sur sa gauche, le long du ravin de Séménoffskoié, sur le bord duquel
la division Friant n'avait pas cessé de tenir ferme, la masse
d'artillerie dont on l'avait pourvu, et derrière cette artillerie
les trois corps de cavalerie des généraux Montbrun, Latour-Maubourg
et Grouchy, attendant l'ordre de passer le ravin et de charger les
lignes de l'infanterie russe. De l'autre côté le prince Eugène,
concentrant sur la droite de la grande redoute les divisions Morand
et Gudin, avait amené sur la gauche de cette redoute la division
Broussier, toute fraîche, et brûlant de se signaler à son tour.
Cette division était embusquée dans un ravin, et prête à se jeter
au premier signal sur les parapets de l'ouvrage à conquérir. Il
était environ trois heures de l'après-midi. Il y avait neuf heures
que cet horrible carnage était commencé. Murat et Ney vomissaient
le feu de deux cents pièces de canon sur le centre des Russes.
Le corps de Doctoroff avait été envoyé tout entier derrière la
redoute, et quoiqu'il souffrît beaucoup, il souffrait moins que
le corps d'Ostermann, placé à découvert entre la redoute même et
Séménoffskoié. À une fort petite distance, qui était celle de la
largeur du ravin, on voyait les Russes tomber par centaines dans les
corps de Doctoroff et d'Ostermann, ainsi que dans la garde russe
déployée en arrière, et recevant les coups qui avaient épargné la
première ligne. Murat et Ney, qu'une sorte de miracle avait jusque-là
protégés, pleins de joie en voyant l'effet de leurs canons, en
redoublaient le feu. Croyant la ligne ennemie assez ébranlée, Murat
se décide enfin à recommencer l'attaque de cavalerie, qui avait si
bien réussi le matin au général Latour-Maubourg. Il lance d'abord
le 2e corps de cavalerie, à la tête duquel le général Caulaincourt,
frère du duc de Vicence, avait remplacé Montbrun. Il ordonne au
corps de Latour-Maubourg de soutenir le 2e, et à celui de Grouchy
de se préparer à soutenir l'un et l'autre. Quant à la cavalerie du
général Nansouty, nous avons déjà dit qu'elle était à la droite de
Ney. Au signal convenu, Caulaincourt traverse le ravin, débouche au
delà, et fond sur tout ce qu'il rencontre avec les 5e, 8e et 10e
de cuirassiers. Le général Defrance le suit avec deux régiments de
carabiniers. En un clin d'oeil, l'espace est franchi; quelques restes
du corps de Raéffskoi debout encore sur cette partie du terrain sont
enfoncés, la cavalerie de Korff et du baron de Kreutz est culbutée,
et la masse de nos cavaliers, lancée à toute bride, dépasse la grande
redoute. À ce spectacle, le général Caulaincourt découvrant derrière
lui l'infanterie de Likatcheff qui gardait la redoute, se rabat sur
elle par un brusque mouvement à gauche, et la sabre à la tête du 5e
de cuirassiers. Malheureusement il tombe frappé à mort. L'infanterie
de Morand et de Gudin, qui était placée à la droite de la grande
redoute, et voyait les casques de nos cuirassiers briller au delà,
pousse des cris de joie et d'admiration. De son côté, le prince
Eugène, qui était à la gauche, se met à la tête du 9e de ligne, celui
qui avait fourni les braves tirailleurs d'Ostrowno, lui adresse
quelques paroles véhémentes, lui fait gravir le monticule à perte
d'haleine, puis profitant du tumulte du combat, de l'épaisseur de la
fumée, escalade les parapets de la redoute, et les franchit au moment
même où le 5e de cuirassiers sabrait les fantassins de la division
Likatcheff. Les trois bataillons du 9e fondent à la baïonnette sur
les soldats de cette division, en prennent quelques-uns, en tuent
un plus grand nombre, et vengent le 30e de ligne de ses malheurs du
matin. Ils allaient même venger le général Bonamy sur le commandant
de la division, le général Likatcheff, mais à l'aspect de ce
vieillard respectable tombé en leurs mains, ils lui laissent la vie,
et l'envoient à l'Empereur. Ils se rangent en bataille sur le revers
de la redoute, et viennent assister au terrible combat de cavalerie
engagé entre la garde à cheval russe et nos cuirassiers.
