Pendant que ces événements se passaient à droite en avant des trois

flèches, le prince Eugène à gauche, ayant fait franchir la Kolocza

dès le matin aux deux divisions Morand et Gudin, avait dirigé la

division Morand sur la grande redoute, et laissé la division Gudin

au pied de l'ouvrage, dans l'intention de ménager ses ressources.

La division Morand, conduite par son général, avait gravi au pas

le monticule sur lequel la formidable redoute était construite, et

avait supporté avec un admirable sang-froid le feu de quatre-vingts

pièces de canon. Marchant au milieu d'un nuage de fumée qui

permettait à peine à l'ennemi de l'apercevoir, cette héroïque

division était arrivée très-près de la redoute, et lorsqu'elle avait

été à portée de l'assaillir, le général Bonamy, à la tête du 30e de

ligne, s'y était élancé à la baïonnette, et s'en était emparé en

tuant ou expulsant les Russes qui la gardaient. Alors la division

tout entière, débouchant à droite et à gauche, avait repoussé la

division Paskewitch du corps de Raéffskoi, lequel se trouvait ainsi

refoulé d'un côté par Morand, de l'autre par les cuirassiers de

Latour-Maubourg.

[Note en marge: État de la bataille à dix heures du matin.]

[Note en marge: Ney et Murat croient voir un moyen de gagner la

bataille d'une manière décisive en perçant par Séménoffskoié.]

Le moment était décisif, et la bataille pouvait être gagnée avec

des résultats immenses, quoiqu'il fût à peine dix heures du matin.

En effet, au centre, la grande redoute était prise; à droite, les

trois flèches étaient prises également, et si on dirigeait un effort

vigoureux sur le village de Séménoffskoié, en passant en force le

ravin que Latour-Maubourg venait de franchir à l'aventure, que le

corps détruit de Raéffskoi était incapable de défendre, on pouvait

faire une profonde trouée dans la ligne ennemie, y pénétrer comme un

torrent, et en se portant jusqu'à Gorki, derrière Borodino, enfermer

le centre et la droite de l'armée russe, actuellement inactifs, dans

l'angle formé par la Kolocza et la Moskowa. Du point où Murat et

Ney étaient placés, c'est-à-dire du bord du ravin de Séménoffskoié,

d'où ils formaient un rentrant dans la ligne russe, ils voyaient par

derrière les corps de Doctoroff, de Bagowouth et d'Ostermann; ils

voyaient les parcs et les bagages de l'armée russe, amassés sur la

route neuve de Moscou, qui commençaient à battre en retraite, et ils

brûlaient d'impatience à l'aspect de tant de résultats possibles,

presque certains, qu'il suffisait d'une demi-heure pour recueillir,

mais d'une demi-heure aussi pour laisser échapper sans retour.

[Note en marge: Ils l'envoient dire à Napoléon, et lui demandent

toutes ses réserves.]

Malheureusement Napoléon n'était pas là, et ce n'était pas sa place,

il faut le reconnaître, car vingt généraux et colonels y avaient déjà

succombé. C'était un miracle que Ney et Murat fussent debout, et il

eût été peu sensé de faire dépendre d'un boulet le sort de l'armée

et de l'Empire. Il était à Schwardino, où passaient encore bien des

projectiles, et d'où il découvrait mieux l'ensemble de la bataille.

Murat et Ney lui firent demander par le général Belliard de leur

envoyer tous les renforts dont il lui serait possible de disposer,

la garde elle-même, s'il n'avait pas d'autre ressource, car en moins

d'une heure, s'il les laissait libres d'agir, ils lui auraient

ramassé plus de trophées qu'il n'en avait jamais conquis sur aucun

champ de bataille.

[Note en marge: Napoléon trouve que c'est trop tôt pour faire agir

ses réserves.]

[Note en marge: Il n'accorde que la division Friant.]

