droite, vis-à-vis de notre gauche, en arrière de Borodino, point le
moins menacé, étaient placés le 2e corps, celui de Bagowouth, et le
4e, celui d'Ostermann, sous le commandement supérieur du général
Miloradovitch. En arrière étaient le 1er corps de cavalerie du
général Ouvaroff, le 2e du général Korff, et un peu plus loin, vers
l'extrême droite, les Cosaques de Platow, veillant sur les bords de
la Kolocza jusqu'à sa jonction avec la Moskowa. Les régiments de
chasseurs à pied, soit de la garde, soit des corps de Bagowouth et
d'Ostermann, gardaient Borodino. Au centre se trouvait le 6e corps,
celui du général Doctoroff, appuyant sa droite à la hauteur de Gorki,
derrière Borodino, sa gauche à la grande redoute. Derrière le corps
de Doctoroff était rangé le 3e de cavalerie, sous les ordres du
baron de Kreutz, remplaçant le comte Pahlen, malade. Là finissait la
première armée, et le commandement du général Barclay de Tolly.
Immédiatement après commençait la seconde armée, et le commandement
du prince Bagration. Le 7e corps, sous Raéffskoi, appuyait sa droite
à la grande redoute, sa gauche au village brûlé de Séménoffskoié.
Le 8e, sous Borosdin, avait sa droite ployée en arrière, à cause du
rentrant de la ligne russe autour de Séménoffskoié, et sa gauche
établie près des trois flèches. La 27e division, sous Névéroffskoi,
celle qui avait soutenu le combat de Krasnoé, contribué à disputer
Smolensk, et défendu la redoute de Schwardino, gardait les trois
flèches. Elle était pour cette journée sous les ordres du prince
Gortschakoff avec le 4e corps de cavalerie du général Siewers. De
nombreux bataillons de chasseurs à pied remplissaient les taillis
et les bois. La milice, récemment arrivée de Moscou avec quelques
Cosaques, était postée à Outitza. Fort en arrière du centre enfin,
aux environs de Psarewo, se tenait la réserve, composée de la garde,
du 3e corps, celui de Touczkoff, et d'une immense artillerie de gros
calibre.
[Note en marge: Force numérique de l'armée russe.]
[Note en marge: Elle avait ses principales forces du côté où le
danger était moindre.]
[Note en marge: On en fait inutilement l'observation à Kutusof.]
La force de l'armée russe s'élevait à environ 140 mille hommes
présents sous les armes, dont 120 mille de troupes régulières, le
reste de Cosaques et de milices de Moscou[22]. Les principales
forces des Russes étaient à leur droite en face de notre gauche,
là même où aucune tentative de notre part n'était à supposer, et
les moindres à leur gauche, vis-à-vis de notre droite, où Napoléon
avait résolu de porter son principal effort. Bien que Napoléon
n'eût en rien révélé ses desseins, pourtant la prise de la redoute
de Schwardino dans la soirée du 5, le passage d'une partie de nos
troupes sur la droite de la Kolocza, et par-dessus tout la nature des
lieux, inaccessibles derrière la Kolocza, depuis Borodino jusqu'à
la Moskowa, assez accessibles au contraire vers les monticules
surmontés d'ouvrages de campagne, montraient suffisamment que le
danger pour les Russes était à leur gauche, vers Séménoffskoié,
les trois flèches, et les bois d'Outitza. On en fit la remarque au
généralissime Kutusof, qui était plus propre à diriger sagement
une campagne qu'à livrer une grande bataille. Il ne se montra pas
très-sensible à ces observations, maintint obstinément les corps
d'Ostermann et de Bagowouth où ils étaient, parce qu'il voyait encore
le gros de l'armée française sur la nouvelle route de Moscou, et
seulement détacha de la réserve le 3e corps, celui de Touczkoff,
pour le placer à Outitza. Ce furent là ses uniques dispositions de
bataille. Du reste, l'énergie de son armée devait suppléer à tout ce
qu'il ne faisait pas. Quant aux résolutions à prendre sur le terrain
même et dans le fort de l'action, il pouvait s'en fier à la fermeté
de Barclay de Tolly, et à la bravoure inspirée de Bagration.
