Moscou, ou à exécuter un mouvement qui, en le rapprochant de ses
magasins, eût l'apparence d'une manoeuvre et non d'une retraite.
Hiverner à Moscou était une résolution d'une singulière audace, et
cette résolution avait des partisans. Il en était un méritant la
plus grande considération, c'était M. Daru, qui avait accompagné
Napoléon en qualité de secrétaire d'État, qui était chargé de tous
les détails de l'intendance de l'armée, et s'en acquittait avec
un zèle, une intelligence, une activité dignes de cette haute et
difficile fonction. Cet administrateur éminent jugeait encore plus
facile de nourrir l'armée à Moscou, et d'y assurer ses communications
pendant l'hiver, que de la ramener saine et sauve à Smolensk, par
une route inconnue si on en prenait une nouvelle, ou dévastée si
on reprenait celle qu'on avait déjà parcourue. Napoléon appelait
ce conseil un conseil de lion, et il est certain qu'il eût fallu
une rare audace pour oser le suivre. La plus grande difficulté
n'était pas celle de nourrir les hommes, comme nous l'avons déjà
dit; on avait en effet du blé, du riz, des légumes, des spiritueux
et quelques viandes salées. On pouvait même se procurer de la
viande fraîche, à la condition toutefois de réunir du bétail avant
la mauvaise saison, et de se procurer du fourrage pour alimenter
ce bétail pendant quelques mois. La principale difficulté c'était
de faire vivre les chevaux qui expiraient d'inanition, et qu'on ne
savait trop comment nourrir, même dans ce moment qui n'était pas
le plus défavorable de l'année. On avait bien encore la ressource
de porter ses cantonnements à douze ou quinze lieues à la ronde,
comme on l'avait déjà fait, mais outre qu'il n'était pas certain que
ce fût assez pour trouver les fourrages nécessaires, comment, la
mauvaise saison arrivée, pourrait-on soutenir ces cantonnements à une
pareille distance, avec une cavalerie légère épuisée, et contre une
innombrable quantité de Cosaques, déjà venus, ou prêts à venir des
bords du Don? Ces difficultés vaincues, il en restait une non moins
grave, celle d'entretenir la communication entre tous les postes qui
jalonnaient la route de Smolensk à Moscou, d'assurer non-seulement
leurs relations de l'un à l'autre, mais la conservation particulière
de chacun d'eux, car à moins de les convertir en places fortes,
comment s'y prendre pour les mettre à l'abri d'un corps de douze à
quinze mille hommes qui entreprendrait la tâche de les attaquer et de
les emporter successivement? Il en fallait à Dorogobouge, à Wiasma,
à Ghjat, à Mojaïsk, etc., sans compter beaucoup d'autres moins
importants mais nécessaires, et en supposant tous ces postes armés,
approvisionnés, pourvus non-seulement de garnisons permanentes mais
de forces mobiles capables de s'entre-secourir, il était évident que
cet objet seul exigerait presque la valeur d'une armée. Et malgré
tous ces soins pour maintenir les communications, que deviendrait
Paris, que ferait l'Europe, si un jour on n'avait pas de nouvelles
de Napoléon, et si on était séparé de lui comme on l'avait été de
Masséna pendant la campagne de Portugal? Enfin, ces difficultés si
multipliées une fois surmontées de la manière la plus heureuse,
qu'aurait-on gagné, le printemps venu, à se trouver à Moscou? À
Moscou, on était à 180 lieues de Saint-Pétersbourg, 180 lieues d'une
route détestable, sans compter 100 pour venir de Smolensk à Moscou,
ce qui en faisait 280 pour les renforts qui auraient à joindre la
grande armée en marche sur Saint-Pétersbourg, tandis qu'à Witebsk,
par exemple, on n'en serait qu'à 150 lieues. Si la campagne prochaine
consistait à diriger ses efforts sur la seconde capitale de la
Russie, il valait mieux évidemment partir de Witebsk que de Moscou;
c'était même le seul point de départ qu'on pût adopter.
L'hivernage à Moscou soulevait donc les plus graves objections.
Toutefois la répugnance de Napoléon pour un mouvement rétrograde
était si prononcée, qu'il n'excluait pas l'hypothèse de l'hivernage
à Moscou, et que tout en ayant ordonné le départ des blessés
transportables, afin d'être libre de ses mouvements, il faisait
fortifier le Kremlin, déblayer les approches de ce château, couvrir
ses portes de tambours, armer de canons ses murailles et ses tours,
amener des renforts à l'armée, et porter assez loin ses postes
avancés pour étudier les ressources du pays soit en vivres soit en
fourrages.
