bagages, et à traverser les rues ruinées de Moscou pour prendre
sa position de marche près de la porte de Kalouga. Le lendemain
19 octobre, premier jour de cette retraite à jamais mémorable par
les malheurs et l'héroïsme qui la signalèrent, l'armée se mit en
mouvement. Le corps du prince Eugène défila le premier, celui du
maréchal Davout le second, celui du maréchal Ney le troisième.
La garde impériale fermait la marche. La cavalerie sous Murat,
les Polonais sous le prince Poniatowski, une division du maréchal
Davout sous le général Friédérichs, étaient à Woronowo, en face
des arrière-gardes russes. Une division du prince Eugène, celle du
général Broussier, avait depuis quelques jours pris position sur la
nouvelle route de Kalouga, laquelle passait entre l'ancienne route
de Kalouga que suivait le gros de l'armée, et celle de Smolensk.
L'armée présentait un étrange spectacle. Les hommes, comme on l'a
vu, étaient sains et robustes, les chevaux maigres et épuisés. Mais
c'était surtout la suite de l'armée qui offrait l'aspect le plus
extraordinaire. Après un immense attirail d'artillerie comme il le
fallait pour 600 bouches à feu abondamment approvisionnées, venaient
des masses de bagages telles que jamais on n'en avait vu de pareilles
depuis les siècles barbares, où sur toute la surface de l'Europe des
populations entières se déplaçaient pour aller chercher de nouveaux
territoires. La crainte de manquer de vivres avait conduit chaque
régiment, chaque bataillon à mettre sur des voitures du pays tout ce
qu'ils étaient parvenus à se procurer en pain ou en farine, et ceux
qui avaient pris cette précaution n'étaient pas les plus chargés.
D'autres avaient ajouté aux bagages les dépouilles recueillies dans
l'incendie de Moscou, et beaucoup de soldats en avaient rempli
leurs sacs, comme si leurs forces avaient pu suffire à porter à la
fois leurs vivres et leur butin. La plupart des officiers s'étaient
emparés des légères voitures des Russes, et les avaient chargées de
vivres ou de vêtements chauds, afin de se prémunir contre la disette
et le froid. Enfin les familles françaises, italiennes, allemandes,
qui avaient osé rester avec nous à Moscou, craignant le retour des
Russes, avaient demandé à nous accompagner, et formaient une sorte
de colonie éplorée à la suite de l'armée. À ces familles s'étaient
même joints les gens de théâtre, ainsi que les malheureuses femmes
qui vivaient à Moscou de prostitution, tous redoutant également
la colère des habitants rentrés dans leur ville. Le nombre, la
variété, l'étrangeté de ces équipages, charrettes, calèches, droskis,
berlines, traînés par de mauvais chevaux, encombrés de sacs de
farine, de vêtements, de meubles, de malades, de femmes et d'enfants,
offraient un spectacle bizarre, presque sans fin, et de plus
très-inquiétant, car on se demandait comment on pourrait manoeuvrer
avec un semblable attirail, et comment surtout on pourrait se
défendre contre les Cosaques. Quoique dans la large avenue de Kalouga
on marchât sur huit voitures de front, et que la file ne fût pas un
instant interrompue, la sortie, commencée le matin du 19, continuait
encore le soir. Napoléon surpris, choqué, alarmé presque à cette vue,
voulut d'abord mettre ordre à un pareil embarras; mais après y avoir
réfléchi, il se dit que la marche, les accidents de la route, les
consommations journalières, auraient bientôt réduit la quantité de
ces bagages; qu'il était donc inutile d'affliger leurs propriétaires
par des rigueurs auxquelles la nécessité suppléerait toute seule;
qu'au surplus, si on avait des combats, ces voitures serviraient
à porter des blessés, et par ces raisons il consentit à laisser
chacun traîner ce qu'il pourrait. Seulement il ordonna de ménager
un certain espace entre les colonnes de bagages et les colonnes de
soldats, afin que l'armée pût manoeuvrer librement. Quant à lui, il
ne sortit de Moscou que le lendemain, voulant veiller de sa personne
aux derniers détails de l'évacuation, et comptant sur la facilité
qu'il aurait toujours de regagner à cheval la tête de l'armée, dès
que sa présence y serait nécessaire.
