question aussi grave, aussi compliquée, et pour la solution de
laquelle il fallait peser tant de considérations administratives,
militaires et politiques. Certes il y avait dans ce genre de guerre
lent et méthodique quelque chose de nouveau qui pouvait flatter
son esprit, quelque chose de profond qui pouvait frapper aussi les
imaginations. D'ailleurs le comte de Wittgenstein à détruire sur
sa gauche, le général Tormazoff sur sa droite, Riga à prendre d'un
côté, la Volhynie à envahir de l'autre, devaient ôter à cette fin
de campagne tout caractère d'inertie, d'impuissance ou d'insuccès.
Mais la faute de venir si loin en passant à travers tant de peuples
ennemis, en menant avec soi tant d'alliés douteux, en laissant
à l'autre extrémité de l'Europe une guerre mal conduite, celle
d'Espagne, cette faute commise, Napoléon la sentait profondément,
trop profondément peut-être, maintenant qu'elle n'était plus
réparable, et il était fortement préoccupé des périls de cette
étrange situation. Il se répétait avec plus de chagrin tout ce qu'il
s'était déjà dit à Witebsk, et il se demandait ce que penseraient,
ce que feraient les Prussiens, les Autrichiens, les Allemands, les
Hollandais, les Italiens, s'ils le voyaient s'arrêter pendant tout
un hiver de huit mois, et s'arrêter devant des obstacles que tout le
monde serait libre d'apprécier à sa manière, de dire invincibles,
aussi insurmontables l'année suivante que celle-ci? Son empire
n'allait-il pas s'ébranler tout entier sous sa main, quelque forte
qu'elle fût, et pourrait-il en contenir les parties si diverses, et
si portées à se disjoindre? Ces cantonnements dont on lui parlait
sans cesse sur la Dwina et le Dniéper, seraient-ils donc, comme il
l'avait déjà dit tant de fois, si faciles à établir, à défendre,
à approvisionner, sur une ligne de trois cents lieues, depuis
Bobruisk jusqu'à Riga? Ces fleuves comblés par les neiges en hiver,
seraient-ils, des derniers jours d'octobre aux premiers jours
d'avril, seraient-ils une frontière? Comment ses soldats, atteints
déjà d'une maladie jusque-là inconnue parmi eux, la désertion du
drapeau, comment supporteraient-ils immobiles, inactifs, ces huit
mois d'un pénible et ennuyeux hiver? Lui, leur chef accoutumé,
resterait-il au milieu d'eux? S'il n'y restait pas, qui pourrait les
commander, les retenir, les rassurer? Et s'il y restait, sa main
serait-elle assez puissante, du milieu de cette situation difficile,
pour se faire sentir jusqu'à Rome et à Cadix?
[Note en marge: Napoléon se décide à séjourner trois ou quatre jours
à Smolensk, pour savoir, avant de prendre un parti, ce qui se passe
sur ses ailes.]
C'étaient là de sérieuses considérations, dont tiennent trop peu
de compte ceux qui blâment Napoléon de n'avoir pas terminé cette
première campagne à Smolensk, et qui prouvent que le danger de cette
guerre était bien plus dans l'entreprise elle-même, que dans telle ou
telle manière de la diriger. Ces réflexions jetèrent Napoléon dans
une rêverie profonde, rêverie d'autant plus pénible, que ce n'était
plus comme à Witebsk un parti encore éloigné à prendre, mais un parti
sur lequel il était urgent de se prononcer immédiatement. Néanmoins,
bien qu'il fallût arrêter ses résolutions tout de suite, certaines
circonstances très-prochaines pouvaient entraîner la balance dans un
sens ou dans un autre, et dispenser de faire soi-même un choix qui
était bien difficile, bien embarrassant, bien redoutable, car à mal
choisir il y avait presque la certitude de périr. Ces circonstances
étaient l'attitude de l'ennemi au delà de Smolensk, la disposition
qu'il allait montrer à combattre ou à se retirer, la situation
des généraux laissés sur les ailes de la grande armée, du maréchal
Oudinot à Polotsk, du prince de Schwarzenberg et du général Reynier à
Brezesc, engagés les uns et les autres dans des combats opiniâtres.
