ne voulut pas demeurer au camp des Russes, comme aurait pu faire
un vaincu attendant la paix dont il avait besoin, et il revint à
Moscou pour transmettre à Napoléon le détail de ce qu'il avait dit et
entendu.
[Note en marge: Napoléon emploie le temps passé à Moscou à refaire
l'armée, et à rendre possible l'exécution de divers plans.]
[Note en marge: Ses ordres sur ses derrières.]
[Note en marge: Évacuation des blessés.]
[Note en marge: Travaux de défense au Kremlin.]
[Note en marge: Soin pour se procurer des vivres.]
[Note en marge: Genre de vie de Napoléon pendant son séjour à Moscou.]
Bien que Napoléon comptât peu sur la paix depuis l'accès de
rage qui avait produit l'incendie de Moscou, depuis surtout les
ouvertures infructueuses dont MM. Toutelmine et Jakowleff avaient
été les intermédiaires, il crut devoir cependant attendre les dix
ou douze jours qu'on disait nécessaires pour avoir une réponse de
Saint-Pétersbourg. Quelque vagues que fussent ses espérances de paix,
il ne put toutefois se défendre d'en concevoir quelques-unes, tant
était grand le besoin qu'il en éprouvait; et, en tout cas, il ne
croyait pas que cette prolongation de séjour fût un temps perdu,
car elle servirait à refaire l'armée. Les gens les plus habitués
au climat du pays lui affirmaient que les gelées n'arrivaient
point avant le milieu ou la fin de novembre. Un ajournement de dix
ou douze jours devait le conduire à la mi-octobre, et rien ne le
portait à croire qu'en partant du 15 au 18 il partît trop tard. En
attendant, il se préparait à toutes fins, à se retirer sur Smolensk,
comme à passer l'hiver à Moscou. Il enjoignit à Murat de se tenir
en observation devant le camp de Taroutino, d'y faire reposer les
troupes en les nourrissant le mieux possible, et il lui envoya,
autant que ses moyens de transport le lui permettaient, des vivres
tirés des caves de Moscou. Il ordonna un nouveau mouvement en avant,
tant aux troupes laissées sur les derrières, qu'aux bataillons de
marche destinés à recruter les corps. Il prescrivit la formation
d'une division de quinze mille hommes à Smolensk, laquelle devait
s'avancer sur Jelnia pour lui donner la main s'il se portait sur
Kalouga. Il recommanda au duc de Bellune de se tenir prêt à toute
sorte de mouvements; il ordonna de faire partir pour Moscou tous les
hommes débandés qui à Wilna, Minsk, Witebsk, Smolensk, avaient été
recueillis, qu'on ne mettait pas en marche faute d'avoir des armes à
leur fournir, et qu'il se proposait d'armer avec les nombreux fusils
trouvés dans le Kremlin. Il recommanda de les faire venir au milieu
de convois capables de les protéger. Il arrêta un règlement pour ces
convois, défendit de les faire partir à moins qu'ils ne fussent de
1500 hommes d'infanterie bien armés, indépendamment des troupes de
cavalerie et d'artillerie qui pourraient s'y joindre, leur prescrivit
expressément de camper en carré, le commandant au milieu, veilla de
nouveau à l'approvisionnement à prix d'argent de tous les postes de
la route, et commença de s'occuper des évacuations de blessés. Il
enjoignit à Junot d'en faire trois parts, une de ceux qui seraient
capables de marcher dans quinze jours, une de ceux auxquels un temps
plus long serait nécessaire, une troisième enfin de ceux qu'on devait
renoncer à transporter. Il défendit de s'occuper des premiers qui
pouvaient se retirer à pied, et des derniers qu'il fallait laisser
mourir sur place; il ordonna l'évacuation des autres sur Wilna, soit
au moyen des voitures du pays, soit au moyen des voitures du train
des équipages, dont il y avait environ 1200 à Moscou, et dont il
consacra 200 à cet objet. Dans la supposition même de l'hiver passé à
Moscou, car dans sa perplexité Napoléon n'excluait aucune hypothèse,
il entreprit des travaux de défense au Kremlin, fit détruire les
bâtiments adossés à cette forteresse, hérisser les tours de canons,
couvrir les portes de tambours, fortifier quelques-uns des principaux
couvents de la ville servant de magasins, fabriquer avec les poudres
trouvées au Kremlin des gargousses et des cartouches, afin d'assurer
un double approvisionnement aux 600 bouches à feu de l'armée, veiller
avec le plus grand soin à la découverte, à la conservation des
denrées alimentaires, de manière à pourvoir chaque corps de cinq
ou six mois de vivres, en pain, sel, spiritueux, viandes salées.
