Le général convoqua les principaux officiers de l'armée pour

s'entendre avec eux sur la manière de sortir d'une situation qui

s'était fort compliquée. Alliant la vigueur à la prudence, il fit

sentir les inconvénients d'une attitude purement défensive, et d'une

retraite en deçà de la Dwina trop évidemment obligée; il montra le

danger d'être bientôt assailli, tourmenté sur l'une et l'autre rive

de la Dwina, au point même de ne pouvoir plus aller aux fourrages, et

en preuve il allégua les préparatifs de passage que l'ennemi faisait

actuellement au-dessus de Polotsk. En conséquence, il proposa pour

le lendemain, en continuant de se retirer en apparence, de profiter

du terrain couvert où l'on combattait pour repasser secrètement la

Dwina et la Polota avec la majeure partie des troupes, d'attaquer

les Russes à l'improviste, de leur infliger, si on le pouvait, un

sanglant échec, et de se reposer ensuite à l'abri de ce succès

derrière Polotsk et la Dwina. Cet avis si sage et si ferme à la

fois ne soulevait qu'une objection, c'était l'épuisement des soldats

marchant depuis quatre jours, se battant depuis trois, ayant pu

trouver à peine le temps de prendre quelque nourriture, et arrivés

à un état de faiblesse physique vraiment inquiétant. Pourtant le

général Saint-Cyr affirmant que quatre heures lui suffiraient pour

donner aux Russes un choc vigoureux, on convint de se reposer le

matin, et de combattre dans l'après-midi du lendemain. On se sépara

ainsi avec la résolution de livrer cette nouvelle et dernière

bataille.

[Note en marge: Belle manoeuvre, et bataille de Polotsk, livrée le 18

août.]

Le lendemain 18 août, en effet, le général Saint-Cyr exécuta toutes

ses dispositions comme il les avait annoncées. Il laissa ses parcs et

ses bagages sur la rive gauche de la Dwina, où le maréchal Oudinot

les avait déjà envoyés; il les dirigea même sur la route d'Oula,

comme s'il allait se rapprocher de la grande armée en remontant sur

Witebsk (voir la carte nº 55); il profita de ce mouvement simulé pour

concentrer autour de Polotsk la division Verdier et les cuirassiers

Doumerc, puis vers le milieu du jour il fit brusquement repasser ses

troupes sur la droite de la Dwina, les porta entre cette rivière et

la Polota, et ordonna immédiatement l'attaque.

Les troupes bavaroises et françaises étaient comme cachées dans

le ravin de la Polota, les Bavarois à droite, les deux divisions

françaises Legrand et Verdier au centre, et une moitié de la division

suisse du général Merle à gauche, avec les cuirassiers Doumerc.

L'autre moitié de la division Merle était en deçà de la Polota, pour

nous garder contre les troupes ennemies qui auraient pu franchir

cette rivière à notre extrême droite, et déboucher de la forêt de

Gumzéléva sur nos derrières.

[Note en marge: Le mouvement imprévu de l'armée française jette les

Russes dans un grand désordre.]

[Note en marge: Les Russes après avoir cédé s'arrêtent, et résistent,

mais sont enfoncés.]

[Note en marge: Mort du brave général Deroy, et regrets inspirés par

sa mort.]