Si l'ennemi semblait vouloir livrer bataille, il n'y avait pas à
hésiter, et il fallait sur-le-champ accepter ce duel. Si le maréchal
Oudinot, si le prince de Schwarzenberg et le général Reynier étaient
vaincus, il fallait les secourir; s'ils étaient vainqueurs, on était
plus libre de se porter en avant.
[Note en marge: Pendant ce temps, Napoléon fait suivre l'armée russe
par une puissante avant-garde, sous les ordres de Murat et de Davout,
afin de découvrir les intentions de l'ennemi.]
Peu de jours suffisaient pour être éclairé sur ces divers points,
et Napoléon, sans vouloir encore s'enchaîner lui-même, résolut de
séjourner trois ou quatre jours à Smolensk, pour s'y renseigner sur
ce qu'il avait besoin de savoir, et pour prescrire des mesures qui
étaient urgentes s'il devait se porter plus loin. En conséquence il
prescrivit à Murat et au maréchal Davout, les deux hommes les plus
dissemblables de l'armée, et dont le second corrigeait utilement le
premier, de se mettre en marche, l'un avec deux corps de cavalerie,
l'autre avec ses cinq divisions d'infanterie, pour suivre l'ennemi
pas à pas, et juger le plus exactement possible de ses projets. Le
maréchal Ney, qui avait été à l'avant-garde depuis Witebsk, avait
besoin de faire reposer ses divisions, et il était d'ailleurs trop
ardent pour qu'on pût s'en rapporter à ses jugements en cette
circonstance. Napoléon lui enjoignit, après qu'il aurait pris un ou
deux jours de repos, de suivre Murat et Davout, mais en se tenant à
quelque distance. Il dirigea le prince Eugène un peu sur la gauche
du gros de l'armée, vers Doukhowtchina, afin de nettoyer le pays
entre le Dniéper et la Dwina, et de s'éclairer de ce côté sur les
projets des Russes. (Voir la carte nº 54.) Il suffisait ainsi d'une
journée pour que toute l'armée fût réunie et prête à combattre, si
l'on était assez heureux pour que les Russes adoptassent ce parti.
En tout cas, on ne pouvait pas tarder à être complétement informé,
et si la bataille ardemment désirée ne s'offrait pas, on était libre
de rétrograder, car trois ou quatre marches de plus qu'on aurait
faites en avant n'étaient point une raison de ne pas revenir s'il
le fallait, et n'étaient pas au surplus un grand dommage dans cette
saison, et avec les moyens de transport dont on disposait encore.
Ces ordres donnés, Napoléon s'établit à Smolensk, pour prendre
ses mesures dans la double supposition, ou d'une nouvelle marche
offensive, ou d'un établissement définitif en Lithuanie, pour veiller
surtout à ce qui se passait sur ses ailes, et y pourvoir comme il
conviendrait.
Les renseignements en effet arrivaient à tout moment de la droite et
de la gauche, de Brezesc et de Polotsk, et ils étaient satisfaisants.
Les événements sur ces deux frontières avaient été les suivants.
[Note en marge: Événements sur la droite.]
[Note en marge: Marche du prince de Schwarzenberg et du général
Reynier contre le général russe Tormazoff.]
Le général Reynier avait rétrogradé jusqu'à Slonim, afin d'aller à
la rencontre du prince de Schwarzenberg, auquel avait été expédié,
comme on l'a vu, l'ordre de rebrousser chemin vers le Bug, et de
s'unir aux Saxons pour rejeter le général Tormazoff en Volhynie.