En effet la garde russe à cheval déployée tout entière, se précipite
sur nos cuirassiers, et les charge à fond en passant sous la
fusillade du 9e. Elle les oblige à céder. Les carabiniers sous le
général Defrance la ramènent. Chaque fois qu'elle passe et repasse,
elle reçoit les coups de fusil du 9e. Incommodée du feu de ce
régiment, elle veut le charger pour s'en débarrasser, mais elle est
arrêtée par ses balles. Nos cuirassiers viennent au secours du 9e, et
en défilant devant lui crient: Vive le 9e! à quoi celui-ci répond:
Vivent les cuirassiers!--La cavalerie de Grouchy charge à son tour,
voit son brave général renversé d'un biscaïen, continue à s'avancer,
et arrive jusqu'aux lignes de l'infanterie russe, rangée en masse
tellement profonde qu'on ne peut espérer d'y pénétrer. Mais tout ce
qui se trouve entre deux est balayé, et la cavalerie ennemie est
forcée de chercher asile derrière son infanterie.
[Note en marge: La bataille étant perdue pour elle sur tous les
points, l'armée russe se retire en ordre sur Psarewo.]
Pendant ce temps le 9e placé seul en avant de la grande redoute
souffre cruellement. Les divisions Morand et Gudin restées sur la
droite lui prêtent enfin leur appui; elles se portent au delà de
la redoute, tandis que Murat et Ney, formant un angle avec elles,
gagnent peu à peu du terrain, dépassent le ravin de Séménoffskoié,
et s'avancent leur droite en avant. Notre armée entière forme ainsi
une ligne brisée, qui enveloppe dans un angle de feu l'armée russe
horriblement décimée. Celle-ci rétrograde lentement sous une affreuse
mitraille, et vient s'adosser à la lisière du bois de Psarewo. On ne
la charge plus, et dans l'attente d'un mouvement décisif, on met en
ligne l'artillerie de tous les corps, et on fait converger sur elle
trois cents pièces de canon. Sous la masse de projectiles dont on
l'accable, elle demeure immobile et fortement serrée.
[Note en marge: On pouvait peut-être achever de la détruire en
faisant donner la garde.]
[Note en marge: Motifs pour lesquels Napoléon refuse de faire donner
sa garde.]
[Note en marge: La journée finit par une horrible canonnade dirigée
contre l'armée russe.]
En ce moment la bataille était gagnée assurément, car partout le
champ de bataille nous appartenait. À l'extrême droite, au delà des
bois, le prince Poniatowski après un combat sanglant avait fini
par prendre position en avant d'Outitza, sur la vieille route de
Moscou; à l'extrême gauche Delzons occupait toujours Borodino, et
au point essentiel, c'est-à-dire entre la grande redoute et les
flèches qu'on avait enlevées, on tenait le gros de l'armée russe
acculé à la lisière du bois de Psarewo, et expirant sous le feu de
trois cents pièces de canon. Toutefois il restait encore plusieurs
heures de jour, et bien qu'il ne s'offrît plus, comme deux fois
dans la journée, de manoeuvre décisive à exécuter, on pouvait en
abordant l'armée russe une dernière fois, la droite en avant, avec
une masse de troupes fraîches, on pouvait, disons-nous, la refouler
vers la Moskowa, et lui faire subir un véritable désastre. Un tel
résultat méritait certainement de nouveaux sacrifices, quels qu'ils
dussent être, car devant une victoire complétement destructive pour
l'armée russe, la constance d'Alexandre eût probablement fléchi.
Mais pour cela il fallait faire donner la garde impériale tout
entière, laquelle comptait environ 18 mille hommes d'infanterie et de
cavalerie, qui n'avaient pas combattu. Il restait à gauche dans la
division Delzons, au centre dans les divisions Broussier, Morand et
Gudin, à droite dans la division Dessaix, des troupes qui, quoique
ayant déjà combattu, étaient capables encore d'un grand effort,
surtout s'il devait être décisif. Les troupes qui n'étaient qu'à demi
fatiguées auraient valu des troupes fraîches pour ce moment suprême.