[Note 22: Ces évaluations ont dû naturellement varier beaucoup. La
relation de Danilewski, faite par ordre de l'empereur de Russie,
et pour flatter l'orgueil national, sans tenir aucun compte de
la vérité, réduit à 113 mille hommes la force de l'armée russe,
oubliant qu'alors il faut supposer qu'à Smolensk, à Valoutina, elle
avait perdu beaucoup plus de monde qu'on ne veut en convenir. L'un
des narrateurs les plus impartiaux, le général Hoffmann, témoin
oculaire, la porte à 140 mille hommes. Ce chiffre, après beaucoup
de comparaisons, me semble le plus rapproché de la vérité. Du reste
quelques mille hommes de plus ou de moins ne changent en rien le
caractère de ce grand événement, et ces évaluations n'intéressent
que la conscience de l'historien, qui ne doit pas un instant se
relâcher de ses scrupules et de son ardeur pour arriver à la vérité
rigoureuse.]
[Note en marge: Calme profond pendant la journée du 6.]
[Note en marge: Animation et gaieté du soldat français.]
Par une sorte de consentement mutuel, on laissa s'écouler la
journée du 6 sans tirer un coup de fusil. Ce fut le calme, sinistre
avant-coureur des grandes tempêtes. Les Français employèrent la
journée à se reposer, à jouir des vivres ramassés la veille, à
préparer leurs armes, à tenir dans leurs bivouacs les propos
ordinaires au soldat français, le plus gai et le plus brave peut-être
des soldats connus. Ils se demandaient lequel d'entre eux serait
vivant le lendemain, et ils poussaient de bruyants éclats de rire en
mangeant ce qu'ils avaient dérobé dans les villages voisins; mais pas
un d'eux ne doutait de la victoire, ni de l'entrée prochaine dans
Moscou, sous leur invincible et toujours heureux général. L'amour de
la gloire était la passion qui enflammait leur âme.
[Note en marge: Sombre disposition du soldat russe.]
[Note en marge: Procession la veille de la bataille, en l'honneur de
la Madone de Smolensk.]
Un sentiment bien différent animait les Russes. Tristes, exaspérés,
résolus à mourir, n'espérant qu'en Dieu, ils étaient à genoux, au
milieu de mille flambeaux, devant une image miraculeuse de la Madone
de Smolensk, sauvée, disait-on, sur les ailes des anges de l'incendie
de la cité infortunée, et, dans ce moment, portée en procession par
les prêtres grecs à travers les bivouacs du camp de Borodino. Les
soldats étaient prosternés, et le vieux Kutusof, qui loin de croire
à cette madone, croyait à peine au Dieu si visible de l'univers,
le vieux Kutusof, le chapeau à la main, l'oeil qui lui restait
baissé jusqu'à terre, accompagnait avec son état-major cette pieuse
procession. On la voyait de nos bivouacs à la chute du jour, et on
pouvait la suivre à la trace lumineuse des flambeaux.
[Note en marge: Occupations de Napoléon à son bivouac.]
Napoléon sous sa tente, comptant sur l'esprit militaire de ses
soldats pour triompher de la foi ardente des Russes, s'occupait
d'objets tout positifs. Il achevait de donner ses ordres, il se
faisait rendre compte des moindres détails, et entendait avec
un mélange singulier d'humeur et de raillerie, le récit de la
bataille de Salamanque, que lui faisait le colonel Fabvier, parti
des Arapiles, et arrivé dans la journée. Ce que nous avons raconté
des faux mouvements de nos armées en Espagne, de la division du
commandement qui exposait le maréchal Marmont aux coups de l'armée
britannique, doit faire comprendre comment celui-ci avait été
condamné à livrer et à perdre une importante bataille. Napoléon,
qui avait été entraîné à chercher en Russie le dénoûment qu'il ne
trouvait pas assez vite dans la Péninsule, après avoir écouté le
colonel Fabvier, le renvoya en disant qu'il réparerait le lendemain
sur les bords de la Moskowa les fautes commises aux Arapiles.