Belliard s'étant transporté à Schwardino, trouva Napoléon, qu'un

gros rhume fatiguait, moins animé que ses deux lieutenants, moins

convaincu qu'on pût sitôt gagner la bataille. Faire donner ses

réserves à dix heures du matin, lui semblait extraordinairement

prématuré. De Schwardino il ne pouvait pas apercevoir ce que Ney

et Murat discernaient très-clairement là où ils étaient, et il

inclinait à croire qu'en cette journée, comme à Eylau, il y aurait

peu à manoeuvrer, mais beaucoup à canonner, et que c'était avec

l'artillerie qu'on parviendrait à démolir l'armée russe. De tout

ce qu'on lui demandait, il n'accorda que la division Friant, la

seule réserve qui lui restât en dehors de la garde. Si au lieu de

confier deux des divisions de Davout au prince Eugène, qui était peu

capable de s'en servir, et qui, sur trois qu'il avait à la droite

de la Kolocza, en laissait deux oisives dans un ravin, il lui en

eût donné une de moins, et qu'il eût envoyé les divisions Gudin et

Friant à Séménoffskoié, peut-être qu'avec celles-ci Murat et Ney

eussent tout décidé. Quoi qu'il en soit, Belliard retourna auprès de

Murat, rencontra la division Friant en marche vers Séménoffskoié,

et, par son récit, provoqua plus d'un mouvement d'impatience, plus

d'un propos fort vif de la part des deux héros de cette sanglante et

immortelle journée.

[Note en marge: Dans le même moment, Barclay de Tolly et Bagration

demandent des renforts à Kutusof pour fermer la trouée de

Séménoffskoié.]

[Note en marge: Secours envoyés, soit à Séménoffskoié, soit à

Outitza, et diversion de cavalerie ordonnée au delà de Borodino sur

la gauche de l'armée française.]

Au milieu de ces péripéties, Kutusof, qui était à table un peu

en arrière du champ de bataille, tandis que Barclay et Bagration

s'exposaient au feu le plus vif, Kutusof était, lui aussi, assiégé

des plus pressantes instances pour qu'il fermât avec ses réserves les

trouées formées dans sa ligne. Sur les demandes réitérées de Barclay

de Tolly et de Bagration, et sur le conseil du colonel Toll, il avait

détaché de la garde, qui était à Psarewo, les régiments de Lithuanie

et d'Ismaïlow, les cuirassiers d'Astrakan, ceux de l'impératrice et

de l'empereur, plus une forte réserve d'artillerie, et les avait

envoyés vers Séménoffskoié. Il s'était également décidé à retirer de

l'extrême droite le corps de Bagowouth, et avait acheminé les deux

divisions dont ce corps se composait, l'une, celle du prince Eugène

de Wurtemberg, vers Séménoffskoié, l'autre, celle d'Olsoufief, vers

Outitza, afin d'aider Touczkoff à résister au prince Poniatowski.

Enfin pressé par Platow et Ouvaroff qui, postés à l'extrême droite de

l'armée russe, sur les hauteurs protégées par la Kolocza, voyaient

notre gauche dégarnie, et étaient impatients d'en profiter, il

leur avait permis de passer la Kolocza avec leur cavalerie, et de

faire une diversion dont l'effet pouvait être grand, parce qu'il

serait imprévu. Ces mesures, arrachées à la sagacité paresseuse du

généralissime russe, étaient malheureusement ce qui convenait à la

circonstance, sinon pour vaincre, au moins pour nous empêcher de

vaincre.

[Note en marge: Tandis que la division du prince Eugène de Wurtemberg

est employée à fermer l'ouverture de Séménoffskoié, les généraux

Yermoloff et Kutaisoff reprennent la grande redoute.]

[Note en marge: Échec de la division Morand.]

Pendant ce temps, les généraux chargés de commander sur le terrain

faisaient des deux côtés des prodiges de bravoure et d'intelligence.

Barclay et Bagration avaient résolu de reconquérir à tout prix la

grande redoute et les trois flèches. Barclay avait mandé au prince

Eugène de Wurtemberg, dont la division était destinée au centre, de

se porter sur-le-champ à Séménoffskoié pour fermer la trouée. Au

même instant son chef d'état-major Yermoloff, le jeune Kutaisoff,

commandant son artillerie, étaient accourus en toute hâte pour

rallier le corps de Raéffskoi mis en déroute, et empruntant à

Doctoroff qui était posté dans le voisinage la division Likatcheff,

ils avaient marché sur la grande redoute conquise par la division

Morand. Par malheur, la division Morand venait de perdre son général,

atteint d'une blessure grave, et se trouvait presque sans direction.