La réunion des Saxons et des Autrichiens s'étant opérée le 3 août
sous les ordres du prince de Schwarzenberg, ils s'étaient dirigés
tous ensemble sur Proujany et Kobrin, là même où s'était passée la
désagréable mésaventure du détachement saxon surpris par le général
Tormazoff. Le général Reynier, après ses marches et contre-marches,
après l'événement de Kobrin qui lui avait coûté 2 mille hommes,
après le détachement de presque toute sa cavalerie au corps de
Latour-Maubourg, après l'envoi d'un régiment saxon à Praga (sous
Varsovie), ne comptait pas plus de 11 mille hommes, dont 1500 de
cavalerie. Le prince de Schwarzenberg de son côté, à la suite du long
trajet qu'il avait exécuté, ne comptait que 25 mille Autrichiens. Le
total des forces alliées sur ce point s'élevait donc à environ 36
mille hommes. On en prêtait beaucoup plus au général Tormazoff, mais
il en avait à peine autant, ayant été obligé de laisser des troupes
à Mozyr pour garder ses derrières. Aussi n'avait-il pas manqué de
rétrograder, craignant d'expier son dernier succès par un échec plus
grave que celui que venaient d'essuyer les Saxons. Il s'était donc
hâté de revenir sur ses pas, et de retourner vers Kobrin et vers
Pinsk, pour se couvrir du Bug, du Pripet, et de tous les marécages
fameux de cette contrée.
[Note en marge: Rencontre des Autrichiens et des Saxons avec les
Russes au delà de Kobrin.]
[Note en marge: Position de Gorodeczna, auprès de laquelle s'opère la
rencontre.]
Les Autrichiens et les Saxons, marchant fort d'accord comme
Allemands, et comme gens qui avaient besoin les uns des autres,
forcèrent en commun les défilés nombreux qu'on rencontre dans cette
région accidentée, et suivirent activement l'armée russe. Le 11 août
au soir ils étaient parvenus à un endroit qu'on appelle Gorodeczna,
à quelques lieues de Kobrin, et ils y avaient trouvé les Russes
établis dans une bonne position, avec la résolution évidente de s'y
défendre. À Gorodeczna, la route de Kobrin gravissait une côte assez
élevée, dont le pied était baigné par un ruisseau marécageux et
difficile à franchir. C'est sur cette côte que le général Tormazoff
s'était posté avec 36 mille hommes d'infanterie et 80 bouches à feu.
Le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, ayant reconnu la
difficulté d'emporter la position de front, cherchèrent sur leur
droite un passage qui leur permît de déborder la gauche de l'ennemi.
Un peu sur la droite en effet, et à un village appelé Podoubié, il
y avait un passage qui donnait accès sur la gauche des Russes, mais
c'était toujours à travers un ruisseau marécageux, et d'ailleurs les
Russes y avaient l'oeil. Pourtant un peu au delà, sur la déclivité de
la côte qu'il s'agissait d'enlever, se trouvait un bois qui n'était
pas occupé, et dans l'intérieur de ce bois un chemin de traverse qui
allait rejoindre à une lieue plus loin la grande route de Kobrin.
Le général Reynier, qui, bien que fort brave au feu, manquait de
caractère à la guerre, était un officier savant, et un tacticien
habile. Il eut bientôt découvert la faute de l'ennemi, et il offrit
au prince de Schwarzenberg d'en profiter, en pénétrant au-dessous de
Podoubié dans le bois négligé par les Russes, de manière à tourner
leur position. Le prince de Schwarzenberg apportait dans les choses
une simplicité d'intention qui les rendait faciles; il consentit à
cette offre, et donna au général Reynier une division autrichienne
pour assurer le succès de la manoeuvre proposée. Il y ajouta même
une grande portion de sa cavalerie, dont il ne pouvait guère se
servir dans l'endroit où il était. On convint que le lendemain
matin 12 août, le prince avec le gros de ses forces attaquerait
sérieusement Gorodeczna de front, pour attirer de ce côté l'attention
des Russes, tandis que le général Reynier dirigerait sur leur gauche
un effort vigoureux pour la tourner.