L'approvisionnement en fourrages étant toujours la principale
difficulté, il porta le prince Eugène sur la route de Jaroslaw, et le
maréchal Ney sur celle de Wladimir, à une distance de douze ou quinze
lieues, pour occuper, pacifier, conserver une grande étendue de pays,
et s'y procurer l'aliment du bétail et de la cavalerie. De plus
il tâcha d'attirer les paysans, en payant comptant et à très-haut
prix les légumes, les fourrages, les vivres de toute espèce. Il fit
chercher des popes, et les engagea à rouvrir les églises de Moscou,
à y célébrer le culte divin, à y prier même pour leur souverain
légitime, l'empereur Alexandre. Enfin, non pour s'amuser, car il
n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers, surtout
pour donner du pain à de pauvres Français exerçant en Russie le
métier de comédiens, il fit rouvrir les théâtres, et, entouré d'une
brillante cour militaire, assista aux représentations dramatiques qui
faisaient jadis les délices de la noblesse russe, s'y prenant ainsi
de son mieux pour ressusciter le cadavre de la malheureuse Moscou.
Il passait ensuite les nuits à expédier les affaires administratives
de son empire, qu'une estafette arrivant de Paris en dix-huit
journées lui apportait plusieurs fois par semaine. Quelquefois il
était attiré tout à coup aux fenêtres du Kremlin par des colonnes
de fumée, s'élevant de temps en temps de l'incendie qui consumait
encore sourdement la ville infortunée. Confiant quand il revenait au
souvenir de tant de dangers glorieusement surmontés, triste quand il
voyait l'abîme dans lequel il s'était enfoncé si profondément, il ne
montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intérieures,
car il n'y avait pas un coeur autour de lui qu'il eût voulu exposer
au pesant fardeau de ses confidences. Ainsi, tantôt rassuré, tantôt
inquiet, pouvant faire encore un miracle après en avoir accompli tant
d'autres, il était là, dans cet antique palais des czars, au solstice
de sa puissance, c'est-à-dire à cette espèce de temps indéterminé qui
sépare l'époque de la plus grande élévation des astres de celle de
leur déclin.
FIN DU QUARANTE-QUATRIÈME LIVRE.
LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.
LA BÉRÉZINA.
État des esprits à Saint-Pétersbourg. -- Entrevue de l'empereur
Alexandre à Abo avec le prince royal de Suède. -- Plan d'agir
sur les derrières de l'armée française témérairement engagée
jusqu'à Moscou. -- Renfort des troupes de Finlande envoyé au
comte de Wittgenstein, et réunion de l'armée de Moldavie à
l'armée de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. -- Ordres aux
généraux russes de se porter sur les deux armées françaises qui
gardent la Dwina et le Dniéper, afin de fermer toute retraite à
Napoléon. -- Injonction au général Kutusof de repousser toute
négociation, et de recommencer les hostilités le plus tôt
possible. -- Pendant ce temps, Napoléon, sans beaucoup espérer
la paix, est retenu à Moscou par sa répugnance pour un mouvement
rétrograde, qui l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait
toute négociation impossible. -- Il penche pour le projet de
laisser une force considérable à Moscou, en allant avec le
reste de l'armée s'établir dans la riche province de Kalouga,
d'où il tendrait la main au maréchal Victor, amené de Smolensk
à Jelnia. -- Pendant que Napoléon est dans cette incertitude,
Kutusof ayant procuré à son armée du repos et des renforts,
surprend Murat à Winkowo. -- Combat brillant dans lequel Murat
répare son incurie par sa bravoure. -- Napoléon irrité marche