Le 30e de ligne, établi dans la redoute, y était privé de l'appui des

deux autres régiments de la division, laissés à gauche et à droite,

et beaucoup trop en arrière. En même temps la division Gudin était

dans un ravin à droite, la division Broussier à gauche au bord de

la Kolocza, toutes deux inactives par la faute du prince Eugène,

valeureux autant qu'on pouvait l'être, mais n'ayant ni l'expérience

ni l'ardente activité qu'il faut dans ces moments décisifs. À cet

aspect, Yermoloff et Kutaisoff marchant à la tête du régiment d'Ouja,

et de l'infanterie de Raéffskoi ralliée, se portent sur le 30e, qui,

placé sur le revers de la grande redoute par lui conquise, n'avait

rien pour se couvrir. Ce brave régiment, sous la conduite du général

Bonamy, tient ferme d'abord. Après l'avoir accablé de mitraille,

à laquelle il ne peut répondre, car il n'avait pas d'artillerie,

Yermoloff et Kutaisoff fondent sur lui à la baïonnette, et le

réduisent à plier sous le nombre. L'intrépide Bonamy, resté dans la

redoute à la tête de quelques compagnies, tombe percé de plusieurs

coups de baïonnette. Les Russes, s'imaginant que c'est le roi Murat,

poussent des cris de joie, et l'épargnent pour en faire un trophée.

Au même moment, ils lancent à droite et à gauche le 2e corps de

cavalerie du général Korff, le 3e du baron de Kreutz, et forcent à

reculer les deux autres régiments de Morand, placés de chaque côté

de la grande redoute. Cette vaillante infanterie est sur le point

d'être précipitée au pied du monticule, quand le prince Eugène arrive

enfin à la tête de la division Gudin, commandée par le général Gérard

depuis le combat de Valoutina. Le 7e léger prend position à gauche de

la redoute, le reste de la division à droite. Le 7e léger, survenant

au moment où la cavalerie russe fondait sur les débris de la division

Morand, se forme en carré, reçoit les cavaliers ennemis par un feu à

bout portant, et les oblige à rebrousser chemin. À droite le général

Gérard, avec les deux autres régiments de sa division, rallie les

troupes de Morand, et arrête les progrès des Russes, qui ne peuvent

nous chasser du plateau, et qui sont réduits à se contenter de la

reprise de la grande redoute.

[Note en marge: Ney et Murat, violemment assaillis de leur côté, ne

se laissent pas enlever les trois flèches.]

Ce triomphe avait coûté cher à l'ennemi. Le général Yermoloff

avait été gravement blessé, et le jeune Kutaisoff tué, ce qui

était pour les Russes une perte sensible. Pendant ce temps,

Barclay, accouru avec le prince Eugène de Wurtemberg, et trouvant

la redoute reprise, avait placé le prince entre la redoute et le

village de Séménoffskoié, pour combler le vide que laissaient les

deux divisions de Paskewitch et de Kolioubakin, composant le corps

de Raéffskoi presque entièrement détruit. En cet instant le feu

était épouvantable sur ce point, car Murat avec l'artillerie de

toutes les divisions de Ney, avec l'artillerie attelée de la garde,

remplissait de ses projectiles cet espace qu'avait ouvert un moment

le sabre des cuirassiers de Latour-Maubourg, et dans lequel il aurait

voulu se précipiter avec toutes les réserves de l'armée française.

Barclay, ayant fermé la trouée avec l'infanterie du prince Eugène de

Wurtemberg, s'y tenait immobile, sous un feu qu'on ne se rappelait

pas avoir vu depuis vingt ans de guerre, et pendant que ses officiers

tombaient autour de lui, éprouvait une sorte de plaisir à repousser

si noblement les indignes calomnies de ses ingrats compatriotes.

[Note en marge: Effroyable lutte dans cette partie du champ de

bataille.]

[Note en marge: La division Friant remonte le ravin de Séménoffskoié,

et se plaçant en avant du village, résiste à tous les efforts des

Russes.]