[Note en marge: La difficulté de passer l'hiver à Moscou rendant un
prochain départ inévitable, Napoléon préfère toujours un mouvement
oblique au nord.]
[Note en marge: Les événements de Turquie et l'arrivée de l'amiral
Tchitchakoff sur le Dniéper, ramènent forcément l'attention de
Napoléon vers le midi.]
Au milieu de ces cruelles perplexités, la préférence de Napoléon
était toujours pour la belle manoeuvre qui, le rapprochant de la
Pologne par une marche oblique vers le nord, l'eût placé derrière
le duc de Bellune à Veliki-Luki, et lui eût donné l'apparence
non pas de se retirer, mais d'appuyer un mouvement offensif sur
Saint-Pétersbourg. Malheureusement chaque jour qui s'écoulait, en
amenant l'hiver, rendait une direction au nord plus antipathique à
l'armée, et d'ailleurs, les nouvelles venues du midi reportaient
forcément de ce côté les combinaisons du moment. Tandis que tout
était stationnaire sur la Dwina, que Macdonald se morfondait devant
Riga sans pouvoir assiéger cette place, que le maréchal Saint-Cyr
restait immobile à Polotsk, sans pouvoir tirer de sa victoire du 18
août d'autre résultat que celui de se maintenir dans sa position,
au contraire, l'amiral Tchitchakoff revenant de Turquie, après la
signature de la paix avec les Turcs, avait traversé la Podolie et la
Volhynie, et, rassuré par la neutralité de la Gallicie secrètement
convenue avec l'Autriche, avait pénétré jusqu'au bord du Styr pour
renforcer Tormazoff. Obligé de laisser quelques mille hommes sur
ses derrières, il n'en amenait guère que 30 mille, ce qui portait à
60 mille les deux armées réunies. Il en avait pris le commandement
général, et il avait obligé Schwarzenberg et Reynier, qui n'en
comptaient pas 36 mille à eux deux, de se replier sur le Bug, puis
derrière les marais de Pinsk, afin de couvrir le grand-duché. De tout
ce que Napoléon avait demandé pour le prince de Schwarzenberg il
n'était arrivé que le bâton de maréchal, et la promesse d'un renfort
de 7 à 8 mille hommes qu'on ne voyait point paraître. L'alarme
s'était de nouveau répandue à Varsovie, où régnait, au lieu d'un
enthousiasme créateur, un abattement général, où l'on se disait
abandonné par Napoléon, où l'on se plaignait de ce qu'il n'avait
pas réuni la Lithuanie à la Pologne, où l'on faisait de toutes ces
plaintes une excuse pour ne point agir, pour n'envoyer ni recrues ni
matériel au prince Poniatowski.
Ce n'est pas dans une situation pareille qu'on pouvait penser à un
mouvement vers le nord, car c'eût été laisser un champ trop vaste
aux entreprises de l'amiral Tchitchakoff. Une marche vers Kalouga
convenait bien mieux à la direction actuelle des forces ennemies,
et à la disposition des esprits, qu'on rassurait en leur offrant en
perspective le climat et l'abondance des provinces méridionales.
[Note en marge: Napoléon se décide à une combinaison mixte,
consistant dans une marche sur Kalouga, sans abandonner Moscou, et en
se liant avec Smolensk par Jelnia.]
Par toutes ces raisons, Napoléon imagina une combinaison mixte,
consistant à se porter sur le camp de Taroutino, à en chasser
Kutusof, ce qui n'avait pas certes l'apparence d'une retraite, à
le refouler soit à droite, soit à gauche, à se porter ensuite sur
Kalouga, à y amener par la route de Jelnia le duc de Bellune, ou au
moins une forte division toute prête à Smolensk, d'hiverner ainsi à
Kalouga, au milieu d'un pays fertile, sous un ciel peu rigoureux,
en communication par sa droite avec Smolensk, et par ses derrières
avec Moscou. Dans ce plan, Napoléon songeait à garder le Kremlin, à y
laisser le maréchal Mortier avec 4 mille hommes de la jeune garde,
avec 4 mille hommes de cavalerie démontée organisés en bataillons
d'infanterie, à y déposer son matériel le plus lourd, ses blessés,
ses malades, ses traînards, à fournir ainsi à ce maréchal d'un
caractère éprouvé 10 mille hommes de garnison, et des vivres pour six
mois. Napoléon, placé à Kalouga, au sein d'une sorte d'abondance,
pouvant donner la main ou au maréchal Mortier, dont il serait à cinq
journées, ou au duc de Bellune, dont il serait à cinq journées aussi
en l'amenant à Jelnia, se trouverait comme une araignée au centre de
sa toile, prêt à courir partout où un mouvement se ferait sentir.
