à chaque minute augmentait de violence, aurait défié les efforts de
toute l'armée. Avec la brusquerie de l'équinoxe, de l'est il passa
au nord-ouest, et le torrent de l'incendie changeant aussitôt de
direction, alla étendre ses ravages là où la main des incendiaires
n'avait pu le porter encore. Cette immense colonne de feu, rabattue
par le vent sur le toit des édifices, les embrasait dès qu'elle les
avait touchés, s'augmentait à chaque instant des conquêtes qu'elle
avait faites, répandait avec la flamme d'affreux mugissements,
interrompus par d'effrayantes explosions, et lançait au loin des
poutres brûlantes, qui allaient semer le fléau où il n'était pas,
ou tombaient comme des bombes au milieu des rues. Après avoir
soufflé quelques heures du nord-ouest, le vent se déplaçant encore,
et soufflant du sud-ouest, porta l'incendie dans de nouvelles
directions, comme si la nature se fût fait un cruel plaisir de
secouer tour à tour dans tous les sens la ruine et la mort sur cette
cité malheureuse, ou plutôt sur notre armée, qui n'était coupable,
hélas! que d'héroïsme, à moins que la Providence ne voulût punir
sur elle les desseins désordonnés dont elle était l'instrument
involontaire! Sous cette nouvelle impulsion partie du sud-ouest,
le Kremlin, jusque-là ménagé, fut tout à coup mis en péril. Des
flammèches brûlantes tombant au milieu des étoupes de l'artillerie
répandues à terre, menaçaient d'y mettre le feu. Plus de quatre cents
caissons de munitions étaient dans la cour du Kremlin, et l'arsenal
contenait quelques cent mille livres de poudre. Un désastre était
imminent, et Napoléon pouvait avec sa garde et le palais des czars
être emporté dans les airs.
[Note en marge: On force Napoléon à sortir de Moscou.]
Les officiers qui accompagnaient sa personne, les soldats de
l'artillerie, sachant que sa mort serait la leur, l'entourèrent, et
le pressèrent avec des cris de s'éloigner de ce cratère enflammé. Le
péril était des plus menaçants: les vieux artilleurs de la garde,
quoique habitués à des canonnades comme celle de Borodino, perdaient
presque leur sang-froid. Le général Lariboisière s'approchant de
Napoléon, lui montra le trouble dont il était la cause, et, avec
l'autorité de son âge et de son dévouement, lui fit un devoir de
les laisser se sauver seuls, sans augmenter leurs embarras par
l'inquiétude qu'excitait sa présence. D'ailleurs plusieurs officiers
envoyés dans les quartiers adjacents rapportaient que l'incendie,
toujours plus intense, permettait à peine de parcourir les rues et
d'y respirer, qu'il fallait donc partir, si on ne voulait pas être
enseveli dans les ruines de cette ville frappée de malédiction.
[Note en marge: L'armée tout entière se replie sur les routes par
lesquelles elle est entrée; la garde seule reste dans Moscou pour
sauver le Kremlin.]
[Note en marge: Fuite du petit nombre d'habitants restés dans Moscou.]
Napoléon, suivi de quelques-uns de ses lieutenants, sortit de ce
Kremlin, dont l'armée russe n'avait pu lui interdire l'accès, mais
d'où le feu l'expulsait après vingt-quatre heures de possession,
descendit sur le quai de la Moskowa, y trouva ses chevaux préparés,
et eut beaucoup de difficulté à traverser la ville, qui vers le
nord-ouest, où il se dirigeait, était déjà tout en flammes. Le
vent, dont la violence croissait sans cesse, faisait quelquefois
ployer jusqu'à terre les colonnes de feu, et poussait devant lui
des torrents d'étincelles, de fumée, de cendres étouffantes. Au
spectacle horrible du ciel répondait sur la terre un spectacle non
moins horrible. L'armée épouvantée sortait de Moscou. Les divisions
du prince Eugène et du maréchal Ney, entrées de la veille, s'étaient
repliées sur les routes de Zwenigorod et de Saint-Pétersbourg; celles
du maréchal Davout s'étaient repliées sur la route de Smolensk,
et sauf la garde, laissée autour du Kremlin pour le disputer aux
flammes, nos troupes se rejetaient en arrière, saisies d'horreur
devant ce feu, qui, après s'être élancé vers le ciel, semblait se
reployer sur elles, comme s'il avait voulu les dévorer. Les habitants
restés en petit nombre à Moscou, cachés d'abord dans leurs maisons
sans oser en sortir, s'en échappaient maintenant, emportant ce
qu'ils avaient de plus cher, les femmes leurs enfants, les hommes
leurs parents infirmes, sauvant ce qu'ils pouvaient de leurs hardes,
poussant des gémissements douloureux, et souvent arrêtés par les
bandits que Rostopchin avait déchaînés sur eux, en croyant les
déchaîner sur nous, et qui s'ébattaient au milieu de cet incendie
comme le génie du mal au milieu du chaos.