[Note en marge: Dernier regard jeté sur Moscou.]
Cette première journée du 19 employée à sortir de Moscou, ne le
fut point à faire du chemin. Arrivé sur les hauteurs qui dominent
Moscou, on s'arrêta pour jeter un dernier regard sur cette ville,
terme extrême de nos fabuleuses conquêtes, premier terme de nos
immenses infortunes. Au pied des coteaux que nous avions gravis, on
apercevait la large et interminable colonne de nos bagages, au delà
les dômes dorés de la grande capitale moscovite, ceux du moins que
l'incendie n'avait pas dévorés, et au fond de ce tableau le ciel le
plus pur. On contempla encore une fois ces objets qu'on ne devait
plus revoir, et on continua sa route avec le désir d'avoir bientôt
regagné les contrées de la Pologne et de l'Allemagne, qu'on était
si fier naguère, et qu'on était si fâché aujourd'hui d'avoir tant
dépassées. Le ciel du reste était toujours parfaitement pur, on avait
des vivres, et on éprouvait pour l'ennemi le plus confiant dédain.
Ce premier jour on fit trois ou quatre lieues au plus. On devait en
faire davantage le jour suivant.
[Note en marge: Soudaine détermination de Napoléon le lendemain de la
sortie de Moscou.]
[Note en marge: Au lieu d'aller combattre Kutusof à Taroutino, il
songe à l'éviter en se portant de la vieille route de Kalouga sur
la nouvelle, afin de s'épargner une perte de 15 mille hommes, et la
nécessité de porter 10 mille blessés.]
[Note en marge: La nouvelle résolution comporte nécessairement
l'évacuation définitive de Moscou, et l'abandon du Kremlin.]
[Note en marge: Ordre à Mortier de faire sauter le Kremlin.]
Le lendemain 20 le temps ayant continué à être beau, on vint par
une forte marche camper entre la Desna et la Pakra. Napoléon parti
le matin de Moscou, arriva promptement au château de Troitskoïé,
et là, en voyant la situation des deux armées, en réfléchissant
aux renseignements reçus, il prit soudain la résolution la plus
importante. Il était sorti de Moscou non pas avec l'idée de battre
en retraite, mais avec celle de punir l'ennemi de la surprise de
Winkowo, de le refouler au delà de Kalouga, de s'établir ensuite
dans cette ville, en tendant une main aux troupes venues de Smolensk
sur Jelnia, et en reportant son autre main vers Mortier laissé au
Kremlin. À la vue du terrain et de la position de l'ennemi, il
modifia tout à coup sa détermination, avec une admirable promptitude.
En effet, il y avait deux routes pour se rendre à Kalouga, l'une à
droite, latérale à celle de Smolensk, dite la route neuve, passant
par Scherapowo, Fominskoïé, Borowsk, Malo-Jaroslawetz, entièrement
libre d'ennemis, occupée par la division Broussier, et traversant de
plus des pays qui n'avaient pas été dévorés; l'autre, celle que nous
suivions, passant par Desna, Gorki, Woronowo, Winkowo, Taroutino, sur
laquelle les Russes étaient fortement établis dans un camp préparé
de longue main. Pour les déloger, il fallait leur livrer une grande
bataille, et l'avantage de la gagner ne valait pas l'inconvénient de
perdre douze ou quinze mille hommes peut-être, et d'avoir à traîner
avec soi ou d'abandonner sur les routes dix mille blessés. Mieux
valait assurément, si on le pouvait, défiler devant l'armée russe
sans être aperçu d'elle, lui dérober son mouvement en se portant
par un brusque détour à droite, de la vieille route de Kalouga sur
la nouvelle, prendre par Fominskoïé, Borowsk, Malo-Jaroslawetz,
et se mettre ainsi hors d'atteinte après avoir complétement trompé
l'ennemi. Cette manoeuvre si habile, si heureuse, dans le cas où
elle aurait réussi, était un triomphe qui valait la victoire la plus
brillante, et qui devait couvrir de confusion le généralissime russe,
