Aussi fallait-il s'attendre que Napoléon ne prendrait ce parti qu'à

la dernière extrémité; et ce n'était pas l'orgueil seul de ce grand

homme qui répugnait à un mouvement rétrograde, c'était le sentiment

profond de sa situation présente; car il suffisait d'un doute inspiré

au monde sur la réalité de ses forces, pour que tout l'édifice de sa

grandeur fût exposé à s'écrouler d'un seul coup. Déjà Torrès-Védras

avait semblé arrêter sa puissance au Midi; toutefois il y avait une

explication, c'était son absence, et la présence en Portugal de l'un

de ses lieutenants, qui, quelque grand qu'il fût, n'était pas lui.

Mais s'il rencontrait au Nord, là où il commandait en personne, et à

la tête de ses principales armées, un nouvel obstacle, on n'allait

pas manquer de le regarder comme définitivement arrêté dans le cours

de ses victoires; on allait concevoir l'espérance de le vaincre, et

une seule espérance rendue à l'Europe esclave pouvait la soulever

tout entière sur ses derrières, et submerger le nouveau Pharaon sous

les flots d'une insurrection européenne.

Napoléon avait donc raison de se préoccuper gravement de la manière

dont il quitterait Moscou, et de ne vouloir en sortir qu'avec

l'attitude d'un ennemi qui manoeuvre, et non pas avec celle d'un

ennemi qui bat en retraite. Dans cette vue plusieurs conduites

s'offraient. Ainsi, par exemple, un retour par la route de Kalouga,

où l'on trouverait toutes les ressources des riches provinces du

midi, sur laquelle on battrait l'armée russe, et d'où l'on pourrait

enfin revenir par Jelnia sur Smolensk, devait bien ressembler à une

manoeuvre autant qu'à une retraite. Mais cette marche, qui serait

toujours au fond un mouvement rétrograde, quelque soin qu'on prît

de le dissimuler, car il serait impossible d'hiverner à Kalouga à

cause de la distance de cette ville à Smolensk, nous condamnerait à

un trajet de cent cinquante lieues au moins, et à toutes les pertes

inséparables d'un pareil trajet; elle nous procurerait à la vérité

l'avantage de rencontrer et de battre l'armée russe, mais en nous

obligeant de porter avec nous cinq ou six mille blessés, à moins

qu'on ne les livrât à l'exaspération de l'ennemi, et tout en nous

ramenant vers nos quartiers, ramènerait aussi les Russes vers leurs

provinces les plus riches, et surtout vers les renforts qui leur

arrivaient de Turquie. Aussi Napoléon n'avait-il que très-peu de

penchant pour cette opération, et, à battre en retraite, il aimait

mieux purement et simplement refaire la route, à nous connue, de

Mojaïsk, Wiasma, Dorogobouge, Smolensk, moins longue que celle de

Kalouga d'une cinquantaine de lieues, ruinée il est vrai, mais sur

laquelle les convois de vivres sortis de Smolensk pouvaient venir

à notre rencontre jusqu'à mi-chemin, et sur laquelle d'ailleurs

devaient nous suivre dix jours de vivres tirés de Moscou; sur

laquelle enfin nous protégerions toutes nos évacuations par notre

seule présence, et ne serions que très-peu exposés à livrer bataille,

et à nous charger de nouveaux blessés.

[Note en marge: Belle opération imaginée par Napoléon, consistant

dans un mouvement combiné qui le rapprocherait de la Pologne, en

menaçant Saint-Pétersbourg.]

Mais ni l'un ni l'autre de ces projets, qui tous deux étaient une

renonciation évidente à l'offensive, ne convenait à Napoléon. Le

plan le seul bon à ses yeux, était celui qui réunirait les quatre

conditions suivantes: 1º de le replacer dans des communications

certaines et quotidiennes avec Paris; 2º de rapprocher l'armée de

ses ressources en vivres, équipements et recrues; 3º de conserver

entier le prestige de nos armes; 4º enfin d'appuyer fortement les

négociations de paix récemment essayées. Ces quatre conditions,

il les avait trouvées dans un plan que son génie inépuisable, et

fortement excité par le danger de la situation, avait conçu, et qui

était digne de tout ce qu'il avait jamais imaginé de plus profond et

de plus grand. Ce plan consistait dans une retraite oblique vers le

nord, qui, se combinant avec un mouvement offensif du duc de Bellune

sur Saint-Pétersbourg, aurait le double avantage de nous ramener

en Pologne, en nous laissant aussi menaçants que jamais, dès lors

tout aussi puissants pour négocier. Voici le détail de ce plan que

Napoléon voulut rédiger, et rédigea en effet, comme il avait coutume

de faire quand il cherchait à se bien rendre compte de ses propres

idées.

Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, s'était ménagé, outre l'armée du

prince de Schwarzenberg sur le Dniéper, et l'armée des maréchaux

Saint-Cyr et Macdonald sur la Dwina, le corps du duc de Bellune

au centre, lequel attendait à Smolensk des ordres ultérieurs. Le

corps de ce maréchal, fort de 30 mille hommes, pouvait être élevé

à 40 mille par la réunion d'une partie des troupes westphaliennes,

saxonnes, polonaises, qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre,

et des bataillons de marche destinés au recrutement de l'armée.

Il était facile de le porter au nord de la Dwina, sur la route

de Saint-Pétersbourg par Witebsk et Veliki-Luki. (Voir la carte

nº 54.) Réuni là au maréchal Saint-Cyr et à une division du

maréchal Macdonald, il devait compter 70 mille hommes au moins,

prêts à se diriger sur la seconde capitale de la Russie, siége

actuel du gouvernement. Devant ce corps le comte de Wittgenstein

n'aurait autre chose à faire qu'à se retirer promptement sur

Saint-Pétersbourg. Au moment où le duc de Bellune commencerait son

mouvement, Napoléon avec la garde, le prince Eugène, le maréchal

Davout, pouvait se retirer obliquement au nord, dans la direction

de Veliki-Luki, en marchant presque parallèlement à la route de

Smolensk, et à une distance de douze ou quinze lieues de cette

route, par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi, tandis que le

maréchal Ney suivant avec son corps la route directe de Moscou à

Smolensk, couvrirait toutes nos évacuations, et que Murat se dérobant

à Kutusof, par un mouvement sur sa droite, se porterait à Mojaïsk, et

viendrait avec le maréchal Ney s'établir entre Smolensk et Witebsk.

Après dix ou douze jours de cette marche si profondément combinée,

l'armée serait ainsi placée: le duc de Bellune avec 70 mille hommes à

Veliki-Luki, menaçant Saint-Pétersbourg, Napoléon avec 70 à Wielij,

prêt à l'appuyer, ou à se réunir aux 30 mille hommes de Ney et de

Murat pour tenir tête à Kutusof, par quelque route que celui-ci vînt

nous chercher. D'après toutes les probabilités, on devait achever

ce trajet sans être rejoint par l'ennemi, sans être talonné, sans

perdre tout ce qu'on perd quand on est suivi de trop près, sans

souffrir de la disette, car la route de Woskresensk, Wolokolamsk,

Bieloi, que Napoléon se proposait de prendre, était toute neuve, par

conséquent assez bien approvisionnée, et Ney et Murat, sur la route

de Smolensk, qui était la nôtre, pouvaient bien amener des vivres

pour 30 mille hommes. De plus nous aurions attiré les Russes en

sens inverse de leurs renforts, ce qui les exposerait à en perdre

la moitié pour nous rejoindre, et tout en nous retirant en Pologne,

nous aurions pris une position offensive, nécessaire à la paix; nous

serions ainsi, sans avoir rien perdu, ni moralement ni physiquement,

sortis du mauvais pas de Moscou par une marche des plus hardies et

des plus belles qu'on eût jamais exécutées. Quant à l'hivernage, tout

annonçait que dans ces conditions il serait facile. Nos magasins

étant réunis à Wilna, pouvaient par le traînage, si commode en hiver,

être prochainement transportés à Polotsk et à Witebsk, d'où l'armée

tirerait ses vivres. L'immense quantité de boeufs réunis à Grodno,

n'ayant qu'à traverser un pays ami, arriveraient à Witebsk sans

difficulté. Puis, le printemps venu, Napoléon ayant employé l'hiver

à rassembler de nouvelles forces, serait en mesure de marcher avec

300 mille hommes sur Saint-Pétersbourg. Il est probable que devant

la simple menace d'une telle marche, la paix, si nous n'étions pas

trop difficiles sur les conditions, serait signée, ou qu'en tout cas

nous occuperions Saint-Pétersbourg comme nous avions occupé Moscou,

sans danger de trouver cette seconde capitale incendiée, car le bois

y était moins employé dans les constructions qu'à Moscou, car les

Russes ne feraient pas deux fois un pareil sacrifice, car enfin le

fanatisme moscovite y était beaucoup moins ardent.

