Ce sont ces détails connus en gros de Napoléon, grâce à l'usage qu'il

savait faire de l'espionnage, qui lui avaient persuadé qu'au delà de

Ghjat il rencontrerait l'armée russe disposée à combattre. Toutefois

le temps fut si affreux les 1er, 2 et 3 septembre, qu'il se sentit

ébranlé un moment dans sa résolution. Tout le monde se plaignait dans

l'armée de l'état des routes, sur lesquelles notre artillerie et nos

équipages roulaient naguère assez facilement, mais que les dernières

pluies avaient changées tout à coup en une espèce de marécage.

Les chevaux mouraient par milliers de fatigue et d'inanition; la

cavalerie diminuait à vue d'oeil, et, ce qu'il y avait de pis, on

pouvait craindre pour les transports de l'artillerie, ce qui eût

rendu toute grande bataille impossible. Les bivouacs devenus froids

et pénibles, étaient aussi fort nuisibles à la santé des hommes.

Napoléon s'en prenait à ses lieutenants. Il avait vivement gourmandé

le maréchal Ney qui perdait quelques centaines de soldats par jour.

Le corps de ce maréchal, placé entre celui du maréchal Davout qui

avait été à demi pourvu par l'extrême prévoyance de son chef, et la

garde dont les provisions suivaient sur des chariots, était réduit à

vivre de ce qu'il ramassait, et s'affaiblissait par la maraude autant

qu'il aurait pu le faire par une sanglante bataille[21]. Le maréchal

Ney s'en était vengé en relevant avec raison les souffrances de

cette trop longue marche, et en écrivant à Napoléon qu'on ne pouvait

aller plus loin sans exposer l'armée à périr. Murat, qui avait bien

à se reprocher une partie des maux dont on se plaignait, s'était

joint à Ney; Berthier, qui n'osait plus parler, avait confirmé

leur témoignage par un morne silence, et Napoléon, presque vaincu,

avait répondu: Eh bien, si le temps ne change pas demain, nous nous

arrêterons...--Ce qui voulait dire qu'il y verrait le commencement

de la mauvaise saison, et qu'il retournerait à Smolensk! Jamais la

faveur de la fortune, qui lui procura tantôt la brume dans laquelle

sa flotte échappa à Nelson lorsqu'il allait en Égypte, tantôt le

petit chemin au moyen duquel il tourna le fort de Bard, tantôt le

soleil d'Austerlitz, n'aurait éclaté d'une manière plus visible,

qu'en lui envoyant encore trois ou quatre jours d'un très-mauvais

temps. La fortune, hélas! ne l'aimait plus assez pour lui ménager

une telle contrariété! Le 4 septembre au matin, le soleil se leva

radieux, et on sentit un air vif, capable de sécher les routes en

quelques heures.--Le sort en est jeté! s'écria Napoléon; partons,

allons à la rencontre des Russes!...--Et il prescrivit à Murat et à

Davout de partir vers midi, quand les chemins seraient séchés par

le soleil, et de se diriger sur Gridnewa, moitié chemin de Ghjat à

Borodino. Tout le reste de l'armée eut ordre de suivre le mouvement

de l'avant-garde.

[Note 21: Ce reproche assez injuste, car le maréchal Ney n'y pouvait

pas grand'chose, est contenu dans une lettre que nous citons, parce

qu'elle révèle l'état véritable de l'armée. Nous la copions sur la

minute des archives, avec toutes ses incorrections.

«Ghjat, le 3 septembre 1812.

»_Au major général_.

»Mon cousin, écrivez aux généraux commandant les corps d'armée

que nous perdons tous les jours beaucoup de monde par le défaut

d'ordre qui existe dans la manière d'aller aux subsistances;

qu'il est urgent qu'ils concertent avec les différents chefs de

corps les mesures à prendre _pour mettre un terme à un état de

choses qui menace l'armée de sa destruction; que le nombre des

prisonniers que l'ennemi fait se monte chaque jour à plusieurs

centaines_; qu'il faut, sous les peines les plus sévères,

défendre aux soldats de s'écarter, et envoyer aux vivres comme

l'ordonnance prescrit de le faire pour les fourrages, par corps

d'armée quand l'armée est réunie, et par division quand elle

est séparée; qu'un officier général ou supérieur doit commander

le fourrage pour les vivres, et qu'une force suffisante doit

protéger l'opération contre les paysans et les Cosaques; que le

plus possible quand on rencontrera des habitants, on requerra

ce qu'ils auront à fournir, sans faire plus de mal au pays;