De leur côté, les Russes étaient rangés au delà de la Polota,

décrivant un demi-cercle autour de notre position, et placés

très-près de nos avant-postes, afin de fondre sur nous au moment où

nous battrions en retraite, comme ils s'y attendaient en apercevant

le mouvement de nos parcs sur la gauche de la Dwina. À un signal

donné, toute notre artillerie, tant bavaroise que française, s'étant

portée rapidement en avant, au nombre de soixante bouches à feu,

couvrit de ses projectiles les Russes surpris et déconcertés. En

effet, leur cavalerie n'était pas à cheval, leur infanterie n'était

qu'en partie dans les rangs, et il y eut parmi eux un moment de

grand trouble avant que tout le monde eût repris son poste. Nos

divisions en profitèrent, et marchèrent en colonnes d'attaque dans

l'ordre où elles se trouvaient, les deux divisions bavaroises Deroy

et de Wrède à droite, les divisions françaises Legrand et Verdier

au centre, la division Merle à gauche, mais celle-ci ne s'avançant

guère, afin d'attirer près de Polotsk la droite des Russes qu'on

se flattait d'envelopper dès qu'on aurait culbuté leur centre. Les

Russes, d'abord surpris, furent refoulés en grand désordre, laissant

les prairies et les marécages couverts de leurs blessés qu'ils ne

pouvaient pas recueillir, et de leurs canons qu'ils ne pouvaient pas

emmener. Pourtant, après s'être repliés jusqu'à leur seconde ligne,

ils s'arrêtèrent, et firent meilleure contenance. Alors la lutte

devint vive et acharnée. Après une forte fusillade on s'aborda à la

baïonnette, et la mêlée fut aussitôt générale. Les Bavarois, comme

la plupart de nos alliés, désertant sur les routes et se comportant

bien au feu, se battirent avec la plus grande valeur. Malheureusement

le brave et digne général Deroy, vieillard de quatre-vingts ans,

l'honneur de l'armée bavaroise, et l'un des plus respectables

officiers de ce siècle, paya de sa vie les avantages remportés par

ses troupes. Au centre la division Legrand enfonça tout ce qui lui

fut opposé. La division Verdier, dont le chef fut blessé, se montra

sa digne compagne. Pourtant la seconde brigade de cette division, où

l'on comptait beaucoup de conscrits, ayant faibli un instant devant

une attaque furieuse des Russes, le général Maison, qui joignait au

coup d'oeil le plus prompt une rare vigueur de caractère, sut réparer

avec la première brigade la faute de la seconde, et mit les Russes en

déroute. À peine l'engagement durait-il depuis deux heures, que déjà

l'ennemi, refoulé sur tous les points, était obligé de nous céder le

champ de bataille couvert de ses morts et de son artillerie.

[Note en marge: Échauffourée d'un moment bientôt réparée.]

En ce moment toutefois une courte échauffourée faillit nous priver

des fruits de la victoire. Vers notre gauche un régiment de dragons

russes ayant réussi à se glisser à travers les sentiers marécageux du

pays, entre la division Verdier et la division Merle, pénétra fort

avant dans l'intérieur de notre ligne, où il causa un instant de

trouble. Le général Saint-Cyr, que sa blessure empêchait de se tenir

à cheval, et qui assistait à la bataille dans une petite voiture

polonaise, se trouvait en cet endroit. Il fut renversé dans cette

espèce de bagarre, et foulé aux pieds des chevaux. On le releva, et

il ne cessa pas de donner ses ordres. Un poste de la brigade Merle,

qui gardait les bords de la Polota, arrêta les dragons russes à coups

de fusil. Les cuirassiers de Doumerc les chargèrent en flanc, en

sabrèrent une bonne partie, et mirent fin à cette bizarre aventure.

[Note en marge: Résultat de la victoire de Polotsk.]

Néanmoins il en était résulté un peu de temps perdu, et un peu de

confusion. La gauche, composée surtout de la division Merle, avait eu

le tort de s'avancer presque à la hauteur du centre, et de ramener

en arrière la droite des Russes, qu'autrement on aurait pu prendre

entre la Polota et la Dwina. Malgré cette faute, résultat d'un excès

de bonne volonté, sur le front entier des deux armées nous étions

complétement victorieux, et l'ennemi était ramené sur tous les points

à la lisière de la forêt de Gumzéléva, d'où il avait débouché sur

nous. Si nous avions eu encore une heure de jour, et si nos troupes

avaient été moins fatiguées, nous aurions pu, en le suivant dans la

forêt, lui enlever beaucoup de prisonniers et d'artillerie. Mais nos

soldats, tombant de lassitude et quelques-uns d'inanition, étaient

hors d'état d'aller plus loin. On s'arrêta donc à la lisière de la

forêt, après une victoire brillante dont les trophées consistaient

en 1500 prisonniers, 14 pièces de canon, une grande quantité de

caissons, et 3 mille hommes tués à l'ennemi. Notre perte n'atteignait

pas un millier d'hommes. Le principal avantage de cette journée

était d'avoir refoulé au loin le comte de Wittgenstein, de lui avoir

fait perdre le goût de l'offensive, du moins pour quelque temps,

de pouvoir nous reposer tranquillement en avant de Polotsk, et de

ne plus craindre de voir enlever nos fourrageurs, si loin qu'ils

allassent. Le seul regret était celui qu'inspira la mort du général

Deroy, et il fut universel.

[Note en marge: Le bâton de maréchal envoyé au général Saint-Cyr.]

