la dernière extrémité; et ce n'était pas l'orgueil seul de ce grand
homme qui répugnait à un mouvement rétrograde, c'était le sentiment
profond de sa situation présente; car il suffisait d'un doute inspiré
au monde sur la réalité de ses forces, pour que tout l'édifice de sa
grandeur fût exposé à s'écrouler d'un seul coup. Déjà Torrès-Védras
avait semblé arrêter sa puissance au Midi; toutefois il y avait une
explication, c'était son absence, et la présence en Portugal de l'un
de ses lieutenants, qui, quelque grand qu'il fût, n'était pas lui.
Mais s'il rencontrait au Nord, là où il commandait en personne, et à
la tête de ses principales armées, un nouvel obstacle, on n'allait
pas manquer de le regarder comme définitivement arrêté dans le cours
de ses victoires; on allait concevoir l'espérance de le vaincre, et
une seule espérance rendue à l'Europe esclave pouvait la soulever
tout entière sur ses derrières, et submerger le nouveau Pharaon sous
les flots d'une insurrection européenne.
Napoléon avait donc raison de se préoccuper gravement de la manière
dont il quitterait Moscou, et de ne vouloir en sortir qu'avec
l'attitude d'un ennemi qui manoeuvre, et non pas avec celle d'un
ennemi qui bat en retraite. Dans cette vue plusieurs conduites
s'offraient. Ainsi, par exemple, un retour par la route de Kalouga,
où l'on trouverait toutes les ressources des riches provinces du
midi, sur laquelle on battrait l'armée russe, et d'où l'on pourrait
enfin revenir par Jelnia sur Smolensk, devait bien ressembler à une
manoeuvre autant qu'à une retraite. Mais cette marche, qui serait
toujours au fond un mouvement rétrograde, quelque soin qu'on prît
de le dissimuler, car il serait impossible d'hiverner à Kalouga à
cause de la distance de cette ville à Smolensk, nous condamnerait à
un trajet de cent cinquante lieues au moins, et à toutes les pertes
inséparables d'un pareil trajet; elle nous procurerait à la vérité
l'avantage de rencontrer et de battre l'armée russe, mais en nous
obligeant de porter avec nous cinq ou six mille blessés, à moins
qu'on ne les livrât à l'exaspération de l'ennemi, et tout en nous
ramenant vers nos quartiers, ramènerait aussi les Russes vers leurs
provinces les plus riches, et surtout vers les renforts qui leur
arrivaient de Turquie. Aussi Napoléon n'avait-il que très-peu de
penchant pour cette opération, et, à battre en retraite, il aimait
mieux purement et simplement refaire la route, à nous connue, de
Mojaïsk, Wiasma, Dorogobouge, Smolensk, moins longue que celle de
Kalouga d'une cinquantaine de lieues, ruinée il est vrai, mais sur
laquelle les convois de vivres sortis de Smolensk pouvaient venir
à notre rencontre jusqu'à mi-chemin, et sur laquelle d'ailleurs
devaient nous suivre dix jours de vivres tirés de Moscou; sur
laquelle enfin nous protégerions toutes nos évacuations par notre
seule présence, et ne serions que très-peu exposés à livrer bataille,
et à nous charger de nouveaux blessés.
[Note en marge: Belle opération imaginée par Napoléon, consistant
dans un mouvement combiné qui le rapprocherait de la Pologne, en
menaçant Saint-Pétersbourg.]
Mais ni l'un ni l'autre de ces projets, qui tous deux étaient une
renonciation évidente à l'offensive, ne convenait à Napoléon. Le
plan le seul bon à ses yeux, était celui qui réunirait les quatre
conditions suivantes: 1º de le replacer dans des communications
certaines et quotidiennes avec Paris; 2º de rapprocher l'armée de
ses ressources en vivres, équipements et recrues; 3º de conserver
entier le prestige de nos armes; 4º enfin d'appuyer fortement les
négociations de paix récemment essayées. Ces quatre conditions,
il les avait trouvées dans un plan que son génie inépuisable, et
fortement excité par le danger de la situation, avait conçu, et qui
était digne de tout ce qu'il avait jamais imaginé de plus profond et
de plus grand. Ce plan consistait dans une retraite oblique vers le
nord, qui, se combinant avec un mouvement offensif du duc de Bellune
sur Saint-Pétersbourg, aurait le double avantage de nous ramener
en Pologne, en nous laissant aussi menaçants que jamais, dès lors
tout aussi puissants pour négocier. Voici le détail de ce plan que
Napoléon voulut rédiger, et rédigea en effet, comme il avait coutume
de faire quand il cherchait à se bien rendre compte de ses propres
idées.
Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, s'était ménagé, outre l'armée du
prince de Schwarzenberg sur le Dniéper, et l'armée des maréchaux
Saint-Cyr et Macdonald sur la Dwina, le corps du duc de Bellune
au centre, lequel attendait à Smolensk des ordres ultérieurs. Le
corps de ce maréchal, fort de 30 mille hommes, pouvait être élevé
à 40 mille par la réunion d'une partie des troupes westphaliennes,
saxonnes, polonaises, qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre,
et des bataillons de marche destinés au recrutement de l'armée.
Il était facile de le porter au nord de la Dwina, sur la route
de Saint-Pétersbourg par Witebsk et Veliki-Luki. (Voir la carte
nº 54.) Réuni là au maréchal Saint-Cyr et à une division du
maréchal Macdonald, il devait compter 70 mille hommes au moins,
prêts à se diriger sur la seconde capitale de la Russie, siége
actuel du gouvernement. Devant ce corps le comte de Wittgenstein
n'aurait autre chose à faire qu'à se retirer promptement sur
Saint-Pétersbourg. Au moment où le duc de Bellune commencerait son
mouvement, Napoléon avec la garde, le prince Eugène, le maréchal
Davout, pouvait se retirer obliquement au nord, dans la direction
de Veliki-Luki, en marchant presque parallèlement à la route de
Smolensk, et à une distance de douze ou quinze lieues de cette
route, par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi, tandis que le
maréchal Ney suivant avec son corps la route directe de Moscou à
Smolensk, couvrirait toutes nos évacuations, et que Murat se dérobant
à Kutusof, par un mouvement sur sa droite, se porterait à Mojaïsk, et
viendrait avec le maréchal Ney s'établir entre Smolensk et Witebsk.
Après dix ou douze jours de cette marche si profondément combinée,
l'armée serait ainsi placée: le duc de Bellune avec 70 mille hommes à
Veliki-Luki, menaçant Saint-Pétersbourg, Napoléon avec 70 à Wielij,
prêt à l'appuyer, ou à se réunir aux 30 mille hommes de Ney et de
Murat pour tenir tête à Kutusof, par quelque route que celui-ci vînt
nous chercher. D'après toutes les probabilités, on devait achever
ce trajet sans être rejoint par l'ennemi, sans être talonné, sans
perdre tout ce qu'on perd quand on est suivi de trop près, sans
souffrir de la disette, car la route de Woskresensk, Wolokolamsk,
Bieloi, que Napoléon se proposait de prendre, était toute neuve, par
conséquent assez bien approvisionnée, et Ney et Murat, sur la route
de Smolensk, qui était la nôtre, pouvaient bien amener des vivres
pour 30 mille hommes. De plus nous aurions attiré les Russes en
sens inverse de leurs renforts, ce qui les exposerait à en perdre
la moitié pour nous rejoindre, et tout en nous retirant en Pologne,
nous aurions pris une position offensive, nécessaire à la paix; nous
serions ainsi, sans avoir rien perdu, ni moralement ni physiquement,
sortis du mauvais pas de Moscou par une marche des plus hardies et
des plus belles qu'on eût jamais exécutées. Quant à l'hivernage, tout
annonçait que dans ces conditions il serait facile. Nos magasins
étant réunis à Wilna, pouvaient par le traînage, si commode en hiver,
être prochainement transportés à Polotsk et à Witebsk, d'où l'armée
tirerait ses vivres. L'immense quantité de boeufs réunis à Grodno,
n'ayant qu'à traverser un pays ami, arriveraient à Witebsk sans
difficulté. Puis, le printemps venu, Napoléon ayant employé l'hiver
à rassembler de nouvelles forces, serait en mesure de marcher avec
300 mille hommes sur Saint-Pétersbourg. Il est probable que devant
la simple menace d'une telle marche, la paix, si nous n'étions pas
trop difficiles sur les conditions, serait signée, ou qu'en tout cas
nous occuperions Saint-Pétersbourg comme nous avions occupé Moscou,
sans danger de trouver cette seconde capitale incendiée, car le bois
y était moins employé dans les constructions qu'à Moscou, car les
Russes ne feraient pas deux fois un pareil sacrifice, car enfin le
fanatisme moscovite y était beaucoup moins ardent.