enfin que cet objet est si important, que j'attends du zèle

des généraux et des chefs de corps pour mon service de prendre

toutes les mesures capables de mettre un terme au désordre

dont il s'agit. Vous écrirez au roi de Naples qui commande

la cavalerie qu'il est indispensable que la cavalerie couvre

entièrement les fourrageurs, et mette ainsi les détachements

qui iront aux vivres à l'abri des Cosaques et de la cavalerie

ennemie. Vous recommanderez au prince d'Eckmühl de ne pas

s'approcher à plus de deux lieues de l'avant-garde. Vous lui

ferez sentir que cela est important pour que les fourrageurs

n'aillent pas aux vivres trop près de l'ennemi. _Enfin vous

ferez connaître au duc d'Elchingen qu'il perd tous les jours

plus de monde que si on donnait bataille_; qu'il est donc

nécessaire que le service des fourrageurs soit mieux réglé et

qu'on ne s'éloigne pas tant.»]

[Note en marge: Arrivée à Gridnewa le 4 septembre, et marche vers la

plaine de Borodino.]

[Note en marge: Aspect de la plaine de Borodino.]

On partit en effet, obéissant au destin, et on alla coucher à

Gridnewa. Le lendemain 5 septembre on se remit en marche, et on se

dirigea vers la plaine de Borodino, lieu destiné à devenir aussi

fameux que ceux de Zama, de Pharsale ou d'Actium. En route on

rencontra une abbaye célèbre, celle de Kolotskoi, gros bâtiment

flanqué de tours, dont la toiture en tuiles colorées contrastait avec

la couleur sombre du paysage. Depuis plusieurs jours nous avions

cheminé sur les plateaux élevés qui séparent les eaux de la Baltique

de celles de la mer Noire et de la Caspienne, et à partir de Ghjat,

on commençait à descendre les pentes d'où la Moskowa à gauche, la

Protwa à droite, se jettent par l'Oka dans le Volga, par le Volga

dans la mer Caspienne. Le sol semblait effectivement s'incliner vers

l'horizon, et s'y couvrir d'une bande d'épaisses forêts. Un ciel

à demi voilé par de légers nuages d'automne achevait de donner à

cette plaine un aspect triste et sauvage. Tous les villages étaient

incendiés et déserts. Il restait seulement quelques moines à l'abbaye

de Kolotskoi. On laissa cette abbaye à gauche, et on s'enfonça

dans cette plaine, en suivant le cours d'une petite rivière à demi

desséchée, la Kolocza, qui coulait droit devant nous, c'est-à-dire

vers l'est, direction dans laquelle nous n'avions pas cessé de

marcher depuis le passage du Niémen. Des arrière-gardes de cavalerie,

après une certaine résistance bientôt vaincue, se rejetèrent à la

droite de la Kolocza, et coururent se grouper au pied d'un mamelon

fortifié, où se trouvait un gros détachement d'environ quinze mille

hommes de toutes armes.

[Note en marge: Description de la position occupée par l'armée russe.]

Napoléon s'arrêta pour considérer cette plaine où allait se décider

le sort du monde. (Voir la carte nº 56.) La Kolocza coulait,

avons-nous dit, droit devant nous, parcourant un lit tour à tour

fangeux ou desséché, puis arrivée au village de Borodino, elle

tournait à gauche, baignait des coteaux assez escarpés pendant plus

d'une lieue, et finissait, après mille détours, par se perdre dans la

Moskowa. Les coteaux à notre gauche, dont le pied était baigné par la

Kolocza, paraissaient couverts de troupes et d'artillerie. À droite

de cette petite rivière la chaîne des coteaux continuait, mais elle

était moins escarpée, et de simples ravins en marquaient le pied. La

ligne de l'armée russe suivait ce prolongement des coteaux: là, le

site étant moins fort, les ouvrages étaient plus considérables, et

de grandes redoutes armées de canons couronnaient les sommités du

terrain. On sentait au premier coup d'oeil qu'il fallait attaquer

les Russes de ce côté, car, au lieu de la Kolocza, c'était seulement

des ravins qu'on avait à franchir. Les redoutes bien armées qu'on

apercevait étaient un obstacle sérieux sans doute, mais certainement

pas invincible pour l'armée française.

[Note en marge: Napoléon, afin de pouvoir se déployer plus à l'aise,

fait enlever la redoute de Schwardino, placée à droite du champ de

bataille.]

