une des circonstances les plus curieuses de l'histoire moderne,
et nous ne la rapporterions pas si nous n'en avions la certitude.
Ayant pu nous procurer, non par la famille de l'amiral, établie à
Paris, mais par des communications puisées à d'autres sources, la
correspondance personnelle de l'empereur Alexandre avec l'amiral
Tchitchakoff, nous citons la pièce suivante, qui ne laisse aucun
doute sur le fait que nous alléguons.
_L'empereur Alexandre à l'amiral Tchitchakoff,_
«Liakow près Polotsk, le 6 (18) juillet 1812.
»J'allais vous expédier ma réponse à votre lettre du 26 juin
(8 juillet), quand je reçois votre expédition du 29 (11). Je
voulais approuver complétement toutes les déterminations que
vous avez prises jusqu'au 26, et vous donner carte blanche pour
agir: votre lettre du 29, je l'avoue, me met dans l'embarras
pour la décision que j'ai à vous donner. Le plan est très-vaste,
très-hardi, mais qui peut répondre de sa réussite? Et en
attendant nous nous privons de tout l'effet que votre diversion
pouvait produire sur l'ennemi, et en général nous nous ôtons
pour un temps très-long la coopération de toutes les troupes
qui se trouvent sous vos ordres, en les portant du côté de
Constantinople.
»Sans parler déjà de l'opinion générale, tant de nos
compatriotes que de nos alliés les Anglais et les Suédois,
que nous allons choquer par une détermination pareille,
n'allons-nous pas gratuitement ajouter à nos embarras? Les
Autrichiens, qui en ce moment ne se trouvent en lice qu'avec
30,000 hommes, voyant l'empire ottoman menacé dans ses
fondements, se trouveront obligés, si ce n'est par leur propre
volonté, très-certainement par celle de l'empereur Napoléon, de
faire marcher toutes leurs forces pour empêcher des résultats
pareils, et alors, entrant en Moldavie et en Valachie, mettront
vos derrières et même les forces avec lesquelles vous marcherez
sur Constantinople dans les plus grands embarras. Si la
diversion à laquelle vous paraissiez tout à fait décidé dans
votre lettre du 26 juin (8 juillet) vous paraît maintenant
rencontrer tant d'obstacles, il y aurait peut-être une autre
détermination à prendre, plus sage que tout le reste, et qui
pourrait produire des résultats non moins utiles. Ce serait,
en échangeant les ratifications, de se contenter pour le
moment de cette paix, sans exiger impérieusement l'alliance,
et porter toutes les forces sous vos ordres par Holting et
Camenisk-Podolsk du côté de Doubna, où vous seriez renforcé
par toute l'armée de Tormazoff, auquel je donnerai ordre de
vous remettre le commandement, en l'envoyant lui-même commander
à Kiew, et avec cette armée imposante, composée de huit à
neuf divisions, de marcher sur tout ce que vous rencontrerez
devant vous du côté de Varsovie, et de produire une diversion
très-efficace pour les deux premières armées, qui se trouvent
avoir devant elles des forces très-supérieures. Je crois qu'il
n'y a de choix à faire qu'entre ces deux plans, ou celui de la
division du coté de la Dalmatie et de l'Adriatique, ou par la
Podolie du côté de Varsovie.
»L'histoire de Constantinople peut être reproduite plus tard.
Une fois nos affaires marchant bien contre Napoléon, nous
pourrons reprendre vos, etc...]
[Note en marge: Impression produite sur l'esprit d'Alexandre par la
bataille de la Moskowa et l'incendie de Moscou.]
