[Note 24: La supposition que Napoléon était malade à la bataille de

la Moskowa, admise par des historiens respectables pour expliquer

son inaction dans cette journée, n'a rien de fondé, si on la pousse

jusqu'à présenter ses facultés comme atteintes. Nous avons lu et relu

les correspondances les plus intimes, écrites jour par jour, en toute

sincérité, par des hommes qui ne quittaient pas le quartier général,

et qui n'avaient aucun intérêt à altérer la vérité, et on voit à la

liberté même de leur langage, à l'absence de toute préoccupation,

combien était légère l'indisposition de Napoléon. C'était un gros

rhume et rien de plus. Lui et ses lieutenants en parlèrent dans leurs

lettres de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de cette

indisposition. Napoléon, qui ordinairement ne se ménageait guère, et

qui avait le mérite, presque indifférent au milieu de tous ses autres

dons prodigieux, d'une rare bravoure personnelle, prit pendant la

bataille une position où passaient encore bien des boulets, mais où

il n'avait pas la presque certitude d'être frappé, comme sur le point

où étaient Ney et Murat, et ce fut, avec la répugnance à engager

ses réserves, la vraie cause de ses ordres tardifs et incomplets.

Qu'il eût bien fait de ne pas s'exposer à un tel feu, c'est une

chose hors de doute, car le salut de l'armée tenait à sa personne,

et on peut se faire une idée du péril quand on songe au phénomène

de 47 généraux tués ou blessés de notre côté, et autant du côté des

Russes, c'est-à-dire au sacrifice de presque tous les généraux qui

des deux côtés dirigèrent les troupes. Barclay de Tolly, Ney et

Murat furent les seuls vraiment engagés qui échappèrent à la mort ou

aux blessures. On ne pouvait paraître au feu sans être atteint. En

moins de deux heures la division Compans eut cinq chefs renversés:

le général Compans, le général Dupellin, le maréchal Davout, le

général Rapp, le général Dessaix. Pour soustraire les hommes à ce feu

effroyable, Ney, dans certains moments, faisait coucher ses soldats à

terre, lui seul restant debout, puis les faisait relever quand il y

avait utilité à les présenter en ligne.]

[Note en marge: Entrée du prince Eugène à Rouza.]

[Note en marge: Dispositions dans lesquelles on trouve la population.]

Les Russes continuèrent leur retraite et les Français leur poursuite.

Le prince Eugène ayant pris la route latérale de gauche, s'empara

de Rouza, jolie petite ville, riche en ressources, que les paysans

furieux allaient détruire, lorsqu'on arriva fort à propos pour les

en empêcher. L'épouvante des habitants en apprenant qu'on les avait

trompés, que la sanglante bataille du 7 avait été entièrement perdue

pour les Russes, était parvenue au comble, et se changeait en une

sorte de rage. On leur avait tellement dépeint les Français comme

des monstres sauvages, qu'ils étaient partagés entre la peur et la

fureur, à la seule idée de leur approche. Aussi, désespérant de se

sauver, voulaient-ils tout détruire, et quand on avait le temps de

les joindre, de leur parler, d'arracher la torche de leurs mains,

ils étaient étonnés d'avoir affaire à des vainqueurs humains, mais

affamés, dont on désarmait la prétendue barbarie avec un peu de pain.

Entré à Rouza, le prince Eugène s'y reposa un jour, et y ramassa des

vivres dont il fit part à la grande armée. Sur la route latérale de

droite, le prince Poniatowski rencontra partout les mêmes symptômes

de terreur et de colère, la même abondance et les mêmes ravages,

mais comme il faut du temps pour détruire, et que ce temps on ne le

laissait pas à l'ennemi, on trouvait encore le moyen de subsister.

Seulement la maraude consommait toujours un égal nombre d'hommes,

qui s'attardaient, se laissaient prendre, ou renonçaient à rejoindre

l'armée.

[Note en marge: Combat d'arrière-garde à Krimskoié.]

La colonne principale sous Murat arriva le 10 septembre à Krimskoié.

Le commandant de l'arrière-garde russe Miloradovitch, voulant

profiter d'une bonne position qu'il avait reconnue près des sources

marécageuses de la Nara, s'établit avec des troupes d'infanterie

légère et de l'artillerie derrière un terrain fangeux, couvert

d'épaisses broussailles, n'offrant d'accès que par la grande route

qu'il eut soin d'occuper en force. On passa toute la journée à

batailler autour de cette position, et on y perdit de part et d'autre

beaucoup d'hommes, les Russes pour ne pas se retirer trop tôt, les

Français pour ne pas mollir dans leur poursuite. À la nuit les Russes

furent obligés de décamper en laissant près de deux mille hommes sur

le terrain, en morts ou blessés.