Il n'aurait de cette façon rien évacué; il aurait au contraire
envahi de nouvelles provinces, en prenant position dans le pays le
plus beau, le plus central de la Russie. Supposez une bataille bien
complétement gagnée sur Kutusof aux environs de Taroutino, supposez
de plus un hiver d'une rigueur ordinaire, et ce plan avait de grandes
chances de réussir, sans compter que si on voulait définitivement se
rapprocher de la Pologne, Mortier pouvait prendre des vivres pour dix
jours, évacuer Moscou par la route directe qu'on avait déjà suivie,
et rentrer tranquillement à Smolensk, en recueillant tous les postes
intermédiaires, et en étant couvert par la présence de Napoléon
à Kalouga. Cette combinaison à elle seule suffisait pour ramener
l'amiral Tchitchakoff sur Mozyr, et pour le décourager de ses projets
feints ou réels contre le grand-duché.
[Note en marge: Une légère gelée, survenue le 13 octobre, oblige
Napoléon à prendre un parti définitif.]
[Note en marge: Conseil de guerre tenu à Moscou.]
Cette nouvelle conception, preuve de l'inépuisable fertilité d'esprit
de Napoléon, était non pas celle qu'il eût préférée, mais celle que
dans le moment il croyait la plus convenable. Une légère gelée étant
tout à coup survenue le 13 octobre, sans que le beau temps dont on
jouissait en fût altéré, tout le monde sentit que le moment était
arrivé de se décider. Napoléon réunit ses maréchaux pour avoir leur
avis, bien qu'ordinairement il se souciât peu de l'opinion d'autrui;
mais dans la position où l'on se trouvait, chacun acquérait avec
la gravité croissante des circonstances un certain droit d'être
consulté. Le prince Eugène, le major général Berthier, le ministre
d'État Daru, les maréchaux Mortier, Davout et Ney, assistaient à
cette réunion. Il n'y manquait que Murat et Bessières, retenus devant
le camp de Taroutino. La première question portait sur la situation
de chaque corps, la seconde sur le parti à prendre. L'état des corps
n'avait rien que de triste quant au nombre, car celui du maréchal
Davout était réduit de 72 mille hommes à 29 ou 30 mille; celui
du maréchal Ney de 39 à 10 ou 11 mille. Le prince Poniatowski ne
comptait plus que 5 mille hommes, les Westphaliens 2 mille, la garde,
sans avoir combattu, 22 mille. En tout on pouvait, avec les parcs,
estimer l'armée à cent et quelques mille combattants, au lieu de 175
mille qui composaient sa force réelle en partant de Witebsk, au lieu
de 420 qui la composaient en passant le Niémen. Du reste, l'état des
hommes était satisfaisant. Ils étaient frais, reposés, pleins de
résolution, quoique assez inquiets de cette position hasardée, que
leur rare intelligence appréciait parfaitement.
Quant au parti à prendre, les opinions se trouvèrent fort partagées.
Le maréchal Davout fut d'avis que les hommes légèrement blessés
étant rentrés dans les rangs, les corps étant parfaitement reposés,
il était grandement temps de partir; que la route de Kalouga nous
ramenant au milieu de pays fertiles et point dévastés, et sous des
climats moins rigoureux, il n'y avait pas d'autre direction à suivre.
On pouvait apercevoir au langage du maréchal Davout que selon lui
on était déjà demeuré trop longtemps à Moscou. Le major général
Berthier, souvent disposé à contredire le maréchal Davout, et chargé
naturellement de défendre les résolutions qui avaient prévalu,
puisqu'il représentait l'état-major général, soutint au contraire que
le séjour à Moscou avait été utile et nécessaire, qu'on lui avait dû
la possibilité de refaire les troupes, et de leur rendre la santé
et les forces. Il convint toutefois que le moment de partir était
venu. Habitué à se conformer à l'opinion de Napoléon, et sachant
la préférence qu'il avait toujours eue pour la route du nord, il
proposa le retour sur Witebsk, en marchant latéralement à la route
de Smolensk par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi. C'était
le plan de Napoléon quand il n'était plus temps de l'exécuter.
