14, et une partie de la journée du 14, à défiler à travers la ville
de Moscou. Les troupes, arrêtées au pont de la Moskowa, qui était
le seul existant sur ce point, s'accumulèrent dans le faubourg de
Drogomilow jusqu'à faire craindre une échauffourée, et on put ainsi
se former une idée du désastre qu'on se serait préparé, si l'on avait
eu cette traversée de la ville à exécuter après une bataille perdue.
L'encombrement augmentant, les troupes prirent le parti de passer
la Moskowa à gué, ce qui mit fin à l'engorgement. Kutusof, n'ayant
pas le courage de sa sagesse, se cacha en traversant Moscou; Barclay
de Tolly, au contraire, se tint ostensiblement à cheval à la tête
de ses soldats. Le désordre, dans cette malheureuse capitale, était
à son comble. Les riches, nobles ou commerçants, avaient déjà fui
pour se retirer dans leurs terres les plus éloignées. Les autres,
apprenant la contrainte odieuse qu'on prétendait exercer sur eux,
entendant aussi parler d'incendie par la main des Français, s'étaient
décidés, le désespoir dans l'âme, à quitter leurs demeures, emmenant
leurs familles, et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux sur
des voitures, ou sur leurs épaules qui pliaient sous le poids. Les
gens du peuple, ne sachant où ils iraient, comment ils vivraient,
poussaient d'affreux gémissements, et suivaient machinalement
l'armée. Pourtant tous les habitants de cette malheureuse ville
n'avaient pas consenti à fuir. Quelques-uns, trouvant trop grand le
sacrifice qu'on voulait leur imposer, ou plus instruits que leurs
compatriotes, sachant que les Français ne brûlaient pas, ne pillaient
pas, n'assassinaient pas, qu'ils usaient même assez rarement des
droits de la guerre dans les villes conquises, aimaient mieux vivre
avec les vainqueurs quelques jours, que de fuir à la suite d'une
armée dont on ignorait la marche et les intentions. Parmi ces
derniers se trouvaient beaucoup de négociants de diverses nations, et
notamment de la nôtre, qui n'avaient aucune crainte des Français,
et qui appréhendaient même, en suivant l'armée de Kutusof, d'être
exposés à tous les excès de la brutale soldatesque avec laquelle on
voulait les obliger à se retirer. Pour ces infortunés, il y eut un
moment d'affreuse émotion. Le 14 au matin, ils apprirent tout à coup
que les troupes russes sortaient avec les autorités de la ville, que
trois mille scélérats échappés des prisons enfonçaient les boutiques,
que les gens de la basse populace s'étaient joints à eux, et que tous
ensemble ils se livraient à l'ivresse et au pillage. Ces malheureux
habitants, tremblants dans leurs maisons, attendaient avec impatience
qu'une armée fût venue prendre la place de l'autre.
Toute la première moitié de la journée du 14 s'écoula pour eux dans
ces cruelles perplexités, l'armée russe traversant lentement les rues
de Moscou, et ses parcs, ses bagages, surtout ses blessés, traversant
plus lentement encore. Le général Miloradovitch, qui commandait
l'arrière-garde, sentant qu'il lui fallait quelques heures pour
achever l'évacuation, imagina de conclure une convention verbale avec
l'avant-garde des Français, et lui fit proposer de s'interdire toute
hostilité, dans l'intérêt de ceux qui entraient comme de ceux qui
sortaient, car si un combat s'engageait, il était, disait-il, décidé
à se défendre à outrance, et dans ce cas la ville serait en flammes
dans peu d'instants. Un officier fut envoyé auprès de Murat pour
convenir de cette espèce de suspension d'armes.
[Note en marge: Arrivée des Français devant Moscou.]
