La lettre du gouverneur des pupilles, écrite sur-le-champ, fut

envoyée à Saint-Pétersbourg avant la fin de la journée. À peu près en

même temps on avait rencontré un personnage qui paraissait honorable,

un Russe resté à Moscou, et demandant à se rendre sur les derrières

de l'armée, pour y mettre ordre à ses propriétés incendiées. Il

était moins aveuglé par la colère que ses compatriotes, et déplorait

l'atroce fureur de Rostopchin, qui, à ne juger que par les effets

matériels, avait causé plus de mal aux Russes qu'aux Français, car

ceux-ci, même sous les ruines fumantes de Moscou, trouvaient encore à

vivre, et les autres erraient mourants de faim dans les bois. On le

fit venir, on l'admit à l'honneur de voir Napoléon, de s'entretenir

avec lui, et de s'assurer directement de ses dispositions pacifiques.

Napoléon, qui n'entendait plus donner à la guerre actuelle toute

la portée qu'il avait songé à lui donner dans le premier moment,

répéta ce qu'il avait dit au général Toutelmine, qu'il avait voulu

entreprendre une guerre politique, et non une guerre sociale et

dévastatrice; qu'ayant pu en Lithuanie insurger les paysans, il ne

l'avait pas fait; que les incendies allumés sur son chemin il s'était

efforcé de les éteindre; que le théâtre de cette guerre aurait dû

être en Lithuanie, et non dans la Moscovie elle-même; que là, une ou

deux batailles auraient dû décider la question, et qu'un traité peu

onéreux aurait rétabli l'alliance de la Russie avec la France, et non

point sa dépendance, comme on se plaisait à le dire pour exciter les

esprits; qu'au lieu de cela on cherchait à imprimer à cette guerre un

caractère atroce, digne des nègres de Saint-Domingue; que le comte

de Rostopchin, en voulant jouer le Romain, n'était qu'un barbare, et

qu'il était temps, dans l'intérêt de l'humanité et de la Russie, de

mettre un terme à tant d'horreurs.

Le personnage russe dont il s'agit, M. de Jakowleff, ne contesta

aucune des assertions de Napoléon, car, sortant des ruines fumantes

de Moscou, ayant vu les horribles souffrances endurées par les

malheureux habitants de cette capitale, il était indigné contre la

fureur de Rostopchin, et pensait qu'une pareille guerre devait ou

être terminée le plus tôt possible, ou du moins être soutenue par

d'autres moyens. Ayant, comme le général Toutelmine, dit à Napoléon

qu'il devrait bien faire connaître ses dispositions pacifiques à

l'empereur Alexandre, et qu'il serait séant au vainqueur d'être

le premier à parler de paix, Napoléon qui ne demandait pas mieux,

offrit à son interlocuteur de se rendre lui-même à Saint-Pétersbourg,

afin d'y porter écrites les paroles qu'il venait d'entendre. M. de

Jakowleff s'empressa d'y consentir, et partit avec une lettre pour

Alexandre, lettre à la fois courtoise et hautaine, comme Napoléon

n'avait cessé d'en écrire, même au moment de la déclaration de

guerre. Napoléon le fit accompagner par un officier, pour assurer sa

marche à travers les détachements français.

[Note en marge: Avantages et inconvénients de ces ouvertures

pacifiques.]

L'inconvénient de ces ouvertures était sans doute de laisser

entrevoir les embarras que nous commencions à éprouver, et dès lors

d'engager l'empereur Alexandre à faire autant de pas en arrière, que

nous en ferions en avant pour nous rapprocher de lui. D'un autre

côté, on pouvait être certain que si on ne prenait pas l'initiative

avec ce prince, son orgueil, profondément blessé, l'empêcherait de

la prendre, et qu'un excès de réserve aurait autant d'inconvénients

pour la paix qu'une démarche indiscrètement pacifique. Napoléon

n'hésita donc pas à tenter ces ouvertures, sans négliger du reste les

soins qu'il devait à cette guerre, devenue justement plus difficile

à mesure qu'elle semblait plus heureuse, puisque chaque progrès en

avant était une difficulté ajoutée au retour.

[Note en marge: Pendant que Napoléon s'occupe à Moscou des premiers

soins de son établissement, on s'aperçoit que l'ennemi s'est dérobé

au général Sébastiani, qui était chargé de l'observer.]

[Note en marge: Au même moment un de nos convois est intercepté sur

la route de Smolensk.]