M. de Bausset, préfet du palais, arrivant ce jour-là de Paris, venait
de lui apporter le portrait du roi de Rome, exécuté par l'illustre
peintre Gérard. Napoléon considéra un moment avec émotion les traits
de son fils, fit ensuite renfermer ce portrait dans son enveloppe,
puis jeta un dernier coup d'oeil sur la ligne des positions ennemies
pour s'assurer que les Russes ne songeaient point à décamper,
reconnut avec une vive satisfaction qu'ils tenaient ferme, et rentra
dans sa tente pour prendre quelques instants de repos.
Un calme absolu, un silence profond régnaient dans cette plaine qui
le lendemain allait être le théâtre de la scène la plus horrible et
la plus retentissante. Les rires de nos soldats, les chants pieux des
Russes avaient fini par s'éteindre dans le sommeil. Les uns et les
autres dormaient autour de grands feux qu'ils avaient allumés pour
se garantir du froid de la nuit, et de l'humidité d'une pluie fine
tombée pendant la soirée.
[Note en marge: Tous les corps français en mouvement dès trois heures
du matin pour prendre leur position de combat.]
[Note en marge: Attitude et costume de Murat devant ses cavaliers.]
À trois heures du matin, on commença de notre côté à prendre les
armes, et à profiter du brouillard pour passer à la droite de la
Kolocza, et se rendre chacun à son poste de combat, le prince Eugène
vis-à-vis de Borodino et de la grande redoute, devant se tenir à
cheval sur la Kolocza, Ney et Davout en face des trois flèches, la
cavalerie derrière eux, Friant et la garde en réserve au centre,
Poniatowski au loin sur la droite cheminant à travers les bois.
Ces mouvements s'exécutèrent en silence, afin de ne pas attirer
l'attention de l'ennemi. Pendant ce temps, les canonniers de nos
trois grandes batteries, destinées à contre-battre les ouvrages des
Russes, étaient à leurs pièces, attendant le signal que devait donner
Napoléon quand il jugerait les places assez bien prises. Celui-ci,
debout de grand matin, mais atteint d'un gros rhume contracté au
bivouac, s'était établi à la redoute de Schwardino, dans une position
où il pouvait voir ce qui se passait, et s'abriter un peu contre
les boulets, dont le nombre devait être considérable dans cette
journée. Murat, brillant d'ardeur et de broderies, revêtu d'une
tunique de velours vert, portant une toque à plumes, des bottes
jaunes, ridicule si l'héroïsme pouvait l'être, galopait devant les
rangs de ses cavaliers, radieux de confiance, et l'inspirant à tous
par son attitude martiale. Des nuages obscurcissaient le ciel, et le
soleil, se levant en face de nous et au-dessus des Russes, dont il
dessinait les lignes, ne s'annonçait que par une teinte rougeâtre
longuement marquée à l'horizon. Bientôt son disque se détacha comme
un globe de fer rougi au feu, et Napoléon, regardant ses lieutenants,
s'écria:--Voilà le soleil d'Austerlitz!--Hélas! oui, mais voilé de
nuages.
[Note en marge: Proclamation lue aux troupes.]
Napoléon avait préparé pour le moment de la bataille une proclamation
courte et énergique. Les capitaines de chaque compagnie, les
commandants de chaque escadron, sortant des rangs, firent former leur
troupe en demi-cercle, et lurent à haute voix cette proclamation, qui
fut chaudement accueillie.
[Note en marge: Signal de la bataille donné par un coup de canon.]
Puis, cette lecture terminée et toutes les positions prises, vers
cinq heures et demie du matin un coup de canon fut tiré à la batterie
de droite: à ce funeste signal un bruit effroyable succéda au silence
le plus profond, et une longue traînée de feu et de fumée marqua en
traits sinistres la ligne des deux armées. À la batterie de droite,
la distance ayant été jugée trop grande, nos braves artilleurs, sous
la conduite du général Sorbier, sortirent de leurs épaulements,
et vinrent se placer à découvert devant les trois flèches qu'ils
devaient cribler de projectiles.
[Note en marge: Activité de notre artillerie contre les redoutes des
Russes.]