Pendant ce temps l'armée française s'avançait d'un pas rapide vers
les hauteurs d'où elle espérait enfin apercevoir la grande ville
de Moscou. Si du côté des Russes tout était désolation, tout était
joie, orgueil, brillantes illusions du côté des Français. Notre
armée réduite à 100 mille hommes de 420 mille qu'elle comptait au
passage du Niémen (cent mille, il est vrai, gardaient ses derrières),
exténuée de fatigue, traînant avec elle beaucoup de soldats blessés
qui pouvant marcher avaient voulu suivre, sentait s'évanouir le
sentiment de ses peines à l'approche de la brillante capitale de
la Moscovie. Dans ses rangs il y avait une quantité de soldats et
d'officiers qui avaient été aux Pyramides, aux bords du Jourdain,
à Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, à Berlin, et qui frémissaient
d'émotion à l'idée qu'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus
puissante des métropoles de l'Orient. Sans doute l'espoir d'y trouver
le repos, l'abondance, la paix probablement, entrait pour quelque
chose dans leur satisfaction, mais l'imagination, cette dominatrice
des hommes, surtout des soldats, l'imagination était fortement
ébranlée à la pensée d'entrer dans Moscou, après avoir pénétré dans
toutes les autres capitales de l'Europe, Londres, la protégée des
mers, seule exceptée. Tandis que le prince Eugène venu par la route
de Zwenigorod s'avançait sur la gauche de l'armée, que le prince
Poniatowski venu par celle de Wereja s'avançait sur sa droite, le
gros de l'armée, Murat en tête, Davout et Ney au centre, la garde en
arrière, suivaient la grande route de Smolensk. Napoléon, à cheval
de bonne heure, était au milieu de ses soldats, qui à sa vue et à
l'approche de Moscou, oubliant bien des jours de mécontentement,
poussaient des acclamations pour célébrer sa gloire et la leur. Le
temps était beau, on hâtait le pas malgré la chaleur, pour gravir les
hauteurs d'où l'on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant
annoncée, et tant promise.
L'officier envoyé par Miloradovitch étant survenu fut parfaitement
accueilli, obtint ce qu'il demandait, car on n'avait pas la moindre
envie de mettre le feu à Moscou, et on promit de ne pas tirer un
coup de fusil, à condition, ajouta Napoléon, que l'armée russe
continuerait, sans s'arrêter un instant, de défiler à travers la
ville.
[Note en marge: Aspect de Moscou.]
Enfin, arrivée au sommet d'un coteau, l'armée découvrit tout à coup
au-dessous d'elle, et à une distance assez rapprochée, une ville
immense, brillante de mille couleurs, surmontée d'une foule de dômes
dorés resplendissants de lumière, mélange singulier de bois, de lacs,
de chaumières, de palais, d'églises, de clochers, ville à la fois
gothique et byzantine, réalisant tout ce que les contes orientaux
racontent des merveilles de l'Asie. Tandis que des monastères
flanqués de tours formaient la ceinture de cette grande cité, au
centre s'élevait sur une éminence une forte citadelle, espèce de
Capitole où se voyaient à la fois les temples de la Divinité et
les palais des empereurs, où au-dessus de murailles crénelées
surgissaient des dômes majestueux, portant l'emblème qui représente
toute l'histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le
croissant renversé. Cette citadelle c'était le Kremlin, ancien séjour
des czars.
[Illustration: L'Armée Française devant Moscou.]
[Note en marge: Enthousiasme de l'armée.]
[Note en marge: Émotion de Napoléon.]
À cet aspect magique l'imagination, le sentiment de la gloire,
s'exaltant à la fois, les soldats s'écrièrent tous ensemble: Moscou!
Moscou!--Ceux qui étaient restés au pied de la colline se hâtèrent
d'accourir; pour un moment tous les rangs furent confondus, et
tout le monde voulut contempler la grande capitale où nous avait
conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de
ce spectacle éblouissant, et fait pour éveiller tant de sentiments
divers. Napoléon survint à son tour, et saisi de ce qu'il voyait,
lui qui avait, comme les plus vieux soldats de l'armée, visité
successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, Vienne, Berlin,
Madrid, il ne put se défendre d'une profonde émotion. Arrivé à ce
faîte de sa grandeur, après lequel il allait descendre d'un pas si
rapide vers l'abîme, il éprouva une sorte d'enivrement, oublia tous
les reproches que son bon sens, seule conscience des conquérants,
lui adressait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que
c'était une grande et merveilleuse entreprise que la sienne, que
c'était une grande et heureuse témérité justifiée par l'événement que
d'avoir osé courir de Paris à Smolensk, de Smolensk à Moscou! Certain
de sa gloire, il crut encore à son bonheur, et ses lieutenants,
émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements
fréquents dans cette campagne, retrouvèrent pour lui ces effusions
de la victoire auxquelles ils ne s'étaient pas livrés à la fin de
la sanglante journée de Borodino. Ce moment de satisfaction, vif et
court, fut l'un des plus profondément sentis de sa vie! Hélas! il
devait être le dernier!
[Note en marge: Entrée de Murat dans Moscou à la tête de notre
avant-garde.]
[Note en marge: Murat chasse du Kremlin quelques bandits qui s'en
étaient emparés.]
