Outre que les moyens pour éteindre le feu manquaient, le vent, qui

à chaque minute augmentait de violence, aurait défié les efforts de

toute l'armée. Avec la brusquerie de l'équinoxe, de l'est il passa

au nord-ouest, et le torrent de l'incendie changeant aussitôt de

direction, alla étendre ses ravages là où la main des incendiaires

n'avait pu le porter encore. Cette immense colonne de feu, rabattue

par le vent sur le toit des édifices, les embrasait dès qu'elle les

avait touchés, s'augmentait à chaque instant des conquêtes qu'elle

avait faites, répandait avec la flamme d'affreux mugissements,

interrompus par d'effrayantes explosions, et lançait au loin des

poutres brûlantes, qui allaient semer le fléau où il n'était pas,

ou tombaient comme des bombes au milieu des rues. Après avoir

soufflé quelques heures du nord-ouest, le vent se déplaçant encore,

et soufflant du sud-ouest, porta l'incendie dans de nouvelles

directions, comme si la nature se fût fait un cruel plaisir de

secouer tour à tour dans tous les sens la ruine et la mort sur cette

cité malheureuse, ou plutôt sur notre armée, qui n'était coupable,

hélas! que d'héroïsme, à moins que la Providence ne voulût punir

sur elle les desseins désordonnés dont elle était l'instrument

involontaire! Sous cette nouvelle impulsion partie du sud-ouest,

le Kremlin, jusque-là ménagé, fut tout à coup mis en péril. Des

flammèches brûlantes tombant au milieu des étoupes de l'artillerie

répandues à terre, menaçaient d'y mettre le feu. Plus de quatre cents

caissons de munitions étaient dans la cour du Kremlin, et l'arsenal

contenait quelques cent mille livres de poudre. Un désastre était

imminent, et Napoléon pouvait avec sa garde et le palais des czars

être emporté dans les airs.

[Note en marge: On force Napoléon à sortir de Moscou.]

Les officiers qui accompagnaient sa personne, les soldats de

l'artillerie, sachant que sa mort serait la leur, l'entourèrent, et

le pressèrent avec des cris de s'éloigner de ce cratère enflammé. Le

péril était des plus menaçants: les vieux artilleurs de la garde,

quoique habitués à des canonnades comme celle de Borodino, perdaient

presque leur sang-froid. Le général Lariboisière s'approchant de

Napoléon, lui montra le trouble dont il était la cause, et, avec

l'autorité de son âge et de son dévouement, lui fit un devoir de

les laisser se sauver seuls, sans augmenter leurs embarras par

l'inquiétude qu'excitait sa présence. D'ailleurs plusieurs officiers

envoyés dans les quartiers adjacents rapportaient que l'incendie,

toujours plus intense, permettait à peine de parcourir les rues et

d'y respirer, qu'il fallait donc partir, si on ne voulait pas être

enseveli dans les ruines de cette ville frappée de malédiction.

[Note en marge: L'armée tout entière se replie sur les routes par

lesquelles elle est entrée; la garde seule reste dans Moscou pour

sauver le Kremlin.]

[Note en marge: Fuite du petit nombre d'habitants restés dans Moscou.]