Le maréchal Mortier, loyal mais soumis, opina comme Berthier, le
représentant ordinaire de la pensée impériale. Le maréchal Ney,
rude et indocile quand il suivait son premier mouvement, appuya
fortement l'opinion du maréchal Davout, consistant à dire qu'on était
assez demeuré à Moscou, ce qui signifiait trop, et qu'il fallait
en partir le plus tôt possible. Il parla beaucoup de l'état de son
corps réduit à 10 mille hommes, sans les Wurtembergeois, et soutint
que la direction de Kalouga était la seule admissible. Le prince
Eugène, trop doux et trop timide pour avoir une autre opinion que
celle de l'état-major général, parla comme Berthier. M. Daru au
contraire n'hésita point à déclarer qu'il n'était de l'avis ni des
uns ni des autres, et à soutenir qu'on devait hiverner à Moscou.
Il y avait, selon lui, dans la ville des vivres en riz, farine,
spiritueux pour tout l'hiver. On pouvait, en étendant ses quartiers,
se procurer des fourrages, et nourrir par ce moyen le bétail et les
chevaux. Il était donc possible d'éviter le double inconvénient d'un
mouvement rétrograde, et d'une retraite à travers des pays, les uns
inconnus, les autres ruinés par un premier passage, dans une saison
très-avancée, avec des soldats fort propres aux marches offensives,
très-peu aux marches rétrogrades.
Napoléon, qui était si prompt à former son opinion et à l'exprimer,
avait l'habitude de se taire, d'écouter, de réfléchir sur ce qu'il
entendait, lorsqu'il cherchait l'opinion des autres. Il paraît qu'il
se tut et réserva sa décision, ainsi qu'il lui était arrivé dans plus
d'une occasion de ce genre.
[Note en marge: Perplexités de Napoléon.]
Il fallait du reste chercher dans ses perplexités la cause de son
silence. Il aurait voulu rester, mais il sentait la difficulté en
restant de vivre et de conserver ses communications. Réduit à partir,
il aurait préféré la marche au nord, qui avait le caractère de
l'offensive; mais la mauvaise saison, l'apparition sur le bas Dniéper
de l'amiral Tchitchakoff, le ramenaient forcément au midi, et la
marche sur Kalouga, l'établissement dans cette riche province, en
laissant une garnison au Kremlin, et en plaçant le duc de Bellune à
Jelnia pour communiquer avec Smolensk, lui semblaient définitivement
le plan le mieux approprié aux circonstances. Il était donc décidé à
l'adopter, mais la vague espérance de recevoir de Saint-Pétersbourg
une réponse, bien qu'il n'y comptât guère, la lenteur des évacuations
due au manque de voitures, le beau temps qui était éblouissant, comme
si la nature eût été complice des Russes pour nous tromper, enfin
la répugnance toujours grande à commencer un mouvement rétrograde,
le retinrent encore quatre ou cinq jours, et il allait se décider
à donner ses derniers ordres pour la marche sur Kalouga, lorsque
le 18 octobre un accident soudain et grave vint l'arracher à ces
déplorables retards.
[Note en marge: Subite attaque des Russes, qui l'oblige à sortir de
son inaction.]
Le 18, en effet, par une superbe matinée, il passait en revue le
corps du maréchal Ney, lorsque tout à coup on entendit les sourds
retentissements du canon, dans la direction du midi, sur la route de
Kalouga. Bientôt un officier expédié de Winkowo annonça que Murat,
comptant sur la parole verbale qu'on s'était donnée de se prévenir
quelques heures à l'avance dans le cas d'une reprise d'hostilités,
avait été surpris et assailli le matin même par l'armée russe tout
entière, que, suivant son usage, il s'en était tiré à force de
bravoure et de bonheur, mais non sans perdre des hommes et du canon.
Voici du reste le détail de ce qui s'était passé.
[Note en marge: Profonds calculs du général Kutusof.]
