Cet instant décisif approchait enfin. D'un côté, Murat avait rangé

sur sa gauche, le long du ravin de Séménoffskoié, sur le bord duquel

la division Friant n'avait pas cessé de tenir ferme, la masse

d'artillerie dont on l'avait pourvu, et derrière cette artillerie

les trois corps de cavalerie des généraux Montbrun, Latour-Maubourg

et Grouchy, attendant l'ordre de passer le ravin et de charger les

lignes de l'infanterie russe. De l'autre côté le prince Eugène,

concentrant sur la droite de la grande redoute les divisions Morand

et Gudin, avait amené sur la gauche de cette redoute la division

Broussier, toute fraîche, et brûlant de se signaler à son tour.

Cette division était embusquée dans un ravin, et prête à se jeter

au premier signal sur les parapets de l'ouvrage à conquérir. Il

était environ trois heures de l'après-midi. Il y avait neuf heures

que cet horrible carnage était commencé. Murat et Ney vomissaient

le feu de deux cents pièces de canon sur le centre des Russes.

Le corps de Doctoroff avait été envoyé tout entier derrière la

redoute, et quoiqu'il souffrît beaucoup, il souffrait moins que

le corps d'Ostermann, placé à découvert entre la redoute même et

Séménoffskoié. À une fort petite distance, qui était celle de la

largeur du ravin, on voyait les Russes tomber par centaines dans les

corps de Doctoroff et d'Ostermann, ainsi que dans la garde russe

déployée en arrière, et recevant les coups qui avaient épargné la

première ligne. Murat et Ney, qu'une sorte de miracle avait jusque-là

protégés, pleins de joie en voyant l'effet de leurs canons, en

redoublaient le feu. Croyant la ligne ennemie assez ébranlée, Murat

se décide enfin à recommencer l'attaque de cavalerie, qui avait si

bien réussi le matin au général Latour-Maubourg. Il lance d'abord

le 2e corps de cavalerie, à la tête duquel le général Caulaincourt,

frère du duc de Vicence, avait remplacé Montbrun. Il ordonne au

corps de Latour-Maubourg de soutenir le 2e, et à celui de Grouchy

de se préparer à soutenir l'un et l'autre. Quant à la cavalerie du

général Nansouty, nous avons déjà dit qu'elle était à la droite de

Ney. Au signal convenu, Caulaincourt traverse le ravin, débouche au

delà, et fond sur tout ce qu'il rencontre avec les 5e, 8e et 10e

de cuirassiers. Le général Defrance le suit avec deux régiments de

carabiniers. En un clin d'oeil, l'espace est franchi; quelques restes

du corps de Raéffskoi debout encore sur cette partie du terrain sont

enfoncés, la cavalerie de Korff et du baron de Kreutz est culbutée,

et la masse de nos cavaliers, lancée à toute bride, dépasse la grande

redoute. À ce spectacle, le général Caulaincourt découvrant derrière

lui l'infanterie de Likatcheff qui gardait la redoute, se rabat sur

elle par un brusque mouvement à gauche, et la sabre à la tête du 5e

de cuirassiers. Malheureusement il tombe frappé à mort. L'infanterie

de Morand et de Gudin, qui était placée à la droite de la grande

redoute, et voyait les casques de nos cuirassiers briller au delà,

pousse des cris de joie et d'admiration. De son côté, le prince

Eugène, qui était à la gauche, se met à la tête du 9e de ligne, celui

qui avait fourni les braves tirailleurs d'Ostrowno, lui adresse

quelques paroles véhémentes, lui fait gravir le monticule à perte

d'haleine, puis profitant du tumulte du combat, de l'épaisseur de la

fumée, escalade les parapets de la redoute, et les franchit au moment

même où le 5e de cuirassiers sabrait les fantassins de la division

Likatcheff. Les trois bataillons du 9e fondent à la baïonnette sur

les soldats de cette division, en prennent quelques-uns, en tuent

un plus grand nombre, et vengent le 30e de ligne de ses malheurs du

matin. Ils allaient même venger le général Bonamy sur le commandant

de la division, le général Likatcheff, mais à l'aspect de ce

vieillard respectable tombé en leurs mains, ils lui laissent la vie,

et l'envoient à l'Empereur. Ils se rangent en bataille sur le revers

de la redoute, et viennent assister au terrible combat de cavalerie

engagé entre la garde à cheval russe et nos cuirassiers.

