Tandis que Napoléon rentrait dans l'intérieur de Smolensk pour

donner des soins à son armée, tandis que nos pontonniers malgré un

feu très-vif de tirailleurs, s'empressaient de jeter des ponts, les

généraux russes s'occupaient d'assurer leur retraite. Ils avaient

besoin de se hâter, car la route de Moscou, longeant pendant l'espace

de quelques lieues la rive droite du Dniéper (voir la carte nº 57),

était exposée à toutes les tentatives des Français, qui pouvaient

bien finir par découvrir les gués du fleuve, et par le passer pour

leur barrer le chemin. Mais s'il faut peu de temps pour se décider

quand on agit dans le sens de la passion générale, il en faut

davantage quand on agit en sens contraire. Barclay de Tolly, qui à

chaque pas rétrograde blessait les passions de son armée, ne prit

que le 18 au soir, lorsque nos ponts étaient achevés, le parti de

livrer définitivement la ville nouvelle aux Français. Il ordonna

donc au prince Bagration de se porter en avant pour s'emparer des

points les plus importants de la route de Moscou, que les Français

devaient être tentés d'intercepter, et il fit ses dispositions pour

le suivre avec l'armée principale. Cette route de Moscou s'avance

droit à l'est, lorsqu'on a franchi l'ouverture de vingt lieues

dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et qui existe entre les

sources de la Dwina et celles du Dniéper; elle rencontre ainsi deux

fois les sinuosités du Dniéper, une première fois à Solowiewo, à

une forte journée de Smolensk, et une seconde fois à Dorogobouge,

qui en est à deux journées. (Voir la carte nº 55.) À Solowiewo la

route de Moscou passait de la rive droite du Dniéper occupée par

les Russes, sur la rive gauche occupée par les Français. L'armée

en retraite pouvait donc y être arrêtée. À Dorogobouge la route

rencontrait le Dniéper une dernière fois, et on y trouvait derrière

l'Ouja, petite rivière qui se jette dans le Dniéper, une position où

il y avait aussi quelque utilité à nous prévenir. Le général Barclay

de Tolly prescrivit au prince Bagration de se porter tout de suite

sur Dorogobouge, et résolut de se rendