la Moskowa, admise par des historiens respectables pour expliquer
son inaction dans cette journée, n'a rien de fondé, si on la pousse
jusqu'à présenter ses facultés comme atteintes. Nous avons lu et relu
les correspondances les plus intimes, écrites jour par jour, en toute
sincérité, par des hommes qui ne quittaient pas le quartier général,
et qui n'avaient aucun intérêt à altérer la vérité, et on voit à la
liberté même de leur langage, à l'absence de toute préoccupation,
combien était légère l'indisposition de Napoléon. C'était un gros
rhume et rien de plus. Lui et ses lieutenants en parlèrent dans leurs
lettres de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de cette
indisposition. Napoléon, qui ordinairement ne se ménageait guère, et
qui avait le mérite, presque indifférent au milieu de tous ses autres
dons prodigieux, d'une rare bravoure personnelle, prit pendant la
bataille une position où passaient encore bien des boulets, mais où
il n'avait pas la presque certitude d'être frappé, comme sur le point
où étaient Ney et Murat, et ce fut, avec la répugnance à engager
ses réserves, la vraie cause de ses ordres tardifs et incomplets.
Qu'il eût bien fait de ne pas s'exposer à un tel feu, c'est une
chose hors de doute, car le salut de l'armée tenait à sa personne,
et on peut se faire une idée du péril quand on songe au phénomène
de 47 généraux tués ou blessés de notre côté, et autant du côté des
Russes, c'est-à-dire au sacrifice de presque tous les généraux qui
des deux côtés dirigèrent les troupes. Barclay de Tolly, Ney et
Murat furent les seuls vraiment engagés qui échappèrent à la mort ou
aux blessures. On ne pouvait paraître au feu sans être atteint. En
moins de deux heures la division Compans eut cinq chefs renversés:
le général Compans, le général Dupellin, le maréchal Davout, le
général Rapp, le général Dessaix. Pour soustraire les hommes à ce feu
effroyable, Ney, dans certains moments, faisait coucher ses soldats à
terre, lui seul restant debout, puis les faisait relever quand il y
avait utilité à les présenter en ligne.]
[Note en marge: Entrée du prince Eugène à Rouza.]
[Note en marge: Dispositions dans lesquelles on trouve la population.]
Les Russes continuèrent leur retraite et les Français leur poursuite.
Le prince Eugène ayant pris la route latérale de gauche, s'empara
de Rouza, jolie petite ville, riche en ressources, que les paysans
furieux allaient détruire, lorsqu'on arriva fort à propos pour les
en empêcher. L'épouvante des habitants en apprenant qu'on les avait
trompés, que la sanglante bataille du 7 avait été entièrement perdue
pour les Russes, était parvenue au comble, et se changeait en une
sorte de rage. On leur avait tellement dépeint les Français comme
des monstres sauvages, qu'ils étaient partagés entre la peur et la
fureur, à la seule idée de leur approche. Aussi, désespérant de se
sauver, voulaient-ils tout détruire, et quand on avait le temps de
les joindre, de leur parler, d'arracher la torche de leurs mains,
ils étaient étonnés d'avoir affaire à des vainqueurs humains, mais
affamés, dont on désarmait la prétendue barbarie avec un peu de pain.
Entré à Rouza, le prince Eugène s'y reposa un jour, et y ramassa des
vivres dont il fit part à la grande armée. Sur la route latérale de
droite, le prince Poniatowski rencontra partout les mêmes symptômes
de terreur et de colère, la même abondance et les mêmes ravages,
mais comme il faut du temps pour détruire, et que ce temps on ne le
laissait pas à l'ennemi, on trouvait encore le moyen de subsister.
Seulement la maraude consommait toujours un égal nombre d'hommes,
qui s'attardaient, se laissaient prendre, ou renonçaient à rejoindre
l'armée.
[Note en marge: Combat d'arrière-garde à Krimskoié.]
La colonne principale sous Murat arriva le 10 septembre à Krimskoié.
Le commandant de l'arrière-garde russe Miloradovitch, voulant
profiter d'une bonne position qu'il avait reconnue près des sources
marécageuses de la Nara, s'établit avec des troupes d'infanterie
légère et de l'artillerie derrière un terrain fangeux, couvert
d'épaisses broussailles, n'offrant d'accès que par la grande route
qu'il eut soin d'occuper en force. On passa toute la journée à
batailler autour de cette position, et on y perdit de part et d'autre
beaucoup d'hommes, les Russes pour ne pas se retirer trop tôt, les
Français pour ne pas mollir dans leur poursuite. À la nuit les Russes
furent obligés de décamper en laissant près de deux mille hommes sur
le terrain, en morts ou blessés.
