abandonné. Enfin le corps du prince Eugène
poussant devant lui la masse qui lui faisait obstacle, était parvenu
à défiler presque tout entier, lorsque, profitant d'un intervalle
laissé entre les deux brigades de la division Delzons, un parti de
cavalerie ennemie se jeta à la traverse, et intercepta la route.
C'était la cavalerie de Wasiltchikoff, qui avec une nombreuse
artillerie à cheval vint barrer le chemin, tandis que celle du
général Korff, déployée sur la gauche de ce même chemin, le couvrait
aussi de ses projectiles. On était coupé, et il fallait se faire jour.
Une brigade de la division Delzons et les restes de Poniatowski se
trouvaient arrêtés par la manoeuvre de l'ennemi, et repoussés sur la
tête du 1er corps, dont les cinq divisions s'avançaient en bon ordre,
sous la conduite du maréchal Davout lui-même. Ce maréchal se doutant
qu'à Wiasma, où la route de Jucknow venait joindre celle de Smolensk,
on pourrait rencontrer Kutusof avec toute l'armée russe, confirmé
dans cette conjecture par les fréquentes apparitions de la cavalerie
régulière, avait pris toutes ses précautions, et marchait en ordre
de bataille. De ses vieux généraux Gudin était tué; Friant était
blessé si gravement qu'il était dans l'impossibilité de se tenir
debout; Compans avait été blessé au bras à la Moskowa, et Morand à
la tête. Ces deux derniers étaient à cheval malgré leurs blessures.
Gérard n'avait pas cessé d'y être. Les uns et les autres entouraient
le maréchal, et dirigeaient les débris du 1er corps réduit à 15
mille hommes de 20 mille qui lui restaient à Mojaïsk, de 28 qu'il
avait encore à Moscou, de 72 mille qu'il avait eus en passant le
Niémen. C'étaient tous de vieux soldats dont la nature pouvait seule
triompher.
[Note en marge: Le général Gérard ouvre la route.]
Le brave général Gérard qui formait l'avant-garde avec sa division,
en voyant la queue du 4e corps surprise et refoulée, hâta le pas,
et sous un feu très-vif d'artillerie courut aux pièces de l'ennemi
pour les enlever. La cavalerie de Wasiltchikoff qui les couvrait ne
l'attendit pas et s'enfuit au galop. Mais derrière cette cavalerie
se voyait déjà en bataille l'infanterie du prince Eugène de
Wurtemberg, qui avait eu le temps de couper le chemin tandis que
celle d'Olsoufief était venue le flanquer. La division Gérard marcha
droit sur la division du prince Eugène de Wurtemberg, que la seconde
brigade de Delzons et les restes des Polonais placés à droite de la
route menaçaient de prendre en flanc. Miloradovitch, qui commandait,
n'osa pas tenir dans cette position, et ramena la division Eugène
de Wurtemberg sur le côté gauche de la route. Le passage se trouva
rouvert. Quelques escadrons de cavalerie russe, rejetés sur notre
droite, et coupés à leur tour, essuyèrent, en repassant au galop sur
notre gauche, un feu violent de notre infanterie.
La seconde brigade de Delzons et les Polonais, délivrés par le 1er
corps, se hâtèrent d'entrer dans Wiasma au pas de course, afin de
franchir la rivière de ce nom, qui partage la ville en deux, et
de désencombrer le chemin. Si on avait pu traverser Wiasma sans
combattre, il eût fallu le faire, le sort des blessés étant des plus
à plaindre, et le moral de l'armée n'ayant pas besoin de combats
pour se relever. Mais de nouvelles masses ennemies se montrant à
chaque instant sur le flanc de la route, et le gros de l'armée
russe apparaissant dans la direction de Jucknow, le combat était
inévitable, et il fallait se préparer à le soutenir.
[Note en marge: Le maréchal Ney tient tête à Kutusof, le maréchal
Davout à Miloradovitch.]
Le maréchal Ney, au bruit de la canonnade, avait arrêté son corps au
moment de quitter Wiasma, et s'était rendu de sa personne auprès de
Davout et d'Eugène. Il fut convenu entre eux qu'il se déploierait
devant la route de Jucknow pour tenir tête à Kutusof, arrivé en
effet avec le gros de l'armée russe, qu'Eugène placerait la division
Broussier entre Wiasma et le corps de Davout, et que ce dernier se
mettrait en bataille sur la gauche de la route pour tenir tête à
Miloradovitch. Tout ce qui ne serait pas obligé d'être en ligne,
notamment les divisions Delzons et Poniatowski, les bagages, les
débandés avaient ordre de franchir au plus vite les ponts de Wiasma,
et de gagner en toute hâte la route de Dorogobouge.