Il fallait effectivement songer aux projets ultérieurs que commandait

la situation extraordinaire dans laquelle on s'était mis, en se

transportant à six ou sept cents lieues de la frontière de France,

au milieu de cette capitale incendiée de la vieille Russie. Mais

ces projets dépendaient en partie de ceux de l'ennemi, et depuis

quelques jours on commençait à ne plus savoir ce qu'il était devenu.

Le général Sébastiani, qui avait remplacé à la tête de l'avant-garde

Murat, venu accidentellement à Moscou, fut obligé d'avouer qu'il

avait été trompé par les Russes aussi complètement qu'à Roudnia.

En effet, tout en suivant l'armée de Kutusof d'abord sur la route

de Wladimir, puis sur celle de Riazan (voir la carte nº 54), il

s'était avancé jusqu'au bord de la Moskowa, que cette route rencontre

à huit ou neuf lieues de Moscou, avait franchi la Moskowa à la

suite des Russes, et voyant toujours devant lui des Cosaques avec

quelque cavalerie régulière, sans songer à s'éclairer sur sa droite,

il avait couru dans le sens du sud-est jusqu'à Bronitcy, à vingt

lieues au moins, prenant constamment l'apparence pour la réalité.

Arrivé là, il avait fini par reconnaître qu'on l'avait induit en

erreur, que l'ennemi n'était plus devant lui, et il l'avait mandé à

Moscou, disant avec franchise qu'il ne savait où le chercher. Sur ces

entrefaites, on apprenait que deux escadrons de marche escortant des

caissons de munitions, et s'acheminant vers Moscou par la route de

Smolensk, celle même que nous avions suivie, avaient été surpris par

une nuée de Cosaques aux environs de Mojaïsk, enveloppés, et forcés

de se rendre avec leur convoi. L'alarme avait été aussitôt donnée

sur toute la route de Moscou à Smolensk, et on criait déjà, avec un

trouble qu'il n'est que trop facile de produire sur les derrières

d'une armée, que l'ennemi s'était placé sur nos communications, et

qu'il était dès ce moment en mesure de nous couper la retraite.

Ce fut dans les journées des 21 et 22 septembre que Napoléon apprit

ces désagréables nouvelles, qui faisaient suite, d'une manière

fâcheuse, à l'incendie de Moscou. Il s'emporta fort contre le général

Sébastiani, malgré l'estime qu'il lui accordait; mais les cris, les

emportements ne remédiaient à rien.

[Note en marge: Napoléon se doutant que l'ennemi s'est porté sur

la route de Kalouga, pour manoeuvrer sur nos flancs, envoie à sa

recherche Murat, Poniatowski et Bessières.]

[Note en marge: Le maréchal Davout conseille à Napoléon de ne pas

s'arrêter à Moscou, et d'aller livrer une seconde bataille à Kutusof.]

[Note en marge: Dans quel cas Napoléon est disposé à suivre ce

conseil.]

Napoléon prescrivit à Murat d'aller immédiatement se mettre à la

tête de l'avant-garde, et lui confia le corps de Poniatowski, tout

fatigué et épuisé qu'était ce corps d'armée, pour qu'il pût, avec

des soldats parlant la langue slave, se renseigner plus facilement

sur la marche de l'ennemi. Les courses des Cosaques donnant lieu

de penser que le général Kutusof avait opéré un mouvement de flanc

vers notre droite, pour se diriger sur nos derrières par la route

de Kalouga, Napoléon enjoignit à Murat de se reporter du sud-est au

sud, c'est-à-dire de la route de Riazan sur celle de Toula, et de

marcher jusqu'à ce qu'il eût des nouvelles de Kutusof. Ne voulant pas

laisser Murat aventuré seul à la recherche de la grande armée russe,

il fit partir par la porte de Kalouga, en lui ordonnant de marcher

sur Kalouga même, le maréchal Bessières avec les lanciers de la

garde, la cavalerie de Grouchy, la cavalerie légère et la quatrième

division d'infanterie du maréchal Davout; enfin il fit rétrograder

par la route de Smolensk les dragons de la garde, une division de

cuirassiers, et la division Broussier du prince Eugène. Ces trois

corps de troupes, se déployant en éventail sur nos derrières, de la

route de Toula à celle de Smolensk, devaient s'avancer en tâtonnant

jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint l'ennemi. Napoléon se doutait bien

du point où l'on rencontrerait Kutusof, car il le supposait sur la

route de Kalouga, attiré dans cette direction par la double raison

de menacer nos derrières, et de se mettre en communication avec les

plus riches provinces de l'empire. Quoiqu'il en fût presque certain,

il était néanmoins impatient de le savoir d'une manière positive.