[Note en marge: Bataille de Gorodeczna, livrée le 12 août.]
Tout étant ainsi convenu, le général Reynier pénétra pendant la
nuit dans le bois en question, s'y établit, et dès qu'il fit jour,
déboucha à l'improviste dans une petite plaine, au milieu de laquelle
venait finir en s'abaissant la côte occupée par les Russes. Ceux-ci,
du point élevé de Gorodeczna, s'étant aperçus de bonne heure de la
marche des Saxons, laissèrent à Gorodeczna une partie de leurs forces
pour résister de front au prince de Schwarzenberg, et replièrent le
reste sur leur flanc gauche, afin de tenir tête au général Reynier.
C'est sur cette double ligne qu'on se battit toute la journée du 12.
Le prince de Schwarzenberg attaqua vivement Gorodeczna, mais sans
beaucoup d'espérance de l'enlever, les Russes occupant la côte avec
une nombreuse artillerie. Néanmoins les Autrichiens se comportèrent
bravement comme s'ils avaient agi pour eux-mêmes. À droite, le
général Reynier, ayant débouché du bois, trouva les Russes ployés en
potence, et faisant front de ce côté comme de l'autre. Ses efforts
pour les entamer furent énergiques, mais inutiles, car, bien que les
Saxons se battissent comme les Polonais (auxquels leur sort était
lié), ils furent constamment arrêtés par le feu d'une artillerie
dominante. À son tour, quand les Russes voulurent le refouler dans
le bois, le général Reynier les obligea de regagner la hauteur de
laquelle ils avaient tenté de descendre.
[Note en marge: Retraite des Russes et avantage notable remporté par
les Autrichiens et les Saxons.]
On serait resté toute la journée à lutter sans résultat, si le
prince de Schwarzenberg n'avait essayé une attaque vers le point
intermédiaire de Podoubié, qui donnait de plus près dans le flanc
gauche des Russes. Le régiment autrichien de Colloredo se joignant
aux chasseurs saxons, entra dans le marécage avec eux, y enfonça
jusqu'aux genoux, le franchit, et gravit la côte au moment du plus
grand engagement des Russes avec le corps du général Reynier. À cette
vue, les Russes furent ébranlés, et le général Reynier saisissant
l'occasion, les aborda plus vigoureusement encore avec les Saxons
et la division autrichienne mise sous ses ordres. Il gagna ainsi du
terrain sur leur gauche, et en même temps il porta toute sa cavalerie
à son extrême droite, sur les derrières de l'ennemi, menaçant par
ce mouvement la grande route de Kobrin. Les Russes craignant d'être
coupés, lancèrent leur cavalerie sur la cavalerie alliée, et, après
des chances diverses, jugèrent prudent de ne pas disputer plus
longtemps une position difficile à conserver. La nuit favorisa leur
retraite, et empêcha l'armée austro-saxonne de profiter de tous ses
avantages. Néanmoins la victoire était incontestable pour celle-ci,
car, outre l'acquisition d'un poste si chaudement disputé, et la
conquête de la route de Kobrin, elle avait fait essuyer aux Russes
des pertes considérables. Elle avait perdu environ 2 mille hommes en
morts ou blessés. Les Russes en avaient perdu plus du double, dont
500 prisonniers.
[Note en marge: Grandes récompenses au corps autrichien, et
particulièrement au prince de Schwarzenberg.]
