Quelques politesses qu'on eût prodiguées au général Lauriston, il

ne voulut pas demeurer au camp des Russes, comme aurait pu faire

un vaincu attendant la paix dont il avait besoin, et il revint à

Moscou pour transmettre à Napoléon le détail de ce qu'il avait dit et

entendu.

[Note en marge: Napoléon emploie le temps passé à Moscou à refaire

l'armée, et à rendre possible l'exécution de divers plans.]

[Note en marge: Ses ordres sur ses derrières.]

[Note en marge: Évacuation des blessés.]

[Note en marge: Travaux de défense au Kremlin.]

[Note en marge: Soin pour se procurer des vivres.]

[Note en marge: Genre de vie de Napoléon pendant son séjour à Moscou.]

Bien que Napoléon comptât peu sur la paix depuis l'accès de

rage qui avait produit l'incendie de Moscou, depuis surtout les

ouvertures infructueuses dont MM. Toutelmine et Jakowleff avaient

été les intermédiaires, il crut devoir cependant attendre les dix

ou douze jours qu'on disait nécessaires pour avoir une réponse de

Saint-Pétersbourg. Quelque vagues que fussent ses espérances de paix,

il ne put toutefois se défendre d'en concevoir quelques-unes, tant

était grand le besoin qu'il en éprouvait; et, en tout cas, il ne

croyait pas que cette prolongation de séjour fût un temps perdu,

car elle servirait à refaire l'armée. Les gens les plus habitués

au climat du pays lui affirmaient que les gelées n'arrivaient

point avant le milieu ou la fin de novembre. Un ajournement de dix

ou douze jours devait le conduire à la mi-octobre, et rien ne le

portait à croire qu'en partant du 15 au 18 il partît trop tard. En

attendant, il se préparait à toutes fins, à se retirer sur Smolensk,

comme à passer l'hiver à Moscou. Il enjoignit à Murat de se tenir

en observation devant le camp de Taroutino, d'y faire reposer les

troupes en les nourrissant le mieux possible, et il lui envoya,

autant que ses moyens de transport le lui permettaient, des vivres

tirés des caves de Moscou. Il ordonna un nouveau mouvement en avant,

tant aux troupes laissées sur les derrières, qu'aux bataillons de

marche destinés à recruter les corps. Il prescrivit la formation

d'une division de quinze mille hommes à Smolensk, laquelle devait

s'avancer sur Jelnia pour lui donner la main s'il se portait sur

Kalouga. Il recommanda au duc de Bellune de se tenir prêt à toute

sorte de mouvements; il ordonna de faire partir pour Moscou tous les

hommes débandés qui à Wilna, Minsk, Witebsk, Smolensk, avaient été

recueillis, qu'on ne mettait pas en marche faute d'avoir des armes à

leur fournir, et qu'il se proposait d'armer avec les nombreux fusils

trouvés dans le Kremlin. Il recommanda de les faire venir au milieu

de convois capables de les protéger. Il arrêta un règlement pour ces

convois, défendit de les faire partir à moins qu'ils ne fussent de

1500 hommes d'infanterie bien armés, indépendamment des troupes de

cavalerie et d'artillerie qui pourraient s'y joindre, leur prescrivit

expressément de camper en carré, le commandant au milieu, veilla de

nouveau à l'approvisionnement à prix d'argent de tous les postes de

la route, et commença de s'occuper des évacuations de blessés. Il

enjoignit à Junot d'en faire trois parts, une de ceux qui seraient

capables de marcher dans quinze jours, une de ceux auxquels un temps

plus long serait nécessaire, une troisième enfin de ceux qu'on devait

renoncer à transporter. Il défendit de s'occuper des premiers qui

pouvaient se retirer à pied, et des derniers qu'il fallait laisser

mourir sur place; il ordonna l'évacuation des autres sur Wilna, soit

au moyen des voitures du pays, soit au moyen des voitures du train

des équipages, dont il y avait environ 1200 à Moscou, et dont il

consacra 200 à cet objet. Dans la supposition même de l'hiver passé à

Moscou, car dans sa perplexité Napoléon n'excluait aucune hypothèse,

il entreprit des travaux de défense au Kremlin, fit détruire les

bâtiments adossés à cette forteresse, hérisser les tours de canons,

couvrir les portes de tambours, fortifier quelques-uns des principaux

couvents de la ville servant de magasins, fabriquer avec les poudres

trouvées au Kremlin des gargousses et des cartouches, afin d'assurer

un double approvisionnement aux 600 bouches à feu de l'armée, veiller

avec le plus grand soin à la découverte, à la conservation des

denrées alimentaires, de manière à pourvoir chaque corps de cinq

ou six mois de vivres, en pain, sel, spiritueux, viandes salées.

