exagérées, de Napoléon avec ses lieutenants pendant cette campagne.
Je me borne, en ceci comme en toutes choses, à ce qui est constaté.
Je tiens d'un témoin oculaire, digne de foi, aussi dévoué à Napoléon
qu'à Berthier, et occupant un rang élevé dans l'armée, le fait que
je viens de rapporter. Du reste cette altercation avec Berthier a
été fort connue dans le temps, et elle se trouve mentionnée dans
plusieurs des mémoires contemporains. C'est la plus constatée de
toutes celles qu'on a racontées, et c'est pour cela que je la crois
digne d'être consacrée par l'histoire. Le personnage de Berthier, et
l'authenticité du fait, me semblent lui mériter cette exception.]
[Note en marge: Désagrément infligé au maréchal Davout, à l'occasion
de la résistance que ce maréchal veut opposer à Murat.]
Un autre incident également regrettable eut lieu à la même époque.
On a vu comment le maréchal Davout et Murat étaient toujours en
dissentiment à l'avant-garde, ainsi qu'il convenait à des caractères
aussi différents. Le maréchal Davout à Wiasma, irrité de voir la
cavalerie trop peu ménagée par Murat, lui refusa son infanterie, ne
voulant pas qu'elle fût traitée comme l'était la cavalerie. Murat
eut beau alléguer sa qualité de roi, de beau-frère de l'Empereur, le
maréchal Davout s'obstina dans son refus, et devant toute l'armée
défendit au général Compans d'obéir au roi de Naples. L'altercation
avait été si vive qu'on ne savait ce qu'elle amènerait, mais elle fut
bientôt apaisée par la présence de Napoléon, qui, tout en partageant
l'opinion du maréchal Davout, fut blessé du peu d'égards de ce
maréchal pour la parenté impériale, et lui infligea un désagrément
public en décidant que la division Compans, pendant qu'elle serait à
l'avant-garde, obéirait aux ordres de Murat.
[Note en marge: Marche de Wiasma sur Ghjat.]
[Note en marge: Conversation d'un Cosaque interrogé par Napoléon.]
On partit de Wiasma le 31 août pour Ghjat. Sur le chemin on
espérait rencontrer les Russes à Czarewo-Zaimitché. En y arrivant
on les trouva partis, comme à Wiasma, comme à Dorogobouge. On ne
s'en étonna point cependant, et on résolut de les suivre, certain
qu'on était de les atteindre bientôt. En effet, tous les traînards
qu'on recueillait, rapportaient unanimement que l'armée allait
livrer bataille, et qu'elle n'attendait pour s'y décider que les
renforts envoyés du centre de l'empire. Dans cette même journée, la
cavalerie légère s'empara d'un Cosaque, canonnier dans le corps de
Platow. Comme il paraissait fort intelligent, l'Empereur désirant
l'interroger lui-même pendant la marche, ordonna qu'on lui fournît
un cheval, et le fit placer entre lui et M. Lelorgne d'Ideville,
interprète attaché au quartier général. Le Cosaque, ignorant la
compagnie dans laquelle il se trouvait, car la simplicité de Napoléon
n'avait rien qui pût révéler à une imagination orientale la présence
d'un souverain, s'entretint avec la plus extrême familiarité des
affaires de la guerre actuelle. Il raconta tout ce qu'on disait
dans l'armée russe des divisions des généraux, prétendit que Platow
lui-même avait cessé d'être ami de Barclay de Tolly, vanta les
services des Cosaques, sans lesquels les Russes, affirmait-il,
auraient été déjà vaincus, assura que sous peu de jours on aurait
une grande bataille, que si elle avait lieu avant trois jours les
Français la gagneraient, mais que si elle était livrée plus tard,
Dieu seul savait ce qu'il en arriverait. Il ajouta que les Français
étaient commandés, à ce qu'on rapportait, par un général du nom de
Bonaparte, qui avait l'habitude de battre tous ses ennemis, mais
qu'on allait recevoir d'immenses renforts pour lui tenir tête, et
que cette fois peut-être il serait moins heureux, etc... Cette
conversation, dans laquelle se reflétaient de la manière la plus
naturelle et la plus originale toutes les idées qui circulaient
dans l'armée russe, intéressa beaucoup et fit sourire à plusieurs
reprises le puissant interlocuteur du jeune Cosaque. Voulant
essayer l'effet de sa présence sur cet enfant du Don, Napoléon dit
à M. Lelorgne d'Ideville de lui apprendre que ce général Bonaparte
était justement le personnage auprès duquel il cheminait. À peine
l'interprète de Napoléon avait-il parlé, que le Cosaque, saisi
d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha
les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait
pénétré jusqu'à lui, à travers les steppes de l'Orient. Toute sa
loquacité s'était subitement arrêtée, pour faire place à un sentiment
d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon après l'avoir récompensé,
lui fit donner la liberté, comme à un oiseau qu'on rend aux champs
qui l'ont vu naître[20].
