Perplexe, agité, tourmenté par les spectacles contraires que lui

présentait sans cesse sa forte imagination, il hésitait, lorsque

par un geste familier qu'il se permettait quelquefois avec ses

lieutenants, prenant l'oreille du comte Lobau, ancien général Mouton,

soldat rude et fin, ayant l'adresse de se taire et de ne parler qu'à

propos, il lui demanda ce qu'il pensait des diverses propositions

émises. Le comte Lobau lui répondit sur-le-champ et sans hésiter, que

son avis était de sortir tout de suite et par le plus court chemin,

d'un pays où l'on avait séjourné trop longtemps. Cette dernière

réponse, faite en termes incisifs, acheva d'ébranler Napoléon,

qui, sans se rendre immédiatement, parut toutefois incliner vers

l'opinion qui semblait prévaloir. Cette fois encore pour avoir trop

osé en entreprenant cette guerre, il osait trop peu dans la manière

de la diriger. Il remit sa décision au lendemain. Ce temps du reste

n'était pas perdu, car Ney, ayant quitté Gorki dans la nuit du 23,

défilait en ce moment derrière le gros de l'armée, et avait besoin de

deux jours pour en prendre la tête. Une pluie subite et de mauvais

augure était tombée dans la nuit du 23 au 24, avait ramolli les

routes, et préparé aux chevaux des fatigues fort au-dessus de leurs

forces. Le bivouac était déjà froid. Tout prenait un aspect triste

et sombre. On alluma, comme on put et où l'on put, avec les débris

des chaumières russes, de grands feux, afin de conjurer cet hiver qui

commençait.

[Note en marge: Sur les nouvelles instances de ses lieutenants,

Napoléon se décide à regagner la route directe de Smolensk.]

Le lendemain 26 octobre, Napoléon, à cheval de très-bonne heure,

voulut reconnaître de nouveau la position des Russes. Ils semblaient

rétrograder, probablement pour prendre en arrière une meilleure

position, et se mettre en mesure de mieux défendre la route de

Kalouga. Napoléon trouva tous les avis aussi prononcés que la veille

pour une prompte retraite sur Mojaïsk. Malheureusement le prince

Poniatowski ayant tenté de se porter de Wereja où il était, sur le

chemin de Médouin, direction intermédiaire que le maréchal Davout

avait conseillée, y avait essuyé un échec qui n'était guère de nature

à recommander l'avis du maréchal. Napoléon prit donc son parti,

et se décida enfin à ce retour direct par la route de Smolensk,

qu'il n'avait pas admis d'abord, comme révélant trop clairement la

résolution de battre en retraite. Ainsi, pour n'avoir pas voulu

faire un aveu indispensable, pour n'avoir pas voulu le faire à

temps, il fallait le faire aujourd'hui plus complétement, plus

tristement, et avec les inconvénients graves résultant du temps perdu

et des vivres consommés!

[Note en marge: On doit se rendre par la traverse de Wereja sur la

route de Smolensk, et la rejoindre près de Mojaïsk.]

Quoi qu'on pût en penser, il fallait bien se résigner, et prendre la

traverse de Wereja qui allait en trois jours nous conduire à Mojaïsk,

ce qui ferait onze jours pour arriver à ce point où l'on aurait pu se

rendre en quatre. Napoléon donna tous les ordres pour le commencement

de ce mouvement, qu'il importait de ne pas différer. La garde dut

marcher en tête avec le quartier général; le maréchal Ney, qui avait

déjà défilé derrière le gros de l'armée, dut suivre la garde avec ce

qui restait de la cavalerie. Après devaient venir le prince Eugène et

le prince Poniatowski, et enfin après eux tous le maréchal Davout,

dont le corps, plus consistant que les autres, était appelé à remplir

le rôle si difficile et si périlleux de l'arrière-garde. Les débris

de la cavalerie de Grouchy, dont ce brave général avait repris le

commandement malgré sa blessure, furent donnés au maréchal Davout

pour le seconder dans l'accomplissement de sa mission.

[Note en marge: Le maréchal Davout chargé de former l'arrière-garde.]