L'approvisionnement en fourrages étant toujours la principale

difficulté, il porta le prince Eugène sur la route de Jaroslaw, et le

maréchal Ney sur celle de Wladimir, à une distance de douze ou quinze

lieues, pour occuper, pacifier, conserver une grande étendue de pays,

et s'y procurer l'aliment du bétail et de la cavalerie. De plus

il tâcha d'attirer les paysans, en payant comptant et à très-haut

prix les légumes, les fourrages, les vivres de toute espèce. Il fit

chercher des popes, et les engagea à rouvrir les églises de Moscou,

à y célébrer le culte divin, à y prier même pour leur souverain

légitime, l'empereur Alexandre. Enfin, non pour s'amuser, car il

n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers, surtout

pour donner du pain à de pauvres Français exerçant en Russie le

métier de comédiens, il fit rouvrir les théâtres, et, entouré d'une

brillante cour militaire, assista aux représentations dramatiques qui

faisaient jadis les délices de la noblesse russe, s'y prenant ainsi

de son mieux pour ressusciter le cadavre de la malheureuse Moscou.

Il passait ensuite les nuits à expédier les affaires administratives

de son empire, qu'une estafette arrivant de Paris en dix-huit

journées lui apportait plusieurs fois par semaine. Quelquefois il

était attiré tout à coup aux fenêtres du Kremlin par des colonnes

de fumée, s'élevant de temps en temps de l'incendie qui consumait

encore sourdement la ville infortunée. Confiant quand il revenait au

souvenir de tant de dangers glorieusement surmontés, triste quand il

voyait l'abîme dans lequel il s'était enfoncé si profondément, il ne

montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intérieures,

car il n'y avait pas un coeur autour de lui qu'il eût voulu exposer

au pesant fardeau de ses confidences. Ainsi, tantôt rassuré, tantôt

inquiet, pouvant faire encore un miracle après en avoir accompli tant

d'autres, il était là, dans cet antique palais des czars, au solstice

de sa puissance, c'est-à-dire à cette espèce de temps indéterminé qui

sépare l'époque de la plus grande élévation des astres de celle de

leur déclin.

FIN DU QUARANTE-QUATRIÈME LIVRE.

LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.

LA BÉRÉZINA.