Il ne partageait aucunement les terreurs de ceux qui nous croyaient

coupés, mais il était résolu à ne pas souffrir de la part de Kutusof

un établissement inquiétant sur nos derrières, et à sortir de Moscou

pour aller livrer une seconde bataille, si le général russe prenait

position trop près de nous et de notre ligne de retraite. Le maréchal

Davout, dont la prévoyance s'inquiétait à la vue d'un ennemi resté

assez fort pour manoeuvrer sur nos flancs, supplia Napoléon de partir

immédiatement pour aller le combattre, et l'écraser, après quoi on

pourrait dormir tranquille à Moscou, même tout l'hiver, si on le

désirait. Napoléon était bien de cet avis, pourvu qu'il ne fallût

pas aller chercher les Russes trop loin. L'armée, en effet, n'était

à Moscou que depuis sept jours, dont quatre passés au milieu des

flammes, et il ne voulait pas l'arracher aux premières douceurs du

repos, à moins que ce ne fût pour frapper un coup décisif. Il se tint

donc prêt à partir, mais sans déplacer encore ses principaux corps

d'armée, en attendant qu'on eût éclairci le mystère de la nouvelle

position prise par les Russes.

[Note en marge: Mouvements de l'armée russe depuis sa sortie de

Moscou.]

[Note en marge: Conformément à son plan, Kutusof veut tourner autour

de Moscou, pour venir prendre position dans notre flanc droit, sur la

route de Kalouga.]

[Note en marge: Cependant il veut tourner à grande distance, pour ne

pas se heurter contre les Français dans l'état de découragement où se

trouve l'armée russe.]

Voici, pendant ce temps, quels avaient été les résolutions du général

Kutusof et les mouvements exécutés par son armée. Sa pensée, en

sortant de Moscou, avait été de suivre un plan moyen entre tous ceux

qui lui avaient été proposés, et d'aller se placer sur le flanc des

Français, mais en ne tournant pas trop près d'eux, afin de ne pas

les avoir trop tôt sur les bras. En conséquence son premier projet,

concerté avec l'aide de camp d'Alexandre, l'officier piémontais

Michaud, avait été de rétrograder jusque derrière l'Oka, puissante

rivière qui, naissant au midi, passant par Orel, Kalouga, Riazan,

recueille une quantité d'affluents, notamment la Moskowa (voir

la carte nº 54), et va se jeter dans le Wolga à Nijney-Nowogorod.

Derrière cette rivière on eût été bien couvert, et abondamment nourri

par tous les produits des provinces du Midi, transportés de Kalouga

par l'Oka elle-même. Mais c'était s'éloigner beaucoup des Français,

laisser un vaste champ à leurs fourrages, et accroître infiniment le

découragement de l'armée russe, qui croyait avoir manqué sa mission

depuis qu'elle n'avait pas pu défendre Moscou. En effet la tristesse,

l'abattement étaient au comble dans cette armée, et le spectacle

des milliers de familles qu'elle traînait à sa suite, les unes à

pied, les autres sur des chars, n'était pas fait pour diminuer les

sentiments amers qui l'oppressaient. Aussi tout Russe qu'il était, le

vieux Kutusof commençait-il à n'être pas beaucoup plus populaire que

Barclay de Tolly. Pour refaire sa popularité, il cherchait par des

propos perfidement semés, à répandre l'opinion que ce n'était pas lui

qui avait voulu évacuer Moscou, qu'il y avait été forcé par plusieurs

chefs de l'armée, et parmi ces chefs il désignait Barclay de Tolly,

Benningsen lui-même, car ce dernier, depuis la mort de Bagration,

devenait à son tour l'objet de ses ombrages. Craignant l'effet que

la perte de Moscou pourrait produire surtout à Saint-Pétersbourg, il

avait expédié l'aide de camp Michaud, pour aller exposer à la cour

ses résolutions et ses motifs, et faire agréer les unes et les autres.

[Note en marge: Tandis que l'armée russe tourne autour de Moscou,

elle aperçoit pendant une nuit l'incendie de cette ville.]

[Note en marge: Fureur inouïe réveillée dans l'armée russe par ce

douloureux spectacle.]