Cette victoire connue à Smolensk le 19 août, lendemain du jour où

l'on y était entré, causa une vive satisfaction à Napoléon, et

le rendit juste enfin pour le général Saint-Cyr, dont la rapide

détermination nous avait fait regagner sur la Dwina le prestige de

la victoire. Napoléon lui envoya le bâton de maréchal d'empire, bien

dû à ses talents qui étaient grands quoique gâtés par des défauts de

caractère. Il lui adressa en même temps de nombreuses récompenses

pour les troupes françaises et bavaroises qui s'étaient parfaitement

conduites, ne voulut pas qu'il y eût entre elles la moindre

différence, et accorda des dotations aux veuves et aux orphelins

des officiers bavarois, tout comme aux veuves et aux orphelins des

officiers français. Il décerna aussi des honneurs tout particuliers

à la mémoire du général Deroy. La perte de ce général et celle du

général Gudin étaient les plus grandes que l'armée eût encore faites.

Elle devait, hélas! en faire bientôt, sinon de plus grandes, au moins

de bien plus nombreuses! La blessure du maréchal Oudinot n'avait

heureusement rien de grave, quoiqu'elle dût pendant plusieurs mois

lui interdire l'exercice du commandement.

[Note en marge: La sécurité de nos ailes garantie par les deux

victoires de Gorodeczna et de Polotsk.]

[Note en marge: Napoléon, rassuré sur ses flancs, attend pour décider

s'il se portera en avant, les rapports de son avant-garde.]

Ces deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk, remportées, l'une

le 12 août, l'autre le 18, semblaient garantir la sécurité de nos

flancs, et nous permettre de nous avancer davantage, si l'espérance

d'une victoire décisive venait luire sur la route de Moscou.

Napoléon en jugea ainsi, et comptant que les Autrichiens et les

Saxons suffiraient sur sa droite pour contenir Tormazoff, que les

Français et les Bavarois de Saint-Cyr suffiraient sur sa gauche pour

arrêter Wittgenstein, sans compter le maréchal Macdonald laissé entre

Polotsk et Riga, il ne trouva dans la situation de ses ailes aucune

raison de s'arrêter, si toutefois il voyait chance, en se portant en

avant, ou de terminer la guerre, ou de lui donner un grand éclat.

On ne pouvait entrevoir qu'une chance fâcheuse, c'était le retour

probable de l'amiral Tchitchakoff, que la paix des Russes avec les

Turcs allait rendre disponible. Mais le 9e corps, celui du duc de

Bellune (maréchal Victor), soigneusement formé d'avance pour toutes

ces éventualités, placé en juin à Berlin, en juillet à Tilsit,

allait, en se transportant à Wilna, offrir une précieuse ressource

contre tous les accidents imaginables. Napoléon pour asseoir ses

résolutions définitives n'avait donc à prendre en considération que

ce qui allait se passer entre la grande armée réunie sous sa main,

et la grande armée russe commandée par Barclay de Tolly, laquelle

était en retraite sur la route de Moscou. C'est sur ce point qu'il

avait les yeux constamment fixés, se demandant toujours s'il fallait

rester à Smolensk pour y organiser la Pologne, pour y préparer ses

moyens d'hivernage, au risque de tout ce que l'Europe penserait d'une

lenteur si nouvelle, ou bien s'il fallait continuer à s'enfoncer en

Russie, pour frapper avant la fin de la saison un coup décisif,

auquel ne pût pas tenir le caractère mobile de l'empereur Alexandre.

C'étaient les rapports de ses deux généraux d'avant-garde qui

devaient faire pencher d'un côté ou de l'autre la balance oscillante

en ce moment dans ses mains.

[Note en marge: Conduite de Murat et de Davout à la tête de

l'avant-garde.]

[Note en marge: Fréquents conflits entre ces deux chefs.]