Nos soldats consternés se retiraient, secourant quelquefois, quand
ils en avaient le temps, les malheureux ruinés à cause d'eux, mais
plus ordinairement se hâtant de suivre leurs régiments hors de cette
ville, où ils s'étaient vainement flattés de trouver le repos et
l'abondance.
[Note en marge: Napoléon s'établit pour quelques jours au château de
Pétrowskoié.]
Napoléon alla s'établir au château de Pétrowskoié, à une lieue
de Moscou, sur la route de Saint-Pétersbourg, au centre des
cantonnements du prince Eugène. Il attendit là qu'il plût au fléau de
suspendre sa fureur, car les hommes n'y pouvaient plus rien, ni pour
l'exciter ni pour l'éteindre. On avait pris et fusillé quelques-uns
de ces misérables incendiaires, qui subissaient leur supplice sans
mot dire, et n'étaient sur les gibets auxquels on les suspendait
qu'un avertissement inutile, car leurs complices n'avaient plus de
mal à faire. Le vent y suffisait, et devançait toutes les mains avec
son haleine infernale.
[Note en marge: Affreux effets de l'incendie.]
Par un dernier et fatal soubresaut, le vent passa le lendemain du
sud-ouest à l'ouest pur, et alors les torrents de flammes furent
portés vers les quartiers de l'est, vers les rues de Messnitskaia et
de Bassmanaia, et vers le palais d'été. Les restes de la population
se réfugièrent dans les champs découverts qui se rencontrent de ce
côté. L'incendie approchant de son affreuse maturité, on entendait à
chaque minute des écroulements épouvantables. Les toits des édifices,
dont les appuis étaient consumés, s'affaissaient sur eux-mêmes, et
s'abîmaient avec fracas, en faisant jaillir des torrents de flammes
sous la pression produite par leur chute. Les façades élégantes,
composées d'ornements appliqués sur des constructions en charpente,
s'écroulaient, et remplissaient les rues de leurs décombres. Les
tôles rouges, emportées par le vent, allaient tomber çà et là encore
toutes brûlantes. Le ciel, recouvert d'un épais nuage de fumée,
apparaissait difficilement à travers ce voile, et chaque jour le
soleil se montrait à peine comme un globe d'un rouge sanglant. Pas un
instant, dans ces trois journées des 16, 17, 18 septembre, la nature
ne cessa d'être aussi effroyable dans ses aspects que dans ses effets.
[Note en marge: Après quatre jours entiers, l'incendie commence à
s'apaiser.]
[Note en marge: Il n'y a de sauvé que le Kremlin, et un cinquième de
la ville.]
Enfin, les quatre cinquièmes de la ville étant dévorés, l'incendie
s'arrêta presque sans cause, car dans notre monde fini, le mal,
même excessif, ne s'achève pas plus que le bien. La pluie qui, dans
l'équinoxe, succède ordinairement aux violences du vent, tomba tout
à coup sur ce volcan, et, sans l'éteindre, parvint à l'amortir.
D'ouragan qu'il était, le feu se convertit en un affreux brasier,
dont la pluie, heureusement persistante, calma peu à peu les ardeurs.
On ne voyait debout que quelques murs en brique, quelques hautes
cheminées échappées au feu, et se présentant comme les spectres de
cette magnifique cité. Le Kremlin était sauvé, et avec le Kremlin
un cinquième à peu près de la ville. La garde impériale, en portant
de l'eau avec des seaux, et en la jetant sur les toits d'un certain
nombre d'habitations, avait contribué à les garantir.