En effet la garde russe à cheval déployée tout entière, se précipite

sur nos cuirassiers, et les charge à fond en passant sous la

fusillade du 9e. Elle les oblige à céder. Les carabiniers sous le

général Defrance la ramènent. Chaque fois qu'elle passe et repasse,

elle reçoit les coups de fusil du 9e. Incommodée du feu de ce

régiment, elle veut le charger pour s'en débarrasser, mais elle est

arrêtée par ses balles. Nos cuirassiers viennent au secours du 9e, et

en défilant devant lui crient: Vive le 9e! à quoi celui-ci répond:

Vivent les cuirassiers!--La cavalerie de Grouchy charge à son tour,

voit son brave général renversé d'un biscaïen, continue à s'avancer,

et arrive jusqu'aux lignes de l'infanterie russe, rangée en masse

tellement profonde qu'on ne peut espérer d'y pénétrer. Mais tout ce

qui se trouve entre deux est balayé, et la cavalerie ennemie est

forcée de chercher asile derrière son infanterie.

[Note en marge: La bataille étant perdue pour elle sur tous les

points, l'armée russe se retire en ordre sur Psarewo.]

Pendant ce temps le 9e placé seul en avant de la grande redoute

souffre cruellement. Les divisions Morand et Gudin restées sur la

droite lui prêtent enfin leur appui; elles se portent au delà de

la redoute, tandis que Murat et Ney, formant un angle avec elles,

gagnent peu à peu du terrain, dépassent le ravin de Séménoffskoié,

et s'avancent leur droite en avant. Notre armée entière forme ainsi

une ligne brisée, qui enveloppe dans un angle de feu l'armée russe

horriblement décimée. Celle-ci rétrograde lentement sous une affreuse

mitraille, et vient s'adosser à la lisière du bois de Psarewo. On ne

la charge plus, et dans l'attente d'un mouvement décisif, on met en

ligne l'artillerie de tous les corps, et on fait converger sur elle

trois cents pièces de canon. Sous la masse de projectiles dont on

l'accable, elle demeure immobile et fortement serrée.

[Note en marge: On pouvait peut-être achever de la détruire en

faisant donner la garde.]

[Note en marge: Motifs pour lesquels Napoléon refuse de faire donner

sa garde.]

[Note en marge: La journée finit par une horrible canonnade dirigée

contre l'armée russe.]

En ce moment la bataille était gagnée assurément, car partout le

champ de bataille nous appartenait. À l'extrême droite, au delà des

bois, le prince Poniatowski après un combat sanglant avait fini

par prendre position en avant d'Outitza, sur la vieille route de

Moscou; à l'extrême gauche Delzons occupait toujours Borodino, et

au point essentiel, c'est-à-dire entre la grande redoute et les

flèches qu'on avait enlevées, on tenait le gros de l'armée russe

acculé à la lisière du bois de Psarewo, et expirant sous le feu de

trois cents pièces de canon. Toutefois il restait encore plusieurs

heures de jour, et bien qu'il ne s'offrît plus, comme deux fois

dans la journée, de manoeuvre décisive à exécuter, on pouvait en

abordant l'armée russe une dernière fois, la droite en avant, avec

une masse de troupes fraîches, on pouvait, disons-nous, la refouler

vers la Moskowa, et lui faire subir un véritable désastre. Un tel

résultat méritait certainement de nouveaux sacrifices, quels qu'ils

dussent être, car devant une victoire complétement destructive pour

l'armée russe, la constance d'Alexandre eût probablement fléchi.

Mais pour cela il fallait faire donner la garde impériale tout

entière, laquelle comptait environ 18 mille hommes d'infanterie et de

cavalerie, qui n'avaient pas combattu. Il restait à gauche dans la

division Delzons, au centre dans les divisions Broussier, Morand et

Gudin, à droite dans la division Dessaix, des troupes qui, quoique

ayant déjà combattu, étaient capables encore d'un grand effort,

surtout s'il devait être décisif. Les troupes qui n'étaient qu'à demi

fatiguées auraient valu des troupes fraîches pour ce moment suprême.