Tels avaient été les arrangements politiques conclus par Alexandre,
avec ceux qui pouvaient le seconder, comme avec ceux qui auraient
pu lui faire obstacle. Rentré à Saint-Pétersbourg après l'entrevue
d'Abo, il y avait reçu la nouvelle de la bataille de la Moskowa,
avait d'abord pris cette bataille pour une victoire, avait envoyé
au prince Kutusof le bâton de maréchal, un présent de 100,000
roubles (400,000 francs) pour lui, de 5 roubles pour chaque soldat
de l'armée, et avait ordonné qu'on rendît au ciel des actions de
grâces dans toutes les églises de l'empire. Mais bientôt il avait su
la vérité, avait été indigné de l'impudence de son général en chef,
sans oser toutefois le témoigner, car il profitait lui-même d'un
mensonge qui soutenait le coeur de ses sujets; puis il avait éprouvé
une émotion profonde à la nouvelle de la prise de Moscou, et de la
catastrophe de cette cité dévouée aux dieux infernaux de la guerre
et de la haine. L'impression avait été immense dans tout l'empire,
surtout à Saint-Pétersbourg, et dans cette seconde capitale, la peur,
il faut le dire, avait égalé la douleur.
[Note en marge: État des esprits à Saint-Pétersbourg, et craintes de
cette capitale.]
Saint-Pétersbourg, création artificielle de Pierre le Grand, ville
de fonctionnaires, de gens de cour, de commerçants, d'étrangers,
n'était pas comme Moscou le coeur même de la Russie, elle en était
plutôt la tête, tête toute remplie d'idées empruntées au dehors. Au
commencement elle avait désiré la guerre, quand elle n'y avait vu que
le rétablissement des relations commerciales avec la Grande-Bretagne;
mais maintenant qu'elle y voyait une longue carrière de sacrifices et
de dangers, elle en était un peu moins d'avis. Elle s'en prenait elle
aussi des malheurs actuels à ce système de retraite indéfinie, qui
avait amené les Français jusqu'au centre de l'empire; elle accusait
les généraux de trahison ou de lâcheté, l'empereur de faiblesse, et
se vengeait des terreurs qu'elle éprouvait par un langage des plus
amers et des plus violents. Le général Pfuhl ne pouvait paraître dans
les rues sans courir le risque d'être insulté. Le général Paulucci,
supposé son contradicteur, était accueilli avec les démonstrations
les plus flatteuses.
[Note en marge: Préparatifs d'évacuation dans le cas d'un mouvement
des Français sur Saint-Pétersbourg.]
[Note en marge: Quelques-uns des esprits les plus fermes sont
ébranlés, et penchent pour la paix.]
La pensée que Napoléon marcherait bientôt de Moscou sur
Saint-Pétersbourg était universellement répandue, et déjà on
faisait des préparatifs de départ. Des quantités d'objets précieux
étaient acheminés sur Archangel et sur Abo. On était partagé quant
à la conduite à tenir. Les esprits ardents voulaient une guerre à
outrance, et n'hésitaient pas à dire que si Alexandre fléchissait,
il fallait le déposer, et appeler au trône la grande-duchesse
Catherine, sa soeur, épouse du prince d'Oldenbourg, celui dont
Napoléon avait pris l'héritage, princesse belle, spirituelle,
entreprenante, réputée ennemie des Français, et résidant en ce moment
auprès de son mari, gouverneur des provinces de Twer, de Jaroslaw
et de Kostroma. Les esprits les plus modérés, au contraire, étaient
d'avis de saisir une occasion pour négocier. Voir les Français à
Saint-Pétersbourg, l'empereur en fuite vers la Finlande, province
douteuse, ou vers Archangel, province située sur la mer Blanche,
les épouvantait. L'impératrice mère, cette princesse si fière, si
peu favorable aux Français, effrayée des dangers de son fils et de
l'empire, avait senti tout à coup son coeur défaillir, et était
revenue à l'idée de la paix, comme le grand-duc Constantin lui-même,
qui avait quitté l'armée depuis la perte de Smolensk, et pensait
qu'il fallait se borner à une de ces guerres politiques qu'on
termine après deux ou trois batailles perdues, par un traité plus
ou moins défavorable, mais ne pas en venir à une de ces guerres de
destruction, comme les Espagnols en soutenaient une contre la France
depuis quatre années. Ce qui était plus étonnant, M. Araktchejef
lui-même, récemment l'un des plus énergiques partisans de la guerre à
outrance, inclinait aussi à la paix. M. de Romanzoff, qui se taisait
depuis que les nouvelles inimitiés avec la France avaient donné
un si cruel démenti à son système, et qui eût été déjà totalement
écarté des affaires, si Alexandre, en frappant le représentant de
la politique de Tilsit n'avait paru se condamner lui-même, M. de
Romanzoff avait retrouvé la voix pour parler en faveur de la paix.