Bagration, de son côté, ayant reçu la division Konownitsyn, détachée

du corps de Touczkoff, plus les régiments à pied et à cheval de

la garde, avait juré de mourir ou de reprendre, lui aussi, les

trois flèches situées à sa gauche et à notre droite. Il avait

porté en avant, d'un côté Konownitsyn, de l'autre les grenadiers

de Mecklenbourg, et avait réuni à la cavalerie de Siewers, aux

cuirassiers de Douka, les trois régiments de cuirassiers de la

garde. Mais il avait affaire à Murat et à Ney, ayant à leur gauche

Latour-Maubourg et Friant, au centre les divisions Razout, Ledru,

Marchand, à droite enfin les divisions Compans et Dessaix, les

cuirassiers de Nansouty et l'infanterie westphalienne. Murat en outre

avait amené en ligne la cavalerie de Montbrun, car, ainsi que nous

l'avons dit, les hauteurs franchies, on se trouvait sur un terrain

assez uni, et légèrement incliné vers les Russes. Le combat sur ce

point devint bientôt terrible, et rien dans la mémoire de nos gens de

guerre ne ressemblait à ce qu'ils avaient sous les yeux. La division

Friant, s'enfonçant dans le ravin de Séménoffskoié, l'avait remonté,

et, sans prendre les ruines du village, s'était déployée à droite et

à gauche sous un épouvantable feu d'artillerie et de mousqueterie. Le

brave Friant, voyant tomber son jeune fils à ses côtés, l'avait fait

emporter, et avait continué à se tenir au milieu de ses troupes, dont

il dirigeait le déploiement. Tous les efforts des Russes n'avaient

pu l'ébranler ni lui faire quitter la position de Séménoffskoié.

Au même instant, les grenadiers de Mecklenbourg, l'infanterie de

Konownitsyn abordaient à la baïonnette les troupes de Ney pour tâcher

de leur arracher les trois flèches, et, tour à tour victorieuses ou

vaincues, les troupes de Ney disputaient le terrain avec le dernier

acharnement. L'un des Touczkoff tomba en combattant à la tête du

régiment de Revel. C'était le frère de celui qui avait été pris à

Valoutina, et le frère de celui qui en ce moment défendait Outitza

contre Poniatowski.

[Note en marge: Ney et Murat emploient de nouveau la cavalerie.]

[Note en marge: Charges brillantes et acharnées.]

[Note en marge: Friant blessé à côté de son fils.]

Murat et Ney, voulant alors terminer la bataille sur ce point, se

décident à ordonner un vaste mouvement de cavalerie. À droite les

cuirassiers Saint-Germain et Valence, sous Nansouty, s'élancent au

galop; à gauche, ceux des généraux Vathier et Defrance s'élancent

également. La terre tremble sous les pas de ces puissants cavaliers.

Une partie de la cavalerie russe est rompue; l'autre, composée des

régiments de Lithuanie et d'Ismaïlow, résiste, et soutient le choc.

On se mêle; les cuirassiers russes s'avancent jusqu'à nos lignes; on

les repousse; pas un de nos carrés n'est entamé. La mêlée devient

meurtrière, et les victimes sont aussi nombreuses qu'illustres.

Montbrun, l'héroïque Montbrun, le plus brillant de nos officiers

de cavalerie, tombe mortellement frappé par un boulet. Rapp, qui

était venu se mettre à la tête de la division Compans, reçoit quatre

blessures. Le général Dessaix quitte ses propres troupes pour le

remplacer, et se sent frappé à son tour. Il n'y a plus que des

généraux de brigade pour commander les divisions. Au milieu de ce

carnage, Murat et Ney, comme invulnérables, sont toujours debout,

toujours au milieu du feu, sans être atteints. Un homme rare, Friant,

le modèle de toutes les vertus guerrières, le seul des anciens chefs

du corps de Davout qui n'eût pas encore été frappé, car Davout venait

d'être mis hors de combat, Morand était gravement blessé, et Gudin

venait de mourir à Valoutina, Friant tombe à son tour, et il est

emporté à la même ambulance où l'on donnait des soins à son fils.

Murat accourt à la division Friant, demeurée sans chef. C'était un

jeune Hollandais, le général Vandedem, qui devait la commander.

Courageux, mais dépourvu d'expérience, il s'empresse de céder cet

honneur au chef d'état-major Galichet. Celui-ci prend le commandement

au moment où Murat arrive. Tandis qu'ils se parlent, un boulet passe

entre eux et leur coupe la parole.--Il ne fait pas bon ici, dit

Murat en souriant.--Nous y resterons cependant, répond l'intrépide

Galichet.--Au même instant, les cuirassiers russes fondent en masse.

La division Friant n'a que le temps de se former en deux carrés,

liés par toute une ligne d'artillerie. Murat entre dans l'un, le

commandant Galichet dans l'autre, et pendant un quart d'heure ils

reçoivent, avec un imperturbable sang-froid, les charges furieuses de

la cavalerie russe.--Soldats de Friant, s'écrie Murat, vous êtes des

héros!--Vive Murat! vive le roi de Naples! répondent les soldats de

Friant.--

[Note en marge: Bagration mortellement blessé.]