[Note en marge: Enlèvement de la redoute de Schwardino, le 5

septembre au soir.]

Cependant pour se porter à droite de la Kolocza il s'offrait un

premier obstacle, celui d'une redoute plus avancée que les autres,

construite sur un mamelon, et vers laquelle s'était repliée

l'arrière-garde russe. Napoléon pensa qu'il fallait l'enlever

sur-le-champ, afin de pouvoir s'établir à son aise dans cette partie

de la plaine, et y faire ses dispositions pour la grande bataille.

Il avait sous la main la cavalerie de Murat et la belle division

d'infanterie Compans, détachée momentanément du corps du maréchal

Davout pour servir à l'avant-garde. Napoléon fit appeler Murat et

Compans, et leur ordonna d'emporter immédiatement cette redoute,

qu'on appela la redoute de Schwardino, parce qu'elle s'élevait près

du village de ce nom. Murat avec sa cavalerie, Compans avec son

infanterie, avaient déjà passé la Kolocza, et se trouvaient à droite

de la plaine. On approchait de la fin du jour. Les escadrons de Murat

forcèrent la cavalerie russe à se replier, et nettoyèrent ainsi

le terrain sur les pas de notre infanterie. Il existait un petit

monticule en face de la redoute qu'on allait attaquer. Le général

Compans y plaça les pièces de 12, et quelques tirailleurs choisis

pour démonter l'artillerie ennemie en abattant ses canonniers. Après

une canonnade assez vive, le général Compans déploya les 57e et 61e

de ligne à droite, les 25e et 111e à gauche. Il fallait descendre

d'abord dans un petit ravin, puis remonter la côte opposée, sur

laquelle la redoute était construite, et non-seulement enlever

cette redoute, mais culbuter l'infanterie russe qui était rangée en

bataille de l'un et de l'autre côté. Le général Compans dirigeant

lui-même les 57e et 61e, confiant au général Dupellin les 25e et

111e, donna l'ordre de franchir le ravin. Nos troupes s'avancèrent

avec promptitude et aplomb, sous un feu des plus vifs. Couvertes

dans le fond du ravin, elles cessaient de l'être en s'élevant sur

la côte que couronnait la redoute. Parvenues sur le sommet de cette

côte, elles échangèrent avec l'infanterie russe pendant quelques

instants et à très-petite portée un feu de mousqueterie extrêmement

meurtrier. Le général Compans, qui pensait avec raison qu'une attaque

à la baïonnette serait moins sanglante, donna le signal de la charge;

mais au milieu du bruit et de la fumée, son ordre fut mal saisi.

Se portant alors au galop vers le 57e qui était le plus près de la

redoute, et le conduisant lui-même, il le mena baïonnette baissée

sur les grenadiers de Woronzoff et du prince de Mecklenbourg. Le

57e lancé au pas de charge renversa la ligne ennemie qui lui était

opposée. Son exemple fut suivi par le 61e qui était à ses côtés, et

à notre gauche, les 25e et 111e en ayant fait autant, la redoute se

trouva débordée par ce double mouvement, ce qui la fit tomber en

notre pouvoir. Les canonniers russes furent presque tous tués sur

leurs pièces.

Mais vers la gauche le 111e s'étant trop avancé, fut chargé tout à

coup par les cuirassiers de Douka, et mis un moment en péril. Il se

forma sur-le-champ en carré, et arrêta par une grêle de balles les

vaillants cavaliers qui l'avaient assailli. Un régiment espagnol

d'infanterie (le régiment Joseph-Napoléon), qui appartenait à la

division Compans, accourut bravement au secours de son camarade,

mais il n'eut aucun effort à faire, le 111e ayant suffi à lui tout

seul pour se dégager. Le 111e eut cependant un chagrin, ce fut de

perdre son artillerie régimentaire, composée de deux petites pièces

de canon, qu'en se repliant pour se reformer en carré il n'eut pas

le temps d'emmener. C'était une nouvelle preuve des vices de cette

institution, laquelle absorbait par régiment une centaine d'hommes,

qui eussent été beaucoup plus utiles dans les rangs de l'infanterie

qu'attachés à des pièces dont ils se servaient mal, et qu'ils ne

savaient ni porter en avant, ni retirer à propos. Napoléon ne s'était

obstiné à cette institution, malgré ses inconvénients évidents, que

parce qu'il regardait l'artillerie comme le moyen le moins coûteux de

détruire l'infanterie russe.

