[Note 19: On a raconté beaucoup d'altercations, ou fausses ou

exagérées, de Napoléon avec ses lieutenants pendant cette campagne.

Je me borne, en ceci comme en toutes choses, à ce qui est constaté.

Je tiens d'un témoin oculaire, digne de foi, aussi dévoué à Napoléon

qu'à Berthier, et occupant un rang élevé dans l'armée, le fait que

je viens de rapporter. Du reste cette altercation avec Berthier a

été fort connue dans le temps, et elle se trouve mentionnée dans

plusieurs des mémoires contemporains. C'est la plus constatée de

toutes celles qu'on a racontées, et c'est pour cela que je la crois

digne d'être consacrée par l'histoire. Le personnage de Berthier, et

l'authenticité du fait, me semblent lui mériter cette exception.]

[Note en marge: Désagrément infligé au maréchal Davout, à l'occasion

de la résistance que ce maréchal veut opposer à Murat.]

Un autre incident également regrettable eut lieu à la même époque.

On a vu comment le maréchal Davout et Murat étaient toujours en

dissentiment à l'avant-garde, ainsi qu'il convenait à des caractères

aussi différents. Le maréchal Davout à Wiasma, irrité de voir la

cavalerie trop peu ménagée par Murat, lui refusa son infanterie, ne

voulant pas qu'elle fût traitée comme l'était la cavalerie. Murat

eut beau alléguer sa qualité de roi, de beau-frère de l'Empereur, le

maréchal Davout s'obstina dans son refus, et devant toute l'armée

défendit au général Compans d'obéir au roi de Naples. L'altercation

avait été si vive qu'on ne savait ce qu'elle amènerait, mais elle fut

bientôt apaisée par la présence de Napoléon, qui, tout en partageant

l'opinion du maréchal Davout, fut blessé du peu d'égards de ce

maréchal pour la parenté impériale, et lui infligea un désagrément

public en décidant que la division Compans, pendant qu'elle serait à

l'avant-garde, obéirait aux ordres de Murat.

[Note en marge: Marche de Wiasma sur Ghjat.]

[Note en marge: Conversation d'un Cosaque interrogé par Napoléon.]