Cette journée, si on savait en tirer parti, permettait de pousser
les Russes en Volhynie, de les y poursuivre même, de les empêcher
au moins d'en revenir, si toutefois leur force n'était pas doublée
par l'arrivée des troupes de Turquie. Pour le présent, elle devait
apaiser les terreurs de la Pologne, et suffisait pour couvrir
notre flanc droit. Napoléon, apprenant cette nouvelle au moment
de son entrée à Smolensk, en éprouva une véritable joie, envoya à
l'armée autrichienne un don de 500,000 francs (c'était le second
de cette valeur), y joignit un grand nombre de décorations, et
écrivit à Vienne pour qu'on donnât le bâton de maréchal au prince de
Schwarzenberg. Pourtant il était impossible qu'il se fît illusion sur
la force de cette aile, qui devait se trouver réduite par la dernière
bataille à 32 ou 33 mille hommes, et il pria son beau-père d'y
ajouter 3 mille hommes de cavalerie, 6 mille d'infanterie, ce qui,
avec quelques renforts demandés aussi à Varsovie, pouvait procurer
au prince de Schwarzenberg une armée de 45 mille hommes, les Saxons
compris. S'obstinant à croire que Tormazoff n'en avait pas 30 mille,
il jugeait une force de 45 mille hommes suffisante pour le rejeter en
Volhynie, et délivrer cette province du joug russe.
[Note en marge: Napoléon, prenant en considération les derniers
événements, renonce au projet d'attirer le prince de Schwarzenberg au
quartier général, et le laisse avec les Saxons sur son flanc droit.]
Cet événement changeait forcément la première résolution de Napoléon,
qui était d'attirer le prince de Schwarzenberg à la grande armée,
conformément aux désirs de l'empereur d'Autriche, et conformément à
ses propres calculs, car c'est aux Polonais et non aux Autrichiens
qu'il aurait voulu confier l'insurrection de la Volhynie, et la garde
de ses derrières. Mais faire parcourir cent vingt lieues au moins au
prince de Schwarzenberg pour l'amener à Smolensk, en faire parcourir
autant au prince Poniatowski pour le renvoyer de Smolensk à Kobrin,
paralyser ainsi pendant plus d'un mois ces deux corps dans le moment
le plus décisif de la campagne, les condamner à perdre un quart ou
un cinquième de leur effectif par ces nouvelles marches, n'était pas
raisonnable; et d'ailleurs la conduite des Autrichiens à Gorodeczna,
leur vigueur contre les Russes, la cordialité de leurs procédés
envers les Saxons, méritaient quelque confiance. Il ne fallait pas,
sans doute, se flatter de trouver chez eux d'actifs propagateurs de
l'insurrection polonaise en Volhynie, mais on pouvait, sans trop de
présomption, s'en fier à leur honneur du soin de garder fidèlement
notre droite et nos derrières.
[Note en marge: Événements à notre aile gauche sur les bords de la
Dwina.]
[Note en marge: Mouvements du maréchal Oudinot au delà de la Dwina.]
Les événements n'avaient pas été moins favorables sur notre gauche,
du côté de la Dwina. Le maréchal Oudinot, après les échecs infligés
au comte de Wittgenstein dans les journées du 24 juillet et du
1er août, avait, comme on l'a vu, rétrogradé sur Polotsk, afin de
procurer à ses troupes du repos, une position facile à défendre, et
la commodité d'aller aux fourrages à l'abri de la Dwina. Napoléon
craignant avec raison l'effet moral des mouvements rétrogrades,
et s'exagérant les ressources confiées à ses lieutenants, avait
adressé des reproches au maréchal Oudinot, et lui avait dit qu'en se
retirant après une victoire, il avait pris pour lui l'attitude du
vaincu, qu'il aurait dû laisser au comte de Wittgenstein, auquel elle
appartenait bien plus justement. Cette observation était vraie sans
doute, mais ce qui était plus vrai encore, c'est que les troupes du
maréchal Oudinot étaient exténuées, réduites de 38 mille hommes à 20
mille par la marche, la chaleur, la désertion, et qu'il leur fallait
le séjour tranquille de Polotsk pour se reposer et pour vivre.