Quant à la garde, elle eût fait des prodiges, et demandait à les

faire. Napoléon, pour qui la hauteur du soleil sur l'horizon était un

motif tout aussi pressant que les instances de ses lieutenants, et

pour ainsi dire un reproche, monta à cheval afin d'examiner lui-même

le champ de bataille. Le rhume dont il était atteint l'incommodait

fort, mais pas de manière à paralyser sa puissante intelligence.

Cependant les horreurs de cette affreuse bataille sans exemple encore

pour lui, quoiqu'il en eût vu de bien sanglantes, avaient comme

étonné son génie. Il ne s'était pas écoulé un instant sans qu'on

vînt lui annoncer que quelques-uns des premiers officiers de l'armée

étaient frappés. C'étaient les généraux et officiers supérieurs

Plauzonne, Montbrun, Caulaincourt, Romeuf, Chastel, Lanabère,

Compère, Bessières, Dumas, Canouville, tués; c'étaient le maréchal

Davout, les généraux Morand, Friant, Compans, Rapp, Belliard,

Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defrance, Bonamy,

Teste, Guilleminot, blessés gravement. L'opiniâtreté des Russes,

quoiqu'elle n'eût rien d'inattendu, avait un caractère sinistre

et terrible, qui lui inspirait de sérieuses réflexions, car, pour

l'honneur de la nature humaine, il y a dans le patriotisme vaincu

mais furieux, quelque chose qui impose même à l'agresseur le plus

audacieux. Aussi Napoléon, dans cet état d'irrésolution si nouveau

chez lui, parut-il inexplicable à ceux qui l'entouraient, à ce point

qu'ils cherchaient à se l'expliquer en disant qu'il était malade.

Sans s'occuper de ce qu'ils pensaient, il parcourut au galop la

ligne des positions enlevées, vit les Russes acculés mais serrés en

masse et immobiles, n'offrant nulle part une prise facile, pouvant

néanmoins par un dernier choc, donné obliquement, être rejetés en

désordre vers la Moskowa. Pourtant on ne savait, après tout, si

le désespoir ne triompherait pas des dix-huit mille hommes de la

garde, si par conséquent on ne la sacrifierait pas inutilement pour

égorger quelques milliers d'ennemis de plus; et à cette distance

de sa base d'opération, ne pas garder entier le seul corps qui fût

encore intact, parut à Napoléon une témérité dont les avantages

ne compensaient pas le danger. Se tournant vers ses principaux

officiers: Je ne ferai pas démolir ma garde, leur dit-il. À huit

cents lieues de France, on ne risque pas sa dernière réserve.-- Il

avait raison sans doute, mais en justifiant sa résolution du moment,

il condamnait cette guerre, et, pour la deuxième ou troisième fois

depuis le passage du Niémen, il expiait par un excès de prudence qui

ne lui était pas ordinaire, la faute de sa témérité. En dépassant la

grande route de Moscou, et en s'approchant de Borodino, on apercevait

Gorki, seule position un peu avancée conservée par les Russes.

Napoléon se demanda s'il fallait l'enlever. Il y renonça, car le

résultat n'en valait pas la peine. Au fond du champ de bataille,

les Russes, serrés en masse, offraient une large prise au canon, et

semblaient nous défier.--Puisqu'ils en veulent encore, dit Napoléon

avec la cruelle familiarité du champ de bataille, donnez-leur-en.--Il

prescrivit de mettre en batterie tout ce qui restait d'artillerie non

employée, et à partir de ce moment on fit agir près de quatre cents

bouches à feu. On tira ainsi pendant plusieurs heures sur les masses

russes, qui persistèrent à se tenir en ligne sous cette épouvantable

canonnade, perdant des milliers d'hommes sans s'ébranler. On tuait

donc au lieu de faire des prisonniers! nous perdions aussi des

hommes, mais certainement pas le sixième de ceux que nous immolions.

[Note en marge: Nuit qui succède à la bataille.]