Toutefois les cris de guerre avaient couvert ces timides paroles de
paix, et les émigrés allemands surtout, qui étaient venus chercher
un asile en Russie, et lui demander de se mettre à la tête d'une
insurrection européenne, voyant leur cause près de succomber,
redoublaient d'efforts et d'instances pour encourager la famille
impériale à la résistance. M. de Stein, à leur tête, se montrait le
plus véhément et le plus ferme. Au milieu de ce conflit entre la
haine et la crainte, l'agitation était générale et profonde.
[Note en marge: Alexandre soutenu par son orgueil profondément
froissé.]
Alexandre avait le coeur navré des malheurs actuellement irréparables
de Moscou, des malheurs possibles de Saint-Pétersbourg, n'était pas
bien sûr de pouvoir sauver cette dernière capitale, et aurait faibli
peut-être, tant il était ébranlé, si son orgueil profondément blessé
ne l'eût soutenu. Rendre encore une fois son épée à cet impérieux
allié de Tilsit et d'Erfurt, par lequel il avait été traité si
dédaigneusement, lui semblait impossible. Il avait la noble fierté
de préférer la mort à cette humiliation, et disait à ses intimes que
lui et Napoléon ne pouvaient plus régner ensemble en Europe, et qu'il
fallait que l'un ou l'autre disparût de la scène du monde.
[Note en marge: Sa résolution de ne pas céder.]
Du reste, au sein de ce chaos d'opinions discordantes, affecté de la
timidité des uns, froissé par l'ardeur presque insultante des autres,
fatigué du tumulte de tous, il s'était soustrait aux regards du
public, et avait pris en silence la résolution irrévocable de ne pas
céder. Un instinct secret lui disait que parvenu à Moscou, Napoléon
courait plus de dangers qu'il n'en faisait courir à la Russie, et
l'hiver d'ailleurs, tout près d'arriver, lui semblait un allié qui
couvrirait bientôt Saint-Pétersbourg d'un bouclier de glace.
[Note en marge: Mesures qui résultent de cette résolution.]
[Note en marge: La flotte russe de Kronstadt confiée à l'Angleterre.]
Sa résolution arrêtée, il adopta les mesures qui en devaient être
la conséquence. La flotte russe de Kronstadt pouvait prochainement
se trouver enfermée dans les glaces, et exposée à devenir la proie
des Français: il se décida au sacrifice pénible de la confier aux
Anglais. Il fit appeler lord Cathcart, lui avoua ses appréhensions,
lui déclara en même temps ses déterminations irrévocables, et lui
en donna la preuve la moins équivoque en lui demandant de prendre
en dépôt la flotte russe avec tout ce qu'elle aurait à bord, lui
disant qu'il la confiait à l'honneur et à la bonne foi de la
Grande-Bretagne. L'ambassadeur britannique, enchanté d'une pareille
ouverture, promit que le dépôt serait fidèlement gardé, et que la
flotte russe serait reçue avec la plus cordiale hospitalité dans les
ports d'Angleterre. Alexandre ordonna de la mettre à la voile, de la
charger de tout ce qu'il avait de plus précieux, et de l'acheminer
vers le Grand-Belt, pour la faire sortir de la Baltique au premier
signal, sous l'escorte et la protection du pavillon britannique.
Beaucoup d'autres objets appartenant à la couronne, surtout en fait
de papiers d'État, furent dirigés sur Archangel.
[Note en marge: L'invitation adressée à l'amiral Tchitchakoff de se
rendre en Volhynie convertie en un ordre formel.]
[Note en marge: Ordres à l'amiral Tchitchakoff et au comte de
Wittgenstein de se réunir sur la haute Bérézina, pour couper à
Napoléon sa ligne de retraite.]
À ces précautions, prises pour le cas de nouveaux malheurs, Alexandre
en ajouta de beaucoup mieux entendues, et dont l'effet probable
devait être de faire succéder la victoire à la défaite. Il venait
de se mettre d'accord avec la Suède pour l'envoi en Livonie du
corps d'armée du général Steinghel, qui avait été jusque-là retenu
en Finlande. Il fut convenu que la plus grande partie de ce corps,
transportée par mer d'Helsingford à Revel, irait par terre à Riga,
pour s'y joindre au comte de Wittgenstein, ce qui procurerait à ce
dernier une force totale de 60 mille hommes. Il arrêta définitivement
ses résolutions relativement à l'armée de l'amiral Tchitchakoff, et
renonçant à tous les plans séduisants mais actuellement funestes
qui lui avaient été proposés, il ordonna formellement à l'amiral
de marcher sur la Volhynie, d'y réunir sous son commandement les
troupes du général Tormazoff, ce qui devait lui composer une armée
de 70 mille hommes, et de remonter le Dniéper pour concourir à
un mouvement concentrique des armées russes sur les derrières de
Napoléon. Parmi les idées dont l'avait constamment entretenu le
général Pfuhl, il y en avait une qui avait particulièrement frappé
Alexandre, c'était celle d'agir sur les flancs et les derrières de
l'armée française, lorsqu'on l'aurait attirée dans l'intérieur de
l'empire. Cette idée prématurée en juillet, quand Napoléon était à
Wilna, prématurée encore quand il était entre Witebsk et Smolensk, et
en mesure de déjouer toutes les tentatives préparées sur ses flancs,
venait fort à propos, pouvait être de grande conséquence en octobre,
quand il se trouvait à Moscou. C'était, en effet, le cas ou jamais
de se porter sur sa ligne de communication, car il était bien loin
de son point de départ, les troupes qu'il avait laissées en arrière
n'avaient acquis nulle part un ascendant décidé, et si le comte de
Wittgenstein, largement renforcé, parvenait à repousser le maréchal
Saint-Cyr de la Dwina, et à s'avancer entre Witebsk et Smolensk,
dans la trouée même par laquelle Napoléon avait passé pour marcher
sur Moscou; si l'amiral Tchitchakoff, laissant un corps devant le
prince de Schwarzenberg pour le contenir, remontait avec 40 mille
hommes le Dniéper et la Bérézina, pour donner la main à Wittgenstein,
ils pouvaient l'un et l'autre se réunir sur la haute Bérézina, et y
recevoir à la tête de cent mille hommes Napoléon revenant de Moscou,
épuisé par une longue marche, harcelé par Kutusof, et exposé à être
pris entre deux feux.
[Note en marge: M. de Czernicheff envoyé pour faire concourir tous
les généraux russes au même but.]
[Note en marge: Recommandations au généralissime Kutusof de feindre
et de temporiser pour retenir les Français à Moscou le plus longtemps
possible.]
Amené à ces vues par ses entretiens avec le général Pfuhl, encouragé
à y persévérer par son aide de camp piémontais Michaud, l'empereur
Alexandre chargea M. de Czernicheff de se rendre auprès du prince
Kutusof pour les lui faire agréer, d'aller ensuite les communiquer
à l'amiral Tchitchakoff, de se transporter enfin pour le même
objet auprès du comte de Wittgenstein, et de courir sans cesse
des uns aux autres jusqu'à ce qu'il eût réussi à les réunir, et à
les faire concourir au même but. Ce n'est pas avec de pareilles
vues qu'Alexandre aurait pu répondre favorablement aux ouvertures
de Napoléon. Aussi dès qu'il avait connu ces ouvertures, avait-il
pris la résolution de ne pas les écouter. Elles lui causèrent
toutefois une vive satisfaction, car il y trouva une nouvelle preuve
des embarras que les Français commençaient à éprouver au milieu
de Moscou, embarras qui lui présageaient non-seulement le salut,
mais le triomphe de la Russie. Pourtant il importait de retenir
Napoléon à Moscou le plus longtemps possible, car s'il en sortait
trop tôt, il pourrait en revenir sain et sauf, et par ce motif
Alexandre résolut de lui faire attendre sa réponse, sans laisser
soupçonner quel en serait le sens. En conséquence des projets que
nous venons d'exposer, M. de Czernicheff était parti pour le camp du
généralissime Kutusof, et lui avait communiqué le plan adopté de se
taire, de temporiser, d'attendre les progrès de la mauvaise saison,
et de préparer en attendant sur les derrières de l'armée française
une réunion de forces accablante. Il n'y avait à cet égard rien à
dire, rien à conseiller au vieux Kutusof, qui mieux que personne
en Russie comprenait ce système de guerre, et était capable de le
faire réussir. Il avait donc admis sans discussion un plan qui était
la confirmation de ses idées, et en outre la justification de sa
conduite tout entière.