[Note en marge: La disposition des esprits dans l'armée rend

impraticable le beau plan que Napoléon avait conçu.]

Ce plan réunissait donc toutes les conditions que Napoléon s'était

proposées, de rétablir ses communications quotidiennes avec le

centre de son empire, de ramener l'armée vers la Pologne, de

conserver intact le prestige de ses armes, et d'appuyer par un

mouvement sérieusement offensif les négociations pacifiques qu'il

avait le projet d'entamer. Son génie n'avait jamais rien imaginé

de plus habile, de plus profond, de plus admirable. Conçu dans les

derniers jours de septembre, arrêté et rédigé[31] dans les deux

ou trois premiers jours d'octobre, ce projet pouvait, en partant

immédiatement, être complétement exécuté au 15 octobre, époque où

le temps devait être beau encore, et où il fut en effet superbe.

Tout se prêtait donc parfaitement à l'exécution du nouveau plan, qui

était en quelque sorte une inspiration d'en haut venue à Napoléon

pour son salut. Mais tout ce qu'il imaginait de meilleur était

destiné à échouer, par le vice même de la situation qu'il s'était

créée, en s'aventurant à une pareille distance. Ayant déjà tant

demandé à ses soldats et à ses lieutenants, les ayant menés si loin,

et n'ayant à leur offrir à Moscou que des ruines, il était obligé

de les ménager infiniment, de les consulter plus que de coutume,

de chercher à les concilier à ses projets, au lieu de commander

impérieusement, brièvement, comme il avait fait à toutes les époques

de sa carrière, où chaque jour amenait un résultat prodigieux, et

accroissait son ascendant. Or, il commençait à régner dans l'armée,

outre une immense lassitude, une tristesse profonde, qui naissait de

la vue seule de cette ville en cendres, et du secret effroi qu'on

éprouvait en songeant à la longueur du retour, et à ce terrible

hiver de Russie, duquel on était séparé par un mois tout au plus.

À des esprits ainsi disposés il fallait parler non plus en maître

impérieux qui commande sans explication parce que le succès quotidien

suffit à tout expliquer, mais en maître doux, presque caressant, qui

consulte, et persuade plutôt qu'il n'ordonne. Napoléon entretint donc

successivement chacun de ses lieutenants de son projet, mais à peine

avait-il dit les premiers mots qu'ils se récrièrent tous contre une

nouvelle course au nord, contre une nouvelle conquête de capitale.

Le mouvement sur Moscou, auquel, dans l'espoir d'un grand résultat,

on avait sacrifié toutes les considérations de prudence, avait trop

mal réussi, pour qu'on fût tenté de recommencer, en s'engageant

plus loin, au milieu d'une saison plus avancée, dans une marche sur

Saint-Pétersbourg.

[Note 31: Ce projet est rapporté, mais entièrement défiguré, dans

le récit de M. Fain (Manuscrit de 1812). Il est rapporté à une date

qui ne peut être la véritable, car M. Fain prétend que l'Empereur

le conçut et l'arrêta au château de Pétrowskoié, où il séjourna

pendant l'incendie de Moscou, du 16 au 19 septembre. Or il existe

aux archives et dans la correspondance de Napoléon, un exposé de

ce plan, divisé en titres et articles comme un projet de loi, et

contenant l'opinion de Napoléon sur l'état de la guerre de Russie,

et sur les meilleurs moyens de la terminer. Ce document, l'un des

plus importants de la campagne et des plus glorieux pour le génie de

Napoléon, porte la date d'octobre, sans désignation de jour. Il ne

pouvait donc avoir été arrêté au château de Pétrowskoié, que Napoléon

quitta le 19 septembre. De plus tout donne lieu de croire, d'après

les circonstances indiquées dans l'exposé lui-même, que le plan se

rapporte aux deux ou trois premiers jours d'octobre, et point du tout

au 16, 17 ou 18 septembre. Évidemment ce plan fut rédigé pour être

communiqué aux lieutenants de Napoléon, et ne dut être abandonné

qu'après une consultation avec eux. Il fut vraisemblablement conçu

dans les derniers jours de septembre, et mis par écrit du 1er au 3

octobre. Dans l'ordre des idées qui ont dû se succéder dans l'esprit

de Napoléon, on ne peut le placer ni avant ni après. M. Fain n'a dû

avoir que le souvenir de cette dictée, et ne l'avait certainement pas

sous les yeux en écrivant son ouvrage, sans quoi il l'aurait ajoutée

aux pièces justificatives, dans lesquelles il a mis tout ce qu'il

possédait de la correspondance de Napoléon.]

Il ne s'agissait pourtant pas d'aller conquérir la seconde capitale

de la Russie, mais de rétrograder obliquement sur la Pologne, et

de se placer, à titre d'appui seulement, derrière un corps qui

lui-même était appelé non pas à se porter sur Saint-Pétersbourg,

mais à le menacer, ce qui était bien différent, et ce qui a donné

lieu depuis à la fausse version d'un projet de marcher de Moscou

sur Saint-Pétersbourg, que Napoléon aurait, dit-on, formé à cette

époque. La différence était essentielle, mais les esprits, inquiets

et rebutés, ne s'arrêtaient pas à toutes ces distinctions. Les uns

alléguaient les bruyères, les marécages, la stérilité des provinces

du nord, qu'il s'agissait de traverser; les autres faisaient

valoir, malheureusement avec trop de raison, l'état de l'armée,

l'épuisement de la cavalerie, la ruine des charrois de l'artillerie,

l'indispensable nécessité de laisser reposer hommes et chevaux,

afin qu'ils pussent refaire la route si longue qui nous séparait de

Smolensk, la nécessité aussi de se retirer avant la mauvaise saison,

et d'entamer en attendant quelques négociations qui pussent conduire

à la paix, moyen toujours le plus assuré de sortir sains et saufs du

mauvais pas où l'on s'était engagé.

[Note en marge: Napoléon, contrarié dans l'exécution du plan le

meilleur, flotte entre divers projets, et songe à des ouvertures de

paix.]

Napoléon s'aperçut bien vite qu'il ne fallait actuellement rien

demander à des esprits rebutés, et assombris par le spectacle qu'ils

avaient sous les yeux, et se laissa surtout détourner de son projet

par l'état de l'armée, qui exigeait impérieusement quelque repos.

Obligé d'abandonner, ou d'ajourner au moins le seul plan capable de

le tirer d'embarras, il laissa flotter son esprit entre plusieurs

projets, qui d'abord lui avaient paru inadmissibles, comme celui

de s'établir à Moscou même, et d'y passer l'hiver en étendant ses

cantonnements pour se procurer des fourrages, comme celui de placer

une garnison à Moscou, et d'aller ensuite se fixer dans la riche

province de Kalouga, d'où il étendrait sa main gauche sur Toula,

sa main droite sur Smolensk. Mais à tous ces projets il y avait de

graves objections, et leur difficulté le ramenait sans cesse vers le

désir de cette paix qu'il avait follement sacrifiée à ses prétentions

de domination universelle, et qu'il souhaitait maintenant, quoique

victorieux, aussi ardemment qu'aucun vaincu ait jamais pu la désirer.

[Note en marge: Mission de M. de Lauriston auprès du général Kutusof.]

[Note en marge: Ce qu'il doit dire au généralissime russe.]

Dans ces continuelles perplexités, il imagina d'envoyer M. de

Caulaincourt à Saint-Pétersbourg, afin d'y ouvrir franchement

une négociation avec l'empereur Alexandre. Quels que fussent ses

embarras, son attitude de vainqueur, traitant de Moscou même, avait

assez de grandeur pour qu'il pût hasarder une pareille démarche. Mais

M. de Caulaincourt, qui craignait que sous cette grandeur apparente

ne perçât la difficulté de la situation, qui craignait aussi de

ne plus trouver à Saint-Pétersbourg la faveur dont il avait joui

autrefois, refusa une telle mission, en affirmant, du reste avec

raison, qu'elle ne réussirait pas. Napoléon s'adressant alors à M.

de Lauriston, dont il avait trop dédaigné le modeste bon sens, le

chargea de se rendre au camp du général Kutusof, non point pour y

offrir la paix, mais pour aller y exprimer au généralissime russe le

désir de donner à la guerre un caractère moins féroce. Le général

Lauriston devait prendre prétexte de l'incendie de Moscou, pour

dire que les Français, habitués à ménager les populations vaincues,

à leur épargner les maux inutiles, avaient le coeur contristé de

ne rencontrer partout que des villes incendiées, des populations

désolées, des blessés expirant au milieu des flammes, et qu'il

était cruel pour leur humanité, fâcheux pour l'honneur de tous,

mais particulièrement dommageable pour la prospérité de la Russie,

de continuer un pareil genre de guerre; que s'il venait faire une

telle démarche, ce n'est pas que ce genre de guerre eût embarrassé

les Français, car jusqu'ici on n'avait pas réussi à les empêcher

de vivre, témoin l'abondance dont ils jouissaient sur les ruines

fumantes de Moscou; mais parce qu'ils voyaient avec regret qu'on

imprimât à une guerre toute politique, terminable par un traité

facile à conclure, un caractère révoltant de barbarie et de haine

irréconciliable.

De ces insinuations à des paroles de paix il n'y avait pas loin,

et on était sur une pente qui ne pouvait manquer d'y conduire

assez rapidement. Si on l'écoutait, M. de Lauriston avait mission

de s'avancer davantage; il devait dire qu'il y avait dans la

dernière brouille bien plus de malentendu que de causes véritables

d'inimitiés, surtout d'inimitiés implacables, et que c'étaient

les ennemis des deux pays qui s'étaient interposés entre les deux

souverains pour les brouiller au profit de l'Angleterre. Il devait

insinuer que la paix serait facile, et que, si la Russie la désirait,

les conditions n'en seraient pas rigoureuses. Il devait enfin

mettre tous ses soins à obtenir au moins un armistice provisoire,

qui épargnât l'effusion du sang, effusion inutile quant à présent,

puisque aucune des deux armées ne semblait disposée à tenter quelque

chose de sérieux. Certes, à descendre à de telles démarches, tout

victorieux qu'on était, il eût bien mieux valu ne pas commencer une

guerre aussi fatale, et on peut dire que M. de Lauriston était bien

vengé en ce moment du peu d'accueil que ses conseils avaient reçu à

Paris six mois auparavant. Mais pour un bon citoyen la vengeance qui

sort des malheurs de son pays n'est qu'un malheur de plus.

[Note en marge: Départ de M. de Lauriston pour le camp russe.]

[Note en marge: Kutusof de peur de se compromettre refuse d'abord de

voir M. de Lauriston.]

[Note en marge: Fierté de celui-ci.]

[Note en marge: On court après lui pour le ramener.]

M. de Lauriston partit le 4 octobre, après s'être fait précéder

auprès du général Kutusof par un billet qui annonçait son désir

d'un entretien direct avec le chef de l'armée russe. Il arriva

au camp ennemi le jour même. Le prudent Kutusof, entouré par les

partisans les plus exaltés de la guerre, et notamment par les agents

anglais accourus pour le surveiller, hésita d'abord à recevoir

personnellement M. de Lauriston, dans la crainte d'être compromis,

et appelé un traître, comme Barclay de Tolly. Il envoya donc l'aide

de camp de l'empereur, prince Wolkonsky, pour recevoir et entretenir

le général Lauriston au quartier de Benningsen. M. de Lauriston,

offensé de ce procédé, refusa de s'aboucher avec le prince Wolkonsky,

et rentra au quartier général de Murat, disant qu'il n'entendait

traiter qu'avec le généralissime lui-même. Cette brusque rupture

de relations à peine commencées inquiéta cependant l'état-major

russe. Si dans les rangs inférieurs de l'armée la passion contre

les Français était toujours ardente, dans les rangs plus élevés on

commençait à se diviser, à trouver cette guerre bien atroce et bien

ruineuse, et à ne plus regarder les Français comme les auteurs de

l'incendie de Moscou; on sentait en un mot sa colère diminuer avec

son sang si abondamment répandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on