Le soleil s'abaissa enfin sur cette scène atroce, sans égale dans les

annales humaines: la canonnade finit par se ralentir successivement,

et chacun épuisé de fatigue s'en alla prendre quelque repos. Nos

généraux ramenèrent un peu en arrière leurs divisions, de manière

à les garantir des boulets ennemis, et se placèrent au pied des

hauteurs conquises, bien convaincus que les Russes n'essayeraient

pas de les reprendre. Nos soldats, qui n'étaient guère pourvus de

vivres, se mirent au bivouac à dévorer ce qu'ils avaient, et se

délassèrent en se racontant les horreurs étonnantes que chacun d'eux

avait vues. Napoléon victorieux rentra dans sa tente entouré de ses

lieutenants, les uns mécontents de ce qu'il n'avait pas fait, les

autres disant qu'on avait eu raison de s'en tenir au résultat obtenu,

que les Russes après tout étaient détruits, et que les portes de

Moscou étaient ouvertes. Mais pendant cette soirée les témoignages de

joie, d'admiration, qui avaient éclaté jadis à Austerlitz, à Iéna, à

Friedland, ne se firent pas entendre dans la tente du conquérant.

[Note en marge: Affreux spectacle du lendemain.]

Russes et Français couchèrent les uns à côté des autres sur le champ

de bataille. Au point du jour, on fut témoin d'un spectacle horrible,

et on put se faire une idée de l'épouvantable sacrifice d'êtres

humains qui avait été consommé la veille. Le champ de bataille était

couvert de morts et de mourants, comme jamais on ne l'avait vu. Chose

cruelle à dire, nombre effrayant à prononcer, quatre-vingt dix mille

hommes environ, c'est-à-dire la population entière d'une grande cité,

étaient étendus sur la terre, morts ou blessés. Quinze à vingt mille

chevaux renversés ou errants, et poussant d'affreux hennissements,

trois ou quatre cents voitures d'artillerie démontées, mille débris

de tout genre complétaient ce spectacle, qui soulevait le coeur

surtout en approchant des ravins, où par une sorte d'instinct les

blessés s'étaient portés afin de se mettre à l'abri de nouveaux

coups. Là ils étaient accumulés les uns sur les autres, sans

distinction de nation.

[Note en marge: Épouvantable relevé des pertes de part et d'autre.]

Heureusement, si le patriotisme permet de prononcer ce mot inhumain,

heureusement le partage dans cette liste funèbre était fort inégal.

Nous comptions environ 9 à 10 mille morts, 20 ou 21 mille blessés,

c'est-à-dire 30 mille hommes hors de combat, et les Russes, d'après

leur aveu, près de 60 mille[23]! Nous avions tué tout ce qu'autrefois

nous prenions par de savantes manoevres. La faux de la mort semblait

ainsi avoir remplacé dans les mains de Napoléon l'épée merveilleuse

qui jadis désarmait plus d'ennemis qu'elle n'en détruisait. Ce qu'on

ne croirait pas, si des documents authentiques ne l'attestaient,

nous avions quarante-sept généraux et trente-sept colonels tués ou

blessés, les Russes à peu près autant, preuve de l'énergie que les

chefs avaient déployée des deux cotés, et de la petite distance à

laquelle on avait combattu. Après cet affreux duel, il nous restait

cent mille hommes, car ce qui pouvait manquer à ce chiffre était

remplacé par la division italienne Pino, et par la division Delaborde

de la jeune garde, l'une et l'autre arrivées après la bataille. Les

Russes n'auraient pas pu mettre cinquante mille hommes en ligne, mais

ils étaient chez eux, et nous étions à huit cents lieues de notre

capitale! Ils faisaient une guerre nécessaire, et nous faisions une

guerre d'ambition! Et à chaque pas en avant, quand l'étourdissement

de la gloire laissait chez nous place à la réflexion, nous

condamnions au fond du coeur le chef entraînant dont nous suivions la

fortune éblouissante!

[Note 23: Les nombres français sont empruntés à des états

authentiques; les nombres russes aux relations ordonnées depuis, et

admises par le gouvernement russe lui-même.]

[Note en marge: Faux récit de la bataille de la Moskowa par le

général Kutusof.]