Napoléon, suivi de quelques-uns de ses lieutenants, sortit de ce

Kremlin, dont l'armée russe n'avait pu lui interdire l'accès, mais

d'où le feu l'expulsait après vingt-quatre heures de possession,

descendit sur le quai de la Moskowa, y trouva ses chevaux préparés,

et eut beaucoup de difficulté à traverser la ville, qui vers le

nord-ouest, où il se dirigeait, était déjà tout en flammes. Le

vent, dont la violence croissait sans cesse, faisait quelquefois

ployer jusqu'à terre les colonnes de feu, et poussait devant lui

des torrents d'étincelles, de fumée, de cendres étouffantes. Au

spectacle horrible du ciel répondait sur la terre un spectacle non

moins horrible. L'armée épouvantée sortait de Moscou. Les divisions

du prince Eugène et du maréchal Ney, entrées de la veille, s'étaient

repliées sur les routes de Zwenigorod et de Saint-Pétersbourg; celles

du maréchal Davout s'étaient repliées sur la route de Smolensk,

et sauf la garde, laissée autour du Kremlin pour le disputer aux

flammes, nos troupes se rejetaient en arrière, saisies d'horreur

devant ce feu, qui, après s'être élancé vers le ciel, semblait se

reployer sur elles, comme s'il avait voulu les dévorer. Les habitants

restés en petit nombre à Moscou, cachés d'abord dans leurs maisons

sans oser en sortir, s'en échappaient maintenant, emportant ce

qu'ils avaient de plus cher, les femmes leurs enfants, les hommes

leurs parents infirmes, sauvant ce qu'ils pouvaient de leurs hardes,

poussant des gémissements douloureux, et souvent arrêtés par les

bandits que Rostopchin avait déchaînés sur eux, en croyant les

déchaîner sur nous, et qui s'ébattaient au milieu de cet incendie

comme le génie du mal au milieu du chaos.

Nos soldats consternés se retiraient, secourant quelquefois, quand

ils en avaient le temps, les malheureux ruinés à cause d'eux, mais

plus ordinairement se hâtant de suivre leurs régiments hors de cette

ville, où ils s'étaient vainement flattés de trouver le repos et

l'abondance.

[Note en marge: Napoléon s'établit pour quelques jours au château de

Pétrowskoié.]

Napoléon alla s'établir au château de Pétrowskoié, à une lieue

de Moscou, sur la route de Saint-Pétersbourg, au centre des

cantonnements du prince Eugène. Il attendit là qu'il plût au fléau de

suspendre sa fureur, car les hommes n'y pouvaient plus rien, ni pour

l'exciter ni pour l'éteindre. On avait pris et fusillé quelques-uns

de ces misérables incendiaires, qui subissaient leur supplice sans

mot dire, et n'étaient sur les gibets auxquels on les suspendait

qu'un avertissement inutile, car leurs complices n'avaient plus de

mal à faire. Le vent y suffisait, et devançait toutes les mains avec

son haleine infernale.

[Note en marge: Affreux effets de l'incendie.]

Par un dernier et fatal soubresaut, le vent passa le lendemain du

sud-ouest à l'ouest pur, et alors les torrents de flammes furent

portés vers les quartiers de l'est, vers les rues de Messnitskaia et

de Bassmanaia, et vers le palais d'été. Les restes de la population

se réfugièrent dans les champs découverts qui se rencontrent de ce

côté. L'incendie approchant de son affreuse maturité, on entendait à

chaque minute des écroulements épouvantables. Les toits des édifices,

dont les appuis étaient consumés, s'affaissaient sur eux-mêmes, et

s'abîmaient avec fracas, en faisant jaillir des torrents de flammes

sous la pression produite par leur chute. Les façades élégantes,

composées d'ornements appliqués sur des constructions en charpente,

s'écroulaient, et remplissaient les rues de leurs décombres. Les

tôles rouges, emportées par le vent, allaient tomber çà et là encore

toutes brûlantes. Le ciel, recouvert d'un épais nuage de fumée,

apparaissait difficilement à travers ce voile, et chaque jour le

soleil se montrait à peine comme un globe d'un rouge sanglant. Pas un

instant, dans ces trois journées des 16, 17, 18 septembre, la nature

ne cessa d'être aussi effroyable dans ses aspects que dans ses effets.

[Note en marge: Après quatre jours entiers, l'incendie commence à

s'apaiser.]

[Note en marge: Il n'y a de sauvé que le Kremlin, et un cinquième de

la ville.]

Enfin, les quatre cinquièmes de la ville étant dévorés, l'incendie

s'arrêta presque sans cause, car dans notre monde fini, le mal,

même excessif, ne s'achève pas plus que le bien. La pluie qui, dans

l'équinoxe, succède ordinairement aux violences du vent, tomba tout

à coup sur ce volcan, et, sans l'éteindre, parvint à l'amortir.

D'ouragan qu'il était, le feu se convertit en un affreux brasier,

dont la pluie, heureusement persistante, calma peu à peu les ardeurs.

On ne voyait debout que quelques murs en brique, quelques hautes

cheminées échappées au feu, et se présentant comme les spectres de

cette magnifique cité. Le Kremlin était sauvé, et avec le Kremlin

un cinquième à peu près de la ville. La garde impériale, en portant

de l'eau avec des seaux, et en la jetant sur les toits d'un certain

nombre d'habitations, avait contribué à les garantir.