Pendant que cent vingt bouches à feu tiraient sur les ouvrages des
Russes, pendant qu'à droite Davout et Ney s'en approchaient au pas
de l'infanterie, à gauche le prince Eugène avait fait passer la
Kolocza aux divisions Morand et Gudin pour les porter sur la grande
redoute, avait laissé sur le bord de cette petite rivière la division
Broussier en réserve, et avec la division Delzons s'était porté vers
Borodino, point où la Kolocza, comme nous l'avons dit, tournait
à gauche, et couvrait la droite des Russes jusqu'à son confluent
avec la Moskowa. Le prince Eugène devait ainsi commencer l'action
par l'attaque sur Borodino, afin de persuader à l'ennemi que nous
voulions déboucher par la grande route de Moscou, dite la route neuve.
[Note en marge: Le prince Eugène commence la bataille par l'attaque
de Borodino.]
[Note en marge: Occupation de ce point, que les Français conservent
pendant toute la bataille.]
Ces dispositions terminées, le prince Eugène avec la division Delzons
s'avança sur le village de Borodino, situé en avant de la Kolocza,
et gardé par trois bataillons de chasseurs de la garde impériale
russe. Le général Plauzonne, à la tête du 106e de ligne, pénétra dans
l'intérieur du village, tandis qu'en dehors les autres régiments
de la division passaient à droite et à gauche. Le 106e expulsa les
Russes, les suivit hors du village, et les poussa vivement sur
le pont de la Kolocza, qu'ils n'eurent pas le temps de détruire.
Entraîné par son ardeur, ce régiment franchit le pont, et courut
au delà de la Kolocza, malgré les instructions de Napoléon, qui
ne voulait pas déboucher par la grande route de Moscou, et avait
ordonné seulement d'en faire le semblant. Deux régiments de chasseurs
russes, les 19e et 20e, placés sur ce point, firent un feu soudain
et si terrible sur les compagnies du 106e aventurées au delà du
pont, qu'ils les culbutèrent, et prirent ou tuèrent tous les hommes
qui n'eurent pas le temps de fuir. Le brave général Plauzonne reçut
lui-même un coup mortel. Mais le 92e s'étant aperçu du danger que
courait le 106e, s'empressa d'aller à son aide sous la conduite de
l'adjudant commandant Boisserole, le rallia, et s'établit solidement
dans Borodino, malgré tous les efforts des Russes. Ce point ne devait
plus être perdu.
Ce premier acte de la bataille accompli, le prince Eugène devait
attendre, pour attaquer avec les divisions Morand et Gudin la grande
redoute du centre, qu'à la droite Davout et Ney eussent enlevé les
trois flèches qui couvraient la gauche des Russes.
[Note en marge: Attaque du maréchal Davout contre les ouvrages de
droite.]
[Note en marge: Le général Compans et le maréchal Davout étant
gravement blessés, la division Compans reste sans direction.]
Le maréchal Davout, en effet, précédé de trente bouches à feu,
s'était mis en marche à la tête des divisions Compans et Dessaix, et
avait longé les bois que Poniatowski traversait dans leur profondeur.
Arrivé à leur lisière par des chemins difficiles, il s'était approché
de celle des trois flèches qui était le plus à droite, afin de la
prendre par côté, et de l'enlever brusquement. Après avoir éloigné
les tirailleurs ennemis en faisant avancer les siens, il avait formé
la division Compans en colonnes d'attaque, et laissé la division
Dessaix en réserve pour garder son flanc droit et ses derrières. À
peine la division Compans se trouva-t-elle à portée de l'ennemi qu'un
feu horrible, parti des trois flèches et des lignes des grenadiers
Woronzoff, l'accueillit subitement. Son brave général fut renversé
d'un biscaïen. Presque tous ses officiers furent frappés. Les
troupes, sans être ébranlées, restèrent un moment sans direction.
Le maréchal les voyant indécises, et apprenant pourquoi, accourut
pour remplacer le général Compans, et poussa le 57e sur la flèche de
droite. Ce régiment y entra baïonnette baissée, et tua les canonniers
russes sur leurs pièces. Mais au même instant un boulet frappa le
cheval du maréchal Davout, et fit une forte contusion au maréchal
lui-même, qui perdit connaissance.
[Note en marge: Napoléon envoie Murat pour remplacer Davout.]