Murat et Davout suivaient en effet, l'un avec sa cavalerie, l'autre

avec son infanterie, les traces de la grande armée russe qui se

retirait par la route de Moscou. Ils avaient occupé Solowiewo, au

bord du Dniéper, après quelques combats d'arrière-garde, et laissant

à d'autres le soin de conserver ce poste, ils avaient couru sur

Dorogobouge, dernier point où la route de Moscou rencontre les

sinuosités du Dniéper. Les rapports de ces deux chefs différaient

comme leurs caractères. La bravoure éclatante mais inconsidérée de

Murat, prodiguant follement sa cavalerie dans les reconnaissances,

mais dans les combats la jetant sur l'ennemi avec un merveilleux

à-propos, et malheureusement ne sachant pas la ménager de manière à

la faire durer, était antipathique à la solide et froide raison du

maréchal Davout, qui ne dépensait inutilement ni la vie ni les forces

de ses hommes, avançait moins vite que d'autres, et en revanche

ne reculait jamais. Quand Murat, engagé avec témérité, demandait

l'infanterie du maréchal, celui-ci l'amenait sans se faire attendre,

tirait d'embarras le brillant roi de Naples, sans jamais vouloir

toutefois lui confier des soldats de la vie desquels il était avare.

Il n'y avait que quelques jours qu'ils marchaient ensemble, et déjà

il s'était élevé entre eux de vives altercations, dans lesquelles

la vivacité du chef couronné de notre cavalerie était venue se

briser contre la ténacité du chef de notre infanterie. Aussi se

contredisaient-ils sans cesse dans leurs rapports à l'Empereur.

[Note en marge: Leurs rapports contradictoires.]

[Note en marge: Tout en se contredisant, Murat et Davout sont

d'accord sur un point, c'est qu'il y aura une grande bataille.]

L'ennemi, dont le général Barclay de Tolly dirigeait la retraite,

se retirait avec ordre et fermeté, ayant à son arrière-garde une

quantité restreinte, mais suffisante et bien choisie, d'infanterie

légère, d'artillerie et de cavalerie. Il rétrogradait par échelons,

plaçant sur toute position où il pouvait arrêter nos cavaliers

quelques pièces de canon attelées et des tirailleurs, et la défendant

avec ces moyens jusqu'au moment où notre infanterie arrivait. Alors

seulement il s'en allait en toute hâte, se repliait derrière d'autres

échelons aussi bien postés, et ne lançait enfin sa cavalerie que

dans les lieux découverts, quand elle avait chance de ramener la

nôtre. Rien dans cette manière d'agir n'annonçait du trouble ou

du découragement, et tout révélait au contraire une résistance

qui devait grandir successivement, jusqu'à devenir une bataille

générale lorsque l'ennemi jugerait convenable d'en livrer une. Murat

n'observant que très-superficiellement ce qui se passait devant lui,

ne tenant compte que de cet abandon successif des positions occupées

par l'ennemi, prétendait que les Russes étaient démoralisés, et que,

dès qu'on pourrait les joindre, on n'aurait qu'à les aborder pour les

accabler, qu'il suffisait donc de marcher vite pour trouver sur son

chemin l'occasion d'un beau triomphe. Le maréchal Davout soutenait

fortement le contraire, et affirmait qu'il n'avait jamais vu une

retraite mieux conduite, et dont il fût moins facile de triompher en

galopant sur les traces de l'ennemi. Il pensait que sans s'épuiser

à courir après les Russes, qu'on ne réussirait pas à devancer, on

les rencontrerait bientôt dans une position de leur choix, où ils se

défendraient à outrance, et devant laquelle on ferait bien, si on

voulait livrer bataille, d'arriver avec des forces sagement ménagées.

Il croyait donc à une bataille prochaine, mais sanglante, et l'une

des plus terribles du siècle. Il écrivait en ce sens à Napoléon plus

d'une fois par jour, et contredisait par conséquent tous les rapports

de Murat. Pourtant ces deux chefs de notre avant-garde étaient

d'accord sur un point, c'est qu'on trouverait bientôt une bataille

sur son chemin, facile suivant l'un, difficile suivant l'autre,

certaine suivant tous les deux.

[Note en marge: Les Russes trouvés un moment en position à

Dorogobouge, avec l'intention apparente de livrer bataille.]

[Note en marge: Murat et Davout mandent cette circonstance à

Napoléon.]