Tel était l'état des choses lorsque tout à coup, dans l'affreuse

nuit du 16 au 17, le vent violent du nord-ouest avait porté jusqu'à

l'armée russe, qui tournait autour de Moscou, les mugissements et

les sombres lueurs de l'incendie. Ce spectacle horrible surgissant

à l'horizon comme l'éruption d'un volcan, avait arraché l'armée et

le peuple fugitif à leurs bivouacs, et tous s'appelant les uns les

autres, s'étaient levés pour contempler ce désastre de la vieille

capitale de leur patrie. La fureur à cette vue avait été portée

au comble. Le véritable incendiaire, c'est-à-dire le comte de

Rostopchin, et Kutusof lui-même, qui n'avait pas le secret du comte

de Rostopchin, mais qui le soupçonnait, s'étaient hâtés d'annoncer

que c'étaient les Français qui avaient mis le feu à Moscou, et cette

calomnie, si peu vraisemblable, s'était répandue dans les rangs du

peuple et de l'armée avec une incroyable promptitude.--Les Français

ont mis le feu à Moscou! criait-on de toutes parts, et à cette

nouvelle la haine était devenue ardente comme l'immense bûcher de

la malheureuse cité. De tous côtés on poussait des cris de rage, on

se montrait avec désespoir les traits de feu qui jaillissaient de

ce vaste incendie, et qui de temps en temps éclairaient l'horizon

entier d'une éclatante et sinistre lumière. On demandait vengeance,

on voulait tout de suite aller au combat[30]. Ainsi Rostopchin, qui

en brûlant Moscou ne nous avait privés de rien, car il restait

dans cette vaste capitale assez de toits pour nous abriter, assez

de vivres pour nous nourrir, avait néanmoins creusé un abîme entre

les deux nations, réveillé contre nous toute la violence des haines

nationales, rendu les négociations impossibles, et ranimé toute

l'énergie de l'armée russe, que l'impuissance apparente de ses

efforts commençait à décourager.

[Note 30: Le prince de Wurtemberg dit dans ses Mémoires que lui et

beaucoup d'autres regardaient la cause russe comme perdue après la

sortie de Moscou, surtout à cause du découragement qui régnait dans

l'armée, mais que la vue des flammes qui dévoraient la capitale

rendit à cette armée une ardeur nouvelle, et que les espérances

de tous ceux qui étaient attachés à la Russie se ranimèrent

instantanément. Du reste le témoignage des étrangers qui servaient

dans les armées russes est unanime sur ce point. Militairement l'acte

du comte de Rostopchin fut nul, moralement il eut des conséquences

incalculables.]

[Note en marge: Tout le monde criant vengeance, Kutusof se décide à

opérer son mouvement plus près de l'ennemi.]

Ce n'était pas le cas en ce moment de s'éloigner trop des Français,

et de leur laisser le champ libre, avec les dispositions qui se

manifestaient chez les soldats russes. Descendre sur la route de

Riazan jusqu'à la ville de Kolomna pour rejoindre l'Oka, c'était

afficher trop de prudence, et une prudence d'ailleurs inutile, car

exclusivement occupés d'arracher aux ruines de Moscou le pain dont

ils avaient besoin, les Français n'étaient pas en mesure de suivre

et d'inquiéter l'armée russe. Aussi Kutusof, arrivé sur la route de

Riazan jusqu'au bord de la Moskowa, avait-il cru devoir s'y arrêter,

et entreprendre, à partir de ce point, le mouvement de flanc projeté

autour de l'armée française, c'est-à-dire donner un rayon de dix

lieues, au lieu d'un rayon de trente, à l'arc de cercle qu'il se

proposait de décrire autour de Moscou, de l'est au sud.

[Note en marge: Manière dont il échappe au général Sébastiani.]

Le général Kutusof profitant de quelques pourparlers engagés entre

le général Sébastiani et le général Raéffskoi, dans le but d'éviter

les batailleries inutiles, avait ordonné de se prêter à tout ce que

voudraient les Français, d'endormir ainsi leur vigilance, et de leur

cacher complétement la direction qu'on allait suivre. À dater du 17

en effet, tandis qu'une arrière-garde de cavalerie continuait à

marcher nonchalamment sur la route de Riazan, et attirait à sa suite

le général Sébastiani, le gros de l'armée changeant subitement de

direction, s'était mis à tourner du sud-est au sud-ouest, et s'était

porté derrière la Pakra, petite rivière qui, naissant près de la

route de Smolensk (voir la carte nº 55), trace autour de Moscou un

cercle semblable à celui que les Russes voulaient décrire, et dès

lors était propre à leur servir de ligne de défense. C'est donc

derrière cette rivière, et non derrière l'Oka, que Kutusof vint

se poster, s'établissant non pas précisément sur notre ligne de

communication, mais à côté, et pouvant s'y transporter en une marche.