Une petite rivière se jetant dans la Wiasma, formait une défense
naturelle autour de la ville du côté de Jucknow. Ney s'établit
derrière cette petite rivière, avec les divisions Razout et Ledru,
réduites à 6 mille hommes. Il mit toute son artillerie en batterie,
et, par sa belle contenance, fit passer son intrépidité dans l'âme
de ses soldats, qui voyaient non sans quelque appréhension s'avancer
sur eux les colonnes profondes de l'armée russe. Broussier forma la
jonction entre Wiasma et le corps du maréchal Davout. Ce maréchal
rangea en bataille sur le flanc de la route ses 4e et 3e divisions
sous le général Compans, et derrière elles, pour leur servir d'appui,
la division Gérard. Morand arrivé avec la 1re division, qui était
la sienne, avec la 2e, qui était celle de Friant, appuya sa droite
à Compans, et le dos à la grande route qu'il eut soin de barrer en
formant un crochet avec sa gauche reployée. Le 1er corps n'avait plus
que 40 bouches à feu en état de servir, quoiqu'on lui en eût fait
traîner 127.
[Note en marge: Beau combat de Wiasma.]
[Note en marge: L'armée réussit à traverser Wiasma.]
Miloradovitch commença la canonnade avec cent bouches à feu, et fit
tirer à outrance sur les cinq divisions du maréchal Davout. Nos
quarante bouches à feu lui répondirent avec avantage. Tout fougueux
qu'il était, Miloradovitch n'osa pas aborder ce front imposant de
vieux soldats, et se contenta d'employer contre eux son artillerie.
La tête de l'armée russe, parvenue devant la petite rivière qui
couvrait Ney, se mit à canonner de son côté, mais Ney lui répondit
sur-le-champ par une grêle de boulets. On demeura ainsi quelque temps
en présence les uns des autres, occupés à échanger un violent feu
d'artillerie, et l'ennemi, qui aurait dû nous accabler, puisqu'il
était là dans la proportion d'un contre quatre, se gardant bien de
nous attaquer. Il était temps pour nous de battre en retraite, car
nous avions assez imposé à l'armée russe pour qu'elle s'abstînt
de toute tentative sérieuse, et d'ailleurs la nuit s'avançant, il
importait de traverser Wiasma. Tandis que le général Broussier se
retirait sur cette petite ville, profitant de ce qu'il en était
le plus voisin, les cinq divisions du maréchal Davout défilèrent,
chaque ligne après avoir fait feu se reployant et passant dans
les intervalles de la ligne suivante, qui faisait feu à son tour
pour protéger le mouvement des colonnes en retraite. Ces mouvements
s'opérèrent comme sur un champ de manoeuvres. Le 85e qui appartenait
à la division Dessaix, et formait la droite du maréchal Davout, se
sentant maltraité par l'artillerie ennemie, courut à elle, s'en
empara, et ramena trois pièces que, faute d'attelages, on ne put
pas conserver. Le général Morand resta le dernier en bataille pour
couvrir la retraite de tout le monde. Il se reploya à son tour, et
comme il était vivement pressé, le 57e s'arrêta, fit volte-face,
marcha sur les Russes baïonnette baissée, les refoula, puis reprit
son chemin vers Wiasma. Par malheur il était nuit; la partie de la
ville qui était située en deçà de la Wiasma, et que la retraite du
maréchal Ney avait découverte, avait été subitement envahie par
l'ennemi. On l'y trouva, et il fallut un engagement des plus violents
pour s'ouvrir une issue. On perdit deux bouches à feu dans cette
confusion. Comme il n'y avait que deux ponts sur la Wiasma, l'un dans
la ville, l'autre en dehors, l'affluence des troupes, l'obscurité, le
feu de l'artillerie amenèrent quelque désordre. Le brave 57e, à force
de charges répétées, contint les Russes et protégea le passage.
[Note en marge: Résultats du combat de Wiasma.]
[Note en marge: Le 3e corps, sous le maréchal Ney, remplace le 1er
dans le rôle de l'arrière-garde.]
Cette journée nous coûta 15 à 1800 soldats des plus vieux et des
meilleurs. Notre artillerie étant mieux dirigée, l'ennemi eut au
moins le double d'hommes mis hors de combat; mais ses blessés
n'étaient pas perdus, tandis qu'il était impossible de sauver un
seul des nôtres. Le défaut absolu de soins, le froid qui commençait à
devenir vif, et surtout la cruauté de paysans féroces, condamnaient
à mourir tout ce qu'on laissait sur la route. On ne quittait donc
pas un champ de bataille sans avoir le coeur navré, et il fallait le
sentiment de l'honneur militaire dans cette armée, l'ascendant de ses
généraux blessés la commandant avec le bras en écharpe ou la tête
bandée, pour y maintenir un dévouement si cruellement récompensé.