État des esprits à Saint-Pétersbourg. -- Entrevue de l'empereur

Alexandre à Abo avec le prince royal de Suède. -- Plan d'agir

sur les derrières de l'armée française témérairement engagée

jusqu'à Moscou. -- Renfort des troupes de Finlande envoyé au

comte de Wittgenstein, et réunion de l'armée de Moldavie à

l'armée de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. -- Ordres aux

généraux russes de se porter sur les deux armées françaises qui

gardent la Dwina et le Dniéper, afin de fermer toute retraite à

Napoléon. -- Injonction au général Kutusof de repousser toute

négociation, et de recommencer les hostilités le plus tôt

possible. -- Pendant ce temps, Napoléon, sans beaucoup espérer

la paix, est retenu à Moscou par sa répugnance pour un mouvement

rétrograde, qui l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait

toute négociation impossible. -- Il penche pour le projet de

laisser une force considérable à Moscou, en allant avec le

reste de l'armée s'établir dans la riche province de Kalouga,

d'où il tendrait la main au maréchal Victor, amené de Smolensk

à Jelnia. -- Pendant que Napoléon est dans cette incertitude,

Kutusof ayant procuré à son armée du repos et des renforts,

surprend Murat à Winkowo. -- Combat brillant dans lequel Murat

répare son incurie par sa bravoure. -- Napoléon irrité marche

sur les Russes afin de les punir de cette surprise, et quitte

Moscou en y laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper

cette capitale. -- Départ le 19 octobre de Moscou, après y

être resté trente-cinq jours. -- Sortie de cette capitale. --

Singulier aspect de l'armée traînant après elle une immense

quantité de bagages. -- Arrivée sur les bords de la Pakra. --

Parvenu en cet endroit, Napoléon conçoit tout à coup le projet

de dérober sa marche à l'armée russe, et, à la confusion de

celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle route de

Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup férir, et sans

avoir un grand nombre de blessés à transporter. -- Ordres pour

ce mouvement, qui entraîne l'évacuation définitive de Moscou. --

L'armée russe, avertie à temps, se porte à Malo-Jaroslawetz, sur

la nouvelle route de Kalouga. -- Bataille sanglante et glorieuse

de Malo-Jaroslawetz, livrée par l'armée d'Italie à une partie de

l'armée russe. -- Napoléon, se flattant de percer sur Kalouga,

voudrait persister dans son projet, mais la crainte d'une

nouvelle bataille, l'impossibilité de traîner avec lui neuf ou

dix mille blessés, les instances de tous ses lieutenants, le

décident à reprendre la route de Smolensk, que l'armée avait

déjà suivie pour venir à Moscou. -- Résolution fatale. --

Premières pluies et difficultés de la route. -- Commencement

de tristesse dans l'armée. -- Marche difficile sur Mojaïsk et

Borodino. -- Disette résultant de la consommation des vivres

apportés de Moscou. -- L'armée traverse le champ de bataille

de la Moskowa. -- Douloureux aspect de ce champ de bataille.

-- Les Russes se mettent à notre poursuite. -- Difficultés que

rencontre notre arrière-garde confiée au maréchal Davout. --

Surprises nocturnes des Cosaques. -- Ruine de notre cavalerie.

-- Danger que le prince Eugène et le maréchal Davout courent au

défilé de Czarewo-Zaimitché. -- Soldats qui ne peuvent suivre

l'armée faute de vivres et de forces pour marcher. -- Formation

vers l'arrière-garde d'une foule d'hommes débandés. -- Mouvement

des Russes pour prévenir l'armée française à Wiasma, tandis

qu'une forte arrière-garde sous Miloradovitch doit la harceler,

et enlever ses traînards. -- Combat du maréchal Davout à Wiasma,

pris en tête et en queue par les Russes. -- Ce maréchal se

sauve d'un grand péril, grâce à son énergie et au secours du

maréchal Ney. -- Le 1er corps, épuisé par les fatigues et les

peines qu'il a eu à supporter, est remplacé par le 3e corps

sous le maréchal Ney, chargé désormais de couvrir la retraite.

-- Froids subits et commencement de cruelles souffrances.