Le mouvement définitif de retraite commença le 26 octobre, et pendant

toute cette journée le maréchal Davout resta en position, afin de

protéger la marche des autres corps. À partir de ce moment une sorte

de tristesse se répandit dans les esprits. Jusqu'ici on avait cru

manoeuvrer, en passant par des pays fertiles, pour se porter vers des

climats meilleurs. Mais il n'était désormais plus possible de se

faire illusion, et de méconnaître la cruelle vérité. On se retirait

forcément, par une route connue, qui ne promettait rien de nouveau,

et offrait la misère en perspective. Toutefois on ne craignait guère

l'ennemi, et si on faisait un voeu c'était de le rencontrer, et de se

venger sur lui des fâcheuses résolutions qu'on avait été obligé de

prendre.

[Note en marge: Le 27 octobre toute l'armée se met en marche sur

Mojaïsk par la traverse de Wereja.]

Le lendemain 27 tout le monde était en marche de Malo-Jaroslawetz

sur Wereja, la garde en tête, comme nous l'avons dit, Murat et Ney

derrière la garde, Eugène derrière ceux-ci, Davout derrière tous

les autres, avec la charge de les protéger. C'était en particulier

à cette arrière-garde qu'on devait essuyer le plus de difficultés,

et courir le plus de périls. Elle l'éprouva cruellement pendant les

trois journées employées à se rendre de Malo-Jaroslawetz à Mojaïsk

par Wereja. Les troupes de chaque corps devançaient leurs bagages,

afin d'arriver le plus tôt possible au lieu où elles devaient

passer la nuit, et s'inquiétaient fort peu de la queue de ces

bagages, qu'elles laissaient traîner loin derrière elles. C'était

l'arrière-garde qui en avait l'embarras, parce que devant couvrir la

marche elle était obligée de s'arrêter à tous les passages, souvent

de réparer les ponts qui n'avaient pu résister à de trop lourds

fardeaux, d'y rester en position sous un feu d'artillerie incommode,

et au milieu des hourras continuels des Cosaques. Une cavalerie

nombreuse et bien montée aurait été indispensable pour aider

l'infanterie dans ce pénible service. Mais à la troisième marche

celle du général Grouchy, courant toute la journée pour veiller sur

nos derrières et nos ailes, et obligée le soir d'aller chercher au

loin ses fourrages, était si fatiguée, que le maréchal Davout la

voyant menacée d'une dissolution totale, envoya ce qui en restait sur

les devants de son corps d'armée, et résolut de faire le service de

l'arrière-garde avec son infanterie toute seule.

[Note en marge: Difficultés que le maréchal Davout éprouve à

l'arrière-garde.]

[Note en marge: Ses efforts pour ne laisser en arrière ni blessés ni

canons.]

[Note en marge: Malheureuse habitude que prend Napoléon dans cette

retraite de n'être pas lui-même à l'arrière-garde.]

Cet intrépide et soigneux maréchal ne quittait pas ses troupes un

moment, veillant à tout lui-même, faisant réparer les ponts, déblayer

les passages, détruire les bagages qu'on ne pouvait emmener, sauter

les caissons de munitions qui n'avaient plus d'attelages. Déjà on

entendait le bruit sinistre de ces explosions qui annonçaient la

défaillance de nos moyens de transport, et on voyait les routes

couvertes de ces voitures dont on n'avait pas voulu faire le

sacrifice en sortant de Moscou, et dont il fallait bien se séparer

maintenant, faute de pouvoir les traîner plus loin! Il y avait

un sacrifice plus pénible encore, c'était celui des blessés, et

malheureusement il se renouvelait à chaque pas. On avait ramassé

comme on avait pu les blessés de Malo-Jaroslawetz, on avait ensuite

forcé toutes les voitures de bagages à s'en charger, sans en exempter

les voitures de l'état-major, et le maréchal Davout avait annoncé

qu'il ferait brûler celles qui n'auraient pas gardé le précieux dépôt

qu'on leur avait confié. On avait ainsi obtenu du moins pour les

premiers jours le transport de ces blessés, mais les braves soldats

de l'arrière-garde, qui couvraient l'armée de leur dévouement,

n'avaient personne pour les recueillir quand ils étaient atteints,

et on les entendait pousser des cris déchirants, et supplier en

vain leurs camarades de ne pas les laisser mourir sur les routes,

privés de secours, ou achevés par la lance des Cosaques. Le maréchal

Davout faisait placer sur les affûts de ses canons tous ceux qu'il

avait le temps de relever, mais à chaque pas il était obligé d'en

abandonner qu'on n'avait ni le loisir ni le moyen d'emporter, et le

coeur de fer de l'inflexible maréchal en était lui-même déchiré.

Il mandait ses embarras à l'état-major général, qui, marchant en

tête de l'armée, s'occupait trop peu de ce qui se passait à sa

queue. Napoléon s'étant habitué depuis longtemps à s'en fier à ses

lieutenants des détails d'exécution, n'ayant d'ailleurs plus aucune

manoeuvre à ordonner, n'ayant qu'à cheminer tristement au pas de son

infanterie, voyant déjà beaucoup de maux sur la route, en prévoyant

de plus grands encore, profondément humilié de cette retraite que

plus rien ne dissimulait, Napoléon commença de se renfermer dans

l'état-major général, se bornant, sans aller y veiller lui-même, à

blâmer le maréchal commandant l'arrière-garde, qui, disait-il, était

trop méthodique, et marchait trop lentement. Par surcroît de malheur,

dans son irritation contre les Russes il avait ordonné de brûler

tous les villages que l'on traversait. C'est un soin qu'il eût fallu

abandonner à l'arrière-garde, qui eût mis le feu quand elle n'aurait

plus eu aucun avantage à tirer des villages où l'on passait, mais

chacun se donnant le cruel plaisir de répandre l'incendie, le 1er

corps trouvait le plus souvent en flammes des villages où il aurait

pu se procurer un abri et des vivres.

[Note en marge: Trois jours employés à gagner Mojaïsk.]

On employa ainsi trois pénibles journées à gagner Mojaïsk par

Wereja. Malgré ces premières peines de la retraite, qui étaient

presque exclusivement le partage du 1er corps, la confiance était

encore dans tous les coeurs. Arrivé à Mojaïsk, on avait à faire sept

ou huit marches pour gagner Smolensk; le temps quoique froid la nuit,

continuait à être beau le jour, et on se flattait après quelques

moments de souffrance de trouver à Smolensk le repos, l'abondance, et

de chauds quartiers d'hiver.

[Note en marge: Jonction avec le maréchal Mortier, sorti de Moscou

après avoir fait sauter le Kremlin.]

Le maréchal Mortier avait rejoint l'armée à Wereja. Après avoir fait

sauter le Kremlin dans la nuit du 23 au 24, il était sorti de Moscou

avec ce qu'il avait pu emporter de blessés et de malades, avec les

4 mille hommes de la jeune garde, les 4 mille hommes de cavalerie

démontés, et les 2 mille hommes d'artillerie, de cavalerie, du génie,

qui complétaient sa garnison. Il avait laissé aux Enfants trouvés

quelques centaines d'hommes non transportables, qu'il avait confiés

à l'honneur et à la reconnaissance du respectable M. Toutelmine. Au

moment de partir il avait fait une capture assez importante, c'était

celle de M. de Wintzingerode, qui était Wurtembergeois de naissance,

que la France avait toujours rencontré parmi ses ennemis les plus

actifs, et qui passé au service de Russie, commandait un corps de

partisans aux environs de Moscou. Trop pressé de rentrer dans cette

capitale qu'il croyait évacuée, il s'y était aventuré, et avait été

fait prisonnier avec un de ses aides de camp, jeune homme de la

famille Narishkin. Ces deux officiers ennemis ayant été amenés au

quartier général, Napoléon reçut fort mal M. de Wintzingerode, lui

dit qu'il était de la Confédération du Rhin, dès lors son sujet,

son sujet rebelle, qu'il n'était pas un prisonnier ordinaire, qu'il

allait être déféré à une commission militaire, et traité suivant la

rigueur des lois. Quant au jeune Narishkin, Napoléon s'adoucissant à

son égard, lui dit qu'étant Russe il serait traité comme les autres

prisonniers de guerre, mais qu'on avait lieu de s'étonner qu'un jeune

homme de grande famille servît sous l'un de ces étrangers mercenaires

qui infectaient la Russie. Les officiers qui entouraient Napoléon,

regrettant pour sa dignité, pour celle de l'armée française, qu'il

ne contînt pas mieux l'explosion de ses chagrins, se hâtèrent de

consoler M. de Wintzingerode, de l'entourer de leurs soins, de

le faire manger avec eux, bien convaincus que Napoléon ne leur

saurait pas mauvais gré de réparer eux-mêmes les fautes auxquelles

l'entraînait son humeur impétueuse.

[Note en marge: L'armée traverse le champ de bataille de la Moskowa.]

[Note en marge: Tristes réflexions des soldats.]

L'armée étant arrivée à la hauteur de Mojaïsk, qu'elle mit trois

jours à traverser, bivouaqua sur le funèbre champ de bataille de

Borodino, et ne put le revoir sans éprouver les impressions les plus

pénibles. Dans un pays peuplé, qui a conservé ses habitants, un champ

de bataille est bientôt débarrassé des tristes débris dont il est

ordinairement couvert, mais la malheureuse ville de Mojaïsk ayant

été brûlée, ses habitants s'étant enfuis, tous les villages voisins

ayant subi le même sort, il n'était resté personne pour ensevelir

les cinquante mille cadavres qui jonchaient le sol. Des voitures

brisées, des canons démontés, des casques, des cuirasses, des fusils

répandus çà et là, des cadavres à moitié dévorés par les animaux,

encombraient la terre, et en rendaient le spectacle horrible. Toutes

les fois qu'on approchait d'un endroit où les victimes étaient

tombées en plus grand nombre, on voyait des nuées d'oiseaux de proie

qui s'envolaient en poussant des cris sinistres, et en obscurcissant

le ciel de leurs troupes hideuses. La gelée qui commençait à se faire

sentir pendant les nuits, en saisissant ces corps, avait suspendu

heureusement leurs dangereuses émanations, mais nullement diminué

l'horreur de leur aspect, bien au contraire! aussi les réflexions

que leur vue excitait étaient-elles profondément douloureuses. Que

de victimes, disait-on, et pour quel résultat! On avait couru de

Wilna à Witebsk, de Witebsk à Smolensk, dans l'espoir d'une bataille

décisive; on avait poursuivi cette bataille jusqu'à Wiasma, puis

jusqu'à Ghjat; on l'avait trouvée enfin à Borodino, sanglante,

acharnée; on était allé à Moscou dans l'espoir d'en recueillir le

fruit, et on n'y avait rencontré qu'un vaste incendie! on en revenait

sans avoir contraint l'ennemi à se rendre, et sans les moyens de

vivre pendant le retour; on revenait vers le point d'où l'on était

parti, diminués de moitié, jonchant tous les jours la terre de

débris, avec la certitude d'un pénible hiver en Pologne, et avec des

perspectives de paix bien éloignées, car la paix ne pouvait être le

prix d'une retraite évidemment forcée, et c'est pour un tel résultat

qu'on avait couvert la terre de cinquante mille cadavres!

[Note en marge: On retrouve Junot chargé de garder l'abbaye de

Kolotskoi.]

[Note en marge: Blessés restés à Kolotskoi, soins du chirurgien

Larrey pour eux.]

Ces réflexions désolantes, tout le monde les faisait, car dans

l'armée française le soldat pense aussi vite, et souvent aussi bien

que le général. Napoléon ne voulut pas que les soldats eussent le

temps de s'appesantir sur ce triste sujet, et ordonna que chaque

corps ne séjournât que pendant une soirée dans ce funeste lieu de

Borodino. On avait retrouvé là les Westphaliens, sous le pauvre

général Junot, toujours souffrant de sa blessure, souffrant encore

plus des mécomptes éprouvés dans cette campagne, et ne conservant

guère plus de 3 mille hommes sur les 10 mille qui existaient à

Smolensk, sur les 15 mille qui avaient passé le Niémen! Pendant que

l'armée était à Moscou, il avait employé son temps à garder les

blessés de l'abbaye de Kolotskoi, et il en avait acheminé autant

qu'il avait pu sur Smolensk, au moyen des voitures qu'il était

parvenu à se procurer. Il en restait cependant plus de deux mille

à emporter. Napoléon, conservant sa sollicitude pour les blessés,

donna l'ordre d'en charger les voitures de bagages, et imposa à

tout officier, à tout cantinier, à tout réfugié de Moscou qui avait

une voiture, l'obligation de prendre une partie de ce précieux

fardeau. Le chirurgien Larrey, dans sa bonté inépuisable, était

accouru à l'avance pour donner aux blessés de Kolotskoi les soins

qu'un séjour rapide lui permettait de leur consacrer. Il fit enlever

ceux qui étaient transportables, prodigua aux autres les dernières

ressources de son art, et trouvant là des officiers russes qui lui

devaient la vie, et qui lui en témoignaient leur gratitude, il en

exigea pour unique récompense leur parole d'honneur que, libres, et

maîtres sous quelques heures de leurs compagnons d'infortune, ils

leur rendraient le bien qu'ils avaient reçu du chirurgien en chef de

l'armée française. Tous le promirent, et Dieu seul a pu savoir s'ils

payèrent cette dette contractée envers le meilleur des hommes!

[Note en marge: L'arrière-garde va coucher à Ghjat le 31.]

[Note en marge: Disparition de l'armée de Kutusof pendant notre

marche.]

[Note en marge: Profonde sagesse de Kutusof.]

[Note en marge: Son système d'éviter la bataille, et de laisser au

climat le soin de nous détruire.]

L'arrière-garde du maréchal Davout quitta le 31 au matin ces lieux

affreux, et alla coucher à moitié chemin de la petite ville de Ghjat.

La nuit fut des plus froides, et on commença dès lors à souffrir

vivement de la température. L'ennemi continuait à nous suivre avec

de la cavalerie régulière, de l'artillerie bien attelée, et une nuée

de Cosaques, le tout sous les ordres de l'hetman Platow. Quant à

l'armée principale on ne la voyait plus. Le général Kutusof, depuis

Malo-Jaroslawetz, avait été aussi perplexe que son adversaire avait

été triste. Dans sa rare prudence, il se disait que ce n'était pas

la peine de courir les chances d'actions sanglantes contre un ennemi

que le mauvais temps, la fatigue, la misère allaient lui livrer

presque détruit, et qui était capable au contraire, si on l'attaquait

lorsqu'il était encore dans toute sa force, de se retourner comme un

sanglier pressé par les chasseurs, et de porter des coups mortels aux

imprudents qui auraient osé l'aborder de trop près. Il aimait mieux

devoir modestement le salut de sa patrie au temps, à la persévérance,

que de le devoir à une victoire, glorieuse mais incertaine, et en

cela il méritait la reconnaissance de sa nation autant que les

éloges de la postérité! La jeunesse présomptueuse et passionnée, les

officiers anglais accourus à son camp, l'obsédaient, le gourmandaient

souvent pour qu'il tentât contre l'armée française quelque chose de

plus décisif, et il s'y refusait avec un courage plus méritoire que

celui qu'on déploie sur un champ de bataille. Comme nous l'avons

dit, il avait écarté Barclay de Tolly, et la mort l'avait délivré de

Bagration. Mais il lui restait le rusé et audacieux Benningsen, le

fougueux Miloradovitch, un jeune état-major exalté, et il y avait là

de quoi lasser sa patience, si elle avait été moins grande et moins

réfléchie. Le surlendemain du combat de Malo-Jaroslawetz, tandis que

Napoléon rétrogradait sur Mojaïsk, il avait rétrogradé sur Kalouga,

jusqu'à un lieu nommé Gonzerowo, sous prétexte de couvrir la route

de Médouin, qu'il aurait bien plus sûrement couverte en restant à

Malo-Jaroslawetz, mais évidemment pour éviter une bataille, dont avec

raison il voulait se préserver.

[Note en marge: Il vient prendre position sur notre flanc gauche,

entre Ghjat et Wiasma, en nous faisant suivre par de la cavalerie et

de l'artillerie attelée.]

Bientôt ayant appris que Napoléon avait gagné Mojaïsk, il l'avait

suivi, pensant qu'au lieu de prendre la route de Smolensk déjà

ruinée, il prendrait la route plus au nord, qui se dirige par

Woskresensk, Wolokolamsk, Bieloi sur Witebsk, route à laquelle

Napoléon avait songé dans son grand projet offensif sur

Saint-Pétersbourg, et que le prince Eugène avait en effet trouvée

assez bien fournie. Il avait ainsi couru après nous fort inutilement

jusque près de Mojaïsk, faisant à notre suite le détour de Wereja.

S'étant aperçu de son erreur, il avait rebroussé chemin, et avait

repris la route de Médouin et de Juknow, latérale à celle de

Smolensk, que le maréchal Davout avait vainement proposée. Par cette

route il allait flanquer la marche de l'armée française, la harceler

chemin faisant, et peut-être la devancer à quelque passage difficile,

où il serait possible de l'arrêter. De Jucknow à Wiasma notamment,

il y avait un chemin assez court et assez praticable, qui venait

tomber sur la grande route de Smolensk aux environs de Wiasma. Y

devancer l'armée française que tant d'embarras retardaient, et se

mettre en travers pour l'empêcher d'aller au delà, n'eût pas été

impossible. Mais le sage Kutusof était loin de nourrir de si grandes

prétentions. S'exposer à ce que l'armée française lui passât sur le

corps était un triomphe qu'il ne voulait pas lui ménager, mais la

harceler constamment, lui enlever de temps en temps quelques colonnes

attardées, renouveler ce succès le plus souvent possible, la mener

ainsi jusqu'à Wilna, où elle arriverait épuisée, à peu près détruite,

était une tactique certaine et point dangereuse, qu'il préférait,

et qu'il était décidé à faire prévaloir par la patience, par la

ruse même, quand il ne le pourrait point par l'emploi direct de son

autorité. Il continua donc à marcher dans l'ordre adopté, ayant sur

nos derrières un fort détachement de cavalerie et d'artillerie pourvu

de bons chevaux, et se tenant lui-même sur notre flanc avec le gros

de l'armée russe.

[Note en marge: Marche de Ghjat à Czarewo-Zaimitché.]

[Note en marge: L'infanterie obligée de remplir le rôle de toutes les

armes.]

Après avoir couché entre Borodino et Ghjat, le maréchal Davout,

toujours chargé de l'arrière-garde, alla coucher à Ghjat même. Chaque

jour rendait la retraite plus difficile, car chaque jour le froid

devenait plus intense et l'ennemi plus pressant. De la cavalerie

du général Grouchy il ne restait rien. L'infanterie était donc

condamnée à faire seule le service de l'arrière-garde, et à remplir

à la fois le rôle de toutes les armes. Il lui fallait souvent tenir

tête à l'artillerie attelée de l'ennemi, la nôtre, traînée par des

chevaux épuisés, étant devenue presque incapable de se mouvoir. Les

vieux fantassins du maréchal Davout suffisaient à tout; tantôt ils

arrêtaient la cavalerie de l'ennemi avec leurs baïonnettes, tantôt

ils fondaient sur son artillerie, et l'enlevaient quoique réduits

à la laisser ensuite sur la route, mais contents de s'en être

débarrassés pour quelques heures. Peu à peu il fallait nous séparer

de la nôtre. À choisir entre les bouches à feu et les caissons de

munitions, il eût mieux valu abandonner les premières, puisqu'on

avait deux ou trois fois plus de canons qu'on ne pourrait bientôt en

traîner et en servir, tandis que les munitions devaient être toujours

utiles. Mais les bouches à feu étaient des trophées à laisser dans

les mains de l'ennemi, et l'orgueil qui nous avait retenus si

longtemps à Moscou, avait fait donner l'ordre de garder les pièces de

canon et de détruire les caissons, lorsque les attelages viendraient

à manquer. Le maréchal Davout avait résisté d'abord à cet ordre, mais

il avait fallu obéir, et plusieurs fois dans la journée de sinistres

explosions apprenaient à l'armée sa détresse croissante.

[Date en marge: Nov. 1812.]

[Note en marge: Abandon des blessés par les conducteurs de voitures

auxquels on les avait confiés.]

[Note en marge: Effrayante diminution du 1er corps.]

[Note en marge: Le maréchal Davout veut sévir contre ceux qui

quittent les rangs.]

[Note en marge: Napoléon s'y oppose.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 50 段