[Note en marge: Arrivée le 13 septembre devant Moscou.]

[Note en marge: Situation prise par l'armée russe en avant de Moscou.]

[Note en marge: Gravité des résolutions qu'elle avait à prendre.]

[Note en marge: Le généralissime Kutusof convoque un conseil de

guerre.]

[Note en marge: Composition de ce conseil.]

[Note en marge: Diversité des avis qu'on y émet.]

[Note en marge: Le généralissime a un avis arrêté.]

Le 11 on atteignit Koubinskoié, le 12 Momonowo, le 13 enfin

Worobiewo, dernière position en avant de Moscou. (Voir la carte nº

57.) L'armée russe s'établit aux portes mêmes de Moscou, vers la

barrière dite de Drogomilow. La Moskowa, en entrant dans Moscou, où

elle décrit de nombreux contours, forme un arc très-concave, ouvert

du côté de la route de Smolensk. L'armée russe vint s'y adosser,

appuyant sa droite au village de Fili, sa gauche à la hauteur de

Worobiewo, et traçant en quelque sorte la corde de l'arc décrit par

la Moskowa. Elle avait derrière elle pour toute issue un pont jeté

sur la Moskowa dans l'intérieur du faubourg de Drogomilow, et les

rues de cette immense ville. Ce n'était guère une position de combat,

car si on était vigoureusement assailli, on pouvait être refoulé en

désordre sur le pont de la Moskowa, ou sur les gués de cette rivière,

et poussé dans les rues, où l'on aurait couru, en s'y engorgeant,

les plus grands dangers. Kutusof le savait bien, et était convaincu

de l'impossibilité d'arrêter les Français en avant de Moscou. Mais

fidèle à son système de flatter constamment la passion populaire,

qu'il croyait plus facile à conduire en la flattant qu'en l'irritant,

il avait écrit tous les jours au comte de Rostopchin, gouverneur de

Moscou, qu'il défendrait la capitale à outrance, et probablement avec

succès. Aussi fut-on bien étonné à Moscou de voir paraître l'armée

russe dans l'état où elle était, et se placer si près de la ville

qu'il ne restait plus de terrain pour combattre. Quoique son parti

fût pris de sauver l'armée de préférence à la capitale, Kutusof

résolut de convoquer un conseil de guerre, pour faire partager à ses

lieutenants la pesante responsabilité qu'il allait encourir. Malgré

son astuce et son flegme ordinaire, il était agité en entendant les

cris de rage qui éclataient autour de lui, et le voeu mille fois

exprimé de s'ensevelir tous sous les ruines de Moscou, plutôt que

d'abandonner cette ville aux Français, comme l'époux qui disputant

à des ennemis une épouse chérie, aime mieux la poignarder de ses

mains que la livrer à leurs outrages. Kutusof savait parfaitement

que Moscou fût-elle perdue, la Russie ne le serait pas, mais qu'au

contraire la Russie pourrait bien être perdue si la grande armée

venait à être détruite, et il était fermement décidé à empêcher un

tel malheur. Mais s'il avait le courage de prendre les résolutions

nécessaires quoique odieuses à la foule, il n'avait pas celui d'en

assumer la charge à lui seul, et il eût bien voulu en faire peser

la responsabilité sur d'autres têtes que la sienne. Il admit à ce

conseil mémorable, tenu sur la hauteur même de Worobiewo d'où l'on

apercevait la capitale infortunée qu'il fallait livrer, les généraux

Benningsen, Barclay de Tolly, Doctoroff, Ostermann, Konownitsyn,

Yermoloff. Le colonel Toll y assista comme quartier-maître général.

Barclay de Tolly, avec sa simplicité ordinaire et son expérience

pratique, déclara la position qu'on occupait intenable, affirma que

la conservation de la capitale n'était rien auprès de la conservation

de l'armée, et conseilla d'évacuer Moscou, en se retirant par la

route de Wladimir, ce qui ajoutait de nouveaux espaces à ceux que

les Français avaient déjà parcourus, laissait l'armée russe en

communication avec Saint-Pétersbourg, et permettait, le moment

venu, de reprendre l'offensive. Benningsen, assez expérimenté pour

apprécier la justesse d'un tel avis, comptant bien d'ailleurs qu'on

renoncerait, sans qu'il s'en mêlât, à défendre la capitale, mais

certain qu'on n'en pardonnerait point l'abandon à celui qui l'aurait

conseillé, soutint qu'il fallait combattre à outrance, plutôt que de

livrer aux Français la ville sacrée de Moscou. Konownitsyn, brave

officier s'il en fut, cédant au sentiment général, opina pour une

défense opiniâtre, non point sur le terrain où l'on était, mais sur

un terrain qu'on irait chercher en se portant à la rencontre des

Français, et en se heurtant contre eux avec furie. Les généraux

Ostermann et Yermoloff adhérèrent à cet avis, qui était celui de la

bravoure au désespoir. Le colonel Toll, recherchant des combinaisons

plus savantes, proposa de se retirer, en se portant immédiatement

à droite, sur la route de Kalouga, ce qui plaçait l'armée dans une

position menaçante pour les communications de l'ennemi, et la mettait

en relation directe avec les riches provinces du midi. Comme toujours

en pareille circonstance, ce conseil de guerre fut agité, confus, et

fertile en contradictions. Kutusof se leva, sans exprimer hautement

son avis, mais en prononçant ces paroles qu'il semblait s'adresser

à lui-même: Ma tête peut être bonne ou mauvaise, soit, mais c'est à

elle, après tout, à décider une question aussi grave.--

[Note en marge: Quel est cet avis, et sur quels motifs il se fonde.]

Son parti était évidemment arrêté, et, il faut le dire, ce parti

était digne d'un grand capitaine. De tous les avis exprimés, aucun

n'était parfaitement bon, bien que la plupart continssent quelque

chose d'utile. Livrer bataille pour Moscou était une résolution

insensée. À quelques lieues en avant, comme au pied de ses murs,

on eût été battu, seulement on l'eût été plus désastreusement en

combattant le dos appuyé à la ville, et en ayant un pont et quelques

rues étroites pour unique moyen de retraite. À combattre, il fallait

se barricader dans l'intérieur de Moscou, en disputer toutes les

issues, engager avec soi la population tout entière, y soutenir

opiniâtrement la guerre des rues comme à Saragosse, et en ayant soin

de disposer en dehors sur la route par laquelle on voulait s'en aller

la plus grande partie de l'armée. La ville eût péri dans les flammes,

car elle était construite en bois et non en pierre comme Saragosse,

mais on aurait immolé plus d'ennemis qu'à Borodino, en perdant

soi-même peu de monde, ce qui eût été un immense résultat. À défendre

Moscou, il n'y avait que ce moyen[25], qui consistait du reste à la

détruire pour la défendre, mais personne n'y avait pensé, parce que

personne ne songeait à sacrifier cette capitale, et qu'on ne pensait

pas que la livrer aux Français fût une manière de la faire périr. Ne

pouvant combattre en avant de Moscou, ne voulant pas la détruire pour

la disputer, se retirer était le seul parti à suivre. Rétrograder

sur Wladimir, comme le proposait Barclay de Tolly, c'était pousser

trop loin le système de retraite, que le général Pfuhl n'avait

pas poussé assez loin en imaginant de s'arrêter à Drissa; c'était

d'ailleurs perdre les communications avec le midi de l'empire,

bien plus riche que le nord en ressources de tout genre. Il n'y

avait donc d'admissible que la retraite sur la droite de Moscou (la

droite par rapport à nous), laquelle plaçait l'armée russe sur les

communications des Français, et la mettait en communication directe

avec les provinces du midi et avec l'armée revenant de Turquie.

Mais marcher immédiatement dans cette direction, comme l'avait

proposé le colonel Toll, c'était tout de suite attirer sur soi les

Français, qui, se contentant d'occuper Moscou par un détachement, se

précipiteraient à l'instant même sur l'armée russe pour l'achever;

c'était leur révéler la pensée du système de retraite qu'on allait

adopter, et qui consistait, maintenant qu'on avait amené les

Français si loin, à manoeuvrer sur leurs flancs pour les assaillir

dès qu'ils seraient suffisamment affaiblis. Ils pouvaient bien, en

effet, avertis sitôt, se raviser à temps, s'arrêter, et courir pour

l'accabler sur l'ennemi qui laisserait voir de telles intentions. Il

y avait un plan bien mieux calculé, c'était de se retirer au travers

de Moscou même, de livrer cette capitale comme une dépouille qu'on

jette sur les pas d'un ennemi afin de l'occuper, de profiter du temps

que les Français perdraient inévitablement à se saisir de cette

riche proie, pour défiler tranquillement devant eux, et pour prendre

ensuite sur leur flanc, en tournant autour de Moscou, la position

menaçante que le colonel Toll conseillait de prendre immédiatement,

et sans aucun détour. C'est là ce qu'il fallait tirer de tout ce

qu'on avait dit, et c'est ce qu'en tira le vieux Kutusof, avec une

profonde sagesse, sagesse fatale pour nous, mais qui, quelque funeste

qu'elle ait pu nous devenir, n'en mérite pas moins l'admiration de la

postérité.