Arrivé le 18 à Podolsk, Kutusof était le 19 à Krasnaia-Pakra,

derrière la Pakra. C'est de ce point situé tout à fait au sud-ouest,

fort près de notre ligne de communication, qu'il avait envoyé des

coureurs sur la route de Smolensk, pour enlever nos postes et nos

convois, ce qui avait donné l'éveil à Napoléon, et déterminé de sa

part les mesures que nous venons de faire connaître.

[Note en marge: Murat et Bessières retrouvent la piste de l'ennemi.]

Telle était la situation prise par l'armée russe, lorsque les

corps de Murat et de Bessières mis en mouvement, commencèrent à la

chercher, Murat au sud-est sur la route de Riazan, Bessières au sud,

sur la route de Toula. (Voir les cartes n{os} 54 et 55.) L'erreur du

général Sébastiani fut bientôt reconnue, et Murat, avec son instinct

d'officier d'avant-garde, tournant à droite, et remontant la Pakra,

eut promptement retrouvé la piste de l'ennemi, tandis que Bessières,

appuyant de son côté plus à droite, et du sud tournant un peu au

sud-ouest, vint à Podolsk puis à Desna, où il rencontra le gros de

l'arrière-garde russe commandée par Miloradovitch. Les généraux

français qui avaient ordre de pousser vivement l'ennemi, afin de

découvrir ses desseins, marchèrent résolûment à lui; et Murat qui

avait franchi la Pakra sur les traces de l'armée russe, vint à son

tour menacer de la prendre en flanc.

[Note en marge: Benningsen voudrait qu'on livrât bataille aux

Français.]

[Note en marge: Motifs de Kutusof pour ne pas le vouloir.]

À la vue de Murat établi au delà de la Pakra, le hardi Benningsen

aurait voulu qu'on se ruât sur lui pour l'accabler. Mais Kutusof,

qui déjà n'était plus d'accord avec Benningsen, son vrai rival à

cette heure, ne fut pas de cet avis. Il avait en effet d'excellentes

raisons à faire valoir. On ne savait pas dans le camp russe que

Murat était là uniquement avec sa cavalerie et l'infanterie de

Poniatowski, et on pouvait craindre qu'il n'y fût avec l'armée

française elle-même. Or Kutusof, en comptant tout ce qu'il avait

ramassé, n'avait pas plus de 70 mille hommes de troupes régulières,

et il ne croyait pas sage, à la veille de recueillir le prix d'un

plan de campagne douloureux, mais profond, d'y renoncer tout à coup

pour courir la chance d'une affaire incertaine. De Kalouga, il

allait lui arriver des renforts considérables de troupes régulières;

il attendait de l'Ukraine une superbe division de vieux Cosaques,

et dans cet intervalle la mauvaise saison, qui s'approchait, la

pénurie de vivres, la difficulté des distances, devaient avoir

affaibli l'armée française, presque autant que l'armée russe se

serait renforcée. Ce n'était donc pas le cas de livrer bataille avant

le jour où la proportion des forces serait entièrement changée au

profit des Russes. Bien qu'en fait Kutusof eût tort, puisque Murat

ne disposait que d'un détachement, il avait théoriquement raison, et

sa pensée fondamentale était parfaitement sage. En conséquence il

résolut de se retirer plus loin sur la route de Kalouga, aussi loin

qu'il le faudrait pour éviter Murat, car il n'y avait pas de milieu,

il fallait ou l'attaquer ou l'éviter.

[Date en marge: Octob. 1812.]

[Note en marge: Il vient prendre position au camp de Taroutino, sur

la route de Kalouga.]

[Note en marge: Murat et Bessières s'arrêtent devant le camp de

Taroutino.]