sur les Russes afin de les punir de cette surprise, et quitte
Moscou en y laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper
cette capitale. -- Départ le 19 octobre de Moscou, après y
être resté trente-cinq jours. -- Sortie de cette capitale. --
Singulier aspect de l'armée traînant après elle une immense
quantité de bagages. -- Arrivée sur les bords de la Pakra. --
Parvenu en cet endroit, Napoléon conçoit tout à coup le projet
de dérober sa marche à l'armée russe, et, à la confusion de
celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle route de
Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup férir, et sans
avoir un grand nombre de blessés à transporter. -- Ordres pour
ce mouvement, qui entraîne l'évacuation définitive de Moscou. --
L'armée russe, avertie à temps, se porte à Malo-Jaroslawetz, sur
la nouvelle route de Kalouga. -- Bataille sanglante et glorieuse
de Malo-Jaroslawetz, livrée par l'armée d'Italie à une partie de
l'armée russe. -- Napoléon, se flattant de percer sur Kalouga,
voudrait persister dans son projet, mais la crainte d'une
nouvelle bataille, l'impossibilité de traîner avec lui neuf ou
dix mille blessés, les instances de tous ses lieutenants, le
décident à reprendre la route de Smolensk, que l'armée avait
déjà suivie pour venir à Moscou. -- Résolution fatale. --
Premières pluies et difficultés de la route. -- Commencement
de tristesse dans l'armée. -- Marche difficile sur Mojaïsk et
Borodino. -- Disette résultant de la consommation des vivres
apportés de Moscou. -- L'armée traverse le champ de bataille
de la Moskowa. -- Douloureux aspect de ce champ de bataille.
-- Les Russes se mettent à notre poursuite. -- Difficultés que
rencontre notre arrière-garde confiée au maréchal Davout. --
Surprises nocturnes des Cosaques. -- Ruine de notre cavalerie.
-- Danger que le prince Eugène et le maréchal Davout courent au
défilé de Czarewo-Zaimitché. -- Soldats qui ne peuvent suivre
l'armée faute de vivres et de forces pour marcher. -- Formation
vers l'arrière-garde d'une foule d'hommes débandés. -- Mouvement
des Russes pour prévenir l'armée française à Wiasma, tandis
qu'une forte arrière-garde sous Miloradovitch doit la harceler,
et enlever ses traînards. -- Combat du maréchal Davout à Wiasma,
pris en tête et en queue par les Russes. -- Ce maréchal se
sauve d'un grand péril, grâce à son énergie et au secours du
maréchal Ney. -- Le 1er corps, épuisé par les fatigues et les
peines qu'il a eu à supporter, est remplacé par le 3e corps
sous le maréchal Ney, chargé désormais de couvrir la retraite.
-- Froids subits et commencement de cruelles souffrances.
-- Perte des chevaux, qui ne peuvent tenir sur la glace, et
abandon d'une partie des voitures de l'artillerie. -- Arrivée à
Dorogobouge. -- Tristesse de Napoléon, et son inaction pendant
la retraite. -- Nouvelles qu'il reçoit du mouvement des Russes
sur sa ligne de communication, et de la conspiration de Malet
à Paris. -- Origine et détail de cette conspiration. -- Marche
précipitée de Napoléon sur Smolensk. -- Désastre du prince
Eugène au passage du Vop, pendant la marche de ce prince sur
Witebsk. -- Il rejoint la grande armée à Smolensk. -- Napoléon,
apprenant à Smolensk que le maréchal Saint-Cyr a été obligé
d'évacuer Polotsk, que le prince de Schwarzenberg et le général
Reynier se sont laissé tromper par l'amiral Tchitchakoff, lequel
s'avance sur Minsk, se hâte d'arriver sur la Bérézina, afin
d'échapper au péril d'être enveloppé. -- Départ successif de