[Note en marge: On livre au peuple et aux soldats les quartiers
incendiés, pour en tirer ce qu'ils pourront.]
Dans diverses maisons à moitié brûlées, dans d'autres qui l'étaient
entièrement, la populace de Moscou avait tenté de s'introduire, et
de dérober ce qu'elle avait pu. Il n'était guère possible d'empêcher
nos soldats d'en faire autant pour eux-mêmes, et on leur avait
permis cette espèce de pillage, qui ne consistait, après tout, qu'à
piller l'incendie. Ils étaient donc rentrés par bandes pour essayer
de soustraire au feu quelques-unes des ressources qu'il allait
détruire. Bientôt ils s'aperçurent que sous les décombres de ces
maisons incendiées, si on pénétrait jusqu'aux caves, on trouvait des
provisions de bouche, quelquefois un peu échauffées, mais en général
intactes, et très-abondantes dans un pays où régnait l'habitude, à
cause de la longueur des hivers, de s'approvisionner pour plusieurs
mois. Ils découvrirent en grande quantité du blé excellent, de la
viande salée, du vin, de l'eau-de-vie, de l'huile, du sucre, du café,
du thé. Dans beaucoup de maisons où le feu, sans tout détruire, avait
donné cependant le droit de fouiller, ils trouvèrent les objets du
plus beau luxe, des vêtements, des fourrures surtout, que l'hiver
qui s'approchait rendait fort appréciables, de l'argenterie que leur
imprévoyante avidité les portait à préférer aux vêtements et aux
vivres, des voitures que la perspective du retour faisait estimer
beaucoup, enfin des porcelaines superbes, dont leur ignorance riait,
et qu'ils brisaient nonchalamment.
[Note en marge: Spectacle de Moscou après l'incendie.]
Bientôt le bruit de ce singulier genre de sauvetage s'étant répandu
parmi les corps demeurés en dehors de la ville, il fallut leur
permettre d'aller chacun à leur tour lever cette dîme sur l'incendie,
et s'y pourvoir de vivres, de spiritueux, de vêtements chauds. On mit
des sauvegardes, dans l'intérêt des officiers, des blessés et des
malades, à tous les bâtiments conservés, et on livra le reste à la
curiosité et à l'avidité du soldat, guidé par la populace de Moscou,
qui, connaissant les lieux et les habitudes du pays, découvrait mieux
les secrets asiles où l'on pouvait faire de précieuses trouvailles.
Ce fut un lamentable spectacle, lamentable et grotesque tout à la
fois, que cette foule de soldats et de gens du peuple fouillant dans
les décombres fumants d'une magnifique capitale, s'affublant en
riant des plus singuliers costumes, emportant dans leurs mains les
objets les plus précieux, les vendant presque pour rien à ceux qui
étaient capables de les apprécier, ou les brisant avec une ignorance
puérile, et souvent s'enivrant des liqueurs découvertes dans les
caves. Ce spectacle bizarre et triste prenait à chaque instant un
caractère plus triste encore par le retour des infortunés habitants,
qui avaient fui au moment de l'incendie ou de l'évacuation, et qui
venaient savoir si leurs demeures étaient sauvées ou brûlées, et
s'ils pouvaient s'y procurer les moyens de vivre. Le plus souvent
ils étaient réduits à pleurer sur les ruines de leurs habitations,
incendiées jusqu'aux fondements, ou bien il leur fallait disputer à
une populace effrénée les débris de leur aisance détruite, et ils
n'étaient pas les plus forts lorsque nos soldats ne venaient pas
les aider. Pour se garantir de l'intempérie de l'air, la plupart,
ramassant les tôles tombées des toits de Moscou, et les plaçant sur
des perches à demi calcinées, se construisaient ainsi des abris,
sous lesquels ils avaient pour lit les cendres de leurs anciennes
demeures. Ils étaient là sans autre ressource que de mendier auprès
de nos soldats pour obtenir un morceau de pain. Moscou se repeuplait
ainsi peu à peu, mais de malheureux en larmes. Avec eux étaient
rentrés aussi, en poussant des croassements sinistres, les milliers
de corbeaux que l'incendie avait chassés, et qui venaient reprendre
possession des antiques édifices où ils étaient accoutumés à vivre.
