de bataille.]
Mais en arrivant le 25, il trouva les apparences de cette bataille,
entrevues d'abord avec tant de joie, à peu près évanouies, du moins
pour le moment. En effet, après un premier examen de la position,
le prince Bagration qui en occupait la partie difficile à défendre,
puisqu'il était au point même où l'Ouja pouvait être franchie, et
où la gauche des Russes courait le risque d'être tournée, le prince
Bagration l'avait jugée détestable, et avait traité d'une manière
offensante le colonel Toll, qui s'attachait à la justifier auprès de
lui. Dès lors la bataille avait été encore ajournée par la volonté
même de celui qui la demandait avec le plus d'ardeur. Cela étant,
Barclay de Tolly avait pris le parti de décamper, et de traverser
rapidement Dorogobouge pour se rendre à Wiasma, où l'on disait que se
trouvait une position beaucoup plus avantageuse.
[Note en marge: En voyant qu'au prix de quelques marches de plus, il
pourra joindre les Russes et les battre, Napoléon se décide à les
suivre.]
C'est ainsi que l'armée russe qu'on avait crue si disposée à
combattre, s'était tout à coup dérobée, de manière à persuader
qu'elle n'y avait jamais songé. Mais le tact de Napoléon était si
sûr, le maréchal Davout avait tant d'expérience, qu'il leur était
impossible de s'y méprendre, et qu'ils reconnurent parfaitement dans
ces haltes suivies de retraites subites, non pas les irrésolutions,
mais les tâtonnements d'une armée qui, déterminée à combattre,
cherchait seulement le terrain où elle pourrait le faire avec le plus
d'avantage. Il était évident qu'en la suivant deux ou trois jours
encore, on la trouverait enfin disposée à tenir ferme, et à recevoir
la bataille qu'on lui avait tant de fois offerte. Dans un tel état
de choses, s'arrêter pour deux ou trois marches qui restaient à
faire, ne semblait pas une résolution suffisamment motivée, et
Napoléon ayant déjà franchi les trois étapes qui séparaient Smolensk
de Dorogobouge, n'hésita point à franchir les trois qui séparaient
Dorogobouge de Wiasma, où il était probable qu'on joindrait enfin
l'armée russe. Seulement, comme il n'était pas homme à se tromper sur
les conséquences de ses actions, il ne douta plus de ce qui allait
arriver, c'est-à-dire de l'enchaînement de choses qui devait le
conduire jusqu'à Moscou[18]. À Wiasma il ne serait pas encore à la
moitié du chemin de Smolensk à Moscou, mais il en approcherait; il
l'aurait dépassée à Ghjat, et ce ne serait pas le cas, si on gagnait
une grande bataille à quelques journées de Moscou, de s'arrêter, et
de renoncer à l'immense éclat de l'entrée des Français dans cette
vieille capitale des czars. Parti de Smolensk sans être encore fixé,
il se décida définitivement à Dorogobouge, et le 26 il donna ses
ordres comme il convenait de les donner pour une marche qui ne se
terminerait plus qu'à Moscou même.
[Note 18: C'est l'une des questions historiques qu'on s'est le plus
souvent adressées, que celle de savoir pourquoi Napoléon ne s'était
pas arrêté à Smolensk, et n'avait pas employé le reste de la saison
à organiser la Pologne, et à préparer son point de départ pour un
second mouvement offensif, qu'il aurait exécuté en 1813; en un mot,
pourquoi il ne s'était pas résigné à faire cette guerre en deux
campagnes, au lieu de vouloir la faire en une seule. Cette question
toujours posée n'a jamais été bien résolue, parce qu'on n'avait pas
cherché dans la correspondance de Napoléon, demeurée inconnue, les
motifs qui, jour par jour, l'avaient entraîné de Wilna à Witebsk,
de Witebsk à Smolensk, de Smolensk à Dorogobouge, de Dorogobouge
à Moscou. La lecture attentive de cette correspondance, curieuse
et toujours profonde, nous a tout expliqué, et nous a révélé les
échelons successifs par lesquels Napoléon se trouva conduit jusqu'à
Moscou même. Nous essayons, dans ce récit, de rendre cette succession
de pensées avec la plus rigoureuse exactitude, et nous affirmons
que c'est en courant après une bataille, dont l'effet moral lui
semblait nécessaire, que Napoléon, amené de Smolensk à Dorogobouge,
à Wiasma, à Ghjat, à Borodino, se trouva presque sans l'avoir voulu
aux portes de Moscou. Une fois arrivé si près, y entrer ne pouvait
plus être l'objet d'un doute. Reste à savoir pourquoi il y demeura si
longtemps. La même correspondance nous l'apprendra encore, et nous le
dirons avec la même exactitude lorsque nous serons parvenu à cette
partie de notre récit.]