[Note 25: C'est l'opinion du prince Eugène de Wurtemberg, qui, dans

ses mémoires aussi spirituels que sensés, a parfaitement démontré la

possibilité et la convenance de ce plan, si l'on eût été ce qu'on

n'était pas, résolu à sacrifier Moscou.]

[Note en marge: L'armée russe se retire en traversant Moscou, pour

prendre position sur la route de Riazan.]

En conséquence, il décida qu'on se retirerait dans la nuit du 13 au

14 septembre, qu'on traverserait Moscou sans mot dire, en évitant les

combats d'arrière-garde, pour que cette grande ville qu'on voulait

sauver, et qu'on croyait sauver en la remettant dans les mains des

Français, ne fût pas incendiée par les obus[26]; qu'ensuite on ne

suivrait, ni la route de Wladimir, trop dirigée au nord, ni celle de

Kalouga, trop dirigée au midi, surtout trop indicative de la secrète

pensée qu'on nourrissait, mais une route intermédiaire, celle de

Riazan, de laquelle il serait facile, moyennant un léger détour, de

revenir se placer quelques jours après sur la route de Kalouga, qui

était la véritable sur laquelle il fallait opérer plus tard.

[Note 26: C'est l'opinion du général Clausewitz, témoin oculaire,

lequel est convaincu que les Russes ne songeaient nullement à

détruire Moscou, et que le soin de conserver cette ville, en la

livrant pour quelques jours aux Français, fut un des motifs de leur

résolution. Cette opinion nous semble démontrée par une quantité de

circonstances et de témoignages irrécusables, et c'est pour cela que

nous l'adoptons comme une certitude acquise à l'histoire.]

Cette résolution, une des plus importantes qu'on ait jamais prises,

et qui est un des principaux titres de gloire du général Kutusof, une

fois adoptée, il l'annonça avec fermeté, quelque désagréables que

fussent les cris de l'armée, et quelque crainte que lui inspirassent

les emportements de la population de Moscou.

[Note en marge: Irritation du gouverneur Rostopchin en apprenant la

résolution d'évacuer Moscou.]

[Note en marge: Résolution qu'il prend de livrer Moscou aux flammes,

et silence qu'il garde sur cette résolution.]

Il fallait avertir le gouverneur Rostopchin, Russe plein de passions

sauvages cachées sous des moeurs polies, et plein surtout d'un

sentiment toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste,

le patriotisme, même poussé jusqu'au fanatisme. Il nous haïssait

à tous les titres, comme Russe, et comme membre de l'aristocratie

européenne. Il aurait souhaité qu'on sacrifiât la ville même, pour

faire périr vingt ou trente mille Français de plus, et pensait

qu'après avoir brûlé tant de villages, il n'y avait pas une seule

raison honorable de ménager Moscou. Si on lui avait offert de s'y

barricader, de s'y défendre à outrance, il n'eût pas hésité à exposer

cette grande ville à une entière destruction. Mais ce projet n'ayant

été ni adopté ni même proposé par personne, il n'en pouvait parler,

et quant à celui qu'il méditait dans le fond de son âme exaspérée,

il se garda bien d'en rien dire. Les vaines espérances dont l'avait

entretenu le général Kutusof l'avaient profondément irrité contre

ce général, et il s'en exprima avec une extrême amertume; mais il

n'était plus temps de récriminer, il fallait préparer l'évacuation.