car sans combat nous aurions à sa face gagné la route de Kalouga,
recouvré nos communications compromises, et conquis le pays le plus
fertile que nous pussions rencontrer dans ces climats et dans cette
saison. Mais cette résolution en impliquait une autre, c'était
l'abandon définitif de Moscou. Lorsque nous en sortions pour battre
les Russes, pour les refouler devant nous, la route de Moscou à
Kalouga se trouvait pour ainsi dire débarrassée de leur présence, et
s'ils revenaient sur Moscou après que nous les aurions battus, leur
retour sur cette capitale à la suite d'une grande défaite, n'était
pas pour nous un empêchement de communiquer avec elle. Mais renonçant
à les vaincre afin de les éviter, les laissant entre Moscou et nous
avec cent mille hommes bien intacts, nous ne pouvions plus maintenir
le maréchal Mortier dans le Kremlin, car il eût été impossible de
l'y secourir. D'ailleurs, après deux journées de cette marche, après
la vue de ces immenses bagages, suivis en flanc et en queue par une
multitude de Cosaques, après avoir arraché enfin son corps, son
âme, son orgueil surtout de Moscou, Napoléon était plus facile à
décider à cette évacuation définitive, et, prenant son parti avec la
promptitude d'un grand capitaine, le soir même il expédia du château
de Troitskoïé l'ordre au maréchal Mortier d'évacuer Moscou avec les
dix mille hommes qui lui avaient été confiés, de faire sauter le
Kremlin au moyen des mines pratiquées à l'avance, et d'emmener tout
ce qu'il pourrait de malades et de blessés, lui rappelant qu'à Rome
il y avait des récompenses pour chaque citoyen dont on sauvait la
liberté ou la vie. Il lui indiquait la route de Wereja comme celle
par laquelle il devait rejoindre l'armée, lui assignait le 22 ou le
23 pour mettre le feu aux mines, moment où notre marche de flanc
serait presque achevée, et enjoignait au général Junot d'évacuer
Mojaïsk avec les dernières colonnes de blessés par la route de
Smolensk, que l'armée allait couvrir par sa présence sur la nouvelle
route de Kalouga[36].
[Note 36: C'est une idée généralement admise par tous les historiens
soit français, soit étrangers, même par M. Fain, qui avait eu
pourtant connaissance d'une partie de la correspondance impériale,
que Napoléon sortit de Moscou avec la résolution définitive de
quitter cette capitale pour rentrer en Pologne, et qu'il se dirigea
d'abord sur la vieille route de Kalouga, avec l'intention conçue
d'avance de changer de direction en chemin, de se reporter de la
vieille route sur la nouvelle, afin de surprendre ainsi le passage
par Malo-Jaroslawetz, et de rentrer en Pologne en passant par la
riche province de Kalouga. La correspondance de Napoléon, restée
secrète jusqu'ici, démontre que c'est là une erreur. Cette erreur a
un premier inconvénient, c'est de laisser inconnue la vraie cause
qui retarda si longtemps le départ de Napoléon, et qui ne fut autre
que sa répugnance à exécuter un mouvement rétrograde, répugnance
qui fut si grande qu'en sortant de Moscou il avait la prétention
de ne pas évacuer cette capitale, et de ne faire qu'une manoeuvre.
Cette erreur a un second inconvénient, c'est de faire commettre à
Napoléon une faute grave (qu'en réalité il ne commit pas), celle de
suivre un chemin détourné, qui lui fit perdre deux jours, deux jours
fort regrettables comme on le verra bientôt, pour se reporter de la
vieille route de Kalouga sur la nouvelle, tandis qu'en prenant tout
de suite la nouvelle, sauf à faire sur l'ancienne, par Murat qui s'y
trouvait déjà, les démonstrations les plus apparentes, il aurait pu
être le 22 ou le 23 à Malo-Jaroslawetz, ce qui aurait rendu certaine
son arrivée sur Kalouga, et infaillible le succès de ce mouvement.