Depuis quelque temps on voyait les renforts arriver à l'armée russe,
et, aux détonations continuelles des armes à feu, il était facile
d'apercevoir que le vieux Kutusof exerçait ses recrues pour les
incorporer dans ses bataillons. Débarrassé de l'infortuné Barclay
de Tolly par l'intrigue, de Bagration par le feu de l'ennemi, il
ne lui restait d'autre censeur incommode que Benningsen, et il
cherchait à s'en délivrer, à l'annuler du moins, afin de suivre
plus librement sa propre pensée. Cette pensée profondément sage,
consistait à renforcer tranquillement son armée pendant que celle
des Français diminuait, à ne rien brusquer, à ne rien risquer contre
un ennemi tel que Napoléon, et à n'agir contre lui que lorsque le
climat le lui livrerait vaincu aux trois quarts. Encore voulait-il
le laisser tellement vaincre par le climat qu'il ne restât presque
rien à faire à ses soldats, tant il aimait à jouer à coup sûr, et
tant il craignait son adversaire! Les choses jusqu'ici s'étaient
passées comme il le souhaitait. Il avait reçu vingt et quelques
régiments de Cosaques, tous vieux soldats, secours fort appréciable
quand on aurait à poursuivre l'ennemi. Il lui était venu des dépôts
de nombreuses recrues qu'il avait incorporées dans ses régiments.
Beaucoup de soldats égarés ou légèrement blessés l'avaient rejoint,
et il comptait à la mi-octobre environ 80 mille hommes d'infanterie
et de cavalerie régulière, et 20 mille Cosaques excellents.
Conformément aux intentions de l'empereur Alexandre, il n'avait rien
répondu à Napoléon, afin de prolonger le séjour des Français à Moscou.
[Note en marge: On lui fait violence, et on l'oblige à prendre
l'offensive.]
Malgré sa résolution de ne point agir encore, la situation de
Murat avait de quoi le tenter, car, ainsi que nous l'avons dit,
Murat était au milieu d'une grande plaine, derrière le ravin de la
Czernicznia, sa droite couverte par la partie profonde de ce ravin,
qui allait tomber dans la Nara, mais sa gauche restée en l'air,
parce que de ce côté la Czernicznia ayant peu de profondeur n'était
pas un obstacle contre les attaques de l'ennemi. En profitant d'un
bois qui s'étendait entre les deux camps, et qui pouvait cacher
les mouvements de l'armée russe, il était facile de déboucher sur
la gauche de Murat, de le tourner, de le couper de Woronowo, et
peut-être de détruire son corps, qui comprenait, outre l'infanterie
de Poniatowski, presque toute la cavalerie française.
L'ardent colonel Toll ayant de concert avec le général Benningsen
reconnu cette position, avait proposé d'inaugurer la reprise des
hostilités par ce hardi coup de main, après lequel Napoléon, si on
réussissait, serait tellement affaibli, qu'il tomberait tout à coup
dans une très-grande infériorité numérique par rapport à l'armée
russe. Quoique bien décidé à ne rien risquer, Kutusof vaincu par la
vraisemblance du succès, par les instances du colonel Toll, par la
crainte de donner à Benningsen des armes contre lui, avait consenti
à l'opération proposée. En conséquence, le 17 octobre au soir, le
général Orloff-Denisoff, avec une grande masse de cavalerie et
plusieurs régiments de chasseurs à pied, le général Bagowouth avec
toute son infanterie, avaient eu ordre de s'avancer secrètement à
travers le bois qui se trouvait entre les deux camps, de déboucher
soudainement sur la gauche des Français, tandis que le gros de
l'armée russe marcherait de front sur Winkowo.
[Note en marge: Combat de Winkowo.]
[Note en marge: Manière brillante dont Murat, surpris par l'ennemi,
se tire du péril qui le menaçait.]
Ce plan convenu avait été mis à exécution dans la nuit du 17, et le
18 au matin le général Sébastiani avait été assailli à l'improviste.
À notre gauche, notre cavalerie légère, disséminée pour aller
aux fourrages, avait été rejetée au delà du ravin naissant de la
Czernicznia; au centre notre infanterie éveillée en sursaut dans
les villages où elle campait, avait couru aux armes, et était venue
faire le coup de fusil le long de ce même ravin de la Czernicznia,
plus profond en cette partie. Nous avions perdu là quelques pièces
d'artillerie, quelques centaines de prisonniers, une assez grande
quantité de bagages, mais Poniatowski et le général Friédérichs avec
leur infanterie avaient arrêté net la marche des Russes sur notre
front, et vers notre gauche surprise, Murat, réparant toujours sur le
champ de bataille la légèreté de ses lieutenants et la sienne, avait
exécuté des charges de cavalerie si répétées, si bien dirigées, si
vigoureuses, qu'il avait dispersé la cavalerie d'Orloff-Denisoff,
et enfoncé et sabré quatre bataillons d'infanterie. Grâce à ces
prodiges de valeur, grâce aussi aux fausses manoeuvres des Russes,
qui avaient agi avec hésitation, toujours dans la crainte d'avoir
devant eux Napoléon lui-même, Murat avait pu se replier sain et sauf
sur Woronowo, vainqueur autant que vaincu, et maître de la route de
Moscou. Il avait perdu 1500 hommes environ, et en avait tué 2 mille
aux Russes. Ceux-ci avaient éprouvé en outre une perte regrettable
dans le brave général Bagowouth, qui offensé d'un propos blessant du
colonel Toll, était venu se mettre à la bouche de nos canons, et s'y
faire tuer.