On partit de Wiasma le 31 août pour Ghjat. Sur le chemin on

espérait rencontrer les Russes à Czarewo-Zaimitché. En y arrivant

on les trouva partis, comme à Wiasma, comme à Dorogobouge. On ne

s'en étonna point cependant, et on résolut de les suivre, certain

qu'on était de les atteindre bientôt. En effet, tous les traînards

qu'on recueillait, rapportaient unanimement que l'armée allait

livrer bataille, et qu'elle n'attendait pour s'y décider que les

renforts envoyés du centre de l'empire. Dans cette même journée, la

cavalerie légère s'empara d'un Cosaque, canonnier dans le corps de

Platow. Comme il paraissait fort intelligent, l'Empereur désirant

l'interroger lui-même pendant la marche, ordonna qu'on lui fournît

un cheval, et le fit placer entre lui et M. Lelorgne d'Ideville,

interprète attaché au quartier général. Le Cosaque, ignorant la

compagnie dans laquelle il se trouvait, car la simplicité de Napoléon

n'avait rien qui pût révéler à une imagination orientale la présence

d'un souverain, s'entretint avec la plus extrême familiarité des

affaires de la guerre actuelle. Il raconta tout ce qu'on disait

dans l'armée russe des divisions des généraux, prétendit que Platow

lui-même avait cessé d'être ami de Barclay de Tolly, vanta les

services des Cosaques, sans lesquels les Russes, affirmait-il,

auraient été déjà vaincus, assura que sous peu de jours on aurait

une grande bataille, que si elle avait lieu avant trois jours les

Français la gagneraient, mais que si elle était livrée plus tard,

Dieu seul savait ce qu'il en arriverait. Il ajouta que les Français

étaient commandés, à ce qu'on rapportait, par un général du nom de

Bonaparte, qui avait l'habitude de battre tous ses ennemis, mais

qu'on allait recevoir d'immenses renforts pour lui tenir tête, et

que cette fois peut-être il serait moins heureux, etc... Cette

conversation, dans laquelle se reflétaient de la manière la plus

naturelle et la plus originale toutes les idées qui circulaient

dans l'armée russe, intéressa beaucoup et fit sourire à plusieurs

reprises le puissant interlocuteur du jeune Cosaque. Voulant

essayer l'effet de sa présence sur cet enfant du Don, Napoléon dit

à M. Lelorgne d'Ideville de lui apprendre que ce général Bonaparte

était justement le personnage auprès duquel il cheminait. À peine

l'interprète de Napoléon avait-il parlé, que le Cosaque, saisi

d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha

les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait

pénétré jusqu'à lui, à travers les steppes de l'Orient. Toute sa

loquacité s'était subitement arrêtée, pour faire place à un sentiment

d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon après l'avoir récompensé,

lui fit donner la liberté, comme à un oiseau qu'on rend aux champs

qui l'ont vu naître[20].

[Note 20: L'éloignement que j'éprouve pour tout ce qui n'est pas la

vérité rigoureuse en histoire, m'aurait empêché de rapporter cette

précieuse anecdote, malgré l'avantage qu'elle a de peindre avec

justesse l'état moral des masses que nous avions à combattre, si

je n'avais été certain de son authenticité. Elle m'a été racontée

il y a bien des années par M. Lelorgne d'Ideville lui-même, avec

les détails que je donne, et ce souvenir, qui a déjà vingt ans de

date, n'aurait peut-être pas suffi pour me décider à la rapporter,

si je ne l'avais trouvée reproduite tout entière, et avec les

plus grandes particularités, dans la correspondance intime de M.

Lelorgne d'Ideville avec M. de Bassano. C'est par M. de Bassano

que M. Lelorgne d'Ideville avait été placé comme secrétaire

interprète auprès de l'Empereur, et tous les soirs il payait sa

dette envers M. de Bassano en lui racontant ce qui s'était passé

dans la journée, surtout relativement à la personne de Napoléon.

M. Lelorgne d'Ideville avait longtemps vécu en Russie, connaissait

parfaitement la langue du pays, et pendant cette marche sur Moscou

il fut constamment à cheval à côté de l'Empereur. Aussi était-il un

des témoins les plus intéressants à entendre sur cette campagne, et

sa correspondance en est-elle un des plus précieux restes. Adressée

à Wilna, elle ne partagea point le sort des papiers de Napoléon, qui

furent brûlés ou détruits au passage de la Bérézina.]

[Note en marge: Arrivée à Ghjat.]

[Note en marge: Napoléon, certain désormais d'une prochaine rencontre

avec les Russes, veut donner deux jours de repos à l'armée pour la

rallier.]

L'avant-garde s'était portée pendant cette journée jusqu'à Ghjat,

petite ville qui était assez bien pourvue de ressources surtout en

grains, et qu'on eut le temps d'arracher aux flammes. Le lendemain

1er septembre le quartier général alla s'y établir. Une pluie subite

avait converti la poussière des campagnes moscovites en une fange

épaisse, dans laquelle on enfonçait profondément. Napoléon épouvanté

des pertes d'hommes et de chevaux qu'on faisait en avançant, résolut

de s'arrêter à Ghjat deux ou trois jours. Son intention étant

désormais de suivre les Russes jusqu'à Moscou, il était certain

de les rencontrer, fût-ce aux portes mêmes de cette capitale,

déterminés à la défendre à outrance. Il n'y avait donc aucun motif

de courir à perte d'haleine pour les devancer, et il valait bien

mieux arriver plus nombreux et moins fatigués sur le terrain du

combat. En conséquence il prescrivit à tous les chefs de rallier

leurs hommes restés en arrière, de constater par des appels rigoureux

le nombre de combattants qu'on pourrait mettre en ligne, de faire

la revue des armes et le compte des munitions, de se pourvoir par

le moyen ordinaire de la maraude de deux ou trois jours de vivres,

de disposer enfin le corps et l'âme des soldats à la grande lutte

qui se préparait. Au surplus ces braves soldats s'y attendaient,

d'après tous les rapports des avant-postes, et il n'était pas besoin

de beaucoup d'efforts pour les y disposer, car ils la désiraient

ardemment, et la considéraient comme devant être le terme de leurs

fatigues, et l'une des plus grandes journées de leur glorieuse vie.