[Note en marge: État d'esprit de Napoléon pendant son séjour à
Moscou.]
[Note en marge: Il espère peu la paix, et projette tous les jours de
se retirer.]
[Note en marge: Bon état de l'infanterie refaite par un mois de
repos.]
[Note en marge: Mauvais état de la cavalerie.]
Pendant qu'il était l'objet de ces redoutables calculs, Napoléon
consumait le temps à Moscou, dans les occupations que nous avons
décrites, dans l'expectative des réponses qui n'arrivaient pas, et
suivant les oscillations ordinaires de tout esprit agité, quelque
ferme qu'il soit, tantôt croyait à ce qu'il désirait, c'est-à-dire
à la paix, tantôt cessait d'y croire, uniquement parce qu'il y
avait cru un instant, et en désespérait le plus habituellement,
se fondant pour n'y plus compter sur l'incendie de Moscou, sur
cet acte qui attestait un patriotisme furieux, et aussi sur le
silence de l'empereur Alexandre, qui avait dû recevoir depuis
longtemps les premières ouvertures transmises par MM. Toutelmine
et Jakowleff. Il se disait donc qu'il fallait prendre un parti,
le prendre prochainement, et il s'y préparait bien avant que les
paroles portées le 5 octobre au maréchal Kutusof pussent recevoir
une réponse. Le temps était superbe, d'une pureté, d'une douceur
extrêmes. Jamais automne plus serein dans nos climats de France,
n'avait embelli en septembre les campagnes de Fontainebleau et de
Compiègne. Mais plus ce temps était séduisant, plus il devait être
suivi d'une réaction prompte et complète, et plus il fallait songer
à se retirer. Les soldats de l'infanterie s'étaient rétablis par
le repos et une abondante nourriture; ils respiraient la santé et
la confiance. Il était arrivé outre la division italienne Pino, du
corps du prince Eugène, et la division de la jeune garde Delaborde,
un certain nombre de blessés de la journée du 7, remis de leurs
blessures, et quelques bataillons et escadrons de marche. L'armée
se trouvait donc reportée à 100 mille hommes de toutes armes,
vraiment présents au drapeau, avec 600 bouches à feu parfaitement
approvisionnées. Le respectable général Lariboisière, qui avait perdu
à la Moskowa un fils tué sous ses yeux, et que sa profonde douleur
n'empêchait pas de remplir ses devoirs avec l'activité d'un jeune
homme, ne voyait pas avec plaisir cette masse d'artillerie, et aurait
mieux aimé avoir moins de canons et plus de munitions, car il savait
avec quelle rapidité elles s'étaient consommées dans cette guerre,
et quelle peine on aurait à traîner après soi un approvisionnement
proportionné au nombre de bouches à feu. Mais Napoléon se rappelant
l'effet produit à la Moskowa par l'artillerie, prévoyant que les
hommes lui manqueraient bientôt, et se flattant de suppléer à la
mousqueterie par de la mitraille, persistait dans ses résolutions.