[Note en marge: Napoléon ne peut plus hésiter à sortir de Moscou pour
marcher sur le camp de Taroutino.]
[Note en marge: Son projet est de marcher sur Kalouga en occupant
toujours le Kremlin.]
[Note en marge: Mortier laissé au Kremlin avec 10 mille hommes.]
En apprenant cette action qui était brillante, mais qui dénotait la
fausseté de la position de Murat, ainsi que son imprévoyance et celle
de ses lieutenants, Napoléon s'emporta fort contre les uns et les
autres, s'emporta beaucoup aussi contre la mauvaise foi des Russes,
qui n'avaient pas respecté l'engagement verbal de se prévenir trois
heures à l'avance. Il fallait évidemment les en punir, et dès lors,
de toutes les combinaisons celle qui consistait à marcher sur Kalouga
devenait non-seulement la meilleure, mais la seule praticable.
Napoléon donna tous ses ordres sur-le-champ, dans le sens de cette
combinaison, telle que nous l'avons précédemment exposée. Le prince
Eugène, les maréchaux Ney et Davout, la garde impériale, devaient
dans l'après-midi du 18 octobre faire tous leurs préparatifs de
départ pour le lendemain matin, charger sur les voitures attachées à
leurs corps et sur celles qu'ils étaient parvenus à se procurer les
vivres qu'il leur serait possible de transporter, évalués à douze ou
quinze jours de subsistances pour l'armée entière, puis traverser
Moscou, et venir bivouaquer en avant de la porte de Kalouga, afin
de pouvoir exécuter une forte marche dans la journée du 19. N'étant
nullement résolu à évacuer Moscou, et voulant se réserver la
possibilité de garder ce poste, d'y revenir même au besoin, Napoléon
prescrivit au maréchal Mortier de s'y établir avec environ 10 mille
hommes, dont 4 mille de la jeune garde, 4 mille de cavalerie à pied,
le reste de cavalerie montée et d'artillerie. Il lui recommanda
de charger les mines qu'on avait préparées, afin de faire sauter
le Kremlin au premier ordre, d'y réunir en attendant, en fait de
matériel, d'hommes écloppés ou malades, tout ce qu'on n'avait pas
encore pu expédier sur Smolensk. Quant à ceux des blessés qui ne
pourraient ni marcher ni supporter le transport, il les fit déposer
à l'hospice des enfants trouvés qu'il avait sauvé, et les remit à la
garde du respectable général Toutelmine, sur la reconnaissance duquel
il comptait. Il enjoignit également au général Junot de se tenir
prêt à quitter Mojaïsk au premier moment, pour regagner Smolensk.
Il écrivit au gouverneur de Smolensk d'acheminer sur Jelnia une
division qu'on y avait composée avec des troupes de marche, sous
le général Baraguey d'Hilliers, et au duc de Bellune de s'apprêter
lui-même à suivre cette division. Il disposa toutes choses, en un
mot, pour la double éventualité ou d'un simple mouvement sur Kalouga,
Moscou restant toujours en nos mains, ou d'une retraite définitive
sur Witebsk et Smolensk. Les ordres étant ainsi donnés, on se
prépara pour une véritable évacuation de Moscou, et l'armée fit ses
dispositions de départ dans l'idée de ne plus revoir cette capitale.
[Note en marge: Sortie de Moscou le 19 octobre.]
[Note en marge: Ordre de marche.]
[Note en marge: Singulier spectacle offert par l'armée en sortant de
Moscou.]
[Note en marge: Napoléon voulait d'abord donner des ordres pour
diminuer la trop grande quantité des bagages, mais il laisse au temps
et à la marche le soin de l'en débarrasser.]