[Note en marge: La grande bataille résolue du côté des Russes, par

suite d'une révolution dans le commandement.]

Le moment de cette bataille était arrivé en effet, et les Russes

étaient résolus à la livrer. Ils l'auraient même livrée à

Czarewo-Zaimitché, si un nouveau changement survenu dans leur armée

n'avait entraîné encore un retard de quelques jours. Ce changement

avait sa cause à Saint-Pétersbourg, au sein même de la cour de

Russie.

[Note en marge: Ce qui s'était passé à la cour de Russie, depuis

qu'Alexandre avait quitté l'armée.]

[Note en marge: Alexandre à Moscou.]

Alexandre expulsé en quelque sorte de l'armée, s'était transporté à

Moscou pour y remplir le rôle qu'on lui avait représenté comme plus

approprié à sa dignité, comme plus utile à la défense de l'empire,

celui d'enthousiasmer et de soulever les populations russes contre

les Français. Arrivé à Moscou, il y avait convoqué le corps de la

noblesse et celui des marchands, afin de leur demander des preuves

efficaces de leur dévouement au prince et à la patrie. C'est le

gouverneur Rostopchin qui avait été chargé de ces convocations, et

il n'avait pas eu de peine à enflammer les esprits, que la présence

de l'ennemi sur la route de la capitale remplissait d'une sorte de

fureur patriotique. À la vue d'Alexandre venant réclamer l'appui

de la nation contre un envahisseur étranger, des sanglots, des

cris d'amour avaient éclaté. La noblesse avait voté la levée d'un

homme sur dix dans ses terres; le commerce avait voté des subsides

considérables, et avec ces hommes et cet argent on devait former une

milice, qui dans le gouvernement de Moscou serait, disait-on, de

quatre-vingt mille hommes. Ces levées, indépendantes de celles que

l'empereur allait ordonner dans les domaines de la couronne, devaient

être imitées dans tous les gouvernements que l'ennemi n'occupait

point.

[Note en marge: Alexandre à Saint-Pétersbourg.]

[Note en marge: Il est presque gardé à vue par les partisans de la

guerre à outrance.]

[Note en marge: Leur influence renforcée par l'arrivée de lord

Cathcart, ambassadeur d'Angleterre.]

Après avoir recueilli ces témoignages d'un patriotisme ardent

et sincère, Alexandre s'était rendu à Saint-Pétersbourg, pour y

prescrire toutes les mesures qu'exigeait cette espèce de levée en

masse, et pour présider à la direction générale des opérations

militaires. La noblesse résidant en ce moment dans la capitale se

composait des vieux Russes que leur âge forçait à vivre éloignés

des camps; elle était charmée d'avoir ramené Alexandre au centre de

l'empire, de le tenir en quelque sorte sous sa main, loin des fortes

impressions du champ de bataille, loin surtout des séductions de

Napoléon, car on craignait toujours qu'une entrevue aux avant-postes

le soir d'une bataille perdue, ne le fit tomber de nouveau dans les

liens de la politique de Tilsit. MM. Araktchejef, Armfeld, Stein,

tous les conseillers russes ou allemands, qui depuis le départ

de Wilna étaient allés attendre Alexandre à Saint-Pétersbourg,

l'entouraient, le tenaient pour ainsi dire assiégé, et n'auraient

pas permis une résolution qui ne fût pas conforme à leurs passions.

Ils avaient trouvé un renfort d'influence dans la présence de

lord Cathcart, le général qui avait commandé l'armée britannique

devant Copenhague, et qui venait représenter l'Angleterre à

Saint-Pétersbourg, depuis la paix de cette puissance avec la cour de

Russie.

[Note en marge: Alexandre profondément blessé par les procédés de

Napoléon, veut maintenant soutenir la guerre jusqu'à la dernière

extrémité.]