Murat reçut l'injonction de marcher avec célérité pour prévenir
tout désordre. Le général Durosnel fut envoyé en avant pour aller
s'entendre avec les autorités, et les amener au pied du vainqueur,
qui désirait recevoir leurs hommages et calmer leurs craintes. M.
Denniée fut chargé d'aller préparer les vivres et les logements de
l'armée. Murat galopant à la tête de la cavalerie légère, parvint
enfin à travers le faubourg de Drogomilow au pont de la Moskowa. Il y
trouva une arrière-garde russe qui se retirait, et s'informa s'il n'y
avait pas là quelque officier qui sût le français. Un jeune Russe qui
parlait correctement notre langue, se présenta sur-le-champ devant
ce roi que les peuples ennemis connaissaient si bien, et s'informa
de ce qu'il voulait. Murat ayant exprimé le désir de savoir quel
était le commandant de cette arrière-garde, le jeune Russe montra
un officier à cheveux blancs, revêtu d'un manteau de bivouac à
longs poils. Murat, avec sa bonne grâce accoutumée, tendit la main
au vieil officier, et celui-ci la prit avec empressement. Ainsi la
haine nationale se taisait devant la vaillance! Murat demanda au
commandant de l'arrière-garde ennemie si on le connaissait.--Oui,
répondit celui-ci par le moyen de son jeune interprète, nous vous
avons assez vu au feu pour vous connaître.--Murat ayant paru frappé
de ce manteau à longs poils qui semblait devoir être fort commode
au bivouac, le vieil officier le détacha de ses épaules pour lui en
faire présent. Murat le recevant avec autant de courtoisie qu'on
en mettait à le lui offrir, prit une belle montre, et en fit don à
l'officier ennemi, qui accepta ce présent comme on avait accepté le
sien. Après ces politesses, l'arrière-garde russe défila rapidement
pour céder le terrain à notre avant-garde. Le roi de Naples, suivi
de son état-major et d'un détachement de cavalerie, s'enfonça dans
les rues de Moscou, traversa tour à tour d'humbles quartiers et des
quartiers magnifiques, des rangées de maisons en bois serrées les
unes contre les autres, et des suites de palais splendides s'élevant
au milieu de vastes jardins: partout il n'aperçut que la solitude
la plus profonde. Il semblait qu'on pénétrât dans une ville morte,
et dont la population aurait subitement disparu. Ce premier aspect,
fait pour surprendre, ne rappelait point notre entrée à Berlin ou à
Vienne. Cependant un premier sentiment de terreur éprouvé par les
habitants pouvait expliquer cette solitude. Tout à coup quelques
individus éperdus apparurent: c'étaient des Français, appartenant
aux familles étrangères établies à Moscou, et demandant au nom du
ciel qu'on les sauvât des brigands devenus maîtres de la ville. On
leur fit bon accueil, on essaya mais vainement de dissiper leur
effroi, on se fit conduire au Kremlin, et à peine arrivé en vue de
ces vieux murs on essuya une décharge de coups de fusil. C'étaient
les bandits déchaînés sur Moscou par le féroce patriotisme du comte
de Rostopchin. Ces misérables avaient envahi la citadelle sacrée,
s'étaient emparés des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les
Français qui venaient les troubler dans leur règne anarchique de
quelques heures. On en sabra plusieurs, et on purgea le Kremlin
de leur présence. Mais en questionnant on apprit que toute la
population avait fui, excepté un petit nombre d'étrangers, ou de
Russes éclairés sur les moeurs des Français, et ne redoutant pas leur
présence. Cette nouvelle attrista les chefs de notre avant-garde,
qui s'étaient flattés de voir venir au-devant d'eux une population
qu'ils auraient le plaisir de rassurer, de remplir de surprise et
de reconnaissance. On se hâta de remettre un peu d'ordre dans les
quartiers de la ville, et de poursuivre les pillards, qui avaient
cru jouir plus longtemps de la proie que le comte de Rostopchin leur
avait livrée.
[Note en marge: Napoléon passe la nuit dans le faubourg de
Drogomilow.]
Ces détails transmis à Napoléon l'affligèrent. Il avait attendu toute
l'après-midi les clefs de la ville, qu'aurait dû lui apporter une
population soumise, venant implorer sa clémence toujours prompte
à descendre sur les vaincus. Ce mécompte, succédant à un moment
d'enthousiasme, fut pour ainsi dire l'aurore de la mauvaise fortune.