[Note 20: L'éloignement que j'éprouve pour tout ce qui n'est pas la
vérité rigoureuse en histoire, m'aurait empêché de rapporter cette
précieuse anecdote, malgré l'avantage qu'elle a de peindre avec
justesse l'état moral des masses que nous avions à combattre, si
je n'avais été certain de son authenticité. Elle m'a été racontée
il y a bien des années par M. Lelorgne d'Ideville lui-même, avec
les détails que je donne, et ce souvenir, qui a déjà vingt ans de
date, n'aurait peut-être pas suffi pour me décider à la rapporter,
si je ne l'avais trouvée reproduite tout entière, et avec les
plus grandes particularités, dans la correspondance intime de M.
Lelorgne d'Ideville avec M. de Bassano. C'est par M. de Bassano
que M. Lelorgne d'Ideville avait été placé comme secrétaire
interprète auprès de l'Empereur, et tous les soirs il payait sa
dette envers M. de Bassano en lui racontant ce qui s'était passé
dans la journée, surtout relativement à la personne de Napoléon.
M. Lelorgne d'Ideville avait longtemps vécu en Russie, connaissait
parfaitement la langue du pays, et pendant cette marche sur Moscou
il fut constamment à cheval à côté de l'Empereur. Aussi était-il un
des témoins les plus intéressants à entendre sur cette campagne, et
sa correspondance en est-elle un des plus précieux restes. Adressée
à Wilna, elle ne partagea point le sort des papiers de Napoléon, qui
furent brûlés ou détruits au passage de la Bérézina.]
[Note en marge: Arrivée à Ghjat.]
[Note en marge: Napoléon, certain désormais d'une prochaine rencontre
avec les Russes, veut donner deux jours de repos à l'armée pour la
rallier.]
L'avant-garde s'était portée pendant cette journée jusqu'à Ghjat,
petite ville qui était assez bien pourvue de ressources surtout en
grains, et qu'on eut le temps d'arracher aux flammes. Le lendemain
1er septembre le quartier général alla s'y établir. Une pluie subite
avait converti la poussière des campagnes moscovites en une fange
épaisse, dans laquelle on enfonçait profondément. Napoléon épouvanté
des pertes d'hommes et de chevaux qu'on faisait en avançant, résolut
de s'arrêter à Ghjat deux ou trois jours. Son intention étant
désormais de suivre les Russes jusqu'à Moscou, il était certain
de les rencontrer, fût-ce aux portes mêmes de cette capitale,
déterminés à la défendre à outrance. Il n'y avait donc aucun motif
de courir à perte d'haleine pour les devancer, et il valait bien
mieux arriver plus nombreux et moins fatigués sur le terrain du
combat. En conséquence il prescrivit à tous les chefs de rallier
leurs hommes restés en arrière, de constater par des appels rigoureux
le nombre de combattants qu'on pourrait mettre en ligne, de faire
la revue des armes et le compte des munitions, de se pourvoir par
le moyen ordinaire de la maraude de deux ou trois jours de vivres,
de disposer enfin le corps et l'âme des soldats à la grande lutte
qui se préparait. Au surplus ces braves soldats s'y attendaient,
d'après tous les rapports des avant-postes, et il n'était pas besoin
de beaucoup d'efforts pour les y disposer, car ils la désiraient
ardemment, et la considéraient comme devant être le terme de leurs
fatigues, et l'une des plus grandes journées de leur glorieuse vie.