[Note en marge: Arrivée le 13 septembre devant Moscou.]
[Note en marge: Situation prise par l'armée russe en avant de Moscou.]
[Note en marge: Gravité des résolutions qu'elle avait à prendre.]
[Note en marge: Le généralissime Kutusof convoque un conseil de
guerre.]
[Note en marge: Composition de ce conseil.]
[Note en marge: Diversité des avis qu'on y émet.]
[Note en marge: Le généralissime a un avis arrêté.]
Le 11 on atteignit Koubinskoié, le 12 Momonowo, le 13 enfin
Worobiewo, dernière position en avant de Moscou. (Voir la carte nº
57.) L'armée russe s'établit aux portes mêmes de Moscou, vers la
barrière dite de Drogomilow. La Moskowa, en entrant dans Moscou, où
elle décrit de nombreux contours, forme un arc très-concave, ouvert
du côté de la route de Smolensk. L'armée russe vint s'y adosser,
appuyant sa droite au village de Fili, sa gauche à la hauteur de
Worobiewo, et traçant en quelque sorte la corde de l'arc décrit par
la Moskowa. Elle avait derrière elle pour toute issue un pont jeté
sur la Moskowa dans l'intérieur du faubourg de Drogomilow, et les
rues de cette immense ville. Ce n'était guère une position de combat,
car si on était vigoureusement assailli, on pouvait être refoulé en
désordre sur le pont de la Moskowa, ou sur les gués de cette rivière,
et poussé dans les rues, où l'on aurait couru, en s'y engorgeant,
les plus grands dangers. Kutusof le savait bien, et était convaincu
de l'impossibilité d'arrêter les Français en avant de Moscou. Mais
fidèle à son système de flatter constamment la passion populaire,
qu'il croyait plus facile à conduire en la flattant qu'en l'irritant,
il avait écrit tous les jours au comte de Rostopchin, gouverneur de
Moscou, qu'il défendrait la capitale à outrance, et probablement avec
succès. Aussi fut-on bien étonné à Moscou de voir paraître l'armée
russe dans l'état où elle était, et se placer si près de la ville
qu'il ne restait plus de terrain pour combattre. Quoique son parti
fût pris de sauver l'armée de préférence à la capitale, Kutusof
résolut de convoquer un conseil de guerre, pour faire partager à ses
lieutenants la pesante responsabilité qu'il allait encourir. Malgré
son astuce et son flegme ordinaire, il était agité en entendant les
cris de rage qui éclataient autour de lui, et le voeu mille fois
exprimé de s'ensevelir tous sous les ruines de Moscou, plutôt que
d'abandonner cette ville aux Français, comme l'époux qui disputant
à des ennemis une épouse chérie, aime mieux la poignarder de ses
mains que la livrer à leurs outrages. Kutusof savait parfaitement
que Moscou fût-elle perdue, la Russie ne le serait pas, mais qu'au
contraire la Russie pourrait bien être perdue si la grande armée
venait à être détruite, et il était fermement décidé à empêcher un
tel malheur. Mais s'il avait le courage de prendre les résolutions
nécessaires quoique odieuses à la foule, il n'avait pas celui d'en
assumer la charge à lui seul, et il eût bien voulu en faire peser
la responsabilité sur d'autres têtes que la sienne. Il admit à ce
conseil mémorable, tenu sur la hauteur même de Worobiewo d'où l'on
apercevait la capitale infortunée qu'il fallait livrer, les généraux
Benningsen, Barclay de Tolly, Doctoroff, Ostermann, Konownitsyn,
Yermoloff. Le colonel Toll y assista comme quartier-maître général.