[Note en marge: Soins de Napoléon pour assurer sa base d'opération en
s'enfonçant en Russie.]
[Note en marge: Le corps du duc de Bellune amené à Smolensk.]
Bien qu'en quittant Smolensk il se fût occupé de sa base d'opération,
Napoléon dut s'en occuper davantage encore en prenant le parti de
se porter à si grande distance. Cette base qui avait été d'abord à
Dantzig et à Thorn, puis à Koenigsberg et à Kowno, plus tard à Wilna,
s'était déplacée successivement à mesure que se prolongeait cette
marche extraordinaire à travers la Pologne et la Russie. La nouvelle
base sur laquelle il fallait s'appuyer était évidemment Smolensk.
C'est là qu'était le noeud qui unissait la Dwina et le Dniéper,
et les reliait avec Wilna et Kowno. Aussi Napoléon résolut-il d'y
appeler sur-le-champ le corps du maréchal Victor, composé d'environ
30 mille hommes, dont un tiers de troupes françaises, un tiers
d'excellentes troupes polonaises, et un tiers de troupes de Baden et
de Berg très-bien organisées. Ce corps, qu'allait grossir le courant
continuel des bataillons de marche, étant placé à Smolensk, où il se
reposerait et se nourrirait bien, devait être prêt à soutenir ou le
maréchal Saint-Cyr, ou le prince de Schwarzenberg, dans le cas où
l'un des deux viendrait à essuyer des revers. Napoléon pensait que
loin d'éprouver des revers ils obtiendraient au contraire des succès,
en usant bien de leurs forces. Mettant toutefois les choses au pis,
il supposait qu'ils seraient réduits à la défensive, ce qui était à
ses yeux la plus défavorable des éventualités possibles, et dès lors
il considérait le corps du maréchal Victor comme destiné à faire face
aux troupes qui reviendraient de Turquie. Il ne lui semblait pas
qu'il pût venir plus de 30 mille hommes du bas Danube, ce qui était
vrai, et dans ce cas, soit que ces troupes se dirigeassent par la
Volhynie sur la Pologne, soit qu'elles se dirigeassent par l'Ukraine
sur Kalouga et Moscou, le 9e corps nous mettrait en mesure de leur
tenir tête, en marchant au secours, ou du prince de Schwarzenberg, ou
de la grande armée elle-même. Ce que Napoléon était le plus disposé
à croire, c'est que la Russie étant frappée au coeur par une marche
sur Moscou, ne songerait pas à porter des forces à ses extrémités,
et que l'amiral Tchitchakoff ne serait pas dirigé sur Kiew, mais sur
Kalouga. Aussi regardait-il la position du duc de Bellune à Smolensk
comme la mieux choisie pour toutes les hypothèses imaginables. En
conséquence il lui envoya ses ordres de Dorogobouge le 26 août,
et lui donna des instructions conformes aux idées que nous venons
d'émettre.
[Note en marge: Deux des divisions du corps d'Augereau amenées de
Prusse en Lithuanie.]
[Note en marge: Ces divisions remplacées en Prusse par les troupes du
général Grenier tirées d'Italie.]
Il étendit sa prévoyance plus loin encore. Il ne voulait pas que
ce corps fût disséminé en petites garnisons: pour prévenir cet
inconvénient il avait attiré déjà sur Wilna divers régiments saxons,
polonais, westphaliens, anséatiques, restés jusqu'ici à Dantzig et
à Koenigsberg. Il ordonna de les amener tous à Minsk et à Smolensk,
pour y fournir les garnisons et les détachements dont on aurait
besoin. Afin de les remplacer à Dantzig, il avait précédemment appelé
dans cette place l'une des divisions du maréchal Augereau, commandée
par le général Lagrange, et toute composée de bataillons de marche.