Ne voulant pas entrer la nuit dans cette vaste capitale, qu'un
ennemi implacable évacuait à peine, et qui pouvait recéler bien des
embûches, Napoléon s'arrêta dans le faubourg de Drogomilow, et envoya
seulement des détachements de cavalerie pour occuper les portes de
la ville, et en faire la police. Il était naturel de supposer que
beaucoup de blessés et de traînards se trouvaient encore dans Moscou,
et il était simple de chercher à s'en emparer. Eugène à gauche,
garda la porte à laquelle aboutit la route de Saint-Pétersbourg;
Davout au centre, garda celle de Smolensk par laquelle arrivait le
gros de notre armée, et s'étendit même par sa droite jusqu'à celle
de Toula. La cavalerie, qui avait traversé la ville, dut garder
les portes du nord et de l'est, opposées à celles par lesquelles
nous nous présentions. Mais dans l'ignorance où l'on était des
lieux, en l'absence d'habitants, on laissa ouvertes bien des issues,
et il put s'échapper encore douze ou quinze mille traînards de
l'armée russe, capture qui eût été bonne à faire. Toutefois il
resta quinze mille blessés au moins que les Russes recommandèrent à
l'humanité française. C'est à l'humanité russe qu'ils auraient dû les
recommander, car ces malheureux allaient périr par d'autres mains que
les nôtres!
[Note en marge: Napoléon entre le 15 septembre dans Moscou, au milieu
d'une solitude profonde.]
L'armée bivouaqua cette nuit, et ne jouit point encore de l'abondance
et des délices qu'elle se promettait. Le lendemain matin 15
septembre, Napoléon fit son entrée dans Moscou à la tête de ses
invincibles légions, mais traversa une ville déserte, et pour la
première fois ses soldats, en entrant dans une capitale, n'eurent
qu'eux-mêmes pour témoins de leur gloire. L'impression qu'ils
ressentirent fut triste. Napoléon arrivé au Kremlin, se hâta de
monter à la tour élevée du grand Ivan, et de contempler de cette
hauteur sa magnifique conquête, que la Moskowa traversait lentement
en y décrivant de nombreux contours. Des milliers d'oiseaux noirs,
corbeaux et corneilles, aussi multipliés dans ces régions que les
pigeons à Venise, voltigeant autour du faîte des palais et des
églises, donnaient à cette grande ville un aspect singulier, qui
contrastait avec l'éclat de ses brillantes couleurs. Un morne
silence, interrompu seulement par les pas de la cavalerie, avait
remplacé la vie de cette cité, qui la veille encore était l'une des
plus animées de l'univers. Malgré la tristesse de cette solitude,
Napoléon, en trouvant Moscou abandonnée comme les autres villes
russes, s'estima heureux cependant de ne pas la trouver incendiée, et
ne désespéra pas de calmer peu à peu les haines qui depuis Witebsk
accueillaient la présence de ses drapeaux.
[Note en marge: Distribution de l'armée dans les divers quartiers de
Moscou.]
[Note en marge: Premiers instants de vive jouissance.]
L'armée fut distribuée dans les divers quartiers de Moscou. Il fut
décidé qu'Eugène occuperait le quartier du nord-ouest, compris
entre la route de Smolensk et celle de Saint-Pétersbourg, ce qui
répondait à la direction par laquelle il était arrivé (voir la carte
nº 57). D'après le même principe, le maréchal Davout dut occuper la
partie de la ville qui s'étendait de la porte de Smolensk à celle
de Kalouga, c'est-à-dire tout le quartier situé au sud-ouest, et le
prince Poniatowski le quartier situé au sud-est. Le maréchal Ney,
qui avait traversé Moscou de l'ouest à l'est, dut s'établir dans les
quartiers compris entre les routes de Riazan et de Wladimir. La garde
fut naturellement placée au Kremlin et dans les environs. Les maisons
regorgeaient de vivres de toute espèce. Avec un peu de soin on put
satisfaire largement aux premiers besoins des soldats. Les officiers
supérieurs furent accueillis à la porte des palais par de nombreux
valets en livrée empressés de leur offrir une brillante hospitalité.