Barclay de Tolly, avec sa simplicité ordinaire et son expérience
pratique, déclara la position qu'on occupait intenable, affirma que
la conservation de la capitale n'était rien auprès de la conservation
de l'armée, et conseilla d'évacuer Moscou, en se retirant par la
route de Wladimir, ce qui ajoutait de nouveaux espaces à ceux que
les Français avaient déjà parcourus, laissait l'armée russe en
communication avec Saint-Pétersbourg, et permettait, le moment
venu, de reprendre l'offensive. Benningsen, assez expérimenté pour
apprécier la justesse d'un tel avis, comptant bien d'ailleurs qu'on
renoncerait, sans qu'il s'en mêlât, à défendre la capitale, mais
certain qu'on n'en pardonnerait point l'abandon à celui qui l'aurait
conseillé, soutint qu'il fallait combattre à outrance, plutôt que de
livrer aux Français la ville sacrée de Moscou. Konownitsyn, brave
officier s'il en fut, cédant au sentiment général, opina pour une
défense opiniâtre, non point sur le terrain où l'on était, mais sur
un terrain qu'on irait chercher en se portant à la rencontre des
Français, et en se heurtant contre eux avec furie. Les généraux
Ostermann et Yermoloff adhérèrent à cet avis, qui était celui de la
bravoure au désespoir. Le colonel Toll, recherchant des combinaisons
plus savantes, proposa de se retirer, en se portant immédiatement
à droite, sur la route de Kalouga, ce qui plaçait l'armée dans une
position menaçante pour les communications de l'ennemi, et la mettait
en relation directe avec les riches provinces du midi. Comme toujours
en pareille circonstance, ce conseil de guerre fut agité, confus, et
fertile en contradictions. Kutusof se leva, sans exprimer hautement
son avis, mais en prononçant ces paroles qu'il semblait s'adresser
à lui-même: Ma tête peut être bonne ou mauvaise, soit, mais c'est à
elle, après tout, à décider une question aussi grave.--
[Note en marge: Quel est cet avis, et sur quels motifs il se fonde.]
Son parti était évidemment arrêté, et, il faut le dire, ce parti
était digne d'un grand capitaine. De tous les avis exprimés, aucun
n'était parfaitement bon, bien que la plupart continssent quelque
chose d'utile. Livrer bataille pour Moscou était une résolution
insensée. À quelques lieues en avant, comme au pied de ses murs,
on eût été battu, seulement on l'eût été plus désastreusement en
combattant le dos appuyé à la ville, et en ayant un pont et quelques
rues étroites pour unique moyen de retraite. À combattre, il fallait
se barricader dans l'intérieur de Moscou, en disputer toutes les
issues, engager avec soi la population tout entière, y soutenir
opiniâtrement la guerre des rues comme à Saragosse, et en ayant soin
de disposer en dehors sur la route par laquelle on voulait s'en aller
la plus grande partie de l'armée. La ville eût péri dans les flammes,
car elle était construite en bois et non en pierre comme Saragosse,
mais on aurait immolé plus d'ennemis qu'à Borodino, en perdant
soi-même peu de monde, ce qui eût été un immense résultat. À défendre
Moscou, il n'y avait que ce moyen[25], qui consistait du reste à la
détruire pour la défendre, mais personne n'y avait pensé, parce que
personne ne songeait à sacrifier cette capitale, et qu'on ne pensait
pas que la livrer aux Français fût une manière de la faire périr. Ne
pouvant combattre en avant de Moscou, ne voulant pas la détruire pour
la disputer, se retirer était le seul parti à suivre. Rétrograder
sur Wladimir, comme le proposait Barclay de Tolly, c'était pousser
trop loin le système de retraite, que le général Pfuhl n'avait
pas poussé assez loin en imaginant de s'arrêter à Drissa; c'était
d'ailleurs perdre les communications avec le midi de l'empire,
bien plus riche que le nord en ressources de tout genre. Il n'y
avait donc d'admissible que la retraite sur la droite de Moscou (la
droite par rapport à nous), laquelle plaçait l'armée russe sur les
communications des Français, et la mettait en communication directe
avec les provinces du midi et avec l'armée revenant de Turquie.
Mais marcher immédiatement dans cette direction, comme l'avait
proposé le colonel Toll, c'était tout de suite attirer sur soi les
Français, qui, se contentant d'occuper Moscou par un détachement, se
précipiteraient à l'instant même sur l'armée russe pour l'achever;
c'était leur révéler la pensée du système de retraite qu'on allait
adopter, et qui consistait, maintenant qu'on avait amené les
Français si loin, à manoeuvrer sur leurs flancs pour les assaillir
dès qu'ils seraient suffisamment affaiblis. Ils pouvaient bien, en
effet, avertis sitôt, se raviser à temps, s'arrêter, et courir pour
l'accabler sur l'ennemi qui laisserait voir de telles intentions. Il
y avait un plan bien mieux calculé, c'était de se retirer au travers
de Moscou même, de livrer cette capitale comme une dépouille qu'on
jette sur les pas d'un ennemi afin de l'occuper, de profiter du temps
que les Français perdraient inévitablement à se saisir de cette
riche proie, pour défiler tranquillement devant eux, et pour prendre
ensuite sur leur flanc, en tournant autour de Moscou, la position
menaçante que le colonel Toll conseillait de prendre immédiatement,
et sans aucun détour. C'est là ce qu'il fallait tirer de tout ce
qu'on avait dit, et c'est ce qu'en tira le vieux Kutusof, avec une
profonde sagesse, sagesse fatale pour nous, mais qui, quelque funeste
qu'elle ait pu nous devenir, n'en mérite pas moins l'admiration de la
postérité.