[Note en marge: La grande bataille résolue du côté des Russes, par
suite d'une révolution dans le commandement.]
Le moment de cette bataille était arrivé en effet, et les Russes
étaient résolus à la livrer. Ils l'auraient même livrée à
Czarewo-Zaimitché, si un nouveau changement survenu dans leur armée
n'avait entraîné encore un retard de quelques jours. Ce changement
avait sa cause à Saint-Pétersbourg, au sein même de la cour de
Russie.
[Note en marge: Ce qui s'était passé à la cour de Russie, depuis
qu'Alexandre avait quitté l'armée.]
[Note en marge: Alexandre à Moscou.]
Alexandre expulsé en quelque sorte de l'armée, s'était transporté à
Moscou pour y remplir le rôle qu'on lui avait représenté comme plus
approprié à sa dignité, comme plus utile à la défense de l'empire,
celui d'enthousiasmer et de soulever les populations russes contre
les Français. Arrivé à Moscou, il y avait convoqué le corps de la
noblesse et celui des marchands, afin de leur demander des preuves
efficaces de leur dévouement au prince et à la patrie. C'est le
gouverneur Rostopchin qui avait été chargé de ces convocations, et
il n'avait pas eu de peine à enflammer les esprits, que la présence
de l'ennemi sur la route de la capitale remplissait d'une sorte de
fureur patriotique. À la vue d'Alexandre venant réclamer l'appui
de la nation contre un envahisseur étranger, des sanglots, des
cris d'amour avaient éclaté. La noblesse avait voté la levée d'un
homme sur dix dans ses terres; le commerce avait voté des subsides
considérables, et avec ces hommes et cet argent on devait former une
milice, qui dans le gouvernement de Moscou serait, disait-on, de
quatre-vingt mille hommes. Ces levées, indépendantes de celles que
l'empereur allait ordonner dans les domaines de la couronne, devaient
être imitées dans tous les gouvernements que l'ennemi n'occupait
point.
[Note en marge: Alexandre à Saint-Pétersbourg.]
[Note en marge: Il est presque gardé à vue par les partisans de la
guerre à outrance.]
[Note en marge: Leur influence renforcée par l'arrivée de lord
Cathcart, ambassadeur d'Angleterre.]
Après avoir recueilli ces témoignages d'un patriotisme ardent
et sincère, Alexandre s'était rendu à Saint-Pétersbourg, pour y
prescrire toutes les mesures qu'exigeait cette espèce de levée en
masse, et pour présider à la direction générale des opérations
militaires. La noblesse résidant en ce moment dans la capitale se
composait des vieux Russes que leur âge forçait à vivre éloignés
des camps; elle était charmée d'avoir ramené Alexandre au centre de
l'empire, de le tenir en quelque sorte sous sa main, loin des fortes
impressions du champ de bataille, loin surtout des séductions de
Napoléon, car on craignait toujours qu'une entrevue aux avant-postes
le soir d'une bataille perdue, ne le fit tomber de nouveau dans les
liens de la politique de Tilsit. MM. Araktchejef, Armfeld, Stein,
tous les conseillers russes ou allemands, qui depuis le départ
de Wilna étaient allés attendre Alexandre à Saint-Pétersbourg,
l'entouraient, le tenaient pour ainsi dire assiégé, et n'auraient
pas permis une résolution qui ne fût pas conforme à leurs passions.
Ils avaient trouvé un renfort d'influence dans la présence de
lord Cathcart, le général qui avait commandé l'armée britannique
devant Copenhague, et qui venait représenter l'Angleterre à
Saint-Pétersbourg, depuis la paix de cette puissance avec la cour de
Russie.
[Note en marge: Alexandre profondément blessé par les procédés de
Napoléon, veut maintenant soutenir la guerre jusqu'à la dernière
extrémité.]
[Note en marge: Inconséquence des Russes, qui bien qu'ils se vantent
d'attirer les Français dans un abîme en les attirant dans l'intérieur
de l'empire, se déchaînent contre les généraux qui se retirent au
lieu de se battre.]