Quant à la garde, elle eût fait des prodiges, et demandait à les
faire. Napoléon, pour qui la hauteur du soleil sur l'horizon était un
motif tout aussi pressant que les instances de ses lieutenants, et
pour ainsi dire un reproche, monta à cheval afin d'examiner lui-même
le champ de bataille. Le rhume dont il était atteint l'incommodait
fort, mais pas de manière à paralyser sa puissante intelligence.
Cependant les horreurs de cette affreuse bataille sans exemple encore
pour lui, quoiqu'il en eût vu de bien sanglantes, avaient comme
étonné son génie. Il ne s'était pas écoulé un instant sans qu'on
vînt lui annoncer que quelques-uns des premiers officiers de l'armée
étaient frappés. C'étaient les généraux et officiers supérieurs
Plauzonne, Montbrun, Caulaincourt, Romeuf, Chastel, Lanabère,
Compère, Bessières, Dumas, Canouville, tués; c'étaient le maréchal
Davout, les généraux Morand, Friant, Compans, Rapp, Belliard,
Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defrance, Bonamy,
Teste, Guilleminot, blessés gravement. L'opiniâtreté des Russes,
quoiqu'elle n'eût rien d'inattendu, avait un caractère sinistre
et terrible, qui lui inspirait de sérieuses réflexions, car, pour
l'honneur de la nature humaine, il y a dans le patriotisme vaincu
mais furieux, quelque chose qui impose même à l'agresseur le plus
audacieux. Aussi Napoléon, dans cet état d'irrésolution si nouveau
chez lui, parut-il inexplicable à ceux qui l'entouraient, à ce point
qu'ils cherchaient à se l'expliquer en disant qu'il était malade.
Sans s'occuper de ce qu'ils pensaient, il parcourut au galop la
ligne des positions enlevées, vit les Russes acculés mais serrés en
masse et immobiles, n'offrant nulle part une prise facile, pouvant
néanmoins par un dernier choc, donné obliquement, être rejetés en
désordre vers la Moskowa. Pourtant on ne savait, après tout, si
le désespoir ne triompherait pas des dix-huit mille hommes de la
garde, si par conséquent on ne la sacrifierait pas inutilement pour
égorger quelques milliers d'ennemis de plus; et à cette distance
de sa base d'opération, ne pas garder entier le seul corps qui fût
encore intact, parut à Napoléon une témérité dont les avantages
ne compensaient pas le danger. Se tournant vers ses principaux
officiers: Je ne ferai pas démolir ma garde, leur dit-il. À huit
cents lieues de France, on ne risque pas sa dernière réserve.-- Il
avait raison sans doute, mais en justifiant sa résolution du moment,
il condamnait cette guerre, et, pour la deuxième ou troisième fois
depuis le passage du Niémen, il expiait par un excès de prudence qui
ne lui était pas ordinaire, la faute de sa témérité. En dépassant la
grande route de Moscou, et en s'approchant de Borodino, on apercevait
Gorki, seule position un peu avancée conservée par les Russes.
Napoléon se demanda s'il fallait l'enlever. Il y renonça, car le
résultat n'en valait pas la peine. Au fond du champ de bataille,
les Russes, serrés en masse, offraient une large prise au canon, et
semblaient nous défier.--Puisqu'ils en veulent encore, dit Napoléon
avec la cruelle familiarité du champ de bataille, donnez-leur-en.--Il
prescrivit de mettre en batterie tout ce qui restait d'artillerie non
employée, et à partir de ce moment on fit agir près de quatre cents
bouches à feu. On tira ainsi pendant plusieurs heures sur les masses
russes, qui persistèrent à se tenir en ligne sous cette épouvantable
canonnade, perdant des milliers d'hommes sans s'ébranler. On tuait
donc au lieu de faire des prisonniers! nous perdions aussi des
hommes, mais certainement pas le sixième de ceux que nous immolions.
[Note en marge: Nuit qui succède à la bataille.]