Ce combat court et glorieux, dans lequel 4 à 5 mille hommes

succombèrent de notre côté, et 7 à 8 mille du côté de l'ennemi, nous

ayant rendus maîtres de toute la plaine à la droite de la Kolocza,

Napoléon s'empressa d'y établir l'armée. On ne désigna pour rester

à la gauche de la Kolocza que les troupes qui n'étaient pas encore

arrivées. L'attitude des Russes, en position depuis deux jours sur

les hauteurs de Borodino, les ouvrages dont ils s'étaient couverts,

les rapports des prisonniers, tout donnait la certitude qu'on

allait avoir enfin la bataille, désirée à la fois par les Français

qui espéraient en tirer un résultat décisif, et par les Russes qui

étaient honteux de se retirer toujours, et fatigués de ruiner leur

pays en l'incendiant. Napoléon ne pouvant plus douter de cette

bataille, crut devoir se donner toute une journée de repos, soit pour

rallier ce qu'il avait d'hommes en arrière, soit pour reconnaître

mûrement le terrain. Il annonça son intention aux chefs de corps, et

on bivouaqua de la droite à la gauche de cette vaste plaine avec la

perspective d'un complet repos le lendemain, et d'une épouvantable

bataille le surlendemain. On alluma de grands feux, et on en avait

besoin, car il tombait une pluie fine et froide qui pénétrait les

vêtements. Ainsi finit la journée du 5 septembre.

[Note en marge: Journée du 6.]

[Note en marge: Reconnaissance du champ de bataille par Napoléon.]

Le lendemain 6, le soleil qui était ordinairement assez radieux au

milieu du jour, et qui ne se montrait voilé de nuages que pendant les

matinées et les soirées, éclaira de nouveau des milliers de casques,

de baïonnettes, de pièces de canon sur les hauteurs de Borodino, et

on eut la satisfaction d'apercevoir les Russes toujours en position,

et évidemment déterminés à combattre. Napoléon, qui avait bivouaqué à

la gauche de la Kolocza, au milieu de sa garde, monta de très-bonne

heure à cheval entouré de ses maréchaux, pour faire lui-même la

reconnaissance du terrain sur lequel on allait se mesurer avec les

Russes.

[Note en marge: Force de la position des Russes, et travaux par

lesquels ils avaient ajouté à cette force naturelle.]

Après l'avoir parcouru deux fois avec la plus grande attention, et

avoir mis souvent pied à terre pour observer les lieux de plus près,

il se confirma dans l'opinion conçue dès le premier instant, qu'il

fallait négliger la gauche, où la position des Russes fortement

escarpée était protégée à partir de Borodino par le lit profond de

la Kolocza, et se porter à droite où les coteaux moins saillants

étaient défendus par des ravins sans profondeur et sans eau. La

grande route de Moscou que nous avions suivie, tracée d'abord à

la gauche de la Kolocza, passait sur la droite à Borodino, et,

s'élevant sur le plateau de Gorki, traversait la chaîne des coteaux

pour tomber sur Mojaïsk. (Voir la carte nº 56.) Cette partie de la

position qui en formait le centre, était aussi peu accessible que

la partie à gauche. C'était en s'éloignant de Borodino, et en se

portant à droite de la Kolocza, que le terrain commençait à être plus

abordable. Le premier monticule à la droite de Borodino était couvert

d'épaisses broussailles à son pied, terminé en forme de plateau assez

large à son sommet, et surmonté d'une vaste redoute, dont les côtés

s'allongeaient en courtines. Vingt et une bouches à feu de gros

calibre remplissaient les embrasures de cette redoute. Les Russes

n'avaient pas eu le temps de la palissader, et son relief, à cause

de la nature peu consistante du sol, n'était pas fort saillant.

Elle devait recevoir dans la mémorable bataille qui se préparait

le nom de grande redoute. En inclinant plus à droite encore se

trouvait un autre monticule, séparé du premier par un petit ravin

dit de Séménoffskoié, parce qu'en le remontant on rencontrait à son

origine le village de ce nom. Ce second monticule moins large, plus

saillant que le premier, était surmonté de deux flèches hérissées

aussi d'artillerie, et d'une troisième placée en retour, et tournée

vers le ravin de Séménoffskoié. Le village de Séménoffskoié, situé

à la naissance du ravin qui séparait ces deux monticules, avait été

incendié d'avance par les Russes, entouré d'une levée de terre, et

armé de canons. Il formait en quelque sorte un rentrant dans la ligne

ennemie. Plus à droite enfin existaient des bois, les uns taillis,

les autres de haute futaie, s'étendant au loin, et traversés par la

vieille route de Moscou, laquelle allait par le village d'Outitza

rejoindre la route neuve à Mojaïsk. Il eût été possible de tourner

par ce côté la position des Russes; mais ces bois étaient profonds,

peu connus, et on ne pouvait y pénétrer qu'en faisant un très-long

détour.