À ces spectacles désolants, il en faut ajouter un plus désolant
encore, c'était celui que présentait l'intérieur de certaines
maisons incendiées, où l'armée russe avait en partant accumulé ses
blessés. Ces pauvres gens, ne pouvant se mouvoir, avaient péri dans
les flammes. On évalue à quinze mille le nombre de ces victimes du
barbare patriotisme de Rostopchin[28].
[Note 28: C'est une nouvelle preuve que l'armée russe était étrangère
à l'incendie de Moscou. Elle n'y aurait certainement laissé ni ses
soldats ni ses officiers blessés, si elle s'était attendue à cette
affreuse catastrophe. Elle eût même, si ce sacrifice avait été
résolu par elle, fait de Moscou un champ de bataille, comme nous
l'avons déjà dit, dans lequel aurait pu périr une partie de l'armée
française en sachant l'y attirer. Le prince Eugène de Wurtemberg,
dans ses Mémoires, a poussé cette démonstration jusqu'au dernier
degré d'évidence, et on ne peut plus détourner de son auteur la
responsabilité de ce tragique événement, aussi difficile à juger du
reste que l'acte de Brutus, mais qui ne doit être rejeté, quel qu'il
soit, ni sur l'armée russe ni sur l'armée française.]
[Note en marge: Napoléon fait cesser les recherches qu'on avait
permises aux soldats dans les ruines de Moscou, et qui avaient pris
l'aspect d'un pillage.]
Les scènes qu'offrait Moscou étaient à la fois déchirantes et
dangereuses pour la discipline de l'armée, et il était urgent de les
faire cesser. Nos soldats n'étaient pas coupables, car ils n'avaient
fait qu'arracher aux flammes ce que le fanatisme d'un Russe y avait
jeté; mais il ne fallait pas leur permettre de s'obstiner à une
occupation abrutissante, et de s'habituer à la ruine des populations
conquises, n'en fussent-ils pas les auteurs. D'ailleurs ces débris
de la superbe Moscou, il importait de les sauver, non pour servir à
l'intempérance du soldat, mais pour alimenter l'armée, et apaiser la
faim des malheureux habitants restés dans leur ville par confiance
pour nous. Des ordres étaient nécessaires.
[Note en marge: Napoléon rentre avec l'armée dans Moscou, le 19
septembre.]
Napoléon rentra dans Moscou le 19 septembre, le coeur attristé, et
l'esprit gravement préoccupé de cet horrible événement. Il avait
poussé sa marche jusqu'à Moscou, quelques objections que son génie
élevât contre cette course téméraire, dans l'espérance d'y trouver la
paix, comme il l'avait trouvée à Vienne et à Berlin: mais qu'attendre
de gens qui venaient de commettre un acte si épouvantable, et de
donner une preuve si cruelle d'une haine implacable? Sur chacun
de ces palais incendiés, dont il ne restait que les murs noircis,
Napoléon semblait lire ces mots écrits en traits de sang et de feu:
POINT DE PAIX... GUERRE À MORT!
[Note en marge: Pénibles réflexions qui lui sont inspirées par le
spectacle des ruines de cette ville.]
Aussi les réflexions qu'il fit pendant cet affreux incendie
furent-elles les plus amères, les plus sombres de sa vie. Jamais,
dans sa longue et orageuse carrière, il n'avait douté de sa fortune,
ni à Arcole sur le pont qu'il ne pouvait franchir, ni à Saint-Jean
d'Acre au moment de huit assauts repoussés, ni à Marengo au moment
d'une bataille perdue, ni à Eylau au moment d'une bataille longtemps
douteuse, ni même à Essling au moment d'être précipité dans le
Danube. Mais, pour la première fois, il entrevit la possibilité d'un
grand désastre, car il se savait placé au sommet d'un édifice d'une
hauteur prodigieuse, dont un simple ébranlement pouvait entraîner la
ruine.
[Note en marge: Les recherches, régulièrement organisées, amènent la
découverte de quantités considérables de vivres.]