Napoléon afin de renforcer le maréchal Oudinot, lui avait envoyé les
Bavarois, qui avaient également besoin de se remettre des effets de
la fatigue, de la chaleur et de la dyssenterie. Ce corps, que la
séparation de sa cavalerie avait déjà réduit de 28 mille hommes à
24, n'était plus que de 13 mille grâce aux maladies. En arrivant de
Beschenkowiczy à Polotsk, il était hors d'état d'agir.
Toutefois, après quelques jours de repos, aussi utiles au corps
d'armée tout entier qu'aux Bavarois, le maréchal Oudinot, constamment
aiguillonné par Napoléon, avait cru devoir reprendre l'offensive
contre le comte de Wittgenstein, et s'était reporté à gauche de
Polotsk sur la Drissa, vers Valeintsoui, à quelques lieues au-dessous
du gué de Sivotschina, où il avait si maltraité les Russes quelque
temps auparavant. Ne les trouvant pas derrière la Drissa, il avait
franchi cette rivière et s'était dirigé sur la Svoiana, derrière
laquelle étaient campées les troupes du comte de Wittgenstein. Tandis
que les Français avaient été renforcés par les Bavarois, ce qui les
portait à 32 ou 33 mille hommes environ, dont un cinquième toujours
employé aux fourrages, les Russes s'étaient renforcés aussi d'une
manière au moins égale. Ils avaient reçu la garnison de Dunabourg
tout entière, plus quelques-uns des bataillons de dépôt qui étaient
tenus en réserve dans le voisinage des armées agissantes pour les
recruter. Le tout pouvait bien monter à 10 ou 12 mille hommes de
renfort, et portait à 30 et quelques mille les forces du comte de
Wittgenstein. Mais ces troupes, ne manquant de rien et ayant peu
marché, étaient en beaucoup meilleur état que les nôtres, quoique
militairement fort inférieures. Il faut ajouter qu'elles étaient
toutes russes, tandis que dans le corps du maréchal Oudinot il y
avait à peine la moitié de Français.
[Note en marge: Après quelques tentatives d'un mouvement offensif, le
maréchal Oudinot croit plus prudent de revenir sur la Dwina.]
Le maréchal Oudinot, évaluant son corps à 32 ou 33 mille hommes, et
sachant qu'à cause des fourrages et des maladies il n'en pouvait
mettre plus de 25 mille en ligne, comptant peu sur les troupes
alliées, n'avait repris l'offensive que parce qu'il avait senti trop
vivement la piqûre des reproches de Napoléon. Pendant plusieurs
jours, il resta le long de la Svoiana, devant le camp des Russes, les
provoquant avec des troupes légères, et cherchant à les entraîner à
une nouvelle faute, comme celle qu'ils avaient commise sur la Drissa,
au gué de Sivotschina. Mais les Russes n'avaient garde de se laisser
prendre une seconde fois au piége, et durant ces quelques jours on
tirailla de part et d'autre sans résultat, si ce n'est la perte fort
inutile de plusieurs centaines d'hommes sacrifiés dans ces embuscades.
[Note en marge: Ce maréchal prend position en avant de Polotsk,
derrière la Polota.]
Pourtant le maréchal Oudinot, qui avait pris une position avancée à
gauche de Polotsk, et avait descendu la Drissa jusqu'à Valeintsoui,
craignait non sans fondement d'être tourné vers sa droite, par la
route de Polotsk à Sebej, laquelle était restée dégarnie de troupes.
Il repassa donc la Drissa, et alla s'établir entre Lazowka et Biéloé,
en avant de la vaste forêt de Gumzéléva, qui couvre Polotsk. Affaibli
de nouveau par les dernières marches, s'exagérant les forces qui
avaient rejoint le comte de Wittgenstein, il résolut de se rapprocher
encore davantage de Polotsk, de peur d'être coupé de cette ville,
et il vint se placer derrière la rivière de la Polota. Cette petite
rivière, couverte de moulins, de granges, de constructions de toute
espèce, traverse au sortir de la forêt de Gumzéléva des prairies, des
champs cultivés, tourne autour de Polotsk, et tombe dans la Dwina
au-dessous de cette ville. Le maréchal Oudinot occupait les divers
passages de la Polota, et avait toutefois gardé une partie de ses
troupes en deçà pour se garantir contre un corps qui, ayant passé
la Polota plus haut, déboucherait sur ses derrières par la forêt de
Gumzéléva, et aborderait Polotsk par le côté découvert.