[Note en marge: La disposition des esprits dans l'armée rend
impraticable le beau plan que Napoléon avait conçu.]
Ce plan réunissait donc toutes les conditions que Napoléon s'était
proposées, de rétablir ses communications quotidiennes avec le
centre de son empire, de ramener l'armée vers la Pologne, de
conserver intact le prestige de ses armes, et d'appuyer par un
mouvement sérieusement offensif les négociations pacifiques qu'il
avait le projet d'entamer. Son génie n'avait jamais rien imaginé
de plus habile, de plus profond, de plus admirable. Conçu dans les
derniers jours de septembre, arrêté et rédigé[31] dans les deux
ou trois premiers jours d'octobre, ce projet pouvait, en partant
immédiatement, être complétement exécuté au 15 octobre, époque où
le temps devait être beau encore, et où il fut en effet superbe.
Tout se prêtait donc parfaitement à l'exécution du nouveau plan, qui
était en quelque sorte une inspiration d'en haut venue à Napoléon
pour son salut. Mais tout ce qu'il imaginait de meilleur était
destiné à échouer, par le vice même de la situation qu'il s'était
créée, en s'aventurant à une pareille distance. Ayant déjà tant
demandé à ses soldats et à ses lieutenants, les ayant menés si loin,
et n'ayant à leur offrir à Moscou que des ruines, il était obligé
de les ménager infiniment, de les consulter plus que de coutume,
de chercher à les concilier à ses projets, au lieu de commander
impérieusement, brièvement, comme il avait fait à toutes les époques
de sa carrière, où chaque jour amenait un résultat prodigieux, et
accroissait son ascendant. Or, il commençait à régner dans l'armée,
outre une immense lassitude, une tristesse profonde, qui naissait de
la vue seule de cette ville en cendres, et du secret effroi qu'on
éprouvait en songeant à la longueur du retour, et à ce terrible
hiver de Russie, duquel on était séparé par un mois tout au plus.
À des esprits ainsi disposés il fallait parler non plus en maître
impérieux qui commande sans explication parce que le succès quotidien
suffit à tout expliquer, mais en maître doux, presque caressant, qui
consulte, et persuade plutôt qu'il n'ordonne. Napoléon entretint donc
successivement chacun de ses lieutenants de son projet, mais à peine
avait-il dit les premiers mots qu'ils se récrièrent tous contre une
nouvelle course au nord, contre une nouvelle conquête de capitale.
Le mouvement sur Moscou, auquel, dans l'espoir d'un grand résultat,
on avait sacrifié toutes les considérations de prudence, avait trop
mal réussi, pour qu'on fût tenté de recommencer, en s'engageant
plus loin, au milieu d'une saison plus avancée, dans une marche sur
Saint-Pétersbourg.
[Note 31: Ce projet est rapporté, mais entièrement défiguré, dans
le récit de M. Fain (Manuscrit de 1812). Il est rapporté à une date
qui ne peut être la véritable, car M. Fain prétend que l'Empereur
le conçut et l'arrêta au château de Pétrowskoié, où il séjourna
pendant l'incendie de Moscou, du 16 au 19 septembre. Or il existe
aux archives et dans la correspondance de Napoléon, un exposé de
ce plan, divisé en titres et articles comme un projet de loi, et
contenant l'opinion de Napoléon sur l'état de la guerre de Russie,
et sur les meilleurs moyens de la terminer. Ce document, l'un des
plus importants de la campagne et des plus glorieux pour le génie de
Napoléon, porte la date d'octobre, sans désignation de jour. Il ne
pouvait donc avoir été arrêté au château de Pétrowskoié, que Napoléon
quitta le 19 septembre. De plus tout donne lieu de croire, d'après
les circonstances indiquées dans l'exposé lui-même, que le plan se
rapporte aux deux ou trois premiers jours d'octobre, et point du tout
au 16, 17 ou 18 septembre. Évidemment ce plan fut rédigé pour être
communiqué aux lieutenants de Napoléon, et ne dut être abandonné
qu'après une consultation avec eux. Il fut vraisemblablement conçu
dans les derniers jours de septembre, et mis par écrit du 1er au 3
octobre. Dans l'ordre des idées qui ont dû se succéder dans l'esprit
de Napoléon, on ne peut le placer ni avant ni après. M. Fain n'a dû
avoir que le souvenir de cette dictée, et ne l'avait certainement pas
sous les yeux en écrivant son ouvrage, sans quoi il l'aurait ajoutée
aux pièces justificatives, dans lesquelles il a mis tout ce qu'il
possédait de la correspondance de Napoléon.]
Il ne s'agissait pourtant pas d'aller conquérir la seconde capitale
de la Russie, mais de rétrograder obliquement sur la Pologne, et
de se placer, à titre d'appui seulement, derrière un corps qui
lui-même était appelé non pas à se porter sur Saint-Pétersbourg,
mais à le menacer, ce qui était bien différent, et ce qui a donné
lieu depuis à la fausse version d'un projet de marcher de Moscou
sur Saint-Pétersbourg, que Napoléon aurait, dit-on, formé à cette
époque. La différence était essentielle, mais les esprits, inquiets
et rebutés, ne s'arrêtaient pas à toutes ces distinctions. Les uns
alléguaient les bruyères, les marécages, la stérilité des provinces
du nord, qu'il s'agissait de traverser; les autres faisaient
valoir, malheureusement avec trop de raison, l'état de l'armée,
l'épuisement de la cavalerie, la ruine des charrois de l'artillerie,
l'indispensable nécessité de laisser reposer hommes et chevaux,
afin qu'ils pussent refaire la route si longue qui nous séparait de
Smolensk, la nécessité aussi de se retirer avant la mauvaise saison,
et d'entamer en attendant quelques négociations qui pussent conduire
à la paix, moyen toujours le plus assuré de sortir sains et saufs du
mauvais pas où l'on s'était engagé.
[Note en marge: Napoléon, contrarié dans l'exécution du plan le
meilleur, flotte entre divers projets, et songe à des ouvertures de
paix.]
Napoléon s'aperçut bien vite qu'il ne fallait actuellement rien
demander à des esprits rebutés, et assombris par le spectacle qu'ils
avaient sous les yeux, et se laissa surtout détourner de son projet
par l'état de l'armée, qui exigeait impérieusement quelque repos.
Obligé d'abandonner, ou d'ajourner au moins le seul plan capable de
le tirer d'embarras, il laissa flotter son esprit entre plusieurs
projets, qui d'abord lui avaient paru inadmissibles, comme celui
de s'établir à Moscou même, et d'y passer l'hiver en étendant ses
cantonnements pour se procurer des fourrages, comme celui de placer
une garnison à Moscou, et d'aller ensuite se fixer dans la riche
province de Kalouga, d'où il étendrait sa main gauche sur Toula,
sa main droite sur Smolensk. Mais à tous ces projets il y avait de
graves objections, et leur difficulté le ramenait sans cesse vers le
désir de cette paix qu'il avait follement sacrifiée à ses prétentions
de domination universelle, et qu'il souhaitait maintenant, quoique
victorieux, aussi ardemment qu'aucun vaincu ait jamais pu la désirer.
[Note en marge: Mission de M. de Lauriston auprès du général Kutusof.]
[Note en marge: Ce qu'il doit dire au généralissime russe.]
Dans ces continuelles perplexités, il imagina d'envoyer M. de
Caulaincourt à Saint-Pétersbourg, afin d'y ouvrir franchement
une négociation avec l'empereur Alexandre. Quels que fussent ses
embarras, son attitude de vainqueur, traitant de Moscou même, avait
assez de grandeur pour qu'il pût hasarder une pareille démarche. Mais
M. de Caulaincourt, qui craignait que sous cette grandeur apparente
ne perçât la difficulté de la situation, qui craignait aussi de
ne plus trouver à Saint-Pétersbourg la faveur dont il avait joui
autrefois, refusa une telle mission, en affirmant, du reste avec
raison, qu'elle ne réussirait pas. Napoléon s'adressant alors à M.
de Lauriston, dont il avait trop dédaigné le modeste bon sens, le
chargea de se rendre au camp du général Kutusof, non point pour y
offrir la paix, mais pour aller y exprimer au généralissime russe le
désir de donner à la guerre un caractère moins féroce. Le général
Lauriston devait prendre prétexte de l'incendie de Moscou, pour
dire que les Français, habitués à ménager les populations vaincues,
à leur épargner les maux inutiles, avaient le coeur contristé de
ne rencontrer partout que des villes incendiées, des populations
désolées, des blessés expirant au milieu des flammes, et qu'il
était cruel pour leur humanité, fâcheux pour l'honneur de tous,
mais particulièrement dommageable pour la prospérité de la Russie,
de continuer un pareil genre de guerre; que s'il venait faire une
telle démarche, ce n'est pas que ce genre de guerre eût embarrassé
les Français, car jusqu'ici on n'avait pas réussi à les empêcher
de vivre, témoin l'abondance dont ils jouissaient sur les ruines
fumantes de Moscou; mais parce qu'ils voyaient avec regret qu'on
imprimât à une guerre toute politique, terminable par un traité
facile à conclure, un caractère révoltant de barbarie et de haine
irréconciliable.
De ces insinuations à des paroles de paix il n'y avait pas loin,
et on était sur une pente qui ne pouvait manquer d'y conduire
assez rapidement. Si on l'écoutait, M. de Lauriston avait mission
de s'avancer davantage; il devait dire qu'il y avait dans la
dernière brouille bien plus de malentendu que de causes véritables
d'inimitiés, surtout d'inimitiés implacables, et que c'étaient
les ennemis des deux pays qui s'étaient interposés entre les deux
souverains pour les brouiller au profit de l'Angleterre. Il devait
insinuer que la paix serait facile, et que, si la Russie la désirait,
les conditions n'en seraient pas rigoureuses. Il devait enfin
mettre tous ses soins à obtenir au moins un armistice provisoire,
qui épargnât l'effusion du sang, effusion inutile quant à présent,
puisque aucune des deux armées ne semblait disposée à tenter quelque
chose de sérieux. Certes, à descendre à de telles démarches, tout
victorieux qu'on était, il eût bien mieux valu ne pas commencer une
guerre aussi fatale, et on peut dire que M. de Lauriston était bien
vengé en ce moment du peu d'accueil que ses conseils avaient reçu à
Paris six mois auparavant. Mais pour un bon citoyen la vengeance qui
sort des malheurs de son pays n'est qu'un malheur de plus.
[Note en marge: Départ de M. de Lauriston pour le camp russe.]
[Note en marge: Kutusof de peur de se compromettre refuse d'abord de
voir M. de Lauriston.]
[Note en marge: Fierté de celui-ci.]
[Note en marge: On court après lui pour le ramener.]
M. de Lauriston partit le 4 octobre, après s'être fait précéder
auprès du général Kutusof par un billet qui annonçait son désir
d'un entretien direct avec le chef de l'armée russe. Il arriva
au camp ennemi le jour même. Le prudent Kutusof, entouré par les
partisans les plus exaltés de la guerre, et notamment par les agents
anglais accourus pour le surveiller, hésita d'abord à recevoir
personnellement M. de Lauriston, dans la crainte d'être compromis,
et appelé un traître, comme Barclay de Tolly. Il envoya donc l'aide
de camp de l'empereur, prince Wolkonsky, pour recevoir et entretenir
le général Lauriston au quartier de Benningsen. M. de Lauriston,
offensé de ce procédé, refusa de s'aboucher avec le prince Wolkonsky,
et rentra au quartier général de Murat, disant qu'il n'entendait
traiter qu'avec le généralissime lui-même. Cette brusque rupture
de relations à peine commencées inquiéta cependant l'état-major
russe. Si dans les rangs inférieurs de l'armée la passion contre
les Français était toujours ardente, dans les rangs plus élevés on
commençait à se diviser, à trouver cette guerre bien atroce et bien
ruineuse, et à ne plus regarder les Français comme les auteurs de
l'incendie de Moscou; on sentait en un mot sa colère diminuer avec
son sang si abondamment répandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on
rendît toute paix absolument impossible[32]. Les ennemis eux-mêmes de
la paix regrettaient la conduite tenue envers le général Lauriston,
par un tout autre motif. Comprenant très-bien la situation des
Français, sentant l'intérêt qu'on avait à les retenir à Moscou, dans
cette Capoue bien attrayante encore quoique incendiée, craignant
qu'une rupture aussi offensante ne les attirât pleins de colère
et de résolution sur l'armée russe, qui n'était ni renforcée ni
remise, ils regrettaient qu'on eût si mal accueilli l'envoyé de
Napoléon, et voulurent qu'on courût en quelque sorte après lui. Le
rusé Benningsen, qui joignait la finesse à l'audace, tâcha de voir
Murat, s'entretint avec lui, profita de sa facilité pour lui arracher
bien des aveux regrettables, et en lui exprimant un désir de la paix
qui était feint, l'amena à en exprimer un qui ne l'était pas, et
qui n'était que trop visible. Des rapprochements semblables eurent
lieu presque spontanément aux avant-postes, entre des officiers de
divers grades, et il s'établit une espèce d'armistice de fait, à la
suite duquel il fut convenu qu'on recevrait le général Lauriston au
quartier même du généralissime.