Kutusof, menteur autant que rusé, satisfait de n'être pas détruit,

eut l'audace d'écrire à son maître qu'il avait résisté toute une

journée aux assauts de l'armée française, et lui avait tué autant

d'hommes qu'il en avait perdu, que s'il quittait le champ de

bataille, ce n'était pas qu'il fût vaincu, mais c'est qu'il prenait

les devants pour aller couvrir Moscou. Plus qu'aucun homme au monde,

il savait à quel point on peut mentir aux passions, surtout aux

passions des peuples peu éclairés, et excepté de se dire victorieux,

il osa écrire tout ce qui approchait le plus de ce mensonge. Il

manda au gouverneur de Moscou, le comte Rostopchin, destiné bientôt

à une effroyable immortalité, qu'il venait de livrer une sanglante

bataille pour défendre Moscou, qu'il était loin de l'avoir perdue,

qu'il allait en livrer d'autres encore, qu'il promettait bien que

l'ennemi n'entrerait point dans la ville sacrée, mais qu'il était

urgent de lui envoyer tous les hommes capables de porter les armes,

surtout les miliciens de Moscou, dont on avait promis 80 mille, et

dont il avait reçu 15 mille au plus. Il ordonna la retraite pour le

8 septembre au matin, en prescrivant de disputer Mojaïsk tout le

temps nécessaire pour évacuer les vivres, les munitions, les blessés

transportables. Il donna au général Miloradovitch le commandement de

son arrière-garde.

[Note en marge: Embarras qu'éprouve Napoléon pour publier même les

pertes de l'ennemi.]

Napoléon qui n'avait pas les mêmes raisons de dissimuler, car il

était victorieux d'une manière incontestable, éprouvait cependant

une sorte d'embarras à raconter son triomphe. Autrefois il avait

à annoncer pour quelques mille morts trente ou quarante mille

prisonniers, quelques centaines de canons et de drapeaux enlevés. Ici

il n'y avait ni prisonniers, ni drapeaux, ni canons pris (excepté un

petit nombre de pièces de position trouvées dans les redoutes); mais

soixante mille morts ou mourants appartenant à l'ennemi couvraient le

terrain. Chose extraordinaire, dans ses bulletins et dans ses lettres

(notamment à son beau-père) il en dit beaucoup moins qu'il n'y en

avait, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il n'osât pas l'avouer au monde.

Suivant son usage, cette bataille, que les Russes appelèrent du nom

de Borodino, il la qualifia d'un nom retentissant et parlant aux

imaginations, de celui de la Moskowa, rivière qui passait à une lieue

du champ de bataille, pour aller ensuite traverser Moscou. Ce nom lui

restera dans les siècles.

[Note en marge: Dispositions prises par Napoléon à la suite de la

bataille.]

[Note en marge: Établissement à l'abbaye de Kolotskoi pour les

blessés.]

[Note en marge: Junot laissé à la garde de l'hôpital de Kolotskoi.]

[Note en marge: Ordres pour remplacer l'immense quantité de munitions

de guerre qu'on avait consommées.]

[Note en marge: Appel de tous les renforts pour remplir les vides

dans les cadres de l'armée.]

