retraite et à évacuer Moscou, pour ainsi dire à l'improviste, sans
l'avoir voulu, par une soudaine inspiration du moment. Ce sacrifice
fait, sacrifice dont il se dédommageait par la perspective d'une
marche prodigieusement hardie et habile, il passa la journée entre
Troitskoïé et Krasnoé-Pakra, pour assister lui-même au défilé de son
armée, qui continuait à présenter le spectacle le plus singulier et
le plus inquiétant sous le rapport des embarras qui encombraient ses
derrières. Au passage de tous les ravins, de tous les petits ponts,
que le plus souvent il fallait réparer ou consolider, au passage de
tous les villages dont il fallait traverser les longues avenues, les
colonnes s'allongeaient afin de franchir ces défilés, s'attardaient
bientôt de la manière la plus fâcheuse, et il était facile de prévoir
que, lorsqu'on serait suivi par une innombrable cavalerie légère,
on serait exposé aux plus graves accidents. Du reste, les Cosaques
étaient encore tenus à distance, à gauche par la présence de Ney sur
la vieille route de Kalouga, à droite par l'occupation de la route de
Smolensk, et on n'avait pas jusqu'ici à souffrir de leur présence. Le
temps n'avait pas cessé d'être beau; les vivres abondaient, car outre
qu'on en portait beaucoup avec soi, on en trouvait suffisamment dans
les villages. Mais déjà une quantité de voitures abandonnées parce
qu'on ne pouvait pas leur faire franchir les défilés, ou parce que
les troupes pressées d'avancer les jetaient à droite et à gauche des
chemins, trompaient la prévoyance de ceux qui avaient voulu se mettre
à l'abri du besoin, ou l'avarice de ceux qui avaient espéré conserver
le butin de Moscou.
[Note en marge: Repos accordé au prince Eugène le 22, pour donner aux
troupes le temps de défiler.]
Le corps du prince Eugène ayant été fatigué le 21 de la longue marche
qu'il avait exécutée par la traverse de Gorki à Fominskoïé, on lui
accorda le 22 pour se reposer, se rallier, ressaisir ses bagages, et
recevoir l'adjonction des cinq divisions du maréchal Davout, avec
lesquelles il pouvait présenter une masse de 50 mille fantassins,
les premiers du monde, à tout ennemi qu'il trouverait devant lui.
Napoléon, après avoir couché le 21 à Ignatowo, se transporta le 22 à
Fominskoïé, et dirigea un peu plus à droite sur la ville de Wereja le
prince Poniatowski, afin de se lier plus étroitement à la route de
Smolensk, par laquelle s'opéraient toutes nos évacuations de blessés
et de matériel sous la garde du général Junot.
[Note en marge: Le 23, arrivée du prince Eugène à Borowsk.]
[Note en marge: Occupation de Malo-Jaroslawetz le soir même, pour
s'assurer le lendemain le passage de la Lougea.]
Le 23, le prince Eugène ayant la division Delzons et la cavalerie
Grouchy en tête, la division Broussier au centre, la division Pino
et la garde royale italienne à son arrière-garde, atteignit Borowsk.
Il n'y avait plus qu'un pas à faire pour avoir achevé la manoeuvre
dont Napoléon avait conçu l'idée le 20 au soir, car à Borowsk on
était sur la route nouvelle de Kalouga, juste à la hauteur où les
Russes étaient sur la route vieille en occupant le camp de Taroutino,
et pour avoir dépassé cette hauteur il suffisait de s'emparer de la
petite ville de Malo-Jaroslawetz. Cette petite ville était située
au delà d'une rivière appelée la Lougea, et fangeuse comme toutes
celles qui traversent ces plaines à pentes incertaines. Par ordre de
Napoléon, le prince Eugène fit forcer le pas au général Delzons, et
le poussa au delà de Borowsk où l'on était arrivé de bonne heure,
afin qu'il pénétrât le jour même dans Malo-Jaroslawetz. Le général
Delzons y parvint très-tard, trouva le pont sur la Lougea détruit,
se hâta de faire passer comme il put deux bataillons pour les jeter
dans la ville, gardée par quelques postes insignifiants, et avec les
sapeurs de l'armée d'Italie s'occupa immédiatement de la réparation
du pont. Il ne voulait pas porter toute sa division au delà de la
Lougea tant que le pont ne serait pas rétabli. On consacra la nuit à
cette opération.