Pourtant, sans s'appesantir encore sur les conséquences ultérieures
de l'incendie de Moscou, il s'occupa d'en prévenir les conséquences
immédiates pour l'humanité et pour l'armée. Il donna les ordres les
plus sévères afin de mettre un terme au pillage, qui s'était établi
sous le prétexte d'arracher à l'incendie ce que l'incendie allait
dévorer. On eut quelque peine à détourner les soldats de cette espèce
de jeu de hasard, où, au prix de beaucoup d'efforts, quelquefois
même d'assez grands dangers, ils faisaient d'heureuses trouvailles,
et découvraient des richesses qu'ils se promettaient de rapporter en
France sur leurs épaules: infortunés, qui ignoraient que les plus
favorisés pourraient à peine y rapporter leur corps! On réussit
cependant à mettre fin au désordre, et on y substitua des recherches
régulièrement conduites, pour créer des magasins, et pour se procurer
ainsi le moyen de passer à Moscou tout le temps nécessaire. Les
recherches auxquelles on se livra révélèrent bientôt l'existence de
quantités considérables de grains, de viandes salées, de spiritueux,
surtout de sucre et de café, boisson précieuse dans les pays où le
vin est rare. On partagea la ville entre les divers corps d'armée,
à peu près comme au jour de leur arrivée, chacun ayant sa tête de
colonne au Kremlin, et sa masse principale dans la partie de la ville
par laquelle il était entré, le prince Eugène entre les portes de
Saint-Pétersbourg et de Smolensk, le maréchal Davout entre celles de
Smolensk et de Kalouga, le prince Poniatowski vers la porte de Toula,
la cavalerie en dehors, à la poursuite de l'ennemi, le maréchal Ney
à l'est, entre les portes de Riazan et de Wladimir, la garde seule
au centre, c'est-à-dire au Kremlin. On réserva pour les officiers
les maisons conservées, et on convertit en magasins les grands
bâtiments qui avaient échappé à l'incendie. Chaque corps dut déposer
dans ces magasins ce qu'il découvrait journellement, de manière à
faire, indépendamment des distributions quotidiennes, des provisions
d'avenir, soit qu'il fallût rester, soit qu'il fallût partir. On
acquit la certitude qu'il y aurait en pain, viandes salées, boissons
du pays, des vivres pour plusieurs mois, et pour toute l'armée[29].
[Note 29: Le docteur Larrey, l'un des témoins les mieux informés
de cette situation, croyait qu'on pouvait vivre six mois sur les
provisions trouvées à Moscou.]
[Note en marge: Il ne reste d'inquiétude si on doit hiverner à
Moscou, que pour la viande fraîche et les fourrages.]
Mais la viande fraîche, qu'on ne pouvait se procurer qu'avec du
bétail, et le bétail qu'avec du fourrage, était un sujet de grave
inquiétude. La conservation des chevaux de l'artillerie et de la
cavalerie, qui dépendait également des fourrages, était un sujet
de préoccupation encore plus grave. Napoléon espéra y pourvoir en
étendant ses avant-postes jusqu'à dix ou quinze lieues de Moscou,
de manière à embrasser une portion de territoire assez vaste pour
y trouver des légumes et des fourrages en quantité suffisante. Il
imagina une autre mesure, c'était d'attirer les paysans en les
payant bien. Les roubles en papier étant la monnaie qui avait cours
en Russie, et le trésor de l'armée en contenant une quantité dont
nous avons dit l'origine, ignorée de tout le monde, il fit annoncer
qu'on payerait comptant les vivres apportés dans Moscou, surtout les
fourrages, et recommanda expressément de protéger les paysans qui
répondraient à cet appel; il fit acquitter la solde de l'armée en
roubles-papier, ayant toutefois la précaution d'ajouter (ce qui était
un acte indispensable de loyauté envers l'armée) que les officiers
qui désireraient envoyer leurs appointements en France, auraient la
faculté d'y faire convertir en argent, à tous les bureaux du Trésor,
ces papiers d'origine étrangère.
[Note en marge: Secours au habitants qui rentrent.]
Relevant l'emploi de ces moyens par un acte d'humanité digne de lui
et de l'armée française, il fit distribuer des secours à tous les
incendiés. On aida les uns à se créer des cahutes, on offrit un asile
aux autres dans les bâtiments qui ne servaient pas à l'armée, et en
outre on leur accorda des vivres. Mais ces vivres, dont le besoin
pouvait devenir bien grand, suivant la durée du séjour à Moscou,
étaient trop précieux pour être donnés longtemps à des étrangers,
la plupart ennemis. Napoléon aima mieux leur fournir de l'argent,
afin qu'ils se pourvussent au dehors, et il leur fit distribuer
des roubles-papier. Les Français anciennement établis à Moscou
furent traités comme notre propre armée, et ceux qui étaient lettrés
furent employés à créer une administration municipale provisoire, en
attendant qu'on eût ramené les Russes eux-mêmes dans leur capitale.