son armée en trois colonnes, et rencontre avec l'armée russe
à Krasnoé. -- Trois jours de bataille autour de Krasnoé, et
séparation du corps de Ney. -- Marche extraordinaire de celui-ci
pour rejoindre l'armée. -- Arrivée de Napoléon à Orscha. --
Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont près de se
réunir sur la Bérézina, et de lui couper toute retraite. -- Il
s'empresse de se porter sur le bord de cette rivière. -- Grave
délibération sur le choix du point de passage. -- Au moment
où l'on désespérait d'en trouver un, le général Corbineau
arrive miraculeusement, poursuivi par les Russes, et découvre à
Studianka un point où il est possible de passer la Bérézina. --
Tous les efforts de l'armée dirigés sur ce point. -- Admirable
dévouement du général Éblé et du corps des pontonniers. --
L'armée emploie trois jours à traverser la Bérézina, et pendant
ces trois jours combat l'armée qui veut l'arrêter en tête pour
l'empêcher de passer, et l'armée qui l'attaque en queue afin
de la jeter dans la Bérézina. -- Vigueur de Napoléon, dont le
génie tout entier s'est réveillé devant ce grand péril. --
Lutte héroïque et scène épouvantable auprès des ponts. --
L'armée, sauvée par miracle, se porte à Smorgoni. -- Arrivé à
cet endroit, Napoléon, après avoir délibéré sur les avantages
et les inconvénients de son départ, se décide à quitter l'armée
clandestinement pour retourner à Paris. -- Il part le 5 décembre
dans un traîneau, accompagné de M. de Caulaincourt, du maréchal
Duroc, du comte de Lobau, et du général Lefebvre-Desnoëttes. --
Après son départ, la désorganisation et la subite augmentation
du froid achèvent la ruine de l'armée. -- Évacuation de Wilna
et arrivée des états-majors à Koenigsberg sans un soldat. --
Caractères et résultats de la campagne de 1812. -- Véritables
causes de cet immense désastre.
[Note en marge: Soins qui occupent l'empereur Alexandre depuis son
retour à Saint-Pétersbourg].
Tandis que ces choses se passaient à Moscou, l'empereur Alexandre,
retiré à Saint-Pétersbourg, consacrait à cette guerre ses jours et
ses nuits, et bien qu'il eût renoncé à en ordonner les opérations sur
le terrain, il s'occupait d'en diriger l'ensemble, d'en préparer les
ressources, et d'en étendre le cercle par des alliances.
[Note en marge: Alliance avec l'Angleterre.]
[Note en marge: Moyens employés pour resserrer l'alliance avec la
Suède.]
[Note en marge: Entrevue d'Abo.]
[Note en marge: Accueil flatteur fait au prince royal de Suède.]
[Note en marge: Il est convenu entre l'empereur Alexandre et le
prince royal de Suède, qu'au lieu d'employer les forces communes en
Norvége, on transportera les troupes russes de Finlande en Livonie,
et les troupes suédoises de Norvége en Allemagne.]
Nous avons déjà dit qu'il s'était refusé à traiter avec les Anglais
jusqu'au jour de la rupture définitive avec la France, mais qu'à
dater de sa sortie de Wilna, c'est-à-dire après le retour de M.
de Balachoff, il n'avait plus hésité, et que sous les yeux, et
par l'entremise du prince royal de Suède, il avait autorisé M.
de Suchtelen à signer le 18 juillet la paix de la Russie avec la
Grande-Bretagne, aux conditions les plus simples et les plus brèves,
celles d'une alliance offensive et défensive, sans aucune désignation
des moyens, qui, abandonnés aux circonstances, devaient être les plus
grands possibles. Nous avons encore dit que lord Cathcart, celui
qui avait acquis à Copenhague une sinistre célébrité, était accouru
sur-le-champ à Saint-Pétersbourg pour y représenter l'Angleterre.