rendît toute paix absolument impossible[32]. Les ennemis eux-mêmes de

la paix regrettaient la conduite tenue envers le général Lauriston,

par un tout autre motif. Comprenant très-bien la situation des

Français, sentant l'intérêt qu'on avait à les retenir à Moscou, dans

cette Capoue bien attrayante encore quoique incendiée, craignant

qu'une rupture aussi offensante ne les attirât pleins de colère

et de résolution sur l'armée russe, qui n'était ni renforcée ni

remise, ils regrettaient qu'on eût si mal accueilli l'envoyé de

Napoléon, et voulurent qu'on courût en quelque sorte après lui. Le

rusé Benningsen, qui joignait la finesse à l'audace, tâcha de voir

Murat, s'entretint avec lui, profita de sa facilité pour lui arracher

bien des aveux regrettables, et en lui exprimant un désir de la paix

qui était feint, l'amena à en exprimer un qui ne l'était pas, et

qui n'était que trop visible. Des rapprochements semblables eurent

lieu presque spontanément aux avant-postes, entre des officiers de

divers grades, et il s'établit une espèce d'armistice de fait, à la

suite duquel il fut convenu qu'on recevrait le général Lauriston au

quartier même du généralissime.

[Note 32: Le général Clausewitz, dans ses intéressants Mémoires si

remplis de sens et d'impartialité, dit formellement que la fatigue

commençait à se faire sentir dans l'armée russe, qu'il était donc

heureux que l'empereur Alexandre n'y fût pas, car peut-être ses

dispositions habituellement pacifiques s'accordant avec celles

de l'armée, on eût traité avec Napoléon, et perdu l'occasion

d'affranchir l'Allemagne, ce qui pour le général Clausewitz, Allemand

et Prussien, était naturellement l'objet essentiel de la guerre.

Cette assertion, quoique vraie, n'empêche pas qu'il y eût aussi une

part de calcul dans l'accueil fait au général Lauriston, ainsi qu'on

va le voir. Il y eut tout à la fois ruse pour tromper les Français,

et quelque peu de penchant pour la paix. Les sentiments des hommes

sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine, ce qui rend si

difficile de les démêler, et de les reproduire dans la juste mesure

de la vérité.]

[Note en marge: Entrevue de M. de Lauriston avec le général Kutusof.]

[Note en marge: Envoi d'un officier à Saint-Pétersbourg, et, en

attendant la réponse d'Alexandre, on convient d'un armistice tacite.]

M. de Lauriston se rendit donc auprès du prince Kutusof, et eut avec

lui plusieurs entretiens. Les Russes sont aussi doux que braves,

aussi dissimulés que violents, selon le calcul ou l'entraînement

du moment. Soit désir de la paix, soit intention d'endormir les

Français, on avait des raisons de bien accueillir leur représentant,

et cela ne coûtait d'ailleurs pas beaucoup aux généraux russes, à

qui la politesse est naturelle, et à qui M. de Lauriston inspirait

une juste estime. Le prince Kutusof l'entretint longtemps, répondit

avec adresse et dignité à toutes ses observations, lui dit, au

sujet des plaintes contre le caractère imprimé à la guerre, qu'il

s'appliquait de son mieux à lui conserver le caractère d'une guerre

régulière entre nations civilisées, qu'elle le conserverait partout

où il pourrait se faire obéir, mais que sa voix ne serait pas écoutée

des paysans russes, et qu'il n'était pas étonnant qu'on ne pût

pas civiliser en trois mois un peuple que les Français appelaient

barbare. Il répondit aux justifications du général Lauriston

relativement à l'incendie de Moscou, que pour lui il était loin

d'en accuser les Français, et que dans son opinion le patriotisme

moscovite était le seul auteur de ce grand sacrifice, car les Russes

aimaient mieux réduire leur pays en cendres que de le livrer à

l'ennemi. Relativement aux insinuations de paix, relativement même

à un armistice, le général Kutusof se présenta comme dépourvu

de tout pouvoir, et comme obligé d'en référer à l'empereur. Il

proposa, ce qui fut accepté, d'expédier l'aide de camp Wolkonsky

à Saint-Pétersbourg, afin d'y porter les ouvertures de Napoléon,

et d'en rapporter une réponse. Quant à l'armistice, il n'était pas

possible d'en signer un, mais il fut convenu que sur toute la ligne

des avant-postes on cesserait de tirailler, ce qui ne s'étendrait pas

toutefois aux ailes extrêmes des deux armées, et ce qui n'était pas

dès lors un empêchement aux courses des Cosaques et aux fourrages de

notre armée.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 50 段