[Note en marge: Quelques circonstances accidentelles révèlent au
général Kutusof le projet formé par Napoléon de se transporter de la
vieille route de Kalouga sur la nouvelle.]
[Note en marge: N'étant plus à temps d'arrêter les Français à
Borowsk, il essaye de les arrêter à Malo-Jaroslawetz.]
Pendant que ce beau mouvement allait s'achever, l'armée russe était
restée avec un singulier aveuglement à son camp de Taroutino, ne
se doutant en aucune manière de l'humiliation qu'on lui préparait.
Elle ne supposait à Napoléon d'autre intention que d'attaquer et
d'emporter Taroutino, en représailles de la surprise de Winkowo.
Toutefois les troupes légères du général Dorokoff ayant signalé la
présence à Fominskoïé de la division Broussier, laquelle occupait
depuis quelques jours la nouvelle route de Kalouga, le généralissime
Kutusof s'était imaginé que cette division n'avait d'autre but que
de lier la grande armée de Napoléon, très-distinctement aperçue
sur la vieille route de Kalouga, avec les troupes qui suivaient la
route de Smolensk, et avait résolu d'enlever cette division, dont il
jugeait la position très-hasardée. Il en avait chargé le général
Doctoroff avec le 6e corps. Le général Doctoroff s'étant avancé
jusqu'à Aristowo le 22, avait cru découvrir devant lui quelque chose
de plus considérable qu'une simple division; en même temps, des
partisans avaient vu des troupes opérant un mouvement transversal
de Krasnoé-Pakra à Fominskoïé, et avaient envoyé leur rapport au
généralissime Kutusof dans la matinée du 23. Celui-ci à de tels
signes avait reconnu que Napoléon abandonnant la vieille route de
Kalouga songeait à percer par la nouvelle, et à tourner le camp
de Taroutino. Arrêter Napoléon à Borowsk n'était plus possible.
Il n'y avait chance de lui barrer le chemin qu'en se portant à
Malo-Jaroslawetz, derrière la Lougea. Le généralissime Kutusof
avait donc ordonné au général Doctoroff de s'y rendre en toute
hâte d'Aristowo, et lui-même il s'était dépêché de réunir l'armée
russe pour la diriger par Letachewa sur Malo-Jaroslawetz, dont la
possession semblait devoir décider de la fin de cette mémorable
campagne.
Le 24, le général Doctoroff ayant passé la Protwa, dans laquelle se
jette la Lougea, au-dessous de Malo-Jaroslawetz, arriva au point du
jour devant Malo-Jaroslawetz même, occupé par les deux bataillons du
général Delzons. Voici quel était le site qu'on allait se disputer.
[Note en marge: Description du site de Malo-Jaroslawetz.]
Malo-Jaroslawetz est sur des hauteurs au pied desquelles coule
la Lougea, dans un lit marécageux. Les Français venant de Moscou
avaient à franchir la Lougea, puis à gravir ces hauteurs, et à se
soutenir dans Malo-Jaroslawetz. Les Russes marchant par leur gauche
sur l'autre côté de la rivière, n'avaient qu'à s'introduire dans la
petite ville, objet du combat sanglant qui allait se livrer, à nous
refouler en dehors, et à nous jeter ensuite de haut en bas dans le
lit de la Lougea. Le général Doctoroff, profitant des sinuosités des
coteaux, avait placé sur sa droite et sur notre gauche des batteries
qui, enfilant le pont de la Lougea, devaient nous cribler de boulets,
soit lorsque nous passerions le pont pour gravir les hauteurs, soit
lorsque nous descendrions de ces hauteurs vers le pont.
[Note en marge: Sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz.]
[Note en marge: Mort héroïque du général Delzons.]