Sous les auspices de cet ambassadeur avait été préparée et réalisée
une entrevue, qui était l'objet des ardents désirs du prince royal
de Suède. Être admis auprès d'Alexandre, recevoir ses témoignages de
confiance, ses marques de distinction, sa parole impériale d'être
maintenu sur le trône de Suède et gratifié de la Norvége, était chez
le nouveau prince suédois une passion véritable. Bien que la fierté
d'Alexandre souffrît singulièrement de s'aboucher avec un pareil
allié, et qu'il sût faire la différence entre les familiarités avec
un grand homme tel que Napoléon, et les familiarités avec un favori
de la fortune tel que le général Bernadotte, il y avait un si grand
intérêt pour lui à s'assurer le concours de l'armée suédoise, qu'il
avait consenti à une entrevue, laquelle avait été fixée à Abo, point
de la Finlande le plus rapproché des côtes de Suède. Cette entrevue
importait d'autant plus à l'empereur Alexandre, qu'il avait en
Finlande 20 mille hommes de bonnes troupes, dont l'adjonction au
corps de Wittgenstein pouvait avoir les plus grandes conséquences, et
qui avaient été laissées dans le nord de l'empire sous le prétexte
de concourir à la conquête de la Norvége, conformément au traité
du 24 mars, mais en réalité pour se garantir contre une trahison
imprévue. En effet, malgré les instances apparentes du prince royal
pour resserrer ses liens avec la Russie, de bons observateurs
avaient cru découvrir quelquefois sur son visage des hésitations,
des regrets, des colères mal contenues, surtout depuis les débuts de
la campagne qui n'étaient pas favorables aux Russes, et l'avaient
entendu exprimer des plaintes assez amères de ce qu'on ne l'aidait
pas tout de suite à conquérir la Norvége. Par ces divers motifs,
l'entrevue avait été acceptée et avait eu lieu le 28 août dans la
ville d'Abo, en présence de lord Cathcart, et sous les auspices
de la marine anglaise, dont les bâtiments avaient transporté le
prince Bernadotte de la côte de Suède à celle de Finlande. Ce
dernier, à peine arrivé, avait été traité avec les prévenances les
plus délicates, car, lorsque le besoin l'exige, l'orgueil russe
se change tout de suite en une déférence obséquieuse, accompagnée
d'une grâce asiatique qui n'appartient au même degré qu'à cette
nation redoutable. Alexandre déployant à Abo l'amabilité intéressée
qu'il avait déployée à Tilsit et à Erfurt, sans avoir cette fois
d'autre excuse pour sa dignité que celle de la politique; avait
fait au prince suédois la première visite, lui avait prodigué les
embrassements, avait reçu les siens, et du reste avait obtenu le
prix de sa condescendance, car le nouveau prince, saisi d'une sorte
d'ivresse, s'était prêté à tous les arrangements désirés par la
Russie. Il avait été convenu qu'au lieu de dépenser inutilement
les forces de la coalition en Norvége, province dont on pourrait
toujours s'emparer, on porterait toutes les forces disponibles sur
le théâtre où allait se décider véritablement le sort de la guerre,
qu'on enverrait sur la Dwina le corps russe retenu en Finlande, qu'on
réserverait l'armée suédoise pour un débarquement sur les derrières
des Français, que ce débarquement devant, d'après toutes les
apparences, s'exécuter en Danemark, le prince suédois se nantirait
lui-même d'un gage facile à échanger plus tard contre la Norvége,
qu'en un mot on emploierait les forces communes à battre Napoléon,
car là était le but essentiel de la guerre, et le moyen assuré, pour
le futur roi de Suède, de conquérir la Norvége. Ces choses admises,
le prince royal avait donné à l'empereur Alexandre les conseils
les meilleurs, les plus funestes pour nous, conseils tirés de son
expérience, et exprimés dans le langage de la haine la plus violente.
Napoléon, avait-il dit à Alexandre, n'était pas tout ce que la
stupide admiration de l'Europe en voulait faire; il n'était pas ce
génie de guerre profond, universel, irrésistible, qu'on s'était plu
à imaginer; il n'était qu'un général bouillant, impétueux, sachant
uniquement aller en avant, jamais en arrière, même quand la situation
le commandait. Avec lui il ne fallait qu'un talent, celui d'attendre,
pour le vaincre et le détruire. Son armée n'était plus ce qu'on
l'avait connue. Elle était trop recrutée d'étrangers, et surtout de
jeunes soldats; les généraux qui la commandaient étaient fatigués
de guerres incessantes, et elle ne résisterait pas à l'épreuve à
laquelle on venait de l'exposer en la conduisant dans les profondeurs
de la Russie. Napoléon après l'y avoir engagée ne saurait pas l'en
retirer; et, pour obtenir sur lui un triomphe complet, il fallait
une chose, une seule: persévérer. Des batailles, on en perdrait une,
deux, trois; puis on en aurait de douteuses, et après les douteuses
de victorieuses, pourvu qu'on sût tenir et ne pas céder. Ôtez de ces
conseils, que le bon sens inspirait alors à tout le monde, ôtez le
langage de la haine, et tout était malheureusement vrai.
[Note en marge: Conditions de la paix avec les Turcs.]