Cette paix s'était conclue en un instant, immédiatement après
l'ouverture des hostilités, mais point avant, ainsi qu'Alexandre
l'avait promis à M. de Lauriston. Elle s'était négociée entre M. de
Suchtelen, représentant de la Russie, et M. Thornton, agent anglais
envoyé en Suède, et elle avait stipulé le concours de toutes les
forces des deux empires pour le succès de la nouvelle guerre. Lord
Cathcart était arrivé aussitôt la paix signée. Le langage de cet
ambassadeur et des conseillers allemands, appuyé par le prince royal
de Suède, consistait à dire que dans cette guerre on ne triompherait
que par la persévérance; que sans doute on perdrait des batailles,
une, deux, trois peut-être, mais qu'il suffirait d'en gagner une
pour que les Français fussent détruits, avancés comme ils l'étaient
dans l'intérieur de l'empire. Alexandre qui était blessé au fond du
coeur de la manière hautaine dont Napoléon l'avait traité depuis deux
années, de l'insensibilité visible avec laquelle ses ouvertures de
paix avaient été accueillies, était décidé, maintenant que la guerre
était engagée, à ne pas céder, et à résister jusqu'à la dernière
extrémité. Il avait confiance dans le système de retraite continue,
il en avait compris la portée, et il le voulait suivre, sans tomber
dans la triste inconséquence dont ses compatriotes donnaient
actuellement l'exemple. En effet, tandis qu'ils se prévalaient tous
les jours de l'avantage qu'il y aurait pour eux à se retirer dans
les profondeurs de l'empire, et à y attirer les Français, ils ne
savaient pas faire en attendant tous les sacrifices que comportait
ce genre de guerre. Il fallait effectivement se résigner à une sorte
d'humiliation passagère, celle de rétrograder sans cesse, et de plus
à des pertes cruelles, car ce n'étaient pas les malheureuses villes
de Smolensk, de Wiasma, de Ghjat, qui payaient seules cette tactique
ruineuse, c'étaient aussi les seigneurs propriétaires de châteaux et
de villages situés sur la route des Français, dans une zone de douze
à quinze lieues de largeur. Dans toute cette région il ne restait que
des cendres, car ce que les Français sauvaient de l'incendie, ils le
brûlaient ensuite eux-mêmes par négligence; et, par une contradiction
singulière, tandis qu'on aurait dû comprendre la nécessité de ces
sacrifices, et approuver les généraux qui battaient en retraite en
détruisant tout sur leur chemin, on les appelait des lâches ou des
traîtres qui n'osaient pas regarder les Français en face, et qui
aimaient mieux leur opposer des ruines que du sang!
[Note en marge: Impopularité du général Barclay de Tolly.]
[Note en marge: Fureurs contre ce général tant dans l'armée que dans
les populations.]
Alexandre ayant cessé d'être responsable de la conduite de la guerre
depuis son éloignement de l'armée, tout l'odieux des derniers
événements militaires était retombé sur l'infortuné Barclay de Tolly.
Avoir perdu Wilna, Witebsk, Smolensk sans bataille, être en retraite
sur la route de Moscou, livrer le coeur de l'empire à l'ennemi sans
immoler des milliers d'hommes, était un crime, une vraie trahison, et
les masses en prononçant le nom de Barclay de Tolly qui n'était pas
russe, disaient qu'il n'y avait pas à s'étonner de tant de revers,
que tous ces étrangers au service de la Russie la trahissaient,
et qu'il fallait s'en défaire. Ce cri populaire retentissait
non-seulement dans l'armée, mais dans les villes et les campagnes,
et surtout à Saint-Pétersbourg. Les envieux s'étaient joints aux
emportés, pour dénoncer Barclay de Tolly comme l'auteur de la
catastrophe de Smolensk. Et qu'y pouvait-il, l'infortuné? Rien, comme
on l'a vu. Il avait sacrifié douze mille Russes pour que cette perte
ne fût pas consommée sans une large effusion de sang, et son tort,
s'il en avait un, c'était d'avoir fait ce sacrifice, car Smolensk ne
pouvait pas être sérieusement défendue. Toutefois, dans les malheurs
publics, il faut qu'on s'en prenne à quelqu'un, et la multitude
choisit souvent pour victime le bon et courageux citoyen, qui seul
sert utilement le pays! Ces misères ne sont pas particulières aux
États libres, elles appartiennent à tous les États où il y a des
masses aveugles, et il y en a sous le despotisme au moins autant
qu'ailleurs.