-- Perte des chevaux, qui ne peuvent tenir sur la glace, et

abandon d'une partie des voitures de l'artillerie. -- Arrivée à

Dorogobouge. -- Tristesse de Napoléon, et son inaction pendant

la retraite. -- Nouvelles qu'il reçoit du mouvement des Russes

sur sa ligne de communication, et de la conspiration de Malet

à Paris. -- Origine et détail de cette conspiration. -- Marche

précipitée de Napoléon sur Smolensk. -- Désastre du prince

Eugène au passage du Vop, pendant la marche de ce prince sur

Witebsk. -- Il rejoint la grande armée à Smolensk. -- Napoléon,

apprenant à Smolensk que le maréchal Saint-Cyr a été obligé

d'évacuer Polotsk, que le prince de Schwarzenberg et le général

Reynier se sont laissé tromper par l'amiral Tchitchakoff, lequel

s'avance sur Minsk, se hâte d'arriver sur la Bérézina, afin

d'échapper au péril d'être enveloppé. -- Départ successif de

son armée en trois colonnes, et rencontre avec l'armée russe

à Krasnoé. -- Trois jours de bataille autour de Krasnoé, et

séparation du corps de Ney. -- Marche extraordinaire de celui-ci

pour rejoindre l'armée. -- Arrivée de Napoléon à Orscha. --

Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont près de se

réunir sur la Bérézina, et de lui couper toute retraite. -- Il

s'empresse de se porter sur le bord de cette rivière. -- Grave

délibération sur le choix du point de passage. -- Au moment

où l'on désespérait d'en trouver un, le général Corbineau

arrive miraculeusement, poursuivi par les Russes, et découvre à

Studianka un point où il est possible de passer la Bérézina. --

Tous les efforts de l'armée dirigés sur ce point. -- Admirable

dévouement du général Éblé et du corps des pontonniers. --

L'armée emploie trois jours à traverser la Bérézina, et pendant

ces trois jours combat l'armée qui veut l'arrêter en tête pour

l'empêcher de passer, et l'armée qui l'attaque en queue afin

de la jeter dans la Bérézina. -- Vigueur de Napoléon, dont le

génie tout entier s'est réveillé devant ce grand péril. --

Lutte héroïque et scène épouvantable auprès des ponts. --

L'armée, sauvée par miracle, se porte à Smorgoni. -- Arrivé à

cet endroit, Napoléon, après avoir délibéré sur les avantages

et les inconvénients de son départ, se décide à quitter l'armée

clandestinement pour retourner à Paris. -- Il part le 5 décembre

dans un traîneau, accompagné de M. de Caulaincourt, du maréchal

Duroc, du comte de Lobau, et du général Lefebvre-Desnoëttes. --

Après son départ, la désorganisation et la subite augmentation

du froid achèvent la ruine de l'armée. -- Évacuation de Wilna

et arrivée des états-majors à Koenigsberg sans un soldat. --

Caractères et résultats de la campagne de 1812. -- Véritables

causes de cet immense désastre.

[Note en marge: Soins qui occupent l'empereur Alexandre depuis son

retour à Saint-Pétersbourg].

Tandis que ces choses se passaient à Moscou, l'empereur Alexandre,

retiré à Saint-Pétersbourg, consacrait à cette guerre ses jours et

ses nuits, et bien qu'il eût renoncé à en ordonner les opérations sur

le terrain, il s'occupait d'en diriger l'ensemble, d'en préparer les

ressources, et d'en étendre le cercle par des alliances.

[Note en marge: Alliance avec l'Angleterre.]

[Note en marge: Moyens employés pour resserrer l'alliance avec la

Suède.]

[Note en marge: Entrevue d'Abo.]

[Note en marge: Accueil flatteur fait au prince royal de Suède.]

[Note en marge: Il est convenu entre l'empereur Alexandre et le

prince royal de Suède, qu'au lieu d'employer les forces communes en

Norvége, on transportera les troupes russes de Finlande en Livonie,

et les troupes suédoises de Norvége en Allemagne.]

Nous avons déjà dit qu'il s'était refusé à traiter avec les Anglais

jusqu'au jour de la rupture définitive avec la France, mais qu'à

dater de sa sortie de Wilna, c'est-à-dire après le retour de M.

de Balachoff, il n'avait plus hésité, et que sous les yeux, et

par l'entremise du prince royal de Suède, il avait autorisé M.

de Suchtelen à signer le 18 juillet la paix de la Russie avec la

Grande-Bretagne, aux conditions les plus simples et les plus brèves,

celles d'une alliance offensive et défensive, sans aucune désignation

des moyens, qui, abandonnés aux circonstances, devaient être les plus

grands possibles. Nous avons encore dit que lord Cathcart, celui

qui avait acquis à Copenhague une sinistre célébrité, était accouru

sur-le-champ à Saint-Pétersbourg pour y représenter l'Angleterre.