Les maîtres de ces palais, ne prévoyant pas que Moscou fût destinée
à périr, avaient eu grand soin, quoiqu'ils partageassent la haine
nationale, de préparer des protecteurs à leurs riches demeures en
y recevant les officiers français. On s'établit ainsi avec un vif
sentiment de plaisir dans ce luxe, qui devait durer si peu. On se
promenait avec curiosité dans ces palais où étaient prodigués
tous les raffinements de la mollesse, où l'on trouvait des salles
de bal splendides, des théâtres particuliers aussi grands que des
théâtres publics, des bibliothèques remplies des livres français
les plus licencieux du dix-huitième siècle, des peintures respirant
le goût efféminé de Watteau et de Boucher, tous les signes enfin
d'une licence qui formait avec l'ardente dévotion du peuple, avec la
sauvage énergie de l'armée, un contraste singulier mais fréquent chez
les nations parvenues brusquement de la barbarie à la civilisation,
car ce que les hommes empruntent avec le plus de facilité à ceux
qui les ont devancés dans l'art de vivre, c'est l'art de jouir. Il
pouvait paraître étrange de rencontrer partout l'imitation de la
France dans un pays avec lequel nous étions si violemment en guerre,
et peu flatteur aussi de nous voir spécialement imités dans ce que
nous avions de moins louable.
[Note en marge: Les quatre villes composant la ville de Moscou.]
Sortis de ces brillantes demeures, nos officiers erraient avec une
égale curiosité au milieu de cette cité, qui ressemblait à un camp
tartare, semé çà et là de palais italiens. Ils contemplaient avec
surprise plusieurs villes concentriquement placées les unes dans les
autres: d'abord au centre même, sur une éminence, et au bord de la
Moskowa, le Kremlin, environné de tours antiques et rempli d'églises
dorées; au pied du Kremlin, sous sa protection en quelque sorte, la
vieille ville, dite ville chinoise, renfermant l'ancien et le vrai
commerce russe, celui de l'Orient; puis tout autour, et enveloppant
la précédente, une ville large, espacée, brillante de palais, dite la
ville blanche; puis enfin, les englobant toutes trois, la ville dite
de terre, mélange de villages, de bosquets, d'édifices nouveaux et
imposants, ceinte d'un épaulement en terre. Ce qu'on voyait surtout
répandu également dans ces quatre villes enfermées les unes dans les
autres, c'étaient plusieurs centaines d'églises surmontées de dômes
qui affectaient comme en Orient la forme d'immenses turbans, de
clochers qui étaient aussi élancés que des minarets, et révélaient
d'anciennes fréquentations avec la Perse et la Turquie, car, chose
étrange, les religions, en se combattant, s'imitent du moins sous
le rapport de l'art! Moscou quelques jours auparavant contenait un
peuple de trois cent mille âmes, et de ce peuple, dont il restait
un sixième à peine, une partie était cachée dans les maisons et
n'en sortait pas, une autre était aux pieds des autels qu'elle
embrassait avec ferveur. Les rues étaient de vraies solitudes, où
l'on n'entendait que le pas de nos soldats.
[Note en marge: Sécurité de l'armée se flattant de jouir des
richesses de Moscou.]
Quoique devenus possesseurs sans partage, et en quelque sorte
légitimes, d'une ville délaissée, nos officiers et nos soldats,
toujours sociables, regrettaient d'être si riches, et de n'avoir
point à partager avec les habitants eux-mêmes l'abondance qu'on
leur cédait. Il leur plaisait en général, quand ils entraient dans
une ville, de trouver la population sur leurs pas, de la rassurer,
de s'en faire aimer, de recevoir de ses mains ce qu'ils auraient
pu prendre, et de l'étonner par leur bonhomie après l'avoir
effrayée par leur audace. La solitude de Moscou, quoiqu'elle fût
une cession volontaire en leur faveur des richesses de cette ville,
les affligeait, et pourtant ils ne soupçonnaient rien, car l'armée
russe, qui seule jusqu'ici avait mis le feu, étant partie, l'incendie
ne semblait plus à craindre.
[Note en marge: Premier incendie dans le magasin des spiritueux,
attribué au hasard, et bientôt éteint.]
On espérait donc jouir de Moscou, y trouver la paix, et, en tous
cas, de bons cantonnements d'hiver, si la guerre se prolongeait.
Cependant le lendemain du jour où l'on y était entré quelques
colonnes de flammes s'élevèrent au-dessus d'un bâtiment fort vaste,
qui renfermait les spiritueux que le gouvernement débitait pour son
compte au peuple de la capitale. On y courut, sans étonnement ni
effroi, car on attribuait à la nature des matières contenues dans ce
bâtiment, ou à quelque imprudence commise par nos soldats, la cause
de cet incendie partiel. En effet on se rendit maître du feu, et on
eut lieu de se rassurer.