[Note en marge: Nécessité de sacrifier Barclay de Tolly.]
[Note en marge: Popularité subite et presque inexplicable du vieux
général Kutusof.]
[Note en marge: Caractère de Kutusof.]
Barclay de Tolly était donc perdu. Les gens sensés eux-mêmes,
voyant le déchaînement auquel il était en butte, l'insubordination
qui en résultait dans l'armée, étaient d'avis de le sacrifier. Au
milieu de ce délire, il y avait un nom qui se trouvait dans toutes
les bouches, c'était celui du général Kutusof, ce vieux soldat
borgne, que l'amiral Tchitchakof avait remplacé sur le Danube, qui
précédemment avait perdu la bataille d'Austerlitz, et qui néanmoins
était devenu, par son nom tout à fait russe, par sa qualité d'ancien
élève de Souvarof, le favori de l'opinion publique. Ce qu'il y a de
singulier, c'est qu'on ignorait que la bataille d'Austerlitz avait
été perdue malgré lui, car le public ne savait pas qu'il avait
conseillé de ne point la livrer; mais la passion n'a pas besoin
de bonnes raisons: elle est toujours pour elle-même sa raison la
meilleure. Il faut ajouter cependant, que Kutusof avait rétabli les
affaires des Russes dans la dernière campagne contre les Turcs, et
que, bien qu'âgé de soixante-dix ans, entièrement usé par la guerre
et les plaisirs, pouvant à peine se tenir à cheval, profondément
corrompu, faux, perfide, menteur, il avait une prudence consommée,
un art d'en imposer aux hommes nécessaire dans les temps de passion,
au point d'être devenu l'idole de ceux qui voulaient la guerre de
bataille, tout en étant lui-même partisan décidé de la guerre
de retraite. Mais aucun homme n'était plus capable que lui de
s'emparer des esprits, de les diriger, de les dominer en affectant
les passions qu'il n'avait point, d'opposer à Napoléon la patience,
seule arme avec laquelle on pût le battre, et de l'employer sans
la montrer. La Providence, qui, dans ses impénétrables desseins,
avait sans doute condamné Napoléon, la Providence, qui lui avait
réservé pour adversaire aux extrémités de la Péninsule, un esprit
ferme et sensé, solide comme les rochers de Torrès-Védras, lord
Wellington, lui réservait dans les profondeurs de la Russie, non pas
un caractère inébranlable, ainsi qu'il le fallait aux extrémités de
la Péninsule où il n'y avait plus à reculer, mais un astucieux et
patient antagoniste, flexible comme l'espace dans lequel il fallait
s'enfoncer, sachant à la fois céder et résister, capable non pas de
vaincre, mais de tromper Napoléon, et de le vaincre en le trompant.
Ce ne sont pas des égaux que la Providence oppose au génie quand elle
a résolu de le punir, mais des inférieurs, instruments bien choisis
de la force des choses, comme si elle voulait le châtier davantage en
le faisant succomber sous des adversaires qui ne le valent point.
[Note en marge: L'aveugle fureur populaire, sans savoir pourquoi,
avait trouvé dans Kutusof le vrai sauveur de l'empire.]
[Note en marge: Alexandre le choisit, sans goût et sans confiance,
pour obéir à l'opinion publique.]
Le vieux Kutusof était donc le second adversaire qui allait
arrêter Napoléon à l'autre extrémité du continent européen, et
il faut reconnaître que jamais la passion populaire, dans ses
engouements irréfléchis, ne s'était moins trompée qu'en désignant
Kutusof au choix de l'empereur de Russie. Quand nous disons
la passion populaire, nous ne prétendons pas que la populace
de Saint-Pétersbourg se fût soulevée pour imposer un choix à
l'empereur, bien que le peuple à demi barbare de ces contrées prît
une part considérable et légitime aux circonstances du moment; mais
la passion peut avoir le caractère populaire, même dans une cour.