Sous les auspices de cet ambassadeur avait été préparée et réalisée

une entrevue, qui était l'objet des ardents désirs du prince royal

de Suède. Être admis auprès d'Alexandre, recevoir ses témoignages de

confiance, ses marques de distinction, sa parole impériale d'être

maintenu sur le trône de Suède et gratifié de la Norvége, était chez

le nouveau prince suédois une passion véritable. Bien que la fierté

d'Alexandre souffrît singulièrement de s'aboucher avec un pareil

allié, et qu'il sût faire la différence entre les familiarités avec

un grand homme tel que Napoléon, et les familiarités avec un favori

de la fortune tel que le général Bernadotte, il y avait un si grand

intérêt pour lui à s'assurer le concours de l'armée suédoise, qu'il

avait consenti à une entrevue, laquelle avait été fixée à Abo, point

de la Finlande le plus rapproché des côtes de Suède. Cette entrevue

importait d'autant plus à l'empereur Alexandre, qu'il avait en

Finlande 20 mille hommes de bonnes troupes, dont l'adjonction au

corps de Wittgenstein pouvait avoir les plus grandes conséquences, et

qui avaient été laissées dans le nord de l'empire sous le prétexte

de concourir à la conquête de la Norvége, conformément au traité

du 24 mars, mais en réalité pour se garantir contre une trahison

imprévue. En effet, malgré les instances apparentes du prince royal

pour resserrer ses liens avec la Russie, de bons observateurs

avaient cru découvrir quelquefois sur son visage des hésitations,

des regrets, des colères mal contenues, surtout depuis les débuts de

la campagne qui n'étaient pas favorables aux Russes, et l'avaient

entendu exprimer des plaintes assez amères de ce qu'on ne l'aidait

pas tout de suite à conquérir la Norvége. Par ces divers motifs,

l'entrevue avait été acceptée et avait eu lieu le 28 août dans la

ville d'Abo, en présence de lord Cathcart, et sous les auspices

de la marine anglaise, dont les bâtiments avaient transporté le

prince Bernadotte de la côte de Suède à celle de Finlande. Ce

dernier, à peine arrivé, avait été traité avec les prévenances les

plus délicates, car, lorsque le besoin l'exige, l'orgueil russe

se change tout de suite en une déférence obséquieuse, accompagnée

d'une grâce asiatique qui n'appartient au même degré qu'à cette

nation redoutable. Alexandre déployant à Abo l'amabilité intéressée

qu'il avait déployée à Tilsit et à Erfurt, sans avoir cette fois

d'autre excuse pour sa dignité que celle de la politique; avait

fait au prince suédois la première visite, lui avait prodigué les

embrassements, avait reçu les siens, et du reste avait obtenu le

prix de sa condescendance, car le nouveau prince, saisi d'une sorte

d'ivresse, s'était prêté à tous les arrangements désirés par la

Russie. Il avait été convenu qu'au lieu de dépenser inutilement

les forces de la coalition en Norvége, province dont on pourrait

toujours s'emparer, on porterait toutes les forces disponibles sur

le théâtre où allait se décider véritablement le sort de la guerre,

qu'on enverrait sur la Dwina le corps russe retenu en Finlande, qu'on

réserverait l'armée suédoise pour un débarquement sur les derrières

des Français, que ce débarquement devant, d'après toutes les

apparences, s'exécuter en Danemark, le prince suédois se nantirait

lui-même d'un gage facile à échanger plus tard contre la Norvége,

qu'en un mot on emploierait les forces communes à battre Napoléon,

car là était le but essentiel de la guerre, et le moyen assuré, pour

le futur roi de Suède, de conquérir la Norvége. Ces choses admises,

le prince royal avait donné à l'empereur Alexandre les conseils

les meilleurs, les plus funestes pour nous, conseils tirés de son

expérience, et exprimés dans le langage de la haine la plus violente.

Napoléon, avait-il dit à Alexandre, n'était pas tout ce que la

stupide admiration de l'Europe en voulait faire; il n'était pas ce

génie de guerre profond, universel, irrésistible, qu'on s'était plu

à imaginer; il n'était qu'un général bouillant, impétueux, sachant

uniquement aller en avant, jamais en arrière, même quand la situation

le commandait. Avec lui il ne fallait qu'un talent, celui d'attendre,

pour le vaincre et le détruire. Son armée n'était plus ce qu'on

l'avait connue. Elle était trop recrutée d'étrangers, et surtout de

jeunes soldats; les généraux qui la commandaient étaient fatigués

de guerres incessantes, et elle ne résisterait pas à l'épreuve à

laquelle on venait de l'exposer en la conduisant dans les profondeurs

de la Russie. Napoléon après l'y avoir engagée ne saurait pas l'en

retirer; et, pour obtenir sur lui un triomphe complet, il fallait

une chose, une seule: persévérer. Des batailles, on en perdrait une,

deux, trois; puis on en aurait de douteuses, et après les douteuses

de victorieuses, pourvu qu'on sût tenir et ne pas céder. Ôtez de ces

conseils, que le bon sens inspirait alors à tout le monde, ôtez le

langage de la haine, et tout était malheureusement vrai.

[Note en marge: Conditions de la paix avec les Turcs.]