Dès cinq heures du matin, le 24 octobre, il attaqua les deux
bataillons du général Delzons avec quatre régiments de chasseurs,
et n'eut pas de peine à les déposter, car il avait huit bataillons
contre deux. Le général Delzons, que le prince Eugène s'apprêtait à
soutenir avec tout son corps d'armée, se hâta de passer le pont, de
gravir les hauteurs sous le feu d'écharpe de l'artillerie russe, et
de rentrer dans Malo-Jaroslawetz. On y pénétra baïonnette baissée,
et on en chassa les Russes. Le général Doctoroff y revint à son tour
avec son corps tout entier, qui était de 11 à 12 mille hommes, tandis
que Delzons en avait à peine 5 à 6 mille, et réussit à faire plier
les troupes françaises. Le brave Delzons les ramena l'épée à la main,
et tomba mortellement frappé de trois coups de feu. Son frère qui
servait avec lui, et dont il était aimé comme il méritait de l'être,
se précipita sur son corps pour l'arracher des mains des Russes, et
tomba percé de balles. Une mêlée affreuse s'engagea, et la division
Delzons fut de nouveau refoulée. Mais le prince Eugène envoyant
sur-le-champ le général Guilleminot, son chef d'état-major, pour
remplacer Delzons, accourut lui-même avec la division Broussier afin
de rétablir le combat, et laissa en réserve, de l'autre côté de la
Lougea, la division Pino avec la garde italienne.
[Note en marge: Valeureuse conduite des Italiens.]
La division Broussier gravit sous un feu épouvantable la côte
couverte des cadavres de la division Delzons, pénétra dans la
petite ville de Malo-Jaroslawetz, chassa de rue en rue les troupes
de Doctoroff, et les contraignit à se replier sur le plateau. Mais
en ce moment le corps du général Raéffskoi devançant l'armée russe
arrivait aux abords de la ville; il s'y élança sur-le-champ avec une
ardeur singulière. Les Russes, tous leurs généraux en tête, luttaient
avec fureur pour interdire aux Français cette précieuse retraite de
Kalouga; les Français de leur côté combattaient avec une sorte de
désespoir pour se l'ouvrir, et quoique ceux-ci fussent dix ou onze
mille au plus contre vingt-quatre, et sous une artillerie dominante,
ils tinrent ferme. Cette malheureuse ville, bientôt en flammes, fut
prise et reprise six fois. On se battait au milieu d'un incendie qui
dévorait les blessés et calcinait leurs cadavres. Enfin une dernière
fois nous étions près de succomber, lorsque la division italienne
Pino, qui n'avait pas encore combattu dans cette campagne et qui
brûlait de se signaler, franchit le pont, gravit les hauteurs, arriva
sur le plateau malgré une affreuse pluie de mitraille, et débouchant
à gauche de la ville, parvint à refouler les masses de l'infanterie
russe. Le corps de Raéffskoi se précipita sur elle; mais elle lui
tint tête, et il s'engagea un combat furieux à la baïonnette. La
brave division Pino avait besoin de renfort: les chasseurs de la
garde royale italienne accoururent à leur tour, et la soutinrent
vaillamment. Ainsi, pour la septième fois, Malo-Jaroslawetz repris
par les Français avec l'aide des Italiens, demeura en notre pouvoir.
Des milliers d'hommes couvraient cet affreux champ de bataille, et
encombraient les ruines fumantes de Malo-Jaroslawetz.
[Note en marge: Affreux aspect du champ de bataille.]
Le jour baissait, et rien ne disait pourtant que la bataille fût
terminée, que le point disputé dût nous rester, car Napoléon, placé
sur la berge opposée de la Lougea, en face de ce champ de carnage,
pouvait voir les masses profondes de l'armée russe accourir à marche
forcée. Heureusement deux des divisions du 1er corps arrivaient sous
la conduite du maréchal Davout, et avec ce secours on était certain
de résister à tous les efforts de l'ennemi. Sur l'ordre de Napoléon,
la division Gérard (ancienne division Gudin) s'étant portée à droite
de Malo-Jaroslawetz, la division Compans à gauche, les Russes
perdirent l'espérance de nous déloger, car ils voyaient eux aussi
du plateau qu'ils occupaient nos masses s'avancer avec ardeur, et
ils se retirèrent à une petite lieue en arrière, en nous abandonnant
Malo-Jaroslawetz, horrible théâtre des fureurs de la guerre, où
quatre mille Français et Italiens, six mille Russes étaient morts,
les uns calcinés, les autres broyés sous la roue des canons qui dans
la précipitation du combat avaient roulé sur des cadavres. Le champ
de bataille de la Moskowa lui-même n'était pas plus affreux autour
de la grande redoute. Il y avait de plus ici l'incendie, qui avait
ajouté à la mort de nouvelles difformités.
[Note en marge: Perplexités de Napoléon le lendemain de la bataille
de Malo-Jaroslawetz.]
[Note en marge: Reconnaissance de la nouvelle position prise par les
Russes.]
[Note en marge: Subite irruption d'une bande de Cosaques, et danger
personnel couru par Napoléon.]
On bivouaqua le coeur serré en pensant à ce qui se préparait pour
le lendemain. Napoléon avait campé un peu en arrière de la Lougea
au village de Gorodnia. Ce beau mouvement dont il avait espéré, et
dont il aurait obtenu le succès, s'il avait manoeuvré à la tête de
masses moins considérables, n'était plus possible sans une grande
bataille, que certainement il aurait gagnée avec des troupes qui
savaient combattre dans la proportion d'un contre trois, mais il
venait de voir depuis quatre jours ce que pouvait être une pareille
retraite, gênée par une si grande quantité de bagages, harcelée par
une innombrable cavalerie légère, et il frémissait à l'idée d'avoir
dix mille blessés à porter à la suite de l'armée. La journée lui en
avait donné deux mille au moins, les autres étant ou morts, ou non
transportables, et devant, à la grande douleur de tout le monde,
être abandonnés sur le théâtre de leur glorieux dévouement. Il passa
donc cette nuit à ruminer dans sa vaste tête, pleine déjà de cruels
soucis, les chances favorables ou contraires d'une marche obstinée
sur Kalouga, et se hâta de monter à cheval dès le 25 au matin, pour
reconnaître la position que les Russes étaient allés occuper à
une lieue au delà. Sorti du village de Gorodnia et entouré de ses
principaux officiers, il était sur le bord de la Lougea, prêt à la
franchir, lorsque tout à coup on entendit des cris tumultueux de
vivandiers et de vivandières poursuivis par une nuée de Cosaques,
qui, au nombre de quatre à cinq mille, avaient passé la Lougea sur
notre droite, avec un art de surprise qui n'appartient qu'à ces
sauvages infatigables, traversant les rivières à la nage, galopant
sur le flanc des coteaux comme en plaine, rusés, impitoyables, aussi
prompts à se montrer qu'à disparaître. Le rêve constant de l'hetman
Platow, et de toute la nation cosaque, c'était d'enlever le grand
Napoléon, et de l'emmener prisonnier à Moscou. Ils pensaient que des
centaines de millions ne seraient pas un trop grand prix pour une
telle capture, et cette fois, si un seul d'entre eux avait connu le
visage de celui qui excitait si fort leur avidité, leur rêve eût
été réalisé. Courant à droite et à gauche, ils se ruèrent à coups
de lance sur le groupe impérial, et allaient y faire des victimes,
même des prisonniers, lorsque Murat, Rapp, Bessières avec tous les
officiers de l'état-major mirent le sabre à la main, et combattirent
serrés autour de Napoléon, qui souriait de cette mésaventure.
Heureusement les dragons de la garde avaient aperçu le danger. Ils
accoururent au galop sous le brave lieutenant Dulac, fondirent sur
les assaillants, en sabrèrent quelques-uns, et les ramenèrent vers
le lit fangeux de la Lougea, dans lequel ces cavaliers du Don se
plongèrent comme des animaux habitués à vivre dans les marécages. Ils
avaient enlevé quelques pièces de canon, quelques voitures de bagages
qu'on leur reprit, et on les renvoya ainsi passablement maltraités
vers les lieux d'où ils étaient venus. Depuis la sortie de Moscou
on ne les avait pas encore vus de si près, parce que l'étendue de
nos ailes les tenait éloignés. Mais ils avaient reçu tout récemment
un renfort de douze mille cavaliers réputés les meilleurs de leurs
tribus, et on pouvait juger de ce qu'ils feraient par le spectacle
qu'on avait sous les yeux. Des centaines de chevaux que les valets de
l'armée menaient à l'abreuvoir, ayant échappé à leurs conducteurs,
erraient çà et là; des quantités de voitures d'artillerie et de
bagages enlevées du parc où elles avaient passé la nuit, jonchaient
la plaine en désordre; des femmes, des enfants, poussaient des cris:
c'était une confusion aussi inquiétante que désagréable à voir.