[Note 25: C'est l'opinion du prince Eugène de Wurtemberg, qui, dans
ses mémoires aussi spirituels que sensés, a parfaitement démontré la
possibilité et la convenance de ce plan, si l'on eût été ce qu'on
n'était pas, résolu à sacrifier Moscou.]
[Note en marge: L'armée russe se retire en traversant Moscou, pour
prendre position sur la route de Riazan.]
En conséquence, il décida qu'on se retirerait dans la nuit du 13 au
14 septembre, qu'on traverserait Moscou sans mot dire, en évitant les
combats d'arrière-garde, pour que cette grande ville qu'on voulait
sauver, et qu'on croyait sauver en la remettant dans les mains des
Français, ne fût pas incendiée par les obus[26]; qu'ensuite on ne
suivrait, ni la route de Wladimir, trop dirigée au nord, ni celle de
Kalouga, trop dirigée au midi, surtout trop indicative de la secrète
pensée qu'on nourrissait, mais une route intermédiaire, celle de
Riazan, de laquelle il serait facile, moyennant un léger détour, de
revenir se placer quelques jours après sur la route de Kalouga, qui
était la véritable sur laquelle il fallait opérer plus tard.
[Note 26: C'est l'opinion du général Clausewitz, témoin oculaire,
lequel est convaincu que les Russes ne songeaient nullement à
détruire Moscou, et que le soin de conserver cette ville, en la
livrant pour quelques jours aux Français, fut un des motifs de leur
résolution. Cette opinion nous semble démontrée par une quantité de
circonstances et de témoignages irrécusables, et c'est pour cela que
nous l'adoptons comme une certitude acquise à l'histoire.]
Cette résolution, une des plus importantes qu'on ait jamais prises,
et qui est un des principaux titres de gloire du général Kutusof, une
fois adoptée, il l'annonça avec fermeté, quelque désagréables que
fussent les cris de l'armée, et quelque crainte que lui inspirassent
les emportements de la population de Moscou.
[Note en marge: Irritation du gouverneur Rostopchin en apprenant la
résolution d'évacuer Moscou.]
[Note en marge: Résolution qu'il prend de livrer Moscou aux flammes,
et silence qu'il garde sur cette résolution.]
Il fallait avertir le gouverneur Rostopchin, Russe plein de passions
sauvages cachées sous des moeurs polies, et plein surtout d'un
sentiment toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste,
le patriotisme, même poussé jusqu'au fanatisme. Il nous haïssait
à tous les titres, comme Russe, et comme membre de l'aristocratie
européenne. Il aurait souhaité qu'on sacrifiât la ville même, pour
faire périr vingt ou trente mille Français de plus, et pensait
qu'après avoir brûlé tant de villages, il n'y avait pas une seule
raison honorable de ménager Moscou. Si on lui avait offert de s'y
barricader, de s'y défendre à outrance, il n'eût pas hésité à exposer
cette grande ville à une entière destruction. Mais ce projet n'ayant
été ni adopté ni même proposé par personne, il n'en pouvait parler,
et quant à celui qu'il méditait dans le fond de son âme exaspérée,
il se garda bien d'en rien dire. Les vaines espérances dont l'avait
entretenu le général Kutusof l'avaient profondément irrité contre
ce général, et il s'en exprima avec une extrême amertume; mais il
n'était plus temps de récriminer, il fallait préparer l'évacuation.