[Note en marge: Invitation à l'amiral Tchitchakoff de se rendre en

Volhynie pour se porter avec l'armée du général Tormazoff sur les

derrières de l'armée française.]

Alexandre, persuadé d'avance de ces vérités, s'en était pénétré

davantage en écoutant le prince royal de Suède, et ils s'étaient

quittés enchantés l'un de l'autre, l'un tout glorieux d'une pareille

intimité[33], l'autre non pas glorieux, mais convaincu qu'il pouvait,

quelque peu sûre que fût la foi du nouveau Suédois, rappeler sans

danger ses troupes de Finlande pour les porter en Livonie, résultat

qui était en ce moment le plus utile qu'il pût tirer de cette

entrevue. Tandis qu'il prenait ces arrangements avec la Suède,

l'empereur Alexandre venait d'en finir avec la Porte, et d'accepter

ses conditions, quelque différentes qu'elles fussent de celles qu'il

s'était longtemps flatté d'obtenir. Après s'être successivement

désisté de la Valachie, puis de la Moldavie jusqu'au Sereth, et enfin

de la Moldavie tout entière, il n'avait tenu définitivement qu'à la

Bessarabie, afin d'acquérir au moins les bouches du Danube, et avait

insisté surtout pour avoir l'alliance des Turcs, dans l'intention

chimérique, dont nous avons déjà parlé, de les amener à envahir les

provinces illyriennes, peut-être même l'Italie, en commun avec une

armée russe. Les Turcs, fatigués de la guerre, fatigués aussi de

leurs relations avec les puissances européennes, et voulant n'avoir

plus rien à démêler avec elles, avaient fait le sacrifice imprudent

de la Bessarabie, que quelques jours de patience auraient suffi pour

leur conserver, mais s'étaient constamment refusés à toute alliance

avec la Russie. Le traité de paix déjà signé n'avait été tenu en

suspens que par ce motif. L'amiral Tchitchakoff, dont l'esprit

ardent poursuivait un grand résultat, quel qu'il fût, se voyant

frustré de l'espoir d'envahir l'empire français de compagnie avec les

Turcs, avait imaginé bien autre chose, c'était d'envahir l'empire

turc lui-même, et avait proposé à Alexandre de marcher droit sur

Constantinople pour s'en emparer. Dans le bouleversement continuel

des États, auquel on était si habitué alors, il espérait que cette

belle conquête pourrait rester à la Russie par les arrangements

de la prochaine paix. Lorsque cette proposition était parvenue à

Alexandre, il en avait été profondément ému: son coeur, oppressé par

les malheurs de la guerre, s'était soulevé tout à coup, et il avait

failli donner l'ordre d'entreprendre cette marche audacieuse. Mais

la réflexion était bientôt venue calmer les premières ardeurs du

petit-fils de Catherine. Songeant à ses alliés déclarés, l'Angleterre

et la Suède, à ses alliés cachés, et prochains peut-être, la Prusse

et l'Autriche, craignant de leur déplaire mortellement à tous, de

les éloigner même de lui en osant mettre la main sur Constantinople,

considérant la difficulté de marcher sur cette capitale avec tout au

plus cinquante mille hommes, l'imprudence qu'il y avait à envahir

autrui quand on était envahi soi-même, le grand profit qu'on pourrait

tirer de ces cinquante mille hommes en les réunissant aux trente

mille hommes de Tormazoff, pour les porter sur les flancs de l'armée

française, il avait retenu son téméraire ami, l'amiral Tchitchakoff,

et cependant au lieu de lui donner un ordre positif, tant cette

renonciation temporaire à des vues héréditaires lui coûtait, il lui

avait recommandé plutôt qu'ordonné d'ajourner ces beaux desseins

sur Constantinople, d'en finir avec les Turcs, et de marcher

immédiatement sur la Volhynie, où il était attendu sous très-peu de

semaines[34].

[Note 33: Je n'ai pas besoin de déclarer que, toujours soigneux de

ne dire que la vérité, j'emprunte ces détails aux dépêches les plus

authentiques, les unes adressées au cabinet français, les autres

communiquées à ce cabinet par une cour alliée qui avait conservé un

ambassadeur à Saint-Pétersbourg.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 50 段