Ayant pris ce dernier parti, on rétrograda encore le 27, en tenant

tête cependant à Murat, qui devenait pressant sur la droite, tandis

que le maréchal Bessières se montrait entreprenant sur la gauche,

et les jours suivants on alla s'établir successivement à Woronowo,

à Winkowo, et enfin à Taroutino derrière la Nara. (Voir la carte

nº 55.) Dans son projet d'éviter une bataille, le général Kutusof

ne pouvait pas mieux faire que de rétrograder jusqu'au point où il

trouverait une position assez forte pour arrêter les Français. La

Nara est une rivière qui naissant comme la Pakra près de la route de

Smolensk, aux environs de Krimskoié, vient tourner autour de Moscou,

mais en décrivant un arc plus étendu que la Pakra, ce qui, au lieu

de la faire aboutir dans la Moskowa, la conduit jusqu'à l'Oka. Ses

rives sont escarpées, surtout sa rive droite, où s'étaient postés les

Russes, et on pouvait y établir un camp presque inexpugnable. C'est

ce que résolut le général Kutusof, et ce qu'il mit beaucoup de soin

à exécuter. Il se proposait là, tandis qu'il serait bien nourri par

les magasins de Kalouga, d'appeler ses recrues, de les verser dans

ses cadres, de les instruire, et de reporter son armée à un nombre

tel qu'il pût enfin affronter les Français avec avantage. Bessières

et Murat l'ayant suivi jusque-là, s'arrêtèrent dans l'attitude de

gens qui n'avaient pas renoncé à l'offensive, mais qui attendaient

de nouveaux ordres. Ils étaient en effet à vingt lieues en arrière

de Moscou, presque sur la route que nous avions suivie pour nous

y rendre, et assez près de Mojaïsk où s'était livrée la bataille

de la Moskowa. Pousser plus loin ne pouvait être que le résultat

d'une grande et définitive détermination, que leur maître seul était

capable de prendre.

[Note en marge: Moment décisif pour Napoléon, duquel dépend son sort

et celui de l'armée.]

[Note en marge: Divers partis qui s'offrent à lui.]

C'était pour Napoléon un moment grave, qui allait décider de cette

campagne et probablement de son sort. Aussi ne cessait-il au fond du

Kremlin de méditer sur le parti auquel il devait se résoudre. Exposer

l'armée à de nouvelles fatigues pour courir après les Russes, sans

la certitude de les atteindre, et pour l'unique avantage de leur

livrer encore quelque combat plus ou moins meurtrier, n'était pas

aux yeux de Napoléon une résolution admissible. L'infanterie était

très-fatiguée et fort amoindrie par la maraude, la cavalerie était

ruinée. L'armée entière à peine entrée à Moscou, et depuis qu'elle y

était ayant passé presque toutes ses journées à se débattre contre

l'incendie, n'avait pas eu le loisir de respirer. C'est tout au plus

si elle avait goûté cinq à six jours d'un vrai repos. Il fallait donc

la ménager, et ne la tirer de son immobilité qu'au moment de prendre

un parti décisif. Mais ce parti le temps était venu d'y penser, car

le mois de septembre s'étant écoulé, et aucune réponse aux ouvertures

qu'on avait essayées n'étant arrivée de Saint-Pétersbourg, il

fallait songer ou à s'établir à Moscou, ou à quitter cette capitale

pour se rapprocher de ses magasins, de ses renforts, de ses

communications avec la France, c'est-à-dire de la Pologne.

[Note en marge: Hiverner à Moscou.]

[Note en marge: Rentrer en Pologne.]

[Note en marge: C'est le parti qui plaît à tout le monde, et qui

déplaît à Napoléon.]

Hiverner à Moscou était une résolution qui au premier abord n'avait

l'approbation de personne, car personne n'admettait qu'on pût

s'immobiliser pendant six mois à deux cents lieues de Wilna, à trois

cents de Dantzig, à sept cents de Paris, avec le plus grand doute

sur les moyens de nourrir l'armée, avec la perspective d'être bloqué

non-seulement par l'hiver, mais par toutes les forces russes. Quitter

Moscou, pour retourner en Pologne, était au contraire une idée qui

répondait à la pensée de tous, Napoléon seul excepté. Pour lui,

quitter Moscou c'était rétrograder, c'était avouer au monde qu'on

avait commis une grande faute en marchant sur cette capitale, qu'on

désespérait d'y trouver ce qu'on était venu y chercher, la victoire

et la paix; c'était renoncer à cette paix, ressource la plus prompte,

et incontestablement la plus sûre de se tirer de l'embarras où l'on

s'était mis en s'avançant si loin; c'était déchoir, c'était perdre

en partie, peut-être en entier, ce prestige qui tenait l'Europe

subjuguée, la France elle-même docile, l'armée confiante, nos alliés

fidèles; c'était non pas descendre, mais tomber de l'immense hauteur

à laquelle on était parvenu.

[Note en marge: Motifs de Napoléon pour répugner à tout ce qui aurait

l'apparence d'une retraite.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 50 段