[Note en marge: Après avoir reconnu le terrain, Napoléon vient tenir
conseil dans une chaumière du village de Gorodnia.]
Napoléon affecta de n'en tenir compte, et continua la reconnaissance
qu'il avait commencée au delà de Malo-Jaroslawetz. Il fut frappé
plutôt qu'ému de la vue de cet affreux champ de bataille, car aucun
homme dans l'histoire n'avait assisté à de plus horribles scènes de
carnage, et ne s'y était plus habitué, et il alla reconnaître de
très-près l'armée russe. Le sage Kutusof n'ayant plus l'appui de
Malo-Jaroslawetz que nous lui avions enlevé, craignant d'ailleurs
d'être tourné sur sa droite ou sur sa gauche s'il s'obstinait à
défendre le bord même de la Lougea, avait jugé prudent de prendre une
position un peu plus éloignée, où il était couvert par un fort ravin,
et laissait aux Français, s'ils venaient l'attaquer, l'inconvénient
de livrer bataille avec la Lougea derrière eux. Napoléon, après avoir
parcouru le terrain dans tous les sens, et l'avoir profondément
étudié en silence, tandis que ses lieutenants l'étudiaient aussi
attentivement que lui, rebroussa chemin, repassa la Lougea, et vint
discuter, dans une grange du village de Gorodnia, le parti qu'il
convenait de prendre, et qui devait décider du sort de la grande
armée, c'est-à-dire de l'empire.
[Note en marge: Conseil de guerre du 25 octobre.]
[Note en marge: Faut-il persister à percer sur Kalouga, au risque de
perdre 15 ou 20 mille hommes dans une bataille, ou regagner la route
connue de Smolensk?]
Il posa la question aux généraux présents, et les admit à donner leur
avis en parfaite liberté. La gravité de la situation ne comportait
ni la réserve ni la flatterie. Fallait-il s'obstiner, et livrer
une seconde bataille pour percer sur Kalouga, ou tout simplement
se rabattre par la droite sur Mojaïsk, afin de regagner la grande
route de Smolensk, qui était devenue notre propriété incontestée
par les postes nombreux qui l'occupaient, et par les convois qui la
parcouraient? Gagner la bataille, si on la livrait, ne faisait doute
pour personne, mais ce qui n'en faisait pas davantage, c'était la
perspective de perdre une vingtaine de mille hommes, dont dix mille
blessés au moins qu'on serait obligé de porter avec soi, ou bien
d'abandonner. Or, à la distance où l'on se trouvait de la Pologne, et
surtout de la France, en être arrivé à une sorte d'égalité numérique
avec l'ennemi, présentait un danger auquel il eût été fort imprudent
d'ajouter la perte d'un cinquième de l'armée. Il importait désormais
de ne pas perdre un seul homme inutilement. De plus, abandonner
les blessés à la rage des paysans russes, était non-seulement un
déchirement de coeur, mais un grave péril, car c'était démoraliser le
soldat, et lui dire que toute blessure équivalait à la mort.
D'autre part, reprendre par un mouvement à droite la grande route
de Smolensk, c'était se condamner à faire cent lieues à travers un
pays que l'armée russe et l'armée française avaient déjà converti en
désert. On avait apporté des vivres, mais on venait d'en consommer
une grande partie dans les sept jours employés à se rendre de
Moscou à Malo-Jaroslawetz, et on aurait certainement achevé de les
consommer en arrivant à Mojaïsk, où l'on ne pouvait pas être avant
trois jours. On aurait ainsi perdu à exécuter un trajet inutile, dix
journées et des vivres en proportion, et avec ces dix journées et ces
vivres on aurait pu, en prenant tout simplement la route de Smolensk,
approcher beaucoup de cette ville, atteindre au moins Dorogobouge, et
là trouver des convois envoyés à notre rencontre! éternel sujet de
regrets, si les regrets servaient à quelque chose, d'avoir sacrifié à
des calculs de politique et d'orgueil ce parti si simple, si modeste,
de retourner par où l'on était venu!