Or cette faute, qui eut d'immenses conséquences, fut de sa part tout
involontaire, car il partit d'abord avec l'intention d'aller droit à
l'ennemi, et non de l'éviter, ce qui explique comment il ne craignit
pas de laisser le maréchal Mortier au Kremlin. Mais chemin faisant
s'étant aperçu que Kutusof restait campé obstinément sur la vieille
route de Kalouga, il eut l'idée de lui échapper en le trompant,
et pour cela de se porter sur la nouvelle route de Kalouga par un
chemin de traverse, changement de direction qui amena la perte de
deux jours, à laquelle il ne se serait pas exposé s'il avait dès le
début adopté la nouvelle route. On s'explique alors que, laissant
l'ennemi non battu sur ses derrières, il ne voulut plus que le
maréchal Mortier restât au Kremlin avec 10 mille hommes, exposé aux
coups d'une armée demeurée intacte. C'est pour n'avoir pas connu ces
déterminations successives qu'on ne représente pas Napoléon tel qu'il
fut véritablement dans ces moments décisifs, c'est-à-dire sortant de
Moscou sans croire en sortir, quittant cette capitale sans l'idée de
l'évacuer, et puis changeant tout à coup de détermination, lorsqu'il
espéra par un beau mouvement gagner Kalouga sans combat.
Après avoir montré l'importance de l'erreur historique que l'on
commet en faisant sortir Napoléon de Moscou autrement qu'il n'en
sortit, il me reste à donner les preuves de ce que j'avance. Elles
consistent en plusieurs lettres, en une suite d'ordres authentiques
dont la minute existe aux archives de l'Empire, et qui ont tous été
expédiés. D'abord Napoléon écrivant à Murat, à Junot, leur répète
pendant plusieurs jours consécutifs qu'il sort pour _repousser
l'ennemi_... pour _aller à l'ennemi_. Le 18 Napoléon fait écrire à
Murat par Berthier: «_L'Empereur a fait partir ce soir ses chevaux,
et après-demain l'armée arrivera sur vous pour se porter sur l'ennemi
et le chasser_.» Le 18 il fait écrire par Berthier à l'intendant
général de l'armée: «Je vous préviens que l'Empereur porte ce soir
son quartier général _dans le faubourg de Kalouga, afin d'être
en mesure de mettre demain l'armée en mouvement pour marcher sur
l'ennemi_.» Le 20, à huit heures du matin, il fait écrire à Junot:
«_L'Empereur est parti ce matin avec l'armée pour marcher à l'ennemi,
qui est entre la Nara et la Pakra, route de Kalouga_.» Ces textes
ne peuvent laisser aucun doute. Mais il y en a un autre qui achève
de rendre absolument certaine la preuve de cette intention. Depuis
quelques jours la division Broussier du prince Eugène et la cavalerie
d'Ornano étaient à Fominskoïé même, sur la nouvelle route de Kalouga,
par laquelle Napoléon se décida à percer dans la soirée du 20. Si dès
l'origine Napoléon avait eu l'intention de suivre la nouvelle route,
qui passe par Fominskoïé et Malo-Jaroslawetz, il aurait au moins
laissé la division Broussier à Fominskoïé, et d'autant plus que le
prince Eugène devant attaquer Malo-Jaroslawetz, il eût été naturel
de concentrer dans sa main toutes les divisions de son corps. Or, au
contraire, le 18 au matin, Napoléon fait écrire à Murat qu'il part
pour aller à lui, «_que la division Broussier est à Fominskoïé avec
le général Ornano; qu'il est nécessaire qu'il lui envoie des ordres
pour se porter partout où les mouvements de l'ennemi l'exigeraient,
soit vers Woronowo, soit vers Desna, etc_...» Or Woronowo et Desna
sont sur la vieille route de Kalouga, et Napoléon n'aurait pas
dégarni la nouvelle route s'il avait voulu la prendre, et aurait
plutôt renforcé Murat par un envoi direct de Moscou, car il n'y avait
pas plus loin pour le renforcer de Moscou que de Fominskoïé. Il est
donc bien certain qu'il partit avec l'intention non pas d'éviter
l'ennemi, mais de le combattre, et de le pousser devant lui, ce qui
explique comment il croyait pouvoir laisser le maréchal Mortier à
Moscou.
Maintenant, voulut-il en effet laisser le maréchal Mortier à Moscou?
Il y a de cette intention une preuve non contestable, c'est une
longue lettre du 18, dans laquelle il ordonne à ce maréchal de s'y
établir avec environ 10 mille hommes, d'y faire ses vivres pour
plusieurs mois, de s'y retrancher, d'y réunir tous les malades, etc.