Le soleil s'abaissa enfin sur cette scène atroce, sans égale dans les
annales humaines: la canonnade finit par se ralentir successivement,
et chacun épuisé de fatigue s'en alla prendre quelque repos. Nos
généraux ramenèrent un peu en arrière leurs divisions, de manière
à les garantir des boulets ennemis, et se placèrent au pied des
hauteurs conquises, bien convaincus que les Russes n'essayeraient
pas de les reprendre. Nos soldats, qui n'étaient guère pourvus de
vivres, se mirent au bivouac à dévorer ce qu'ils avaient, et se
délassèrent en se racontant les horreurs étonnantes que chacun d'eux
avait vues. Napoléon victorieux rentra dans sa tente entouré de ses
lieutenants, les uns mécontents de ce qu'il n'avait pas fait, les
autres disant qu'on avait eu raison de s'en tenir au résultat obtenu,
que les Russes après tout étaient détruits, et que les portes de
Moscou étaient ouvertes. Mais pendant cette soirée les témoignages de
joie, d'admiration, qui avaient éclaté jadis à Austerlitz, à Iéna, à
Friedland, ne se firent pas entendre dans la tente du conquérant.
[Note en marge: Affreux spectacle du lendemain.]
Russes et Français couchèrent les uns à côté des autres sur le champ
de bataille. Au point du jour, on fut témoin d'un spectacle horrible,
et on put se faire une idée de l'épouvantable sacrifice d'êtres
humains qui avait été consommé la veille. Le champ de bataille était
couvert de morts et de mourants, comme jamais on ne l'avait vu. Chose
cruelle à dire, nombre effrayant à prononcer, quatre-vingt dix mille
hommes environ, c'est-à-dire la population entière d'une grande cité,
étaient étendus sur la terre, morts ou blessés. Quinze à vingt mille
chevaux renversés ou errants, et poussant d'affreux hennissements,
trois ou quatre cents voitures d'artillerie démontées, mille débris
de tout genre complétaient ce spectacle, qui soulevait le coeur
surtout en approchant des ravins, où par une sorte d'instinct les
blessés s'étaient portés afin de se mettre à l'abri de nouveaux
coups. Là ils étaient accumulés les uns sur les autres, sans
distinction de nation.
[Note en marge: Épouvantable relevé des pertes de part et d'autre.]
Heureusement, si le patriotisme permet de prononcer ce mot inhumain,
heureusement le partage dans cette liste funèbre était fort inégal.
Nous comptions environ 9 à 10 mille morts, 20 ou 21 mille blessés,
c'est-à-dire 30 mille hommes hors de combat, et les Russes, d'après
leur aveu, près de 60 mille[23]! Nous avions tué tout ce qu'autrefois
nous prenions par de savantes manoevres. La faux de la mort semblait
ainsi avoir remplacé dans les mains de Napoléon l'épée merveilleuse
qui jadis désarmait plus d'ennemis qu'elle n'en détruisait. Ce qu'on
ne croirait pas, si des documents authentiques ne l'attestaient,
nous avions quarante-sept généraux et trente-sept colonels tués ou
blessés, les Russes à peu près autant, preuve de l'énergie que les
chefs avaient déployée des deux cotés, et de la petite distance à
laquelle on avait combattu. Après cet affreux duel, il nous restait
cent mille hommes, car ce qui pouvait manquer à ce chiffre était
remplacé par la division italienne Pino, et par la division Delaborde
de la jeune garde, l'une et l'autre arrivées après la bataille. Les
Russes n'auraient pas pu mettre cinquante mille hommes en ligne, mais
ils étaient chez eux, et nous étions à huit cents lieues de notre
capitale! Ils faisaient une guerre nécessaire, et nous faisions une
guerre d'ambition! Et à chaque pas en avant, quand l'étourdissement
de la gloire laissait chez nous place à la réflexion, nous
condamnions au fond du coeur le chef entraînant dont nous suivions la
fortune éblouissante!
[Note 23: Les nombres français sont empruntés à des états
authentiques; les nombres russes aux relations ordonnées depuis, et
admises par le gouvernement russe lui-même.]
[Note en marge: Faux récit de la bataille de la Moskowa par le
général Kutusof.]