Il résolut de faire venir cette division elle-même à Smolensk,
pour renforcer les divers corps de la grande armée, y remplir les
vides produits par les batailles qu'on allait livrer, et jalonner
la route en attendant. Cette division dut être remplacée à Dantzig,
par une autre, appartenant également au corps du maréchal Augereau,
celle du général Heudelet, qui comprenait uniquement des quatrièmes
bataillons. Le maréchal Augereau allait ainsi se trouver entièrement
privé de l'une de ses quatre divisions, celle qu'on appellerait à
Smolensk. Napoléon y pourvut au moyen de troupes qu'il résolut
de tirer d'Italie. On se souvient sans doute que se défiant de la
cour de Naples il avait, avec plusieurs beaux régiments français
et divers corps étrangers au service de France, formé entre Rome
et Naples un corps sous le général Grenier. Tenant Murat sous sa
main, et n'ayant plus rien à craindre de sa légèreté, il pensa que
l'armée napolitaine, qui avait été organisée avec soin, suffirait à
la garde du midi de l'Italie; il lui laissa d'ailleurs les régiments
d'Isembourg et de Latour-d'Auvergne, et ordonna de réunir à Vérone
les troupes françaises du général Grenier, pour en former une belle
division de 15 mille hommes, composée de ce qu'il y avait de meilleur
en Italie. Il prescrivit au général Grenier de s'acheminer vers
Augsbourg le plus tôt possible, mais toutefois en marchant avec la
prudence convenable, afin de ne pas couvrir les routes de traînards.
Le corps du maréchal Augereau allait ainsi gagner beaucoup plus qu'il
ne perdait, et se retrouver à quatre divisions, et au chiffre de 50
mille hommes de troupes actives.
Ainsi avec un corps de 50 mille hommes entre Berlin et Dantzig, avec
de fortes garnisons à Dantzig, à Koenigsberg, à Memel, à Kowno, à
Wilna, à Witebsk, avec les deux corps des maréchaux Macdonald et
Saint-Cyr sur la Dwina, avec celui du prince de Schwarzenberg sur le
Dniéper, avec une belle division polonaise à Mohilew pour relier le
prince de Schwarzenberg à la grande armée, avec le corps du duc de
Bellune parfaitement disponible à Smolensk, et prêt à secourir celle
de ses ailes qui serait en péril ou à s'élever à sa suite jusqu'à
Moscou, enfin avec un courant continuel de bataillons de marche
servant de garnisons dans toutes les villes de la route en attendant
qu'ils vinssent recruter la grande armée, avec tous ces moyens,
disons-nous, Napoléon se regardait comme en sûreté, et ne croyait pas
qu'on pût jamais comparer sa conduite à celle de Charles XII.
[Note en marge: Immenses approvisionnements ordonnés en Lithuanie
pour le cas où l'on viendrait y passer l'hiver.]
Assurément ces vastes mesures étaient dignes de sa haute prévoyance,
et semblaient devoir le garantir contre tous les accidents. Cependant
l'une d'elles était de la part de ses lieutenants l'objet de beaucoup
d'observations trop timidement présentées, et malheureusement
justifiées par l'événement, c'était celle qui consistait à laisser
divisés en deux corps les troupes destinées à garder la Dwina. Le
corps du maréchal Saint-Cyr, comptant depuis les derniers événements
20 mille Français et 10 mille Bavarois, eût été suffisant peut-être
avec un général très-entreprenant, et surtout avec des subsistances,
pour battre le corps de Wittgenstein. Mais réduit à moins de 24 mille
combattants par l'envoi de nombreux détachements à la recherche
des vivres, placé à de grandes distances de ses appuis, dans des
régions inconnues, on ne devait pas s'étonner que, même sous un
général habile comme le maréchal Saint-Cyr, il ne fît rien de bien
décisif. Le maréchal Macdonald avec tout au plus 24 mille hommes,
répartis entre Riga et Dunabourg, ne pouvait ni prendre Riga, ni
se tenir en communication avec le maréchal Saint-Cyr. Au contraire
en réunissant ces deux corps, ainsi que le proposait le maréchal
Macdonald, on eût accablé Wittgenstein, on eût pu se porter bien au
delà de la Dwina, s'établir même à Sebej, forcer ainsi Wittgenstein
à se replier sur Pskow, et avoir de ce côté une supériorité décidée.