On pourrait dire que c'était là une feinte, mais d'abord il n'avait
aucune raison d'employer un tel subterfuge, car il n'en avait pas
besoin pour le succès de son mouvement. Secondement, lorsque Napoléon
avait recours à une feinte, il l'avouait à celui qu'il en chargeait,
afin que celui-ci entrât mieux dans ses intentions, et y contribuât
plus sûrement, et de tous les hommes il n'y en avait pas un auquel
il pût davantage confier un secret qu'au maréchal Mortier. Enfin
Napoléon, employant une feinte, n'aurait pas donné tous les détails
qu'il donne sur la manière de fortifier et de défendre le Kremlin.
Cette lettre est tellement précise et détaillée, qu'elle ne peut
laisser aucun doute sur son intention véritable. Enfin il y a de
cette intention une preuve morale irréfragable. Il restait quelques
centaines de blessés à Moscou, qu'il ordonna de réunir les uns au
Kremlin, les autres aux Enfants trouvés, et lorsque le 20 au soir
il changea de détermination, il prescrivit tout à coup au maréchal
Mortier de les emmener, même sur les chevaux de l'état-major,
lui rappelant qu'il y avait à Rome des récompenses pour ceux qui
sauvaient un citoyen. Or si Napoléon n'avait pas voulu garder Moscou,
il n'aurait pas perdu trois jours pour faire partir ces blessés,
et dès le 19 il les aurait acheminés sur la route de Smolensk par
les moyens qu'on dut employer le 23. Enfin, envoyant des ordres à
l'intendant, il lui fait dire le 18:
_Le major général à l'intendant général_.
«L'Empereur ordonne que les voitures de transports militaires
chargées de vivres et les ambulances soient parquées demain
matin à la pointe du jour, et même dans la nuit, dans le grand
emplacement qui se trouve près des obélisques de la porte de
Kalouga. Je vous préviens que l'Empereur porte ce soir son
quartier général dans le faubourg de Kalouga, afin d'être en
mesure de mettre demain l'armée en mouvement pour marcher sur
l'ennemi. Je vous recommande de donner les ordres les plus
précis pour que tous les hommes restés dans les hôpitaux soient
transportés demain aux Enfants trouvés, comme je vous l'ai écrit
il y a un moment.
»L'Empereur laisse le maréchal duc de Trévise avec tout son
corps pour garder le Kremlin et les principaux magasins de la
ville. Quant au quartier général de l'intendance, composé de
tout ce qui en fait partie et du trésor, il se tiendra prêt à
partir demain au soir; il partira sous l'escorte de la division
du général Roguet.
»L'intention de l'Empereur est que vous désigniez un ordonnateur
et quelques commissaires des guerres, un directeur des hôpitaux,
enfin les officiels de santé et agents nécessaires, tant pour
l'administration des magasins que pour soigner les malades non
transportables, qui seront tous réunis aux Enfants trouvés.
»_L'Empereur étant dans l'intention de revenir ici, nous
garderons les principaux magasins de farine, d'avoine et
d'eau-de-vie_. Tous les agents dont je viens de parler ci-dessus
coucheront au Kremlin, et l'ordonnateur prendra les ordres du
duc de Trévise.»
Il est donc certain que le 18 Napoléon voulait deux choses: 1º
marcher à l'ennemi; 2º laisser Mortier pour garder Moscou. Tout
à coup le 20 au soir, au château de Troitskoïé, ses intentions
changent, et au lieu de marcher à l'ennemi, il prend à droite, et
donne des instructions pour transporter l'armée de la vieille sur
la nouvelle route de Kalouga. En même temps il prescrit à Mortier
d'évacuer le Kremlin et de le joindre par la route de Wereja. Le
style des ordres indique une détermination soudaine, instantanée et
tellement nouvelle, qu'elle entraîne la révocation d'ordres déjà
donnés.--Tout s'explique lorsqu'on admet qu'arrivé sur les lieux,
voyant les Russes obstinés à se tenir sur la vieille route de
Kalouga, et concevant l'espérance de leur dérober sa marche par la
nouvelle route, il aime mieux arriver à son but sans bataille, sans
dix ou douze mille blessés qu'il faudrait traîner à sa suite, et ne
veut plus alors laisser Mortier seul, séparé de lui par une armée
intacte et non battue. C'est l'unique version qui concorde avec tous
les ordres émis. Une fois admise, elle révèle ce fait important, que
Napoléon, même en quittant Moscou, ne pouvait se décider à l'évacuer,
et elle fait tomber le reproche d'avoir perdu en route deux jours,
dont la perte fut décisive pour le mouvement sur Kalouga. S'il avait
voulu y marcher directement et sans combat, il y aurait marché tout
simplement par la route nouvelle, et se serait borné à une fausse
démonstration sur la vieille route.]
[Note en marge: Mouvement de tous les corps français pour passer
par un chemin de traverse, de la vieille route de Kalouga sur la
nouvelle.]
Ces ordres expédiés relativement à l'évacuation de Moscou, Napoléon
s'occupa de donner ceux qui concernaient le mouvement de gauche à
droite, que l'armée devait exécuter, afin de se porter de la vieille
route de Kalouga sur la nouvelle. Il choisit pour opérer ce mouvement
le chemin de traverse de Gorki à Fominskoïé par Ignatowo (voir la
carte nº 55), et ordonna au prince Eugène, qui avait déjà une partie
de sa cavalerie et la division Broussier à Fominskoïé, de passer le
premier par ce chemin, au maréchal Davout de passer le second, et
à la garde de passer la dernière. Le maréchal Ney, resté à Gorki
avec son corps, avec la division polonaise Claparède et une partie
de la cavalerie légère, devait prendre devant Woronowo la place de
Murat, se rendre très-apparent devant les avant-postes russes, se
montrer vers Podolsk, afin de donner lieu à toutes les suppositions,
même à celle d'un mouvement par notre gauche, et jouer cette sorte
de comédie jusqu'au 23 au soir, afin de tromper plus longtemps les
Russes, et de ménager à nos bagages le loisir de s'écouler. Ce rôle
joué, le maréchal Ney devait dans la nuit du 23 s'ébranler lui-même,
pour passer de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, exécuter
une marche forcée, être le 24 au matin à Ignatowo, le 24 au soir à
Fominskoïé, le 25 à Malo-Jaroslawetz, ce qui était suffisant pour que
cette belle opération fût terminée.
Napoléon n'avait jamais été ni mieux inspiré ni plus soudain dans
ses conceptions, et il y avait pour celle-ci de nombreuses chances
de succès, sauf toutefois une difficulté, qui, depuis un certain
temps, devenait l'écueil ordinaire de tous ses plans, celle de
manoeuvrer avec de telles masses d'hommes et de bagages. Le grand
art de la guerre ne perdait rien par ses combinaisons, mais perdait
tous les jours par ses entreprises, grâce à la proportion démesurée
qu'il avait donnée à toutes choses. Avec une armée comme celle qu'il
commandait en Italie, ou comme celle que commandait le général Moreau
en Allemagne, un tel mouvement eût réussi, et aurait été un des plus
beaux titres de gloire de celui qui l'avait conçu. Mais avec tout ce
que Napoléon menait à sa suite c'était difficile. Il faut ajouter
qu'il eût mieux valu prendre ce parti à Moscou même, sortir dès lors
par la nouvelle route de Kalouga, en laissant Murat sur la vieille
route, pour y tromper l'ennemi par sa présence, arriver avec le gros
de l'armée à Malo-Jaroslawetz deux jours plus tôt, et s'assurer de la
sorte beaucoup plus de chance de percer sans combat par la route de
Kalouga. Mais il aurait fallu pour qu'il en fût ainsi que Napoléon
se fût résigné dans Moscou même à l'idée d'une retraite, ce qui
n'était pas, puisqu'il n'en sortit qu'avec l'intention de manoeuvrer,
puisqu'il ne prit le parti définitif de s'en séparer qu'à la vue
des lieux, en reconnaissant la possibilité d'une manoeuvre hardie,
en apercevant l'occasion de racheter l'effet fâcheux d'un mouvement
rétrograde par l'effet éclatant d'une savante manoeuvre, manoeuvre
qui, sans combat, lui rendait ses communications, le remettait sain
et sauf au milieu d'un pays riche et habitable en hiver, et exposait
aux risées de l'Europe l'ennemi qui l'avait laissé échapper.
[Note en marge: Difficultés que la masse des bagages oppose à la
marche des colonnes.]