Dans l'excès de sa haine, il ne voulait pas qu'un seul Russe
restât dans Moscou pour orner le triomphe des Français, pour leur
rendre un service quelconque, ou pour leur fournir l'occasion de
faire éclater leur douceur aux yeux des vaincus. Usant de son
autorité de gouverneur, il enjoignit à tous les habitants de sortir
immédiatement de Moscou en emportant ce qu'ils pourraient, et menaça
des châtiments les plus sévères ceux qui ne l'auraient pas quittée
dès le lendemain. D'ailleurs on avait répandu des calomnies si
atroces sur la conduite des Français, qu'il n'y avait pas besoin de
menaces pour obliger la population à fuir leur approche. Il comptait
donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait
plus, il voulait, sans en calculer toutes les conséquences, sans
savoir quel serait le résultat, leur livrer, au lieu d'un séjour de
délices, un monceau de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien
pour vivre, et qui serait un témoignage de l'horrible haine qu'ils
inspiraient, une déclaration de guerre à mort. Mais un tel projet,
le dire à quelqu'un, c'était le rendre impossible, car le dire à
qui? Au doux Alexandre, c'eût été révolter ce prince; à un général,
c'eût été l'effrayer du poids d'une pareille responsabilité; aux
habitants, c'eût été les soulever contre soi, et se montrer à eux
comme cent fois plus haïssable que les Français. Il ne parla donc à
personne de ce qu'il méditait dans les profondeurs de son âme. Mais,
sous le prétexte de faire fabriquer une machine infernale dirigée
contre l'armée ennemie, il avait accumulé beaucoup de matières
inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pût se douter
de leur destination. Le moment de partir venu et une heure avant
l'évacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour
exécuteurs de son projet, ces êtres infâmes, qui ne possèdent rien
que la prison où leurs crimes leur ont créé un asile, et qui ont le
goût inné de la destruction, les condamnés enfin. Il les réunit, les
délivra, et leur donna la mission, dès qu'on serait parti, de mettre
secrètement le feu à la ville, et de l'y mettre sans relâche, sans
bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils
la serviraient, et obéiraient à ses volontés. Il ne fallait pas de
grands encouragements à ces natures perverses pour les exciter à en
agir ainsi, car l'homme livré à lui-même aime à détruire, semblable
sous ce rapport à ces animaux qui de domestiques redeviennent
très-vite sauvages, dès que l'éducation cesse un instant d'adoucir
leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police
pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donnés, le
comte de Rostopchin craignit de laisser dans les mains des Français
des moyens d'arrêter l'incendie, moyens fort perfectionnés dans les
villes bâties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant
lui. Au moment où il ouvrait les prisons aux condamnés, il en fit
amener deux devant lui, un Français, un Russe, accusés d'avoir
répandu les bulletins de l'ennemi. Il dit au Français, qui était
un de ces expatriés cherchant leur subsistance à l'étranger, et
qui l'avait trouvée en Russie: Toi, tu es un ingrat, mais enfin le
sentiment qui t'a fait agir est naturel; prends ta liberté, et va
rejoindre tes compatriotes, en leur racontant ce que tu as vu.--Toi,
dit-il au Russe, tu es un scélérat, un parricide, et tu vas expier
ton crime...--Et cela dit il le fit sabrer sous ses yeux. Après
cette sanglante exécution, il sortit de Moscou, le 14 au matin,
à la suite de l'armée, n'emportant rien de ses richesses, et se
consolant par la pensée de la surprise affreuse qu'il avait préparée
aux Français. Le colonel Wolzogen l'ayant rencontré au sortir de la
ville avec le convoi des pompes à incendie, et lui ayant demandé
dans quel but il les emmenait, obtint cette unique réponse: J'ai mes
raisons...--Le comte de Rostopchin ajouta ensuite ces paroles, sans
liaison apparente avec la question qu'on lui adressait: Pour moi,
je n'emporte de cette ville que le vêtement que vous voyez sur mon
corps.--Il n'en dit pas davantage au colonel Wolzogen, qui dans le
moment ne saisit point sa pensée[27], mais qui la comprit plus tard.
[Note 27: Je rapporte les faits qui précèdent d'après les
renseignements les plus certains. Une multitude de témoins oculaires,
Russes et Allemands, ont maintenant raconté leurs souvenirs
personnels dans des mémoires pleins d'intérêt, et il n'est plus
permis de conserver de doutes sur les causes et les circonstances de
l'incendie de Moscou. Il est positif que l'empereur Alexandre n'en
sut rien, que l'armée n'en sut pas davantage, et que le comte de
Rostopchin, inspiré par une ardente haine nationale, unique haine
qui soit toujours pardonnable, résolut à lui seul, sans calculer
toutes les conséquences de sa résolution, l'incendie de la vieille
capitale moscovite. Plus tard, revenu à plus de calme, habitant de la
France, contre laquelle il avait commis cet excès de fureur, entouré
de doutes jusque dans son pays sur le mérite de sa conduite, il fut
ébranlé, et désavoua presque ce qu'il avait fait, de façon que cet
acte extraordinaire semblerait même flétri par son auteur. On verra
bientôt les conséquences, non pas militaires, mais morales d'une
action qui conservera aux yeux de la postérité sa sauvage grandeur,
quelques vicissitudes d'appréciation qu'elle ait encourues dans
l'opinion des contemporains.]
[Note en marge: Retraite de l'armée russe à travers la ville de
Moscou.]
[Note en marge: Sortie de tous les habitants.]
[Note en marge: Affreuses perplexités des rares habitants restés dans
Moscou.]