[Note en marge: La presque unanimité des avis se prononce pour un
prompt retour par la route de Smolensk.]
[Note en marge: Le maréchal Davout opine pour suivre une route
intermédiaire entre celle de Kalouga et celle de Smolensk, sur
laquelle on aurait trouvé des vivres.]
Ces regrets, tout le monde les éprouvait, mais ce n'était pas le
cas de récriminer. On ne l'aurait pas osé, et on ne le devait pas.
Dans ce conseil mémorable tenu sous le toit d'une obscure chaumière
russe, on obéit à un sentiment unanime en conseillant sans réserve
la retraite la plus prompte, la plus directe par Mojaïsk et la route
battue de Smolensk. Les raisons que tous les opinants avaient à
la bouche, parce que tous les avaient dans l'esprit, c'étaient la
certitude de s'affaiblir beaucoup par une bataille dans une situation
où tout homme était devenu précieux, l'impossibilité de traîner après
soi dix ou douze mille blessés, enfin, si on s'obstinait à combattre
pour percer sur Kalouga, le danger de voir l'ennemi profiter de nos
nouveaux retards pour se porter en masse sur notre droite, et nous
barrer le chemin de Mojaïsk, maintenant notre dernière ressource.
Quand le trouble s'empare des esprits, même les plus courageux, ce
n'est point à demi. On n'avait qu'un spectacle sous les yeux, c'était
celui des forces russes réunies à Mojaïsk pour nous fermer la route
de la Pologne. Pourtant on n'est jamais coupé avec des soldats et des
officiers tels que ceux que nous avions, car on est toujours sûr de
se faire jour. L'un des lieutenants de Napoléon, qui joignait à la
vigueur dans l'action une rare fermeté d'esprit, le maréchal Davout,
partageant l'opinion qu'il fallait renoncer à percer sur Kalouga,
émit cependant un avis moyen, c'était de prendre un chemin qui était
ouvert encore, et qui, situé entre la nouvelle route de Kalouga
fermée par Kutusof, et la route de Smolensk fermée par la misère,
passait par Médouin, Juknow, Jelnia, à travers des pays neufs et
abondants en vivres. Avec des moyens de subsistance, on était sûr de
maintenir l'armée ensemble, et de rentrer à Smolensk forts, respectés
et toujours formidables.
[Note en marge: Napoléon aurait préféré livrer une bataille qu'on
était sûr de gagner, et percer sur Kalouga.]
Cet avis reçut peu d'accueil de la part des collègues du maréchal
Davout, qui ne voyaient de sûreté qu'à regagner par le plus court
chemin, c'est-à-dire par Mojaïsk, la route de Smolensk. Napoléon ne
lui donna pas l'appui qu'il aurait dû, parce qu'il ne partageait ni
l'opinion du maréchal Davout, ni celle de ses autres lieutenants.
Il persistait à penser que le mieux serait de livrer bataille, de
percer sur Kalouga, et d'aller s'établir victorieusement dans la
fertile province dont les Russes mettaient tant de prix à nous
interdire l'entrée. Outre l'avantage de remporter une victoire, de
rétablir l'ascendant des armes, déjà un peu compromis, il y voyait
celui d'être en pays riche, et il ne doutait pas de l'armée quand
elle aurait de quoi manger et s'abriter. Restait, il est vrai, le
danger de s'affaiblir numériquement, bien compensé suivant Napoléon
par l'avantage de se renforcer moralement, mais restait aussi
l'inconvénient auquel il ne trouvait pas de réponse, de laisser
gisants à terre dix ou douze mille blessés. Il faut dire à sa louange
que, tout habitué qu'il était aux horreurs de la guerre, la vue de
son esprit se troublait en se figurant tant de malheureux abandonnés,
malgré leurs cris et leurs prières, sur une route frayée par leur
dévouement. Ah! si le livre des destins avait été ouvert un moment,
soit à lui, soit aux siens, et qu'on eût pu y voir cent mille hommes
mourant de faim, de froid et de fatigue sur la route de Smolensk, il
eût sacrifié sans hésiter vingt mille blessés à l'avantage d'éviter
la route de la misère pour gagner celle de l'abondance!
[Note en marge: Napoléon ajourne son avis définitif jusqu'au
lendemain.]