[Note en marge: Conseil de guerre convoqué par le maréchal Oudinot,
pour savoir s'il faut livrer bataille.]
[Note en marge: L'apparition de l'ennemi résout la question.]
[Note en marge: On reçoit les Russes sur la Polota, et on les y
arrête.]
Établi dès le 16 août dans cette position, il convoqua un conseil
de guerre afin d'examiner la question de savoir s'il fallait livrer
bataille, ou repasser la Polota et la Dwina, pour se mettre sous la
protection de ces deux rivières, vivre plus à l'aise, et se borner à
bien disputer le cours beaucoup plus large de la Dwina. Le général
Saint-Cyr, assistant à ce conseil en qualité de commandant de l'armée
bavaroise, soutint qu'il était inutile de livrer bataille, et de
s'affaiblir en la livrant, si l'ennemi n'avait pas suivi l'armée
française, et si on n'avait nullement l'apparence de reculer devant
lui; mais que si au contraire il avait marché sur nos traces, il
fallait l'arrêter net par un combat vigoureux, et, en le rejetant au
loin, lui prouver qu'on se retirait non par crainte, mais par choix,
et par goût pour une position plus commode. Cet avis fort sage et
fort militaire était près de rallier les esprits, lorsque le bruit du
canon mit fin à toute controverse, et fit courir chacun aux armes,
pour résister aux Russes qui essayaient de franchir la Polota. Une
division bavaroise et une division française, placées en avant de la
Polota, reçurent vigoureusement les Russes, et les arrêtèrent sur le
bord de cette rivière. La nuit qui survint ne permit pas de donner
plus de suite à ce premier engagement.
Le lendemain 17, le maréchal Oudinot s'exagérant toujours les forces
des Russes, et trouvant en outre sa position peu sûre, n'était pas
très-fixé sur la conduite qu'il avait à tenir. Cette position, en
effet, n'était pas des meilleures. S'il avait sur son front pour
le couvrir la Polota, qui pouvait malheureusement être passée vers
sa droite, il avait la Dwina par derrière, combattait donc avec
une petite rivière devant lui, et une grosse rivière à dos, et sur
celle-ci ne possédait d'autre pont que celui de Polotsk, moyen de
retraite bien insuffisant en cas d'échec. Comme il arrive trop
souvent en pareille occasion, il prit un parti moyen, celui de
disputer fortement la position avec une portion de ses troupes, et de
porter l'autre portion, ainsi que ses parcs et ses bagages, sur la
gauche de la Dwina.
[Note en marge: Non content de s'être replié sur la Dwina, le
maréchal Oudinot songe à la repasser, lorsqu'il est blessé, et
remplacé par le général Saint-Cyr.]
Par suite de cette résolution il ordonna de défendre vigoureusement
les bords de la Polota, pendant que le reste de son armée traversait
Polotsk et la Dwina. La défense fut en effet très-énergique et ne
permit point aux Russes de faire un pas. Mais le maréchal Oudinot
fut gravement blessé, comme sa rare bravoure l'y exposait trop
souvent; le général Saint-Cyr le fut aussi, toutefois d'une manière
plus légère. L'état du maréchal Oudinot l'empêchant de conserver le
commandement, le général Saint-Cyr, quoique frappé lui-même, le prit
immédiatement. La direction des opérations ne pouvait être remise
dans des mains plus habiles.
[Note en marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution de livrer
bataille.]