(Voir la carte nº 54.) Il est vrai que la Courlande eût été exposée
aux courses de la garnison de Dunabourg, et qu'on n'aurait pas
assiégé Riga, dont Napoléon tenait à s'emparer. Mais si l'on occupait
fortement Tilsit, si l'on gardait bien le cours du Niémen jusqu'à
Kowno, les courses des Cosaques en Courlande ne pouvaient pas
avoir de grandes conséquences; et quant au siége de Riga, il était
bien peu vraisemblable qu'un corps de moins de 24 mille hommes,
obligé de disperser un tiers de son effectif en détachements, fût
capable de l'exécuter. Sauf cette disposition, dont on verra plus
tard les conséquences, et qui tenait au penchant fatal de vouloir
poursuivre tous les buts à la fois, Napoléon prit les véritables
mesures que la situation comportait. Sentant la difficulté d'assurer
la correspondance de la grande armée avec ses derrières, à travers
les bandes de Cosaques, il ordonna qu'à tout relais de poste fût
établi un blockhaus, espèce de petite citadelle construite avec des
palissades, devant contenir cent hommes d'infanterie, deux bouches
à feu, quinze hommes de cavalerie, un magasin, un petit hôpital,
des chevaux de poste, un commandant intelligent et énergique. Les
gouverneurs de Minsk, de Borisow, d'Orscha, de Smolensk, furent
chargés d'y pourvoir avec leurs garnisons, et de la sorte ni les
paysans ni les Cosaques ne pouvaient empêcher la communication des
nouvelles et des ordres. Enfin s'attendant, si une victoire et la
prise de Moscou n'accablaient pas le courage d'Alexandre, à revenir
hiverner en Pologne, il voulut que soit avec de l'argent, soit
avec des réquisitions, on levât en Lithuanie et en Pologne 1200
mille quintaux de grains, 60 mille boeufs, 12 millions de boisseaux
d'avoine, 100 mille quintaux de foin, 100 mille de paille, et qu'on
réunît ces vastes approvisionnements à Wilna, à Grodno, à Minsk, à
Mohilew, à Witebsk, à Smolensk. Il y avait là de quoi nourrir l'armée
pendant plus d'un an, et il était très-possible, surtout avec de
l'argent, de se procurer ces denrées en Pologne. Napoléon avait amené
à sa suite un gros trésor en numéraire, et de plus de faux roubles
en papier, qu'il avait sans aucun scrupule fait fabriquer à Paris,
se croyant justifié par la conduite des coalisés, qui, à une autre
époque, avaient rempli la France de faux assignats.
[Note en marge: Après toutes ces précautions, Napoléon quitte
Dorogobouge.]
[Note en marge: Distribution de l'armée pendant sa marche en avant.]
Toutes ces précautions prises, Napoléon quitta Dorogobouge dans
l'ordre suivant. Murat, avec la cavalerie légère des maréchaux
Davout et Ney, avec la cavalerie de réserve des généraux Nansouty et
Montbrun, avec beaucoup d'artillerie attelée formait l'avant-garde;
le maréchal Davout le suivait immédiatement, ayant toujours une de
ses divisions prête à soutenir la cavalerie. Après Davout marchait
Ney, après Ney la garde. À droite le prince Poniatowski avec son
corps et la cavalerie de Latour-Maubourg, se tenant à deux ou trois
lieues de la grande route, s'appliquait à déborder l'ennemi, et
recueillait des informations, que la langue parlée par les Polonais
et la moindre disparition des habitants sur les routes latérales,
lui permettaient de se procurer plus facilement. Le prince Eugène
occupait une semblable position sur la gauche, et marchait à deux ou
trois lieues de la grande route, toujours un peu en avant du gros
de l'armée, afin de déborder les Russes. Il était précédé par la
cavalerie du général Grouchy.