[Note en marge: Inconséquence des Russes, qui bien qu'ils se vantent

d'attirer les Français dans un abîme en les attirant dans l'intérieur

de l'empire, se déchaînent contre les généraux qui se retirent au

lieu de se battre.]

Cette paix s'était conclue en un instant, immédiatement après

l'ouverture des hostilités, mais point avant, ainsi qu'Alexandre

l'avait promis à M. de Lauriston. Elle s'était négociée entre M. de

Suchtelen, représentant de la Russie, et M. Thornton, agent anglais

envoyé en Suède, et elle avait stipulé le concours de toutes les

forces des deux empires pour le succès de la nouvelle guerre. Lord

Cathcart était arrivé aussitôt la paix signée. Le langage de cet

ambassadeur et des conseillers allemands, appuyé par le prince royal

de Suède, consistait à dire que dans cette guerre on ne triompherait

que par la persévérance; que sans doute on perdrait des batailles,

une, deux, trois peut-être, mais qu'il suffirait d'en gagner une

pour que les Français fussent détruits, avancés comme ils l'étaient

dans l'intérieur de l'empire. Alexandre qui était blessé au fond du

coeur de la manière hautaine dont Napoléon l'avait traité depuis deux

années, de l'insensibilité visible avec laquelle ses ouvertures de

paix avaient été accueillies, était décidé, maintenant que la guerre

était engagée, à ne pas céder, et à résister jusqu'à la dernière

extrémité. Il avait confiance dans le système de retraite continue,

il en avait compris la portée, et il le voulait suivre, sans tomber

dans la triste inconséquence dont ses compatriotes donnaient

actuellement l'exemple. En effet, tandis qu'ils se prévalaient tous

les jours de l'avantage qu'il y aurait pour eux à se retirer dans

les profondeurs de l'empire, et à y attirer les Français, ils ne

savaient pas faire en attendant tous les sacrifices que comportait

ce genre de guerre. Il fallait effectivement se résigner à une sorte

d'humiliation passagère, celle de rétrograder sans cesse, et de plus

à des pertes cruelles, car ce n'étaient pas les malheureuses villes

de Smolensk, de Wiasma, de Ghjat, qui payaient seules cette tactique

ruineuse, c'étaient aussi les seigneurs propriétaires de châteaux et

de villages situés sur la route des Français, dans une zone de douze

à quinze lieues de largeur. Dans toute cette région il ne restait que

des cendres, car ce que les Français sauvaient de l'incendie, ils le

brûlaient ensuite eux-mêmes par négligence; et, par une contradiction

singulière, tandis qu'on aurait dû comprendre la nécessité de ces

sacrifices, et approuver les généraux qui battaient en retraite en

détruisant tout sur leur chemin, on les appelait des lâches ou des

traîtres qui n'osaient pas regarder les Français en face, et qui

aimaient mieux leur opposer des ruines que du sang!

[Note en marge: Impopularité du général Barclay de Tolly.]

[Note en marge: Fureurs contre ce général tant dans l'armée que dans

les populations.]

Alexandre ayant cessé d'être responsable de la conduite de la guerre

depuis son éloignement de l'armée, tout l'odieux des derniers

événements militaires était retombé sur l'infortuné Barclay de Tolly.

Avoir perdu Wilna, Witebsk, Smolensk sans bataille, être en retraite

sur la route de Moscou, livrer le coeur de l'empire à l'ennemi sans

immoler des milliers d'hommes, était un crime, une vraie trahison, et

les masses en prononçant le nom de Barclay de Tolly qui n'était pas

russe, disaient qu'il n'y avait pas à s'étonner de tant de revers,

que tous ces étrangers au service de la Russie la trahissaient,

et qu'il fallait s'en défaire. Ce cri populaire retentissait

non-seulement dans l'armée, mais dans les villes et les campagnes,

et surtout à Saint-Pétersbourg. Les envieux s'étaient joints aux

emportés, pour dénoncer Barclay de Tolly comme l'auteur de la

catastrophe de Smolensk. Et qu'y pouvait-il, l'infortuné? Rien, comme

on l'a vu. Il avait sacrifié douze mille Russes pour que cette perte

ne fût pas consommée sans une large effusion de sang, et son tort,

s'il en avait un, c'était d'avoir fait ce sacrifice, car Smolensk ne

pouvait pas être sérieusement défendue. Toutefois, dans les malheurs

publics, il faut qu'on s'en prenne à quelqu'un, et la multitude

choisit souvent pour victime le bon et courageux citoyen, qui seul

sert utilement le pays! Ces misères ne sont pas particulières aux

États libres, elles appartiennent à tous les États où il y a des

masses aveugles, et il y en a sous le despotisme au moins autant

qu'ailleurs.

[Note en marge: Nécessité de sacrifier Barclay de Tolly.]

[Note en marge: Popularité subite et presque inexplicable du vieux

général Kutusof.]

[Note en marge: Caractère de Kutusof.]

Barclay de Tolly était donc perdu. Les gens sensés eux-mêmes,

voyant le déchaînement auquel il était en butte, l'insubordination

qui en résultait dans l'armée, étaient d'avis de le sacrifier. Au

milieu de ce délire, il y avait un nom qui se trouvait dans toutes

les bouches, c'était celui du général Kutusof, ce vieux soldat

borgne, que l'amiral Tchitchakof avait remplacé sur le Danube, qui

précédemment avait perdu la bataille d'Austerlitz, et qui néanmoins

était devenu, par son nom tout à fait russe, par sa qualité d'ancien

élève de Souvarof, le favori de l'opinion publique. Ce qu'il y a de

singulier, c'est qu'on ignorait que la bataille d'Austerlitz avait

été perdue malgré lui, car le public ne savait pas qu'il avait

conseillé de ne point la livrer; mais la passion n'a pas besoin

de bonnes raisons: elle est toujours pour elle-même sa raison la

meilleure. Il faut ajouter cependant, que Kutusof avait rétabli les

affaires des Russes dans la dernière campagne contre les Turcs, et

que, bien qu'âgé de soixante-dix ans, entièrement usé par la guerre

et les plaisirs, pouvant à peine se tenir à cheval, profondément

corrompu, faux, perfide, menteur, il avait une prudence consommée,

un art d'en imposer aux hommes nécessaire dans les temps de passion,

au point d'être devenu l'idole de ceux qui voulaient la guerre de

bataille, tout en étant lui-même partisan décidé de la guerre

de retraite. Mais aucun homme n'était plus capable que lui de

s'emparer des esprits, de les diriger, de les dominer en affectant

les passions qu'il n'avait point, d'opposer à Napoléon la patience,

seule arme avec laquelle on pût le battre, et de l'employer sans

la montrer. La Providence, qui, dans ses impénétrables desseins,

avait sans doute condamné Napoléon, la Providence, qui lui avait

réservé pour adversaire aux extrémités de la Péninsule, un esprit

ferme et sensé, solide comme les rochers de Torrès-Védras, lord

Wellington, lui réservait dans les profondeurs de la Russie, non pas

un caractère inébranlable, ainsi qu'il le fallait aux extrémités de

la Péninsule où il n'y avait plus à reculer, mais un astucieux et

patient antagoniste, flexible comme l'espace dans lequel il fallait

s'enfoncer, sachant à la fois céder et résister, capable non pas de

vaincre, mais de tromper Napoléon, et de le vaincre en le trompant.

Ce ne sont pas des égaux que la Providence oppose au génie quand elle

a résolu de le punir, mais des inférieurs, instruments bien choisis

de la force des choses, comme si elle voulait le châtier davantage en

le faisant succomber sous des adversaires qui ne le valent point.

[Note en marge: L'aveugle fureur populaire, sans savoir pourquoi,

avait trouvé dans Kutusof le vrai sauveur de l'empire.]

[Note en marge: Alexandre le choisit, sans goût et sans confiance,

pour obéir à l'opinion publique.]

Le vieux Kutusof était donc le second adversaire qui allait

arrêter Napoléon à l'autre extrémité du continent européen, et

il faut reconnaître que jamais la passion populaire, dans ses

engouements irréfléchis, ne s'était moins trompée qu'en désignant

Kutusof au choix de l'empereur de Russie. Quand nous disons

la passion populaire, nous ne prétendons pas que la populace

de Saint-Pétersbourg se fût soulevée pour imposer un choix à

l'empereur, bien que le peuple à demi barbare de ces contrées prît

une part considérable et légitime aux circonstances du moment; mais

la passion peut avoir le caractère populaire, même dans une cour.