[Note en marge: Plan arrêté par Napoléon.]

Après cette inspection des lieux plusieurs fois répétée, Napoléon

ayant arrêté ses idées, résolut de ne laisser sur la gauche de la

Kolocza que très-peu de forces, d'exécuter une attaque assez sérieuse

au centre, vers Borodino, par la route neuve de Moscou, afin d'y

attirer l'attention de l'ennemi, mais de diriger son principal effort

vers la droite de la Kolocza, tant sur le premier monticule couronné

par la grande redoute, que sur le second surmonté des trois flèches,

et d'acheminer en même temps à travers les bois et sur la vieille

route de Moscou le corps du prince Poniatowski, lequel avait toujours

formé l'extrême droite de l'armée. Son intention était de faire

déboucher sur ce point une force inquiétante pour les Russes, et même

plus qu'inquiétante si l'attaque en cet endroit réussissait.

[Note en marge: Proposition de tourner l'ennemi faite par le maréchal

Davout.]

Pendant qu'il ordonnait ces dispositions, le maréchal Davout

qui venait d'opérer en s'enfonçant dans les bois une exacte

reconnaissance des lieux, et s'était ainsi convaincu de la

possibilité de tourner la position des Russes, offrit à Napoléon

d'exécuter avec ses cinq divisions le détour qui, à travers les bois,

conduisait sur la vieille route de Moscou, promit en partant dans la

nuit d'être le lendemain matin à huit heures sur le flanc des Russes

avec 40 mille hommes, de les refouler sur leur centre, et de les

jeter pêle-mêle dans l'angle que la Kolocza formait avec la Moskowa.

Bien que la Kolocza fût desséchée en plus d'un endroit, et que la

Moskowa sans être desséchée fût guéable, il leur eût été difficile de

se tirer d'un pareil coupe-gorge, et certainement ils n'auraient pas

sauvé un canon.

[Note en marge: Motifs de Napoléon pour ne point accueillir cette

proposition.]

La proposition était séduisante et d'un succès probable, car la

position des Russes, presque inattaquable vers leur droite et

leur centre, suffisamment défendue à leur gauche par les redoutes

que nous venons de décrire, n'était de facile abord que vers leur

extrême gauche, par les bois d'Outitza, et ces bois ne pouvaient

pas être supposés impénétrables, lorsqu'un homme aussi exact que le

maréchal Davout s'engageait à les traverser dans le courant de la

nuit. Cependant Napoléon en jugea autrement. Il lui sembla que ce

détour serait bien long, qu'il s'exécuterait à travers des bois bien

épais, bien obscurs, que durant quelques heures l'armée serait coupée

en deux portions fort éloignées l'une de l'autre, et surtout que

l'effet si décisif de la manoeuvre serait, par ses avantages mêmes,

un inconvénient grave dans la situation, car, en se voyant ainsi

tournés, les Russes décamperaient peut-être, et, avec eux, fuirait

encore l'occasion si désirée d'une bataille; que cette bataille il

valait mieux la payer de plus de sang, mais l'avoir, que de s'épuiser

indéfiniment à courir après elle; qu'au surplus la manoeuvre proposée

on l'exécuterait, mais de plus près, avec moins de hasards, en

passant entre les redoutes et la lisière des bois, avec deux ou trois

des divisions du maréchal Davout, et en ne risquant dans l'épaisseur

des bois que le corps du prince Poniatowski; qu'on aurait ainsi tous

les avantages de l'idée proposée sans aucun de ses inconvénients.

Tel fut le sentiment de Napoléon. Entre de pareils contradicteurs,

après un demi-siècle écoulé, loin des lieux, des circonstances, qui

oserait prononcer? Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant irrévocablement

arrêté son plan, distribua leur tâche à chacun de ses lieutenants de

la manière suivante.

[Note en marge: Distribution et rôle des divers corps de l'armée

française, pour la bataille qui se prépare.]