En entrant dans Wiasma, on ne trouva aucun moyen de subsistance.
La garde et les corps qui avaient passé avaient tout dévoré. Il ne
restait plus rien des vivres de Moscou. On se jeta par une nuit
sombre et froide dans un bois; on y alluma de grands feux, et on y
fit rôtir de la viande de cheval. Les soldats du prince Eugène et du
maréchal Davout, surtout les derniers, qui avaient été constamment
sur pied depuis trois jours, se couchèrent devant leurs feux de
bivouacs et dormirent profondément. On était au 3 novembre, et il y
avait quinze jours qu'ils étaient chargés de couvrir la retraite.
Ils avaient perdu plus de la moitié de leur effectif. Napoléon
avait décidé qu'ils prendraient un peu de repos, et que Ney les
remplacerait à l'arrière-garde. Du reste, ce n'était pas justice de
sa part, mais injustice. Il se plaignait de ce qu'ils avaient marché
trop lentement. Vivant au milieu de la garde, qui tenait la tête de
l'armée, qui consommait le peu qu'on trouvait encore sur les routes,
et laissait du cheval mort à ceux qui suivaient, il ne voyait rien
de la retraite et n'en voulait rien voir, car il eût été obligé
d'assister de trop près aux affreuses conséquences de ses fautes.
Il aimait mieux les nier, et, à deux marches de l'arrière-garde,
n'apercevant aucun de ses embarras, il persistait à se plaindre
d'elle, au lieu d'aller la diriger.
Ce n'étaient pas de grandes conceptions qu'il eût fallu dans ce
moment, mais le courage de voir de ses propres yeux tout le mal qu'on
avait fait, d'être à cheval du matin au soir pour présider au passage
des rivières, au rétablissement des ponts, à l'écoulement de la foule
désarmée, pour soutenir de son ascendant l'autorité ébranlée des
généraux, pour faire entre eux un partage équitable des difficultés,
s'en réserver la plus forte part, mourir de fatigue s'il le fallait,
car il n'y avait pas une souffrance, pas une mort dont on ne fût
l'auteur, sourire aux visages abattus, calmer les visages furieux,
s'exposer même aux emportements du désespoir, car il était possible
qu'on en rencontrât de terribles! Loin de là, Napoléon, non par
faiblesse, mais pour se soustraire au spectacle accusateur de cette
retraite, ne quittait pas la tête de l'armée, et tantôt à cheval,
tantôt à pied, plus souvent en voiture, entre Berthier consterné,
Murat éteint, passait des heures entières sans proférer une parole,
plongé dans un abîme de réflexions désolantes dont il ne sortait que
pour se plaindre de ses lieutenants, comme s'il avait pu faire encore
illusion à quelqu'un en blâmant d'autres que lui!
[Note en marge: Vive explication de Napoléon avec le maréchal Davout.]
[Note en marge: Disgrâce de ce maréchal.]
Il n'avait pas entretenu depuis Malo-Jaroslawetz le maréchal Davout
toujours resté à l'arrière-garde. En le revoyant il eut avec lui
une explication des plus vives. Le maréchal, quoique façonné à
l'obéissance du temps, avait un orgueil qu'aucune autorité ne
pouvait faire fléchir. Il défendit avec amertume l'honneur du 1er
corps. Des officiers tels que les généraux Compans, Morand, Gérard,
toujours à cheval quoique blessés, n'avaient pas pu mériter un
reproche. Le maréchal Davout ne se défendit pas, lui, il défendit
ses glorieux lieutenants, auxquels il n'était dû que des hommages.
Napoléon se tut, mais jusqu'au jour de son départ de l'armée, il
n'échangea presque plus une parole avec le maréchal Davout, pour
lequel au demeurant le silence n'était guère une punition. Mais comme
il faut au despotisme en faute des victimes qui prennent sa place
dans le blâme général, cet illustre personnage fut sacrifié ici,
comme Masséna en Portugal. On se mit à répéter, après Napoléon, que
dans cette retraite il n'avait pas tenu une conduite digne de son
grand caractère. C'était aussi vrai qu'il était vrai que Masséna
eût été la cause des malheurs de l'armée dans la Péninsule. Il
avait conduit pendant quinze jours avec une infatigable vigilance,
avec une fermeté froide mais inébranlable, une retraite des plus
difficiles, héritant de tous les embarras que les autres rejetaient
sur lui, et vivant de ce qu'ils lui laissaient, c'est-à-dire de
rien. Les troupes du prince Eugène, à la vérité, s'étaient ruées
avec quelque précipitation dans Wiasma, au moment où dégagées par
le 1er corps, elles se hâtaient bien naturellement de franchir le
défilé. C'était le 1er corps qui, marchant avec un imperturbable
sang-froid, avait couvert tout le monde, et on l'accusait de s'être
débandé! C'était la tête de l'armée, pourvue sinon de tout, du moins
de ce qui restait dans ces campagnes désolées, et n'ayant jamais
l'ennemi à dos, qui parlait ainsi de l'arrière-garde! Le maréchal
Ney, dont la raison n'égalait pas le courage, eut le tort de tenir,
lui aussi, quelques propos de ce genre contre son collègue. Il allait
bientôt faire lui-même une glorieuse mais terrible épreuve du rôle
d'arrière-garde[37].