[Note en marge: Hospice des enfants trouvés, placé au-dessous du
Kremlin.]
[Note en marge: Napoléon va faire visite à cet hospice.]
[Note en marge: Accueil qu'il reçoit des enfants de l'hospice et de
son gouverneur. Insinuations de paix qui en résultent.]
Au-dessous des murs du Kremlin, Napoléon avait sous les yeux un
vaste bâtiment qui, dès le jour de son entrée à Moscou, avait attiré
ses regards: c'était l'hospice des enfants trouvés. Cet hospice
magnifique, placé sous la direction de l'impératrice mère, objet de
toute la prédilection de cette princesse, avait été évacué en grande
partie. Mais la difficulté des transports avait été cause qu'on y
avait laissé les enfants en bas âge, les plus difficiles à déplacer,
et les moins menacés, car nos soldats eussent-ils été aussi féroces
qu'on se plaisait à le dire, n'auraient pas exercé leur barbarie sur
des enfants de quatre ou cinq ans. Quand nous entrâmes dans Moscou,
ces pauvres enfants, saisis d'épouvante, étaient en pleurs autour
de leur respectable gouverneur, le général Toutelmine, vieillard
en cheveux blancs. Napoléon averti, lui envoya une sauvegarde qui
veilla sur ce noble établissement, avant et pendant l'incendie.
Revenu à Moscou, il s'y rendit à pied, car il n'avait qu'à franchir
la porte du Kremlin pour se trouver dans l'hospice, devenu,
comme on va le voir, l'objet de son intérêt et de son ingénieuse
politique. Le gouverneur vint le recevoir à la porte, entouré de ses
pupilles, qui se précipitèrent au-devant de Napoléon, baisant ses
mains, saisissant les pans de son habit pour le remercier de leur
avoir sauvé la vie.--Vos enfants, dit Napoléon au vieux général
Toutelmine, ne croient donc plus que mon armée va les dévorer? Quels
barbares que les hommes qui vous gouvernent! quel stupide Érostrate
que votre gouverneur Rostopchin! Pourquoi tant de ruines? pourquoi
des moyens si sauvages, qui coûteront à la Russie plus que ne lui
aurait coûté la guerre la plus malheureuse? Un milliard ne payerait
pas l'incendie de Moscou! Si, au lieu de se livrer à ces fureurs, on
eût épargné votre capitale, je l'aurais ménagée comme Paris même;
j'aurais écrit à votre souverain, j'aurais traité avec lui à des
conditions équitables et modérées, et cette guerre terrible serait
bien près de finir! Loin de là, on brûle, on brûlera encore, et on
aura, je vous l'assure, beaucoup à brûler, car je ne suis pas près
de quitter le sol de la Russie, et Dieu sait ce que cette guerre
coûtera encore à l'humanité!--Le général Toutelmine, qui détestait
l'acte de Rostopchin, comme tous les habitants de Moscou, convint de
la vérité de ces observations, exprima le regret que les dispositions
de Napoléon ne fussent pas mieux appréciées, et sembla dire que si on
les connaissait à Saint-Pétersbourg, les choses pourraient prendre
une marche différente. Napoléon, se prêtant à cette ouverture, qu'il
avait eu l'intention de provoquer, demanda au général Toutelmine
ce qu'il voulait pour ses enfants, et celui-ci ayant répondu qu'il
sollicitait seulement la permission d'apprendre à l'impératrice
mère que ses pupilles étaient sauvés, Napoléon l'invita à écrire,
et lui promit de faire parvenir sa lettre.--Dois-je ajouter, reprit
le général Toutelmine, que les dispositions de Votre Majesté sont
telles qu'elle vient de les exprimer?--Oui, répondit Napoléon;
dites que si des ennemis, intéressés à nous brouiller, cessaient
de s'interposer entre l'empereur Alexandre et moi, la paix serait
bientôt conclue.--
[Note en marge: Autres ouvertures par un personnage russe qui avait
demandé à passer sur les derrières de l'armée.]