[Note en marge: On livre au peuple et aux soldats les quartiers

incendiés, pour en tirer ce qu'ils pourront.]

Dans diverses maisons à moitié brûlées, dans d'autres qui l'étaient

entièrement, la populace de Moscou avait tenté de s'introduire, et

de dérober ce qu'elle avait pu. Il n'était guère possible d'empêcher

nos soldats d'en faire autant pour eux-mêmes, et on leur avait

permis cette espèce de pillage, qui ne consistait, après tout, qu'à

piller l'incendie. Ils étaient donc rentrés par bandes pour essayer

de soustraire au feu quelques-unes des ressources qu'il allait

détruire. Bientôt ils s'aperçurent que sous les décombres de ces

maisons incendiées, si on pénétrait jusqu'aux caves, on trouvait des

provisions de bouche, quelquefois un peu échauffées, mais en général

intactes, et très-abondantes dans un pays où régnait l'habitude, à

cause de la longueur des hivers, de s'approvisionner pour plusieurs

mois. Ils découvrirent en grande quantité du blé excellent, de la

viande salée, du vin, de l'eau-de-vie, de l'huile, du sucre, du café,

du thé. Dans beaucoup de maisons où le feu, sans tout détruire, avait

donné cependant le droit de fouiller, ils trouvèrent les objets du

plus beau luxe, des vêtements, des fourrures surtout, que l'hiver

qui s'approchait rendait fort appréciables, de l'argenterie que leur

imprévoyante avidité les portait à préférer aux vêtements et aux

vivres, des voitures que la perspective du retour faisait estimer

beaucoup, enfin des porcelaines superbes, dont leur ignorance riait,

et qu'ils brisaient nonchalamment.

[Note en marge: Spectacle de Moscou après l'incendie.]

Bientôt le bruit de ce singulier genre de sauvetage s'étant répandu

parmi les corps demeurés en dehors de la ville, il fallut leur

permettre d'aller chacun à leur tour lever cette dîme sur l'incendie,

et s'y pourvoir de vivres, de spiritueux, de vêtements chauds. On mit

des sauvegardes, dans l'intérêt des officiers, des blessés et des

malades, à tous les bâtiments conservés, et on livra le reste à la

curiosité et à l'avidité du soldat, guidé par la populace de Moscou,

qui, connaissant les lieux et les habitudes du pays, découvrait mieux

les secrets asiles où l'on pouvait faire de précieuses trouvailles.

Ce fut un lamentable spectacle, lamentable et grotesque tout à la

fois, que cette foule de soldats et de gens du peuple fouillant dans

les décombres fumants d'une magnifique capitale, s'affublant en

riant des plus singuliers costumes, emportant dans leurs mains les

objets les plus précieux, les vendant presque pour rien à ceux qui

étaient capables de les apprécier, ou les brisant avec une ignorance

puérile, et souvent s'enivrant des liqueurs découvertes dans les

caves. Ce spectacle bizarre et triste prenait à chaque instant un

caractère plus triste encore par le retour des infortunés habitants,

qui avaient fui au moment de l'incendie ou de l'évacuation, et qui

venaient savoir si leurs demeures étaient sauvées ou brûlées, et

s'ils pouvaient s'y procurer les moyens de vivre. Le plus souvent

ils étaient réduits à pleurer sur les ruines de leurs habitations,

incendiées jusqu'aux fondements, ou bien il leur fallait disputer à

une populace effrénée les débris de leur aisance détruite, et ils

n'étaient pas les plus forts lorsque nos soldats ne venaient pas

les aider. Pour se garantir de l'intempérie de l'air, la plupart,

ramassant les tôles tombées des toits de Moscou, et les plaçant sur

des perches à demi calcinées, se construisaient ainsi des abris,

sous lesquels ils avaient pour lit les cendres de leurs anciennes

demeures. Ils étaient là sans autre ressource que de mendier auprès

de nos soldats pour obtenir un morceau de pain. Moscou se repeuplait

ainsi peu à peu, mais de malheureux en larmes. Avec eux étaient

rentrés aussi, en poussant des croassements sinistres, les milliers

de corbeaux que l'incendie avait chassés, et qui venaient reprendre

possession des antiques édifices où ils étaient accoutumés à vivre.

À ces spectacles désolants, il en faut ajouter un plus désolant

encore, c'était celui que présentait l'intérieur de certaines

maisons incendiées, où l'armée russe avait en partant accumulé ses

blessés. Ces pauvres gens, ne pouvant se mouvoir, avaient péri dans

les flammes. On évalue à quinze mille le nombre de ces victimes du

barbare patriotisme de Rostopchin[28].

[Note 28: C'est une nouvelle preuve que l'armée russe était étrangère

à l'incendie de Moscou. Elle n'y aurait certainement laissé ni ses

soldats ni ses officiers blessés, si elle s'était attendue à cette

affreuse catastrophe. Elle eût même, si ce sacrifice avait été

résolu par elle, fait de Moscou un champ de bataille, comme nous

l'avons déjà dit, dans lequel aurait pu périr une partie de l'armée

française en sachant l'y attirer. Le prince Eugène de Wurtemberg,

dans ses Mémoires, a poussé cette démonstration jusqu'au dernier

degré d'évidence, et on ne peut plus détourner de son auteur la

responsabilité de ce tragique événement, aussi difficile à juger du

reste que l'acte de Brutus, mais qui ne doit être rejeté, quel qu'il

soit, ni sur l'armée russe ni sur l'armée française.]

[Note en marge: Napoléon fait cesser les recherches qu'on avait

permises aux soldats dans les ruines de Moscou, et qui avaient pris

l'aspect d'un pillage.]

Les scènes qu'offrait Moscou étaient à la fois déchirantes et

dangereuses pour la discipline de l'armée, et il était urgent de les

faire cesser. Nos soldats n'étaient pas coupables, car ils n'avaient

fait qu'arracher aux flammes ce que le fanatisme d'un Russe y avait

jeté; mais il ne fallait pas leur permettre de s'obstiner à une

occupation abrutissante, et de s'habituer à la ruine des populations

conquises, n'en fussent-ils pas les auteurs. D'ailleurs ces débris

de la superbe Moscou, il importait de les sauver, non pour servir à

l'intempérance du soldat, mais pour alimenter l'armée, et apaiser la

faim des malheureux habitants restés dans leur ville par confiance

pour nous. Des ordres étaient nécessaires.

[Note en marge: Napoléon rentre avec l'armée dans Moscou, le 19

septembre.]

Napoléon rentra dans Moscou le 19 septembre, le coeur attristé, et

l'esprit gravement préoccupé de cet horrible événement. Il avait

poussé sa marche jusqu'à Moscou, quelques objections que son génie

élevât contre cette course téméraire, dans l'espérance d'y trouver la

paix, comme il l'avait trouvée à Vienne et à Berlin: mais qu'attendre

de gens qui venaient de commettre un acte si épouvantable, et de

donner une preuve si cruelle d'une haine implacable? Sur chacun

de ces palais incendiés, dont il ne restait que les murs noircis,

Napoléon semblait lire ces mots écrits en traits de sang et de feu:

POINT DE PAIX... GUERRE À MORT!

[Note en marge: Pénibles réflexions qui lui sont inspirées par le

spectacle des ruines de cette ville.]

Aussi les réflexions qu'il fit pendant cet affreux incendie

furent-elles les plus amères, les plus sombres de sa vie. Jamais,

dans sa longue et orageuse carrière, il n'avait douté de sa fortune,

ni à Arcole sur le pont qu'il ne pouvait franchir, ni à Saint-Jean

d'Acre au moment de huit assauts repoussés, ni à Marengo au moment

d'une bataille perdue, ni à Eylau au moment d'une bataille longtemps

douteuse, ni même à Essling au moment d'être précipité dans le

Danube. Mais, pour la première fois, il entrevit la possibilité d'un

grand désastre, car il se savait placé au sommet d'un édifice d'une

hauteur prodigieuse, dont un simple ébranlement pouvait entraîner la

ruine.

[Note en marge: Les recherches, régulièrement organisées, amènent la

découverte de quantités considérables de vivres.]

Pourtant, sans s'appesantir encore sur les conséquences ultérieures

de l'incendie de Moscou, il s'occupa d'en prévenir les conséquences

immédiates pour l'humanité et pour l'armée. Il donna les ordres les

plus sévères afin de mettre un terme au pillage, qui s'était établi

sous le prétexte d'arracher à l'incendie ce que l'incendie allait

dévorer. On eut quelque peine à détourner les soldats de cette espèce

de jeu de hasard, où, au prix de beaucoup d'efforts, quelquefois

même d'assez grands dangers, ils faisaient d'heureuses trouvailles,

et découvraient des richesses qu'ils se promettaient de rapporter en

France sur leurs épaules: infortunés, qui ignoraient que les plus

favorisés pourraient à peine y rapporter leur corps! On réussit

cependant à mettre fin au désordre, et on y substitua des recherches

régulièrement conduites, pour créer des magasins, et pour se procurer

ainsi le moyen de passer à Moscou tout le temps nécessaire. Les

recherches auxquelles on se livra révélèrent bientôt l'existence de

quantités considérables de grains, de viandes salées, de spiritueux,

surtout de sucre et de café, boisson précieuse dans les pays où le

vin est rare. On partagea la ville entre les divers corps d'armée,

à peu près comme au jour de leur arrivée, chacun ayant sa tête de

colonne au Kremlin, et sa masse principale dans la partie de la ville

par laquelle il était entré, le prince Eugène entre les portes de

Saint-Pétersbourg et de Smolensk, le maréchal Davout entre celles de

Smolensk et de Kalouga, le prince Poniatowski vers la porte de Toula,

la cavalerie en dehors, à la poursuite de l'ennemi, le maréchal Ney

à l'est, entre les portes de Riazan et de Wladimir, la garde seule

au centre, c'est-à-dire au Kremlin. On réserva pour les officiers

les maisons conservées, et on convertit en magasins les grands

bâtiments qui avaient échappé à l'incendie. Chaque corps dut déposer

dans ces magasins ce qu'il découvrait journellement, de manière à

faire, indépendamment des distributions quotidiennes, des provisions

d'avenir, soit qu'il fallût rester, soit qu'il fallût partir. On

acquit la certitude qu'il y aurait en pain, viandes salées, boissons

du pays, des vivres pour plusieurs mois, et pour toute l'armée[29].

[Note 29: Le docteur Larrey, l'un des témoins les mieux informés

de cette situation, croyait qu'on pouvait vivre six mois sur les

provisions trouvées à Moscou.]

[Note en marge: Il ne reste d'inquiétude si on doit hiverner à

Moscou, que pour la viande fraîche et les fourrages.]

Mais la viande fraîche, qu'on ne pouvait se procurer qu'avec du

bétail, et le bétail qu'avec du fourrage, était un sujet de grave

inquiétude. La conservation des chevaux de l'artillerie et de la

cavalerie, qui dépendait également des fourrages, était un sujet

de préoccupation encore plus grave. Napoléon espéra y pourvoir en

étendant ses avant-postes jusqu'à dix ou quinze lieues de Moscou,

de manière à embrasser une portion de territoire assez vaste pour

y trouver des légumes et des fourrages en quantité suffisante. Il

imagina une autre mesure, c'était d'attirer les paysans en les

payant bien. Les roubles en papier étant la monnaie qui avait cours

en Russie, et le trésor de l'armée en contenant une quantité dont

nous avons dit l'origine, ignorée de tout le monde, il fit annoncer

qu'on payerait comptant les vivres apportés dans Moscou, surtout les

fourrages, et recommanda expressément de protéger les paysans qui

répondraient à cet appel; il fit acquitter la solde de l'armée en

roubles-papier, ayant toutefois la précaution d'ajouter (ce qui était

un acte indispensable de loyauté envers l'armée) que les officiers

qui désireraient envoyer leurs appointements en France, auraient la

faculté d'y faire convertir en argent, à tous les bureaux du Trésor,

ces papiers d'origine étrangère.

[Note en marge: Secours au habitants qui rentrent.]

Relevant l'emploi de ces moyens par un acte d'humanité digne de lui

et de l'armée française, il fit distribuer des secours à tous les

incendiés. On aida les uns à se créer des cahutes, on offrit un asile

aux autres dans les bâtiments qui ne servaient pas à l'armée, et en

outre on leur accorda des vivres. Mais ces vivres, dont le besoin

pouvait devenir bien grand, suivant la durée du séjour à Moscou,

étaient trop précieux pour être donnés longtemps à des étrangers,

la plupart ennemis. Napoléon aima mieux leur fournir de l'argent,

afin qu'ils se pourvussent au dehors, et il leur fit distribuer

des roubles-papier. Les Français anciennement établis à Moscou

furent traités comme notre propre armée, et ceux qui étaient lettrés

furent employés à créer une administration municipale provisoire, en

attendant qu'on eût ramené les Russes eux-mêmes dans leur capitale.

[Note en marge: Hospice des enfants trouvés, placé au-dessous du

Kremlin.]

[Note en marge: Napoléon va faire visite à cet hospice.]

[Note en marge: Accueil qu'il reçoit des enfants de l'hospice et de

son gouverneur. Insinuations de paix qui en résultent.]

Au-dessous des murs du Kremlin, Napoléon avait sous les yeux un

vaste bâtiment qui, dès le jour de son entrée à Moscou, avait attiré

ses regards: c'était l'hospice des enfants trouvés. Cet hospice

magnifique, placé sous la direction de l'impératrice mère, objet de

toute la prédilection de cette princesse, avait été évacué en grande

partie. Mais la difficulté des transports avait été cause qu'on y

avait laissé les enfants en bas âge, les plus difficiles à déplacer,

et les moins menacés, car nos soldats eussent-ils été aussi féroces

qu'on se plaisait à le dire, n'auraient pas exercé leur barbarie sur

des enfants de quatre ou cinq ans. Quand nous entrâmes dans Moscou,

ces pauvres enfants, saisis d'épouvante, étaient en pleurs autour

de leur respectable gouverneur, le général Toutelmine, vieillard

en cheveux blancs. Napoléon averti, lui envoya une sauvegarde qui

veilla sur ce noble établissement, avant et pendant l'incendie.

Revenu à Moscou, il s'y rendit à pied, car il n'avait qu'à franchir

la porte du Kremlin pour se trouver dans l'hospice, devenu,

comme on va le voir, l'objet de son intérêt et de son ingénieuse

politique. Le gouverneur vint le recevoir à la porte, entouré de ses

pupilles, qui se précipitèrent au-devant de Napoléon, baisant ses

mains, saisissant les pans de son habit pour le remercier de leur

avoir sauvé la vie.--Vos enfants, dit Napoléon au vieux général

Toutelmine, ne croient donc plus que mon armée va les dévorer? Quels

barbares que les hommes qui vous gouvernent! quel stupide Érostrate

que votre gouverneur Rostopchin! Pourquoi tant de ruines? pourquoi

des moyens si sauvages, qui coûteront à la Russie plus que ne lui

aurait coûté la guerre la plus malheureuse? Un milliard ne payerait

pas l'incendie de Moscou! Si, au lieu de se livrer à ces fureurs, on

eût épargné votre capitale, je l'aurais ménagée comme Paris même;

j'aurais écrit à votre souverain, j'aurais traité avec lui à des

conditions équitables et modérées, et cette guerre terrible serait

bien près de finir! Loin de là, on brûle, on brûlera encore, et on

aura, je vous l'assure, beaucoup à brûler, car je ne suis pas près

de quitter le sol de la Russie, et Dieu sait ce que cette guerre

coûtera encore à l'humanité!--Le général Toutelmine, qui détestait

l'acte de Rostopchin, comme tous les habitants de Moscou, convint de

la vérité de ces observations, exprima le regret que les dispositions

de Napoléon ne fussent pas mieux appréciées, et sembla dire que si on

les connaissait à Saint-Pétersbourg, les choses pourraient prendre

une marche différente. Napoléon, se prêtant à cette ouverture, qu'il

avait eu l'intention de provoquer, demanda au général Toutelmine

ce qu'il voulait pour ses enfants, et celui-ci ayant répondu qu'il

sollicitait seulement la permission d'apprendre à l'impératrice

mère que ses pupilles étaient sauvés, Napoléon l'invita à écrire,

et lui promit de faire parvenir sa lettre.--Dois-je ajouter, reprit

le général Toutelmine, que les dispositions de Votre Majesté sont

telles qu'elle vient de les exprimer?--Oui, répondit Napoléon;

dites que si des ennemis, intéressés à nous brouiller, cessaient

de s'interposer entre l'empereur Alexandre et moi, la paix serait

bientôt conclue.--

[Note en marge: Autres ouvertures par un personnage russe qui avait

demandé à passer sur les derrières de l'armée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 50 段