Mais après quelques moments donnés à l'effet, Napoléon songea aux

conséquences à tirer de la victoire. Il achemina sur Mojaïsk Murat

avec deux divisions de cuirassiers, avec plusieurs divisions de

cavalerie légère, et une des divisions d'infanterie du maréchal

Davout. Ce maréchal suivit avec ses quatre autres divisions, en se

faisant transporter dans une voiture, car il ne pouvait se tenir

à cheval. Le prince Poniatowski fut dirigé comme il l'avait été

pendant toute la marche sur la droite de la grande route, par le

chemin de Wereja, et le prince Eugène sur la gauche par le chemin de

Rouza (voir la carte nº 55). Cette double force, placée sur les deux

flancs de l'armée, avait pour but de faire tomber toute résistance

en débordant l'ennemi, d'étendre le rayon d'approvisionnement, et de

couvrir nos fourrageurs. Napoléon avec le corps de Ney, qui avait

horriblement souffert, avec la garde qui ne le quittait pas, resta

encore un jour sur le champ de bataille, pour y donner des ordres

indispensables, dictés autant par l'humanité que par l'intérêt

de l'armée. Il convertit d'abord en hôpital la grande abbaye de

Kolotskoi, parce qu'aisée à défendre elle devait offrir un abri sûr

aux blessés qui n'étaient pas transportables. Ceux qui pouvaient être

transportés, devaient être envoyés à Mojaïsk dès qu'on serait maître

de cette ville. Il y avait aussi beaucoup de chevaux légèrement

blessés, faciles à guérir, beaucoup de pièces démontées faciles à

réparer. Par ce motif Napoléon établit un dépôt de cavalerie et

d'artillerie dans les villages environnant l'abbaye de Kolotskoi, et

décida que Junot avec ses Westphaliens occuperait ce lieu funèbre,

pour garder les précieux restes qu'on y laissait, et pour aller au

loin recueillir les vivres que les malheureux blessés seraient dans

l'impossibilité de se procurer eux-mêmes. Le bienfaiteur de tous ceux

qui souffraient, l'illustre Larrey, voulut rester à Kolotskoi avec

la majeure partie des chirurgiens de l'armée. Trois jours entiers

devaient à peine suffire pour appliquer le premier pansement sur

toutes les blessures, et par un temps déjà froid et humide, surtout

la nuit, un grand nombre de blessés étaient réduits à attendre

les secours de l'art couchés en plein air sur la paille. Tout ce

qu'on pouvait pour eux c'était de leur apporter quelques aliments,

et notamment un peu d'eau-de-vie, afin de soutenir leurs forces.

Au surplus Napoléon veilla lui-même à ce qu'on fît ce qui était

possible, avec le matériel qu'on était parvenu à transporter à cette

distance. Après ces premiers et indispensables soins il envoya des

ordres à Smolensk pour qu'on remplaçât les munitions d'artillerie

consommées. On avait tiré 60 mille coups de canon, et brûlé 1400

mille cartouches d'infanterie. Il fit ordonner des transports

extraordinaires de munitions par le chef de l'artillerie de la grande

armée, le général de Lariboisière, qui dans cette campagne, plus

difficile pour son arme que pour toute autre, déployait à un âge fort

avancé le courage et l'activité d'un jeune homme. N'ayant plus de

grandes rivières à traverser, Napoléon avait laissé à Smolensk ses

gros équipages de ponts, et n'avait amené que le matériel nécessaire

pour jeter des ponts de chevalets. Grâce à cette disposition, six à

huit cents chevaux de trait étaient restés disponibles à Smolensk.

Il prescrivit de les employer sur-le-champ à charrier des munitions

d'infanterie et d'artillerie. Enfin il ordonna un nouveau mouvement

en avant à tous les corps français ou alliés qui se trouvaient dans

les diverses stations de Smolensk, Minsk, Wilna, Kowno, Koenigsberg,

particulièrement à tous les bataillons et escadrons de marche

destinés à recruter les corps.

L'armée avait continué à cheminer pendant que Napoléon donnait ces

ordres, et Murat était arrivé le 8 au soir devant Mojaïsk, ville de

quelque importance qu'il y avait intérêt à posséder intacte. À mesure

qu'on approchait de Moscou les ressources du pays augmentaient,

mais la rage de les détruire augmentait aussi chez l'ennemi. On

rencontrait plus de villages florissants, et plus de colonnes de

flammes. Les Russes voulant se ménager le temps d'opérer quelques

évacuations de blessés et de matériel, avaient placé en avant

d'un ravin marécageux une forte arrière-garde d'infanterie et

de cavalerie, et ils étaient résolus à défendre cette position.

Il était possible de la tourner, mais l'obscurité ne permettait

pas d'apercevoir le point par lequel on aurait pu y réussir, et

pour éviter la confusion d'une scène de nuit, on fit halte, et on

bivouaqua à portée du canon des Russes.

[Note en marge: Entrée dans Mojaïsk.]

[Note en marge: Napoléon s'y arrête quelques jours de sa personne,

tandis que l'armée marche en avant.]

Le lendemain 9 on voulut entrer de vive force dans Mojaïsk, et après

avoir sacrifié quelques hommes sans utilité, on pénétra dans cette

ville, où il y avait plusieurs magasins en flammes, mais où la plus

grande partie des habitations étaient restées intactes. On y trouva

beaucoup de blessés russes, qu'on respecta et qu'on abandonna aux

soins de leurs propres chirurgiens. La ville contenait des vivres et

des bâtiments pour un second hôpital, circonstance fort heureuse,

car celui de Kolotskoi était loin de suffire à nos besoins. Napoléon

résolut de s'arrêter de sa personne à Mojaïsk, afin de soigner le

rhume dont il était atteint, et qui l'importunait sans altérer en

rien l'usage de ses facultés[24]. Son projet était de partir pour

rejoindre l'armée dès qu'elle serait arrivée aux portes de Moscou,

afin d'y entrer avec elle, ou de se mettre à sa tête s'il y avait une

nouvelle bataille à livrer.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 50 段