Dans l'excès de sa haine, il ne voulait pas qu'un seul Russe

restât dans Moscou pour orner le triomphe des Français, pour leur

rendre un service quelconque, ou pour leur fournir l'occasion de

faire éclater leur douceur aux yeux des vaincus. Usant de son

autorité de gouverneur, il enjoignit à tous les habitants de sortir

immédiatement de Moscou en emportant ce qu'ils pourraient, et menaça

des châtiments les plus sévères ceux qui ne l'auraient pas quittée

dès le lendemain. D'ailleurs on avait répandu des calomnies si

atroces sur la conduite des Français, qu'il n'y avait pas besoin de

menaces pour obliger la population à fuir leur approche. Il comptait

donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait

plus, il voulait, sans en calculer toutes les conséquences, sans

savoir quel serait le résultat, leur livrer, au lieu d'un séjour de

délices, un monceau de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien

pour vivre, et qui serait un témoignage de l'horrible haine qu'ils

inspiraient, une déclaration de guerre à mort. Mais un tel projet,

le dire à quelqu'un, c'était le rendre impossible, car le dire à

qui? Au doux Alexandre, c'eût été révolter ce prince; à un général,

c'eût été l'effrayer du poids d'une pareille responsabilité; aux

habitants, c'eût été les soulever contre soi, et se montrer à eux

comme cent fois plus haïssable que les Français. Il ne parla donc à

personne de ce qu'il méditait dans les profondeurs de son âme. Mais,

sous le prétexte de faire fabriquer une machine infernale dirigée

contre l'armée ennemie, il avait accumulé beaucoup de matières

inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pût se douter

de leur destination. Le moment de partir venu et une heure avant

l'évacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour

exécuteurs de son projet, ces êtres infâmes, qui ne possèdent rien

que la prison où leurs crimes leur ont créé un asile, et qui ont le

goût inné de la destruction, les condamnés enfin. Il les réunit, les

délivra, et leur donna la mission, dès qu'on serait parti, de mettre

secrètement le feu à la ville, et de l'y mettre sans relâche, sans

bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils

la serviraient, et obéiraient à ses volontés. Il ne fallait pas de

grands encouragements à ces natures perverses pour les exciter à en

agir ainsi, car l'homme livré à lui-même aime à détruire, semblable

sous ce rapport à ces animaux qui de domestiques redeviennent

très-vite sauvages, dès que l'éducation cesse un instant d'adoucir

leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police

pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donnés, le

comte de Rostopchin craignit de laisser dans les mains des Français

des moyens d'arrêter l'incendie, moyens fort perfectionnés dans les

villes bâties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant

lui. Au moment où il ouvrait les prisons aux condamnés, il en fit

amener deux devant lui, un Français, un Russe, accusés d'avoir

répandu les bulletins de l'ennemi. Il dit au Français, qui était

un de ces expatriés cherchant leur subsistance à l'étranger, et

qui l'avait trouvée en Russie: Toi, tu es un ingrat, mais enfin le

sentiment qui t'a fait agir est naturel; prends ta liberté, et va

rejoindre tes compatriotes, en leur racontant ce que tu as vu.--Toi,

dit-il au Russe, tu es un scélérat, un parricide, et tu vas expier

ton crime...--Et cela dit il le fit sabrer sous ses yeux. Après

cette sanglante exécution, il sortit de Moscou, le 14 au matin,

à la suite de l'armée, n'emportant rien de ses richesses, et se

consolant par la pensée de la surprise affreuse qu'il avait préparée

aux Français. Le colonel Wolzogen l'ayant rencontré au sortir de la

ville avec le convoi des pompes à incendie, et lui ayant demandé

dans quel but il les emmenait, obtint cette unique réponse: J'ai mes

raisons...--Le comte de Rostopchin ajouta ensuite ces paroles, sans

liaison apparente avec la question qu'on lui adressait: Pour moi,

je n'emporte de cette ville que le vêtement que vous voyez sur mon

corps.--Il n'en dit pas davantage au colonel Wolzogen, qui dans le

moment ne saisit point sa pensée[27], mais qui la comprit plus tard.

[Note 27: Je rapporte les faits qui précèdent d'après les

renseignements les plus certains. Une multitude de témoins oculaires,

Russes et Allemands, ont maintenant raconté leurs souvenirs

personnels dans des mémoires pleins d'intérêt, et il n'est plus

permis de conserver de doutes sur les causes et les circonstances de

l'incendie de Moscou. Il est positif que l'empereur Alexandre n'en

sut rien, que l'armée n'en sut pas davantage, et que le comte de

Rostopchin, inspiré par une ardente haine nationale, unique haine

qui soit toujours pardonnable, résolut à lui seul, sans calculer

toutes les conséquences de sa résolution, l'incendie de la vieille

capitale moscovite. Plus tard, revenu à plus de calme, habitant de la

France, contre laquelle il avait commis cet excès de fureur, entouré

de doutes jusque dans son pays sur le mérite de sa conduite, il fut

ébranlé, et désavoua presque ce qu'il avait fait, de façon que cet

acte extraordinaire semblerait même flétri par son auteur. On verra

bientôt les conséquences, non pas militaires, mais morales d'une

action qui conservera aux yeux de la postérité sa sauvage grandeur,

quelques vicissitudes d'appréciation qu'elle ait encourues dans

l'opinion des contemporains.]

[Note en marge: Retraite de l'armée russe à travers la ville de

Moscou.]

[Note en marge: Sortie de tous les habitants.]

[Note en marge: Affreuses perplexités des rares habitants restés dans

Moscou.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 50 段