[Note en marge: Autre incendie, plus considérable, également attribué
au hasard.]
Mais tout à coup, et presque au même instant, le feu éclata avec
une extrême violence, dans un ensemble de bâtiments qu'on appelait
le Bazar. Ce bazar, situé au nord-est du Kremlin, comprenait les
magasins les plus riches du commerce, ceux où l'on vendait les
beaux tissus de l'Inde et de la Perse, les raretés de l'Europe, les
denrées coloniales, le sucre, le café, le thé, et enfin les vins
précieux. En peu d'instants l'incendie fut général dans ce bazar,
et les soldats de la garde accourus en foule firent les plus grands
efforts pour l'arrêter. Malheureusement ils n'y purent réussir, et
bientôt les richesses immenses de cet établissement devinrent la
proie des flammes. Pressés de disputer au feu, et pour eux-mêmes,
ces richesses désormais sans possesseurs, nos soldats n'ayant pu les
sauver, essayèrent d'en retirer quelques débris. On les vit sortir
du bazar emportant des fourrures, des soieries, des vins de grande
valeur, sans qu'on songeât à leur adresser aucun reproche, car ils
ne faisaient tort qu'au feu, seul maître de ces trésors. On pouvait
le regretter pour leur discipline, on n'avait pas à le reprocher
à leur honneur. D'ailleurs, ce qui restait de peuple leur donnait
l'exemple, et prenait sa large part de ces dépouilles du commerce de
Moscou. Toutefois ce n'était qu'un vaste bâtiment, extrêmement riche
il est vrai, mais un seul, qui était atteint par les flammes, et on
n'avait aucune crainte pour la ville elle-même. On attribuait à un
accident très-naturel et très-ordinaire, plus explicable encore dans
le tumulte d'une évacuation, ces premiers sinistres jusqu'ici fort
limités.
[Note en marge: Un vent violent d'équinoxe se lève, et tout à coup
l'incendie devient général.]
[Note en marge: L'arrestation de plusieurs incendiaires, surpris
en flagrant délit, ne laisse plus aucun doute sur la cause de
l'incendie.]
Dans la nuit du 15 au 16 septembre, la scène changea subitement.
Comme si tous les malheurs avaient dû fondre à la fois sur la vieille
capitale moscovite, le vent d'équinoxe s'éleva tout à coup avec
la double violence propre à la saison, et aux pays de plaines, où
rien n'arrête l'ouragan. Ce vent soufflant d'abord de l'est, porta
l'incendie à l'ouest, dans les rues comprises entre les routes de
Tver et de Smolensk, et qui sont connues pour les plus belles,
les plus riches de Moscou, celles de Tverskaia, de Nikitskaia, de
Povorskaia. En quelques heures le feu violemment propagé au milieu
de ces constructions en bois, se communiqua des unes aux autres avec
une rapidité effrayante. On le vit, s'élançant en longues flèches de
flammes, envahir les autres quartiers situés à l'ouest. On aperçut
aussi des fusées en l'air, et bientôt on saisit des misérables
portant des matières inflammables au bout de grandes perches. On les
arrêta, on les interrogea en les menaçant de mort, et ils révélèrent
l'affreux secret, l'ordre donné par le comte de Rostopchin de mettre
le feu à la ville de Moscou, comme au plus simple village de la route
de Smolensk.
[Note en marge: Napoléon ordonne de les fusiller sur-le-champ, et de
les pendre à des gibets.]
Cette nouvelle répandit en un instant la consternation dans l'armée.
Douter n'était plus possible, après les arrestations faites, et les
dépositions recueillies sur plusieurs points de la ville. Napoléon
ordonna que dans chaque quartier, les corps qui s'y trouvaient
cantonnés formassent des commissions militaires, pour juger
sur-le-champ, fusiller et pendre à des gibets les incendiaires pris
en flagrant délit. Il ordonna également d'employer tout ce qu'il y
avait de troupes en ville pour éteindre le feu. On courut aux pompes,
mais on n'en trouva aucune. Cette dernière circonstance n'aurait
plus laissé de doute, s'il en était resté encore, sur l'effroyable
combinaison qui livrait Moscou aux flammes.
[Note en marge: Le vent se déplaçant sans cesse, sous l'influence de
l'équinoxe, porte alternativement le désastre dans presque tous les
quartiers de la ville.]
[Note en marge: Le Kremlin atteint par les flammes, au moment où le
parc d'artillerie y est réuni, est menacé d'une affreuse explosion.]