En approchant de Dorogobouge, on aperçut les Russes rangés en

bataille derrière une petite rivière qu'on appelle l'Ouja, et qui,

après avoir traversé des terrains plus ou moins accidentés, allait

se jeter vers notre gauche dans le Dniéper, à un lieu nommé Ouswiat

(voir la carte nº 55). À leur attitude, à leur nombre, à leur vaste

déploiement, on devait croire à une affaire générale. La petite

rivière qu'il fallait franchir pour les atteindre n'était pas un

obstacle bien sérieux, mais elle avait des bords fangeux et d'un

accès difficile. Toutefois, en remontant un peu sur notre droite,

on avait l'espérance de tourner les Russes, et, si on agissait

de ce côté avec des forces suffisantes, il était probable qu'on

parviendrait à les refouler dans l'angle que l'Ouja forme avec le

Dniéper. Il y avait donc en cet endroit chance d'une grande et

décisive rencontre, et sur-le-champ Davout et Murat le mandèrent

à Napoléon, se trouvant cette fois seulement du même avis dans le

rapport qu'ils lui adressèrent. L'armée polonaise, qui marchait à

deux lieues sur notre droite, alla prendre position vers les sources

de l'Ouja, point par lequel on espérait tourner l'ennemi. C'est le 23

au soir que notre avant-garde, partie de Smolensk le 20, envoya ce

rapport à Napoléon.

[Note en marge: Barclay de Tolly avait effectivement pris la

résolution de livrer bataille, vaincu par les cris de ses soldats et

de ses officiers.]

Ce qu'elle avait cru apercevoir était la vérité même. Le judicieux

et intrépide Barclay de Tolly, après avoir bravé courageusement

les propos injurieux dont il était l'objet, sentait sa fermeté

s'évanouir, surtout depuis la retraite de Smolensk, qu'il lui avait

fallu ordonner malgré tous les généraux russes, et en particulier

malgré le prince Bagration. Le déchaînement contre lui était

universel. Les généraux comme les hommes politiques ont besoin de

courage civil, et doivent savoir dédaigner les vains propos de la

soldatesque, qui a aussi souvent perdu les armées que la multitude a

perdu les États libres quand on l'a écoutée. Pour nous Français, il

ne pouvait rien arriver de plus heureux que de livrer bataille près

de Smolensk; pour les Russes, il ne pouvait rien y avoir de plus

funeste. Mais les chefs de l'armée, recueillant les plaintes des

soldats et surtout celles de la nation, dont on brûlait les villes

et les villages, disaient qu'on se défendait avec des ruines, avec

des ruines russes, et qu'il serait plus noble et moins dommageable de

se défendre avec du sang. L'emportement des esprits était tel qu'on

se demandait avec raison, si, malgré tout le danger d'une bataille

livrée aux Français si près de leurs ressources, il n'y aurait pas

un danger plus grand encore à laisser la démoralisation s'introduire

dans les troupes, et à fournir plus longtemps prétexte à ce mépris

des chefs qui commençait à engendrer la plus affreuse indiscipline.

C'est ce motif qui avait décidé Barclay de Tolly, et lui avait fait

abandonner le projet de retraite à l'intérieur, pour celui d'une

bataille acharnée livrée immédiatement. En conséquence, il avait

envoyé le quartier-maître général, colonel Toll, pour choisir un

champ de bataille, et celui-ci avait adopté la position qui s'était

offerte derrière l'Ouja, en avant de Dorogobouge. Arrivé là le 22,

Barclay de Tolly avait changé l'emplacement de la deuxième armée,

que commandait le prince Bagration, et l'avait établie à sa gauche,

au point même où nous pouvions tourner la ligne des Russes. Toute

la journée du 23, en effet, il s'appliqua à étudier les lieux, à

s'y bien asseoir, et à y faire ses préparatifs de combat. Murat et

Davout, quoique appréciant différemment l'état moral de l'ennemi,

ne se trompaient donc pas en écrivant à l'Empereur que les Russes

étaient prêts à livrer bataille, et que, si on était disposé à

l'accepter, il fallait accourir en masse pour combattre avec toutes

ses forces.

[Note en marge: Napoléon en apprenant que l'armée russe paraît

disposée à accepter la bataille, forme la résolution de se porter à

Dorogobouge.]