C'est ainsi que de notre côté on occupait, faute de forces plus

considérables, cette partie du champ de bataille qui s'étendait

de Séménoffskoié jusqu'au bois d'Outitza. Tout à coup une grande

victime était tombée parmi les Russes. Bagration avait été frappé

mortellement, et on l'avait emporté au milieu des cris de douleur de

ses soldats qui avaient pour lui une sorte d'idolâtrie. La seconde

armée russe se trouvait à son tour sans chef. On appela Raéffskoi,

mais il ne pouvait quitter les débris du 7e corps, qui occupait

toujours avec le prince Eugène de Wurtemberg l'intervalle de la

grande redoute à Seménoffskoié. Alors on manda le général Doctoroff

pour qu'il vînt remplacer Bagration.

[Note en marge: Ney et Murat reprennent l'avantage, et voient

s'ouvrir encore une fois la trouée de Séménoffskoié.]

Dans ce même moment, on apprenait chez les Russes que Poniatowski,

après avoir traversé les bois, avait enlevé les hauteurs d'Outitza

à Touczkoff, qui était privé de la division Konownitsyn sans avoir

encore été rejoint par celle d'Olsoufief, la seconde de Bagowouth,

que Touczkoff, l'aîné des trois frères, était mort, ce qui faisait

deux Touczkoff tués dans la journée, et trois perdus pour leur

famille en moins de quinze jours. Dans le trouble qu'on éprouvait,

on avait demandé à grands cris et fait partir immédiatement le reste

du corps de Bagowouth, c'est-à-dire la division du prince Eugène de

Wurtemberg, qui n'avait pas cessé d'occuper sous un feu d'artillerie

terrible l'espace presque ouvert entre Séménoffskoié et la grande

redoute.

Cet espace de si haute importance, que les Russes tâchaient sans

cesse de nous fermer, où Raéffskoi avait perdu presque tout son

monde, et où le prince Eugène de Wurtemberg venait de voir tomber

la moitié du sien, était près de se rouvrir devant nous. La fortune

nous offrait de nouveau une occasion décisive, et en portant toute la

garde impériale sur ce point, on pouvait encore pénétrer à coup sûr

dans les entrailles de l'armée russe.

[Note en marge: Ils proposent de nouveau la manoeuvre déjà proposée

le matin.]

[Note en marge: Napoléon est prêt à l'exécuter, lorsqu'une

échauffourée vers la gauche de l'armée l'oblige à suspendre le

mouvement commencé.]

[Note en marge: Napoléon envoie toute son artillerie de réserve à Ney

et à Murat.]

Ney et Murat envoyèrent proposer pour la seconde fois cette manoeuvre

à Napoléon. Celui-ci, trouvant la bataille arrivée à maturité,

accueillit la proposition de ses lieutenants, et donna les premiers

ordres pour son exécution. Il fit avancer la division Claparède

et la jeune garde, et, quittant Schwardino, se mit lui-même à leur

tête. Mais tout à coup un tumulte effroyable se produisit à gauche

de l'armée, au delà de la Kolocza. En regardant de ce côté on voyait

des cantiniers en fuite, des bagages en désordre; on entendait des

cris, on apercevait en un mot tous les signes d'une déroute. À cet

aspect, Napoléon fit arrêter sa garde sur place, et s'élança au

galop pour savoir ce que c'était. Après quelque temps il finit par

l'apprendre. D'après l'autorisation de Kutusof, les deux cavaleries

de Platow et d'Ouvaroff avaient franchi la Kolocza sur notre gauche

dégarnie, et avaient fondu, Platow sur nos bagages, Ouvaroff sur la

division Delzons. Cette brave division, après avoir conquis Borodino

le matin, attendait l'arme au pied qu'on demandât encore quelque

chose à son dévouement. Dans l'impossibilité de prévoir exactement ce

qui allait se passer de ce côté, Napoléon ne voulut pas se démunir

de sa réserve. Il envoya à Ney et à Murat tout ce qui restait de

l'artillerie de la garde, porta en avant la division Claparède,

prête à se diriger, ou à droite vers Séménoffskoié, ou à gauche vers

Borodino, et se tint lui-même à la tête de l'infanterie de la garde,

dans l'attente de ce qui arriverait à la gauche de la Kolocza, où le

prince Eugène venait de se rendre de sa personne.