[Note 37: Le prince Eugène de Wurtemberg, l'un des narrateurs
étrangers les plus équitables, dit, à propos des plaintes du maréchal
Ney sur le 1er corps, ces paroles: _mais Ney n'avait point été ce
jour-là dans la position scabreuse de son collègue_.--Le prince
Eugène de Wurtemberg veut parler de la journée de Wiasma.]
[Note en marge: Arrivée à Dorogobouge.]
[Note en marge: Premiers froids.]
[Note en marge: État des corps.]
[Note en marge: L'armée déjà réduite de moitié depuis le départ de
Moscou.]
Napoléon arriva le 5 novembre à Dorogobouge. Le prince Eugène y
arriva le 6, les autres corps le 7 et le 8. Jusqu'ici le froid avait
été piquant, incommode, mais point encore mortel. Tout à coup,
dans la journée du 9, le temps se chargea de sombres vapeurs, et
des torrents de neige poussés par un vent violent tombèrent sur la
terre. Nos régiments partis de la Pologne par une chaleur étouffante,
conduits à Moscou sans l'idée d'y séjourner, avaient laissé dans
les magasins de Dantzig les vêtements les plus chauds, et avaient
cru que ce serait assez pour eux de les trouver à Wilna. Quelques
soldats avaient des fourrures prises à Moscou, mais c'était le petit
nombre, car la plupart les avaient vendues à leurs officiers. Bien
nourris, ils auraient supporté le froid, qui n'était encore que de
9 à 10 degrés Réaumur; mais vivant d'un peu de farine délayée dans
de l'eau, de viande de cheval rôtie au feu des bivouacs, couchant à
terre sans tentes ni abris, ils devaient être cruellement éprouvés
par des froids même inférieurs à ceux qu'ils avaient supportés jadis
soit en Allemagne, soit en Pologne. Cette première neige tombée
après qu'on eut passé Dorogobouge, accrut singulièrement la misère
générale. Excepté à l'arrière-garde, que Davout avait conduite avec
une inflexible fermeté, que Ney conduisait en ce moment avec une
énergie de courage et de bonne santé qu'aucune souffrance ne pouvait
vaincre, le sentiment du devoir commençait d'abandonner tout le
monde. Il n'y avait que le canon qui rendît l'honneur, la dignité,
le courage à ces soldats exténués. Tous les blessés avaient été
délaissés, et des soldats alliés, dont nous ne désignerons pas ici le
corps, chargés d'escorter les prisonniers russes, s'en débarrassaient
en leur cassant la tête à coups de fusil. Quiconque était atteint de
cette contagion d'égoïsme si générale, si tristement frappante dans
les grandes calamités, ne songeant qu'à soi, désertant ses rangs
pour chercher à vivre, allait accroître la foule errante et désarmée
qui était en sortant de Dorogobouge de 50 mille individus environ,
compris les fugitifs de Moscou et les conducteurs de bagages. Plus
de dix mille soldats étaient déjà morts sur les routes. Il restait
à peine cinquante mille hommes sous les armes. Toute la cavalerie,
excepté celle de la garde, était démontée. Pourtant on n'avait plus
que trois marches à faire pour atteindre Smolensk. Une fois là, on
se flattait de trouver des magasins, des vivres, des vêtements, des
abris, des renforts et des murailles fortifiées. Cette espérance
soutenait le coeur de l'armée. Smolensk! Smolensk! était le cri
sortant de toutes les bouches. On comptait les lieues, les heures.
Jamais, après la tempête, port n'avait été si vivement désiré!
[Note en marge: Étranges nouvelles reçues à Dorogobouge.]
Mais à Dorogobouge de fâcheuses nouvelles vinrent assaillir
Napoléon: nouvelles défavorables des opérations militaires sur les
ailes, nouvelles étranges de France, où le gouvernement avait été
audacieusement attaqué, car, comme on le dit vulgairement, jamais un
malheur n'arrive seul.
[Note en marge: Événements sur le Dniéper.]
[Note en marge: Extrême circonspection du prince de Schwarzenberg, et
incertitude de ses mouvements.]