Elle a ce caractère, lorsque sages et fous, jeunes et vieux, hommes
et femmes, exigent une chose sans savoir pourquoi, l'exigent pour un
nom, pour des souvenirs mal appréciés, et presque jamais pour les
bonnes raisons qu'il serait possible d'en donner. C'est ainsi que les
cercles les plus élevés de la capitale, émus de la prise de Smolensk,
demandaient Kutusof, qui depuis son retour de Turquie s'était placé
très-hypocritement à la tête de la milice de Saint-Pétersbourg,
et s'était offert de la sorte à tous les regards. Alexandre
n'avait aucune confiance en lui, n'avait conservé que de fâcheuses
impressions de la campagne de 1805, ne l'avait trouvé ni ferme ni
habile sur le terrain, car Kutusof ne l'était pas en effet, et
n'avait qu'un mérite, fort grand du reste, celui d'être profondément
sage dans la conduite générale d'une guerre, ce que son maître, égaré
par quelques jeunes étourdis, était alors incapable de reconnaître.
Alexandre, néanmoins, vaincu par l'opinion, s'était décidé à choisir
Kutusof pour commander en chef les armées réunies de Bagration et de
Barclay, ces deux généraux restant commandants de chacune d'elles. Le
général Benningsen, qui avait suivi Alexandre à Saint-Pétersbourg, et
dont le caractère, malgré de fâcheux souvenirs, aurait répondu assez
aux passions du moment s'il avait porté un nom russe, le général
Benningsen fut donné à Kutusof comme chef d'état-major.
[Note en marge: Arrivée de Kutusof à l'armée.]
[Note en marge: Choix de la position de Borodino pour livrer bataille
aux Français.]
[Note en marge: État de l'armée russe après l'arrivée de ses
renforts.]
Aussitôt nommé, le général Kutusof était parti pour se rendre à
l'armée, et c'est son arrivée à Czarewo-Zaimitché qui avait empêché
qu'on ne livrât bataille sur ce terrain. Le colonel Toll, resté
quartier-maître général, avait trouvé aux environs de Mojaïsk,
à vingt-cinq lieues de Moscou, dans un lieu nommé Borodino, une
position aussi défensive qu'on pouvait l'espérer dans le pays peu
accidenté où se faisait cette guerre, et le général Kutusof, qui,
tout en improuvant l'idée de se battre actuellement, était prêt
cependant à livrer une bataille pour en refuser ensuite plusieurs,
avait adopté le choix du colonel Toll, s'était rendu de sa personne
à Borodino, et y avait ordonné des travaux de campagne, afin
d'ajouter les défenses de l'art à celles de la nature. Le général
Miloradovitch venait d'y amener 15 mille hommes des bataillons de
réserve et de dépôt, qu'on devait verser dans les cadres de l'armée.
Dix mille hommes environ des milices de Moscou, n'ayant pas encore
d'uniformes, et armés de piques, venaient également d'y arriver. Ce
renfort reportait à un effectif de 140 mille hommes l'armée russe,
qui était fort affaiblie non-seulement par les combats de Smolensk et
de Valoutina, mais par des marches incessantes, dont elle souffrait
presque autant que nous quoiqu'elle fût très-bien nourrie. Ainsi
établi à Borodino derrière des retranchements en terre, le vieux
Kutusof attendait Napoléon avec cette résignation de la prudence, qui
en commettant une faute la commet parce qu'elle est nécessaire, et ne
songe qu'à la rendre le moins dommageable possible.
[Date en marge: Sept. 1812.]
[Note en marge: Mauvais temps qui retient Napoléon à Ghjat.]
[Note en marge: Un moment découragé par les difficultés de la marche,
Napoléon est près de rebrousser chemin.]
[Note en marge: Le retour subit du beau temps le décide à reprendre
sa marche en avant.]