[Note 32: Le général Clausewitz, dans ses intéressants Mémoires si
remplis de sens et d'impartialité, dit formellement que la fatigue
commençait à se faire sentir dans l'armée russe, qu'il était donc
heureux que l'empereur Alexandre n'y fût pas, car peut-être ses
dispositions habituellement pacifiques s'accordant avec celles
de l'armée, on eût traité avec Napoléon, et perdu l'occasion
d'affranchir l'Allemagne, ce qui pour le général Clausewitz, Allemand
et Prussien, était naturellement l'objet essentiel de la guerre.
Cette assertion, quoique vraie, n'empêche pas qu'il y eût aussi une
part de calcul dans l'accueil fait au général Lauriston, ainsi qu'on
va le voir. Il y eut tout à la fois ruse pour tromper les Français,
et quelque peu de penchant pour la paix. Les sentiments des hommes
sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine, ce qui rend si
difficile de les démêler, et de les reproduire dans la juste mesure
de la vérité.]
[Note en marge: Entrevue de M. de Lauriston avec le général Kutusof.]
[Note en marge: Envoi d'un officier à Saint-Pétersbourg, et, en
attendant la réponse d'Alexandre, on convient d'un armistice tacite.]
M. de Lauriston se rendit donc auprès du prince Kutusof, et eut avec
lui plusieurs entretiens. Les Russes sont aussi doux que braves,
aussi dissimulés que violents, selon le calcul ou l'entraînement
du moment. Soit désir de la paix, soit intention d'endormir les
Français, on avait des raisons de bien accueillir leur représentant,
et cela ne coûtait d'ailleurs pas beaucoup aux généraux russes, à
qui la politesse est naturelle, et à qui M. de Lauriston inspirait
une juste estime. Le prince Kutusof l'entretint longtemps, répondit
avec adresse et dignité à toutes ses observations, lui dit, au
sujet des plaintes contre le caractère imprimé à la guerre, qu'il
s'appliquait de son mieux à lui conserver le caractère d'une guerre
régulière entre nations civilisées, qu'elle le conserverait partout
où il pourrait se faire obéir, mais que sa voix ne serait pas écoutée
des paysans russes, et qu'il n'était pas étonnant qu'on ne pût
pas civiliser en trois mois un peuple que les Français appelaient
barbare. Il répondit aux justifications du général Lauriston
relativement à l'incendie de Moscou, que pour lui il était loin
d'en accuser les Français, et que dans son opinion le patriotisme
moscovite était le seul auteur de ce grand sacrifice, car les Russes
aimaient mieux réduire leur pays en cendres que de le livrer à
l'ennemi. Relativement aux insinuations de paix, relativement même
à un armistice, le général Kutusof se présenta comme dépourvu
de tout pouvoir, et comme obligé d'en référer à l'empereur. Il
proposa, ce qui fut accepté, d'expédier l'aide de camp Wolkonsky
à Saint-Pétersbourg, afin d'y porter les ouvertures de Napoléon,
et d'en rapporter une réponse. Quant à l'armistice, il n'était pas
possible d'en signer un, mais il fut convenu que sur toute la ligne
des avant-postes on cesserait de tirailler, ce qui ne s'étendrait pas
toutefois aux ailes extrêmes des deux armées, et ce qui n'était pas
dès lors un empêchement aux courses des Cosaques et aux fourrages de
notre armée.