Kutusof, menteur autant que rusé, satisfait de n'être pas détruit,
eut l'audace d'écrire à son maître qu'il avait résisté toute une
journée aux assauts de l'armée française, et lui avait tué autant
d'hommes qu'il en avait perdu, que s'il quittait le champ de
bataille, ce n'était pas qu'il fût vaincu, mais c'est qu'il prenait
les devants pour aller couvrir Moscou. Plus qu'aucun homme au monde,
il savait à quel point on peut mentir aux passions, surtout aux
passions des peuples peu éclairés, et excepté de se dire victorieux,
il osa écrire tout ce qui approchait le plus de ce mensonge. Il
manda au gouverneur de Moscou, le comte Rostopchin, destiné bientôt
à une effroyable immortalité, qu'il venait de livrer une sanglante
bataille pour défendre Moscou, qu'il était loin de l'avoir perdue,
qu'il allait en livrer d'autres encore, qu'il promettait bien que
l'ennemi n'entrerait point dans la ville sacrée, mais qu'il était
urgent de lui envoyer tous les hommes capables de porter les armes,
surtout les miliciens de Moscou, dont on avait promis 80 mille, et
dont il avait reçu 15 mille au plus. Il ordonna la retraite pour le
8 septembre au matin, en prescrivant de disputer Mojaïsk tout le
temps nécessaire pour évacuer les vivres, les munitions, les blessés
transportables. Il donna au général Miloradovitch le commandement de
son arrière-garde.
[Note en marge: Embarras qu'éprouve Napoléon pour publier même les
pertes de l'ennemi.]
Napoléon qui n'avait pas les mêmes raisons de dissimuler, car il
était victorieux d'une manière incontestable, éprouvait cependant
une sorte d'embarras à raconter son triomphe. Autrefois il avait
à annoncer pour quelques mille morts trente ou quarante mille
prisonniers, quelques centaines de canons et de drapeaux enlevés. Ici
il n'y avait ni prisonniers, ni drapeaux, ni canons pris (excepté un
petit nombre de pièces de position trouvées dans les redoutes); mais
soixante mille morts ou mourants appartenant à l'ennemi couvraient le
terrain. Chose extraordinaire, dans ses bulletins et dans ses lettres
(notamment à son beau-père) il en dit beaucoup moins qu'il n'y en
avait, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il n'osât pas l'avouer au monde.
Suivant son usage, cette bataille, que les Russes appelèrent du nom
de Borodino, il la qualifia d'un nom retentissant et parlant aux
imaginations, de celui de la Moskowa, rivière qui passait à une lieue
du champ de bataille, pour aller ensuite traverser Moscou. Ce nom lui
restera dans les siècles.
[Note en marge: Dispositions prises par Napoléon à la suite de la
bataille.]
[Note en marge: Établissement à l'abbaye de Kolotskoi pour les
blessés.]
[Note en marge: Junot laissé à la garde de l'hôpital de Kolotskoi.]
[Note en marge: Ordres pour remplacer l'immense quantité de munitions
de guerre qu'on avait consommées.]
[Note en marge: Appel de tous les renforts pour remplir les vides
dans les cadres de l'armée.]
Mais après quelques moments donnés à l'effet, Napoléon songea aux
conséquences à tirer de la victoire. Il achemina sur Mojaïsk Murat
avec deux divisions de cuirassiers, avec plusieurs divisions de
cavalerie légère, et une des divisions d'infanterie du maréchal
Davout. Ce maréchal suivit avec ses quatre autres divisions, en se
faisant transporter dans une voiture, car il ne pouvait se tenir
à cheval. Le prince Poniatowski fut dirigé comme il l'avait été
pendant toute la marche sur la droite de la grande route, par le
chemin de Wereja, et le prince Eugène sur la gauche par le chemin de
Rouza (voir la carte nº 55). Cette double force, placée sur les deux
flancs de l'armée, avait pour but de faire tomber toute résistance
en débordant l'ennemi, d'étendre le rayon d'approvisionnement, et de
couvrir nos fourrageurs. Napoléon avec le corps de Ney, qui avait
horriblement souffert, avec la garde qui ne le quittait pas, resta
encore un jour sur le champ de bataille, pour y donner des ordres
indispensables, dictés autant par l'humanité que par l'intérêt
de l'armée. Il convertit d'abord en hôpital la grande abbaye de
Kolotskoi, parce qu'aisée à défendre elle devait offrir un abri sûr
aux blessés qui n'étaient pas transportables. Ceux qui pouvaient être
transportés, devaient être envoyés à Mojaïsk dès qu'on serait maître
de cette ville. Il y avait aussi beaucoup de chevaux légèrement
blessés, faciles à guérir, beaucoup de pièces démontées faciles à
réparer. Par ce motif Napoléon établit un dépôt de cavalerie et
d'artillerie dans les villages environnant l'abbaye de Kolotskoi, et
décida que Junot avec ses Westphaliens occuperait ce lieu funèbre,
pour garder les précieux restes qu'on y laissait, et pour aller au
loin recueillir les vivres que les malheureux blessés seraient dans
l'impossibilité de se procurer eux-mêmes. Le bienfaiteur de tous ceux
qui souffraient, l'illustre Larrey, voulut rester à Kolotskoi avec
la majeure partie des chirurgiens de l'armée. Trois jours entiers
devaient à peine suffire pour appliquer le premier pansement sur
toutes les blessures, et par un temps déjà froid et humide, surtout
la nuit, un grand nombre de blessés étaient réduits à attendre
les secours de l'art couchés en plein air sur la paille. Tout ce
qu'on pouvait pour eux c'était de leur apporter quelques aliments,
et notamment un peu d'eau-de-vie, afin de soutenir leurs forces.