Le prince Eugène, qui depuis Smolensk avait toujours formé la gauche

de l'armée, fut chargé seul d'opérer à la gauche de la Kolocza, et

eut même pour instructions de n'agir de ce côté qu'avec la moindre

portion de ses forces. Il dut laisser sa cavalerie légère et la garde

italienne devant cette partie des hauteurs que leur escarpement et

la Kolocza rendait inabordables, et il eut ordre d'exécuter avec

la division française Delzons une vive attaque sur Borodino, de

s'en emparer, de franchir le pont de la Kolocza, mais de ne point

s'engager au delà, et de placer à Borodino même une forte batterie

qui prendrait en flanc la grande redoute russe. Avec la division

française Broussier, et deux des divisions du maréchal Davout qui lui

étaient confiées pour la journée, les divisions Morand et Gudin, il

avait mission d'attaquer à fond la grande redoute, et de l'emporter

à tout prix. Le maréchal Ney avec les deux divisions françaises

Ledru et Razout, avec la division wurtembergeoise Marchand et les

Westphaliens de Junot, devait assaillir de front le second monticule

et les trois flèches, que le maréchal Davout avait ordre d'attaquer

en flanc par la lisière des bois, avec les divisions Compans et

Dessaix. Enfin le prince Poniatowski, jeté en enfant perdu dans

la profondeur des bois, devait essayer de tourner la position des

Russes, en débouchant par la vieille route de Moscou sur Outitza.

Les trois corps de cavalerie Nansouty, Montbrun, Latour-Maubourg,

eurent pour instructions de se tenir, le premier derrière le maréchal

Davout, le second derrière le maréchal Ney, le troisième enfin en

réserve. Le bord des hauteurs franchi, on allait se trouver sur des

plateaux très-praticables à la cavalerie, et celle-ci devait en

profiter pour achever la déroute de l'ennemi. Le corps du général

Grouchy continua d'être attaché au vice-roi.

En arrière et en réserve furent rangées la division Friant et toute

la garde impériale, pour être employées suivant les circonstances.

Napoléon voulant contre-battre les redoutes des Russes, avait fait

élever trois batteries couvertes d'épaulements en terre, l'une à

notre droite devant les trois flèches, l'autre à notre centre devant

la grande redoute, la troisième à notre gauche devant Borodino.

Cent vingt bouches à feu, tirées principalement de la réserve de la

garde, étaient destinées à l'armement de ces batteries. Napoléon,

pour ne pas donner à l'ennemi le secret de son plan d'attaque, avait

décidé qu'on passerait la journée du 6 dans les mêmes positions

qu'on occupait le 5. On ne devait prendre son rang dans la ligne de

bataille que pendant la matinée du 7, et tout à fait à la pointe

du jour. Pour faciliter les communications, les généraux Éblé et

Chasseloup avaient construit sur la Kolocza cinq ou six petits ponts

de chevalets, qui permettaient de la passer sur les points les

plus importants, sans descendre dans son lit fangeux et encaissé.

Comme chacun avait pu se procurer des vivres par la maraude de

l'avant-veille, personne n'avait la permission de quitter les rangs.

En défalquant les hommes perdus en route depuis Smolensk, il restait

environ 127 mille combattants, réellement présents au drapeau, tous

animés d'une confiance et d'une ardeur extraordinaires, et pourvus de

580 bouches à feu.

L'armée russe était de son côté préparée à une résistance opiniâtre,

et résolue à ne céder le terrain qu'à peu près détruite. Le général

Kutusof, élevé à la qualité de prince en récompense des services

rendus récemment en Turquie, avait le général Benningsen pour chef

d'état-major, et le colonel Toll pour quartier-maître général: ce

dernier était la plupart du temps non-seulement l'exécuteur, mais

l'inspirateur de ses résolutions. Sous ses ordres, Barclay de Tolly

et Bagration continuaient à commander, l'un l'armée de la Dwina,

l'autre l'armée du Dniéper. L'un et l'autre étaient parfaitement

décidés à se faire tuer s'il le fallait, Barclay par une indignation

héroïque des procédés qu'il avait essuyés, Bagration par ardeur

patriotique, haine des Français, engagement pris aux yeux de l'armée

de sacrifier des milliers de Russes, pourvu qu'il immolât des

milliers de Français. Tous les officiers partageaient ces sentiments:

c'était l'aristocratie moscovite qui était en cause autant que l'État

lui-même dans cette guerre, et elle était prête à payer de tout son

sang les passions dont elle était animée.

[Note en marge: Distribution de l'armée russe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 50 段