Il avait fait prendre tous les petits chevaux du pays, que l'armée
appelait cognats, pour traîner les voitures privées d'attelages, et
espérait avec ce secours surmonter les difficultés qui préoccupaient
le général Lariboisière. Tout était donc en bon état dans l'armée,
sauf les moyens de transport. Tandis que les hommes étaient pleins
de santé, les chevaux, dépourvus de fourrages, étaient maigres,
faibles, et dans un état à inspirer les plus vives inquiétudes. La
cavalerie réunie presque tout entière sous Murat, devant le camp de
Taroutino, offrait l'aspect le plus triste. Murat, campé dans une
plaine, derrière la petite rivière de la Czernicznia, mal couvert sur
ses ailes, et mal protégé par l'armistice verbal que les Cosaques
n'observaient guère, était obligé de tenir sa cavalerie toujours en
mouvement, ce qui, avec la mauvaise nourriture, composée de la paille
pourrie qui recouvrait les chaumières, contribuait à la ruiner.
Pour venir à son secours, Napoléon avait envoyé à Murat quelques
fourrages, et l'autorisation de se replier sur Woronowo, dans une
position meilleure, à sept ou huit lieues en arrière de l'ennemi.
Mais Murat, dans la prévoyance d'un mouvement général et prochain, ne
voulant pas fatiguer ses troupes par un changement de cantonnements
qui leur profitait à peine quelques jours, était resté à Winkowo,
devant Kutusof qui était établi à Taroutino.
[Note en marge: Tandis qu'il sent la nécessité de revenir sur ses
pas, Napoléon éprouve cependant une grande répugnance à commencer aux
yeux du monde un mouvement rétrograde.]
[Note en marge: Il en craint avec raison les conséquences.]
Dès le 12 octobre, lorsqu'il n'était pas encore possible d'avoir de
Saint-Pétersbourg la réponse à une démarche faite le 5, Napoléon,
après avoir passé vingt-sept jours à Moscou, sentait qu'il fallait
prendre son parti, et qu'il devait, s'il restait à Moscou, éloigner
les Russes de ses cantonnements; s'il en partait, entreprendre sa
retraite avant la mauvaise saison. En conséquence il avait déjà
ordonné le départ de tous les blessés transportables, acheminé ce
qu'on appelait les trophées, c'est-à-dire divers objets enlevés au
Kremlin, défendu qu'on envoyât quoi que ce fût de Smolensk à Moscou,
et prescrit qu'on se tînt prêt dans la première de ces villes à
lui donner la main dans la direction qu'il indiquerait. Mais une
pensée, une seule, le retenait comme malgré lui, et l'arrêtait toutes
les fois qu'il allait prendre une détermination. Ce n'était pas,
comme on l'a cru, l'espérance de la paix, espérance qu'il n'avait
guère, c'était la crainte de perdre l'ascendant de la victoire, en
commençant aux yeux du monde un mouvement rétrograde, et en cela il
cédait non point à une illusion puérile, mais à un sentiment profond
de sa situation. Il se disait que le premier pas fait en arrière
serait le commencement d'une suite d'aveux pénibles et dangereux,
aveux qu'il était allé trop loin, qu'il lui était impossible de
se soutenir à cette distance, qu'il s'était trompé, qu'il avait
manqué son but dans cette campagne. Que de défections, que de
pensées insurrectionnelles pouvait susciter le spectacle de Napoléon
jusque-là invincible, obligé enfin de rétrograder! Orgueil à part,
et l'orgueil sans doute avait sa place dans les sentiments qu'il
éprouvait, il y avait un immense danger à ce premier pas en arrière.
Ce pouvait être, en effet, le commencement de sa chute[35].
[Note 35: C'est pièces en main, d'après la correspondance même de
Napoléon, et d'après une quantité de notes écrites par lui, toutes
révélant sa véritable pensée, que j'avance et que j'affirme cette
vérité, que Napoléon, contre la tradition reçue, fut retenu à Moscou
moins par l'espérance de la paix, que par la crainte de perdre son
ascendant moral et militaire en opérant un mouvement rétrograde. J'ai
peu le goût de changer les versions reçues en histoire; je cherche
à être vrai, non à être nouveau. On est déjà bien assez nouveau par
cela seul qu'on est vrai. Je soutiens donc l'assertion dont il s'agit
sur les motifs du long séjour de Napoléon à Moscou, parce que j'ai
la conviction et la preuve de son exactitude.]
[Note en marge: Y avait-il moyen d'hiverner à Moscou?]
[Note en marge: Raisons pour et contre cette résolution.]