[Note en marge: Ney attaque au même instant, enlève la flèche de
droite, et envoie la division Razout enlever la flèche de gauche.]
Immédiatement informé de cette circonstance, Napoléon envoya au
maréchal Ney l'ordre d'attaquer sur-le-champ. Il expédia Murat pour
remplacer le maréchal Davout, et son aide de camp Rapp pour remplacer
le général Compans. Murat, dont le coeur était excellent, se rendit
avec empressement auprès du maréchal son ennemi, mais le trouva
remis d'un premier saisissement, et malgré d'affreuses souffrances
persistant à se tenir à la tête de ses soldats. Le roi de Naples se
hâta de transmettre cette bonne nouvelle à l'Empereur, qui la reçut
avec une vive satisfaction. Au même instant Ney, la division Ledru
en tête, la division wurtembergeoise en arrière, la division Razout
à gauche, se porta sur la flèche de droite, que le 57e venait de
conquérir, et avait la plus grande peine à conserver en présence des
grenadiers Woronzoff. Il y entra de sa personne avec le 24e léger,
et s'y soutint malgré les grenadiers Woronzoff, revenus plusieurs
fois à la charge. On se battait à coups de baïonnette, et avec une
véritable fureur. L'audacieux et invulnérable Ney était au milieu de
la mêlée comme un capitaine de grenadiers. En ce moment Névéroffskoi,
avec sa vaillante division, était accouru au secours des grenadiers
Woronzoff, et tous ensemble ils s'étaient jetés sur l'ouvrage
disputé qu'ils avaient failli reprendre. Mais Ney avait fait avancer
la division Marchand, et débouchant avec elle à droite et à gauche de
la flèche, il était parvenu à repousser les Russes. En même temps il
avait envoyé la division Razout sur la flèche de gauche, et le combat
était devenu là aussi violent qu'à la flèche de droite.
[Note en marge: Bagration jette une masse de forces sur les ouvrages
qui viennent de lui être enlevés.]
Dès les premières détonations de l'artillerie, le prince Bagration,
opposé aux deux maréchaux Ney et Davout, se voyant menacé par des
forces redoutables, avait retiré quelques bataillons du 7e corps,
celui de Raéffskoi, placé entre Séménoffskoié et la grande redoute,
avait fait avancer les grenadiers de Mecklenbourg, les cuirassiers
de Douka, le 4e de cavalerie de Siewers, et mandé la division
Konownitsyn, qui faisait partie du corps de Touczkoff, dirigé sur
Outitza. Il n'avait pas perdu un instant pour instruire le général
en chef Kutusof de ce qui se passait de son côté, afin qu'on lui
expédiât de nouveaux secours.
[Note en marge: La division Razout perd la flèche de gauche qu'elle
avait conquise.]
[Note en marge: Murat accouru sur-le-champ ramène la division Razout
dans l'ouvrage disputé.]
À l'aide de ces forces réunies, il tenta de grands efforts pour
reprendre les deux flèches conquises par les Français. On ne se
battait plus dans les ouvrages disputés, trop étroits pour servir
de champ de bataille, mais à droite, à gauche, en avant, en
employant tantôt les feux de mousqueterie, tantôt les charges à la
baïonnette. Ney occupant la flèche de droite avec la division Ledru
et la division Compans que Davout lui avait remise, n'avait pu se
porter à la flèche de gauche, attaquée et prise par la division
Razout. Les renforts des Russes se dirigeant en masse sur celle-ci,
l'enlevèrent, et repoussèrent les soldats du général Razout. Les
cuirassiers de Douka les ramenèrent même jusqu'au bord du plateau sur
lequel s'élevaient les trois flèches. Heureusement Murat, envoyé par
Napoléon sur ce point pour juger du moment où la cavalerie pourrait
agir, arrivait au galop, suivi seulement de la cavalerie légère du
général Bruyère. À l'aspect de nos soldats en retraite et presque en
déroute, il met pied à terre, les rallie et les reporte en avant.
Après les avoir remis en ligne, il leur fait exécuter de très-près
des feux meurtriers sur les cuirassiers de Douka, puis lance sur
ceux-ci la cavalerie légère de Bruyère, et parvient ainsi à déblayer
le terrain. Il fait ensuite sonner la charge, et, l'épée à la main,
conduit lui-même les soldats de Razout dans l'ouvrage évacué. On y
rentre avec fureur, on tue les canonniers russes sur leurs pièces, et
on s'y établit pour ne plus le perdre. Pendant ces exploits de Murat,
Ney n'ayant sous la main que la cavalerie légère wurtembergeoise
du général Beurman, la lance sur les lignes de Névéroffskoi et de
Woronzoff, les refoule les unes sur les autres, et les oblige à se
replier.
[Note en marge: Le terrain étant propre à la cavalerie sur le plateau
dont on s'était emparé, Ney et Murat font exécuter plusieurs charges.]
Grâce à ces actes vigoureux, le combat venait d'être rétabli sur
ces deux points. Murat prenant de ce côté, de concert avec Ney, la
direction de la bataille, ordonna au général Nansouty de franchir
tous les obstacles du terrain, d'en gravir les pentes hérissées
de broussailles, et de venir se placer à la droite des ouvrages
emportés, car au delà on avait devant soi une sorte de plaine
légèrement inclinée vers les Russes, et la cavalerie pouvait y
rendre de grands services. Ney disposant désormais des divisions
Compans et Dessaix, que Davout, malgré sa persistance à rester au
feu, ne pouvait plus conduire, les porta sur sa droite. Il y joignit
les Westphaliens qu'il avait derrière lui, et tâcha d'étendre la main
vers le prince Poniatowski, dont on commençait à entendre le canon à
travers les bois d'Outitza.
[Note en marge: Ney et Murat gagnent du terrain en obliquant à
droite, et viennent jusqu'au bord du ravin de Séménoffskoié.]
On gagna ainsi du terrain en s'étendant obliquement à droite.
Maîtres des hauteurs, nous avions maintenant sur les Russes
l'avantage des feux plongeants, et on se hâta d'amener en ligne
non-seulement l'artillerie de tous les corps, mais l'artillerie de
réserve, qui au commencement de l'action avait été placée dans nos
batteries en terre. Les Russes répondirent par des feux moins bien
dirigés, mais aussi nourris, et bientôt la canonnade sur ce point
devint épouvantable. Pendant qu'on avançait, Ney à droite, Murat
à gauche, on s'approcha du ravin de Séménoffskoié, et on dépassa
la troisième flèche, qui formait retour en arrière, ce qui la fit
tomber naturellement dans nos mains. Mais, dans cette position, nous
nous trouvions tout à fait à découvert sous les feux du village de
Séménoffskoié, et sous ceux du corps de Raéffskoi, lequel occupait
l'autre côté du ravin, et s'étendait du village de Séménoffskoié
jusqu'à la grande redoute.
[Note en marge: Sur l'ordre de Murat, le général Latour-Maubourg
franchit le ravin de Séménoffskoié, et exécute au delà plusieurs
charges heureuses.]
Murat et ses troupes en souffraient beaucoup. N'ayant pas
d'infanterie sous la main, et s'apercevant que dans cette partie le
ravin de Séménoffskoié était peu profond, Murat fit amener par son
chef d'état-major Belliard la cavalerie de Latour-Maubourg, lui
ordonna de franchir le ravin, de charger l'infanterie russe, de lui
enlever ses pièces, et de revenir s'il jugeait le poste impossible
à conserver. Afin de l'aider dans cette périlleuse entreprise, il
réunit toute l'artillerie attelée, ordinairement attachée à la
cavalerie, et la rangea sur le bord du ravin, de manière à protéger
nos escadrons.
[Note en marge: Il est par prudence obligé de repasser le ravin.]
Latour-Maubourg obéissant au signal de Murat, descendit avec les
cuirassiers saxons et westphaliens dans le ravin de Séménoffskoié,
remonta sur le bord opposé, fondit sur l'infanterie russe, renversa
deux de ses carrés, et la força de se replier. Mais, après l'avoir
ainsi éloignée, il fut obligé de revenir, pour ne pas demeurer seul
exposé à tous les coups de l'armée russe.
[Note en marge: La division Morand, confiée pour la journée au prince
Eugène, enlève la grande redoute.]