Napoléon reçut cette nouvelle quelques heures après qu'elle avait

été expédiée, car, s'il avait fallu trois jours aux troupes de

l'avant-garde pour franchir cet espace, dix ou douze heures

suffisaient à un courrier. En la recevant, Napoléon résolut de

quitter Smolensk pour courir à cet événement décisif, éclatant,

dont il croyait avoir besoin pour se soutenir dans la position où il

s'était mis. Le fait seul de son déplacement avec toutes ses forces

pour se rendre à plusieurs journées de Smolensk, tranchait à moitié

la question qui le préoccupait actuellement, mais la tranchait sans

qu'il s'en doutât, car les raisons d'aller chercher cette bataille

tant désirée, fût-ce à quelques marches, étaient si fortes, qu'il

n'y avait pas à hésiter. Il n'hésita donc pas à partir le 24 avec

la garde, sans résoudre encore au surplus d'une manière irrévocable

la question de savoir s'il hivernerait en Pologne, ou marcherait à

Moscou. Il n'en fit pas moins toutes ses dispositions comme pour un

départ définitif, parce que, sans être entièrement décidé, il se

doutait qu'il pourrait être entraîné plus loin, et qu'il ne voulait

pas faire un pas en avant sans avoir pris sur ses derrières des

précautions dignes de sa prévoyance.

[Note en marge: Ordres éventuels donnés à Smolensk, pour le cas,

incertain encore, où Napoléon s'enfoncerait en Russie.]

Déjà il avait employé cinq jours à ordonner à Smolensk les

établissements militaires qu'il créait partout où il passait, et qui

malheureusement ne s'achevaient pas toujours quand il était parti. Il

avait prescrit la construction de vingt-quatre fours, la conversion

des couvents et des églises en magasins, l'approvisionnement de ces

magasins avec les ressources du pays, la formation d'un vaste hôpital

pourvu de tous les objets nécessaires, disposition urgente, car on

avait quatre mille Français et trois mille Russes à panser, et le

matériel des ambulances étant resté en arrière, on était obligé de

suppléer au linge avec le papier des vieilles archives de Smolensk.

Il avait prescrit encore l'enlèvement des corps morts, que la

population fugitive ne pouvait faire disparaître, et dont la présence

sur un sol brûlant était non-seulement hideuse, mais pestilentielle;

l'établissement d'un pont sur pilotis à Smolensk, la réparation

des murailles de cette ville, leur armement, et enfin cent autres

mesures d'une égale utilité. Il laissa dans Smolensk une division de

sa jeune garde sous le général Delaborde, celui qui avait si bien

servi en Portugal, en attendant que les détachements restés sur les

derrières pussent venir former la garnison de cette ville importante.

Il y appela ceux qu'il avait laissés à Witebsk, où ils devaient être

remplacés par d'autres. Il changea la route de l'armée, et au lieu

de la faire passer par les points que lui-même avait parcourus dans

sa marche, c'est-à-dire par Gloubokoé, Ouchatsch, Beschenkowiczy et

Witebsk, il décida qu'elle passerait par Smorgoni, Minsk, Borisow,

Orscha, parce qu'elle serait ainsi plus courte. Il décida que les

bataillons de marche, amenant les recrues à l'armée selon les règles

qu'il avait depuis longtemps établies, suivraient cette nouvelle

ligne d'étapes. Il donna des ordres pour accélérer leur arrivée. La

division polonaise Dombrowski, détachée du corps de Poniatowski,

et placée à Mohilew pour lier la grande armée avec le corps

austro-saxon, reçut une brigade de cavalerie légère, afin qu'elle

pût étendre sa surveillance plus au loin, et mieux veiller sur notre

nouvelle base d'opération. Il écrivit aux maréchaux Saint-Cyr et

Macdonald qui gardaient la Dwina, au prince de Schwarzenberg qui

gardait le bas Dniéper, les avertit les uns et les autres qu'il

allait se porter en avant pour livrer une bataille décisive, et leur

recommanda de bien protéger les flancs de la grande armée pendant

qu'il essayerait de frapper un coup mortel sur l'ennemi. Il manda

enfin au duc de Bellune de se préparer à venir à Wilna, parce que de

ce point central, le 9e corps serait la ressource de celui de nos

généraux qui se serait laissé battre sur l'une ou l'autre de nos

ailes.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour Dorogobouge.]

Ayant expédié sa garde le matin même du 24, et ordonné à Ney, qui

suivait Davout, de se serrer sur la tête de l'armée, au prince Eugène

qui avait cheminé sur la gauche par Doukhowtchina, de se diriger sur

Dorogobouge, il partit le soir de sa personne, et marcha toute la

nuit du 24 au 25 août pour arriver le 25 avec le soleil levant, et

livrer peut-être la bataille, objet de ses désirs les plus ardents.

[Note en marge: Son arrivée à Dorogobouge. Il trouve l'armée russe

décampée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 50 段