Au surplus Napoléon veilla lui-même à ce qu'on fît ce qui était
possible, avec le matériel qu'on était parvenu à transporter à cette
distance. Après ces premiers et indispensables soins il envoya des
ordres à Smolensk pour qu'on remplaçât les munitions d'artillerie
consommées. On avait tiré 60 mille coups de canon, et brûlé 1400
mille cartouches d'infanterie. Il fit ordonner des transports
extraordinaires de munitions par le chef de l'artillerie de la grande
armée, le général de Lariboisière, qui dans cette campagne, plus
difficile pour son arme que pour toute autre, déployait à un âge fort
avancé le courage et l'activité d'un jeune homme. N'ayant plus de
grandes rivières à traverser, Napoléon avait laissé à Smolensk ses
gros équipages de ponts, et n'avait amené que le matériel nécessaire
pour jeter des ponts de chevalets. Grâce à cette disposition, six à
huit cents chevaux de trait étaient restés disponibles à Smolensk.
Il prescrivit de les employer sur-le-champ à charrier des munitions
d'infanterie et d'artillerie. Enfin il ordonna un nouveau mouvement
en avant à tous les corps français ou alliés qui se trouvaient dans
les diverses stations de Smolensk, Minsk, Wilna, Kowno, Koenigsberg,
particulièrement à tous les bataillons et escadrons de marche
destinés à recruter les corps.
L'armée avait continué à cheminer pendant que Napoléon donnait ces
ordres, et Murat était arrivé le 8 au soir devant Mojaïsk, ville de
quelque importance qu'il y avait intérêt à posséder intacte. À mesure
qu'on approchait de Moscou les ressources du pays augmentaient,
mais la rage de les détruire augmentait aussi chez l'ennemi. On
rencontrait plus de villages florissants, et plus de colonnes de
flammes. Les Russes voulant se ménager le temps d'opérer quelques
évacuations de blessés et de matériel, avaient placé en avant
d'un ravin marécageux une forte arrière-garde d'infanterie et
de cavalerie, et ils étaient résolus à défendre cette position.
Il était possible de la tourner, mais l'obscurité ne permettait
pas d'apercevoir le point par lequel on aurait pu y réussir, et
pour éviter la confusion d'une scène de nuit, on fit halte, et on
bivouaqua à portée du canon des Russes.
[Note en marge: Entrée dans Mojaïsk.]
[Note en marge: Napoléon s'y arrête quelques jours de sa personne,
tandis que l'armée marche en avant.]
Le lendemain 9 on voulut entrer de vive force dans Mojaïsk, et après
avoir sacrifié quelques hommes sans utilité, on pénétra dans cette
ville, où il y avait plusieurs magasins en flammes, mais où la plus
grande partie des habitations étaient restées intactes. On y trouva
beaucoup de blessés russes, qu'on respecta et qu'on abandonna aux
soins de leurs propres chirurgiens. La ville contenait des vivres et
des bâtiments pour un second hôpital, circonstance fort heureuse,
car celui de Kolotskoi était loin de suffire à nos besoins. Napoléon
résolut de s'arrêter de sa personne à Mojaïsk, afin de soigner le
rhume dont il était atteint, et qui l'importunait sans altérer en
rien l'usage de ses facultés[24]. Son projet était de partir pour
rejoindre l'armée dès qu'elle serait arrivée aux portes de Moscou,
afin d'y entrer avec elle, ou de se mettre à sa tête s'il y avait une
nouvelle bataille à livrer.