[Note en marge: Diversion exécutée au delà de Borodino par la

cavalerie de Platow et d'Ouvaroff.]

[Note en marge: La division Delzons repousse la cavalerie russe.]

Le vice-roi, au premier bruit de cette subite irruption, avait quitté

le centre, et passant sur la rive gauche de la Kolocza, s'était porté

de toute la vitesse de son cheval jusqu'à Borodino. Mais il avait

trouvé ses régiments déjà formés en carré, et attendant l'ennemi

de pied ferme. À la vue des nombreux escadrons russes la cavalerie

légère du général Ornano, trop faible pour résister aux huit

régiments de cavalerie régulière d'Ouvaroff, se replia successivement

et avec ordre sur notre infanterie. Les Croates qui étaient sur les

bords de la Kolocza, et à qui la cavalerie russe prêtait le flanc

par son mouvement hasardé, la saluèrent d'un feu bien nourri. Cette

cavalerie alors se jeta sur le 84e de ligne, celui qui avait fait

en 1809 une si belle résistance à Gratz, le trouva formé en carré,

et vint inutilement essuyer son feu, sans oser toutefois braver ses

baïonnettes. Le reste alla tourbillonner autour du 8e léger et du

92e, et, après quelques évolutions, se retira, désespérant d'obtenir

aucun résultat. Il n'était pas prudent en effet de s'opiniâtrer

contre une telle infanterie avec de la cavalerie seule, et tout ce

qu'on pouvait se promettre, c'était de faire une démonstration. On

l'avait faite et payée de quelques hommes, les uns tués par notre

mousqueterie et notre mitraille, les autres pris au retour par notre

cavalerie légère, qui sabrait les moins prompts à repasser la Kolocza.

[Note en marge: L'échauffourée de la gauche fait perdre une heure.]

Toute vaine qu'elle était, cette tentative nous avait coûté beaucoup

plus d'une heure, avait interrompu le mouvement de la garde, et donné

à Kutusof, qui s'éclairait lentement, mais qui s'éclairait enfin, le

temps d'amener au centre le corps d'Ostermann, inutilement laissé à

sa droite vis-à-vis notre gauche. Il avait même mis toute la garde

impériale russe en marche pour fermer la trouée si inquiétante de

Séménoffskoié. De notre côté, Ney et Murat avaient vu cette trouée

se fermer de nouveau, et dans leur dépit n'avaient pas ménagé

Napoléon absent, et occupé ailleurs de soins qu'ils ignoraient.

[Note en marge: Lorsque Napoléon est rassuré sur sa gauche, il n'est

plus temps d'envoyer sa garde à Séménoffskoié, où toutes les réserves

russes se sont accumulées.]

L'occasion était donc encore passée, et cette fois par un de ces

accidents fortuits qu'on appelle avec raison faveurs ou défaveurs de

la fortune.

[Note en marge: Ordre au prince Eugène de reprendre la grande

redoute.]

Napoléon, qui avait envoyé le maréchal Bessières auprès de Murat et

de Ney, et qui venait d'apprendre par ce maréchal que le centre des

Russes était de nouveau renforcé, que les vues de Ney et de Murat

n'étaient plus exécutables (Bessières prétendait même qu'elles ne

l'avaient jamais été), Napoléon ordonna au prince Eugène de faire la

seule chose qui dans le moment lui parût propre à terminer la lutte,

c'était d'enlever la grande redoute du centre, car il pensait avec

raison que ce point d'appui arraché à la ligne russe, on finirait

par l'enfoncer d'une manière ou d'une autre. Murat avait sous la

main une immense quantité d'artillerie, toute celle d'abord des

divisions d'infanterie employées où il était, ensuite toute celle

de la cavalerie, et en outre les batteries de réserve de la garde.

Napoléon lui fit dire d'accabler de mitraille les fortes colonnes qui

s'approchaient, puis de se tenir prêt à lancer sur elles sa cavalerie

à l'instant décisif, car on allait enlever d'assaut la grande redoute.

[Note en marge: Ney et Murat arrêtent les masses russes en avant de

Séménoffskoié, par un épouvantable feu d'artillerie.]

[Note en marge: Murat lance tous les cuirassiers au delà du ravin de

Séménoffskoié.]

[Note en marge: Épouvantable charge de grosse cavalerie.]

[Note en marge: Le général Caulaincourt entre avec les cuirassiers

dans la redoute pendant que le prince Eugène y entre de son côté avec

le 9e de ligne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 50 段