[Note en marge: Invitation à l'amiral Tchitchakoff de se rendre en
Volhynie pour se porter avec l'armée du général Tormazoff sur les
derrières de l'armée française.]
Alexandre, persuadé d'avance de ces vérités, s'en était pénétré
davantage en écoutant le prince royal de Suède, et ils s'étaient
quittés enchantés l'un de l'autre, l'un tout glorieux d'une pareille
intimité[33], l'autre non pas glorieux, mais convaincu qu'il pouvait,
quelque peu sûre que fût la foi du nouveau Suédois, rappeler sans
danger ses troupes de Finlande pour les porter en Livonie, résultat
qui était en ce moment le plus utile qu'il pût tirer de cette
entrevue. Tandis qu'il prenait ces arrangements avec la Suède,
l'empereur Alexandre venait d'en finir avec la Porte, et d'accepter
ses conditions, quelque différentes qu'elles fussent de celles qu'il
s'était longtemps flatté d'obtenir. Après s'être successivement
désisté de la Valachie, puis de la Moldavie jusqu'au Sereth, et enfin
de la Moldavie tout entière, il n'avait tenu définitivement qu'à la
Bessarabie, afin d'acquérir au moins les bouches du Danube, et avait
insisté surtout pour avoir l'alliance des Turcs, dans l'intention
chimérique, dont nous avons déjà parlé, de les amener à envahir les
provinces illyriennes, peut-être même l'Italie, en commun avec une
armée russe. Les Turcs, fatigués de la guerre, fatigués aussi de
leurs relations avec les puissances européennes, et voulant n'avoir
plus rien à démêler avec elles, avaient fait le sacrifice imprudent
de la Bessarabie, que quelques jours de patience auraient suffi pour
leur conserver, mais s'étaient constamment refusés à toute alliance
avec la Russie. Le traité de paix déjà signé n'avait été tenu en
suspens que par ce motif. L'amiral Tchitchakoff, dont l'esprit
ardent poursuivait un grand résultat, quel qu'il fût, se voyant
frustré de l'espoir d'envahir l'empire français de compagnie avec les
Turcs, avait imaginé bien autre chose, c'était d'envahir l'empire
turc lui-même, et avait proposé à Alexandre de marcher droit sur
Constantinople pour s'en emparer. Dans le bouleversement continuel
des États, auquel on était si habitué alors, il espérait que cette
belle conquête pourrait rester à la Russie par les arrangements
de la prochaine paix. Lorsque cette proposition était parvenue à
Alexandre, il en avait été profondément ému: son coeur, oppressé par
les malheurs de la guerre, s'était soulevé tout à coup, et il avait
failli donner l'ordre d'entreprendre cette marche audacieuse. Mais
la réflexion était bientôt venue calmer les premières ardeurs du
petit-fils de Catherine. Songeant à ses alliés déclarés, l'Angleterre
et la Suède, à ses alliés cachés, et prochains peut-être, la Prusse
et l'Autriche, craignant de leur déplaire mortellement à tous, de
les éloigner même de lui en osant mettre la main sur Constantinople,
considérant la difficulté de marcher sur cette capitale avec tout au
plus cinquante mille hommes, l'imprudence qu'il y avait à envahir
autrui quand on était envahi soi-même, le grand profit qu'on pourrait
tirer de ces cinquante mille hommes en les réunissant aux trente
mille hommes de Tormazoff, pour les porter sur les flancs de l'armée
française, il avait retenu son téméraire ami, l'amiral Tchitchakoff,
et cependant au lieu de lui donner un ordre positif, tant cette
renonciation temporaire à des vues héréditaires lui coûtait, il lui
avait recommandé plutôt qu'ordonné d'ajourner ces beaux desseins
sur Constantinople, d'en finir avec les Turcs, et de marcher
immédiatement sur la Volhynie, où il était attendu sous très-peu de
semaines[34].
[Note 33: Je n'ai pas besoin de déclarer que, toujours soigneux de
ne dire que la vérité, j'emprunte ces détails aux dépêches les plus
authentiques, les unes adressées au cabinet français, les autres
communiquées à ce cabinet par une cour alliée qui avait conservé un
ambassadeur à Saint-Pétersbourg.]