Elle a ce caractère, lorsque sages et fous, jeunes et vieux, hommes

et femmes, exigent une chose sans savoir pourquoi, l'exigent pour un

nom, pour des souvenirs mal appréciés, et presque jamais pour les

bonnes raisons qu'il serait possible d'en donner. C'est ainsi que les

cercles les plus élevés de la capitale, émus de la prise de Smolensk,

demandaient Kutusof, qui depuis son retour de Turquie s'était placé

très-hypocritement à la tête de la milice de Saint-Pétersbourg,

et s'était offert de la sorte à tous les regards. Alexandre

n'avait aucune confiance en lui, n'avait conservé que de fâcheuses

impressions de la campagne de 1805, ne l'avait trouvé ni ferme ni

habile sur le terrain, car Kutusof ne l'était pas en effet, et

n'avait qu'un mérite, fort grand du reste, celui d'être profondément

sage dans la conduite générale d'une guerre, ce que son maître, égaré

par quelques jeunes étourdis, était alors incapable de reconnaître.

Alexandre, néanmoins, vaincu par l'opinion, s'était décidé à choisir

Kutusof pour commander en chef les armées réunies de Bagration et de

Barclay, ces deux généraux restant commandants de chacune d'elles. Le

général Benningsen, qui avait suivi Alexandre à Saint-Pétersbourg, et

dont le caractère, malgré de fâcheux souvenirs, aurait répondu assez

aux passions du moment s'il avait porté un nom russe, le général

Benningsen fut donné à Kutusof comme chef d'état-major.

[Note en marge: Arrivée de Kutusof à l'armée.]

[Note en marge: Choix de la position de Borodino pour livrer bataille

aux Français.]

[Note en marge: État de l'armée russe après l'arrivée de ses

renforts.]

Aussitôt nommé, le général Kutusof était parti pour se rendre à

l'armée, et c'est son arrivée à Czarewo-Zaimitché qui avait empêché

qu'on ne livrât bataille sur ce terrain. Le colonel Toll, resté

quartier-maître général, avait trouvé aux environs de Mojaïsk,

à vingt-cinq lieues de Moscou, dans un lieu nommé Borodino, une

position aussi défensive qu'on pouvait l'espérer dans le pays peu

accidenté où se faisait cette guerre, et le général Kutusof, qui,

tout en improuvant l'idée de se battre actuellement, était prêt

cependant à livrer une bataille pour en refuser ensuite plusieurs,

avait adopté le choix du colonel Toll, s'était rendu de sa personne

à Borodino, et y avait ordonné des travaux de campagne, afin

d'ajouter les défenses de l'art à celles de la nature. Le général

Miloradovitch venait d'y amener 15 mille hommes des bataillons de

réserve et de dépôt, qu'on devait verser dans les cadres de l'armée.

Dix mille hommes environ des milices de Moscou, n'ayant pas encore

d'uniformes, et armés de piques, venaient également d'y arriver. Ce

renfort reportait à un effectif de 140 mille hommes l'armée russe,

qui était fort affaiblie non-seulement par les combats de Smolensk et

de Valoutina, mais par des marches incessantes, dont elle souffrait

presque autant que nous quoiqu'elle fût très-bien nourrie. Ainsi

établi à Borodino derrière des retranchements en terre, le vieux

Kutusof attendait Napoléon avec cette résignation de la prudence, qui

en commettant une faute la commet parce qu'elle est nécessaire, et ne

songe qu'à la rendre le moins dommageable possible.

[Date en marge: Sept. 1812.]

[Note en marge: Mauvais temps qui retient Napoléon à Ghjat.]

[Note en marge: Un moment découragé par les difficultés de la marche,

Napoléon est près de rebrousser chemin.]

[Note en marge: Le retour subit du beau temps le décide à reprendre

sa marche en avant.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 50 段