Le quartier général suivait avec les parcs d'artillerie et du
génie, avec mille voitures d'équipages chargées de vivres. Ces
vivres étaient destinés à nourrir la garde, que Napoléon ne voulait
pas habituer à la maraude, et à fournir la subsistance de l'armée
elle-même le jour où il faudrait se concentrer pour livrer bataille.
Sauf le corps de Davout qui avait huit jours de vivres sur le dos des
soldats, et une réserve de trois ou quatre sur voitures, les autres
corps devaient se nourrir dans le pays. On s'était aperçu en effet
que les villages étaient moins dépourvus qu'on ne l'avait supposé
d'abord, et que sur les routes latérales notamment, où les Russes
n'avaient pas eu le temps de tout détruire, il restait une assez
grande masse de subsistances. C'était la ressource réservée au prince
Eugène sur la gauche, au prince Poniatowski sur la droite.
[Note en marge: Sa force numérique.]
[Note en marge: Ses dispositions morales.]
[Note en marge: Bruit répandu qu'on va à Moscou, et entraînement vers
ce but lointain.]
L'armée était donc débarrassée d'une partie de ses charrois. Elle
ne portait en quantité considérable que des munitions d'artillerie,
et en fait d'équipages de pont elle s'était restreinte aux fers
et aux outils nécessaires pour jeter des ponts de chevalets. Sur
ce plateau central, qui sépare la Baltique de la mer Noire, les
rivières, presque toutes à leur naissance, étaient lentes et peu
profondes, et pour les franchir on n'avait pas besoin de traîner des
bateaux avec soi. Sous le rapport de la qualité des hommes, l'armée
était ramenée à ce qu'elle avait compté de meilleur dans ses rangs.
Elle avait perdu depuis Witebsk environ 15 mille hommes en divers
combats, notamment à Smolensk et à Valoutina; elle en avait bien
perdu 10 mille par la marche. Elle avait laissé une division de la
garde à Smolensk, une division italienne, et la cavalerie légère du
général Pajol en observation sur la route de Witebsk, et par toutes
ces causes elle était réduite de 175 mille hommes à environ 145
mille. Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. Le temps
était d'une parfaite sérénité: on marchait sur une large et belle
route, bordée de plusieurs rangées de bouleaux, à travers de vertes
plaines, et, quoique l'esprit des généraux fût assombri, les soldats
se laissaient guider superstitieusement par l'étoile de leur chef. Le
bruit s'était déjà répandu qu'on allait à Moscou.--À Moscou! criaient
les soldats, à Moscou!... et ils suivaient Napoléon comme autrefois
les soldats macédoniens suivaient Alexandre à Babylone.
[Note en marge: Arrivée à Wiasma le 28 août.]
Le 28, on arriva à Wiasma, jolie ville assez peuplée, traversée par
une rivière dont les ponts étaient détruits. (Voir la carte nº 55).
N'épargnant pas plus les cités que les hameaux, les Russes avaient
mis le feu à cette pauvre ville de Wiasma, mais, suivant leur
coutume, ils l'avaient mis à la hâte, et au dernier moment. Aussi
nos soldats parvinrent-ils à l'éteindre, et à sauver une partie des
maisons et des vivres. Ils s'empressèrent également de rétablir les
ponts. Les habitants avaient tous pris la fuite, et l'on n'était
retenu ni par les égards de l'humanité, ni par ceux de la politique,
dans la manière de jouir du pays conquis. On s'établissait donc
dans ce qu'on avait arraché au feu, comme dans un bien à soi, et
l'on en vivait sans réserve, même sans économie, devant partir le
lendemain. Malheureusement, si on était prompt à se jeter au milieu
des flammes pour arrêter leur ravage, on parvenait difficilement à
s'en rendre maître à cause du bois, qui est en Russie la matière de
la plupart des constructions; et puis quand on avait réussi, les
soldats en voulant cuire du pain dans les fours que chaque maison
renfermait, mettaient par négligence le feu que les Russes avaient
mis par calcul, et qu'on avait éteint par besoin. Pourtant, quoique
avec peine et à travers mille hasards, on vivait, car l'industrie du
soldat français égalait son courage.
[Note en marge: On trouve les Russes encore en retraite.]
[Note en marge: Les Russes recherchent à chaque station un poste
favorable pour combattre.]
D'après les bruits recueillis à l'avant-garde, bruits vrais
d'ailleurs, nous aurions dû rencontrer les Russes à Wiasma prêts
à recevoir cette terrible bataille, à laquelle ils avaient fini
par se résoudre, et qu'ils étaient décidés à accepter dès que le
terrain leur paraîtrait favorable. Mais les Russes n'ayant pas jugé
convenable celui de Wiasma, avaient reporté leurs vues sur celui
de Czarewo-Zaimitché, situé à deux journées au delà, lequel devait
opposer à l'assaillant de très-grandes difficultés. Il semblait que
depuis que le général Barclay de Tolly avait concédé aux passions
de son armée la bataille tant demandée, on fût moins impatient de
la livrer, et plus difficile sur le choix du terrain. La multitude,
dans les camps comme sur la place publique, est toujours la même: lui
accorder ce qu'elle désire, est presque un moyen de l'en dégoûter.
Les plus ardents partisans de la bataille, le prince Bagration entre
autres, ne trouvaient aucun terrain à leur gré. Ils n'avaient pas
voulu de celui de l'Ouja, ils ne voulaient pas davantage de celui de
Wiasma; ils remettaient maintenant jusqu'à Czarewo-Zaimitché. On voit
à travers quelles vicissitudes finissait par prévaloir le système
d'une retraite continue, tendant à nous attirer dans les profondeurs
de l'empire.
[Note en marge: Napoléon, décidé à les suivre, ne compte plus les
distances.]
[Note en marge: Inquiétudes qui commencent à s'emparer de l'esprit
des principaux chefs de l'armée française.]
[Note en marge: Timides représentations de Berthier.]
[Note en marge: Dure réponse de Napoléon.]
Du reste, pour Napoléon ce n'était plus une question que celle de
savoir s'il fallait suivre les Russes. Il avait pris son parti à cet
égard, depuis qu'il était convaincu qu'ils finiraient par accepter la
bataille, et une ou deux marches de plus pour arriver à ce résultat,
qui à ses yeux devait être décisif, n'étaient plus une considération
capable de l'arrêter. Il ne fut donc ni étonné ni dépité de
trouver à Wiasma les Russes encore décampés, et il résolut de les
suivre sur la route de Ghjat. Pourtant autour de lui de sinistres
pressentiments commençaient à préoccuper les esprits. Chaque soir
la nécessité d'aller aux fourrages faisait perdre des centaines
d'hommes, et la fatigue tuait des centaines de chevaux. L'armée
diminuait à vue d'oeil, surtout la cavalerie, et on pouvait craindre
que ce système des Parthes, dont les Russes se vantaient dans leurs
bivouacs tout en insultant les généraux qui le pratiquaient, ne fût
que trop réel, et trop près de réussir. Berthier, quoique d'une
réserve extrême, Berthier, qui avait à la guerre le bon sens du
prince Cambacérès dans la politique, mais qui n'était pas plus hardi
lorsqu'il fallait en tenir le langage, Berthier se permit d'adresser
quelques représentations à l'Empereur sur les dangers de cette
expédition poussée à outrance, et exécutée en une seule campagne
au lieu de deux. Il fit valoir les fatigues, la disette de vivres,
l'affaiblissement successif de l'effectif, la mortalité des chevaux,
et par-dessus tout la difficulté du retour. Napoléon, qui savait bien
tout ce qu'on pouvait dire sur ce sujet, et qui s'irritait de trouver
dans la bouche des autres l'expression de pensées qui obsédaient son
esprit, reçut fort mal les observations du major général, et lui
adressa ce reproche blessant qu'il jetait à la face de quiconque lui
faisait une objection:--Et vous aussi, vous êtes de ceux qui n'en
veulent plus!--Puis il alla presque jusqu'à l'injurier, le comparant
à une vieille femme, lui disant qu'il pouvait, s'il le voulait,
retourner à Paris, et qu'il saurait se passer de ses services.
Berthier, humilié, lui répondit avec une douleur concentrée, se
retira au quartier du major général, et pendant plusieurs jours
cessa d'aller s'asseoir à la table impériale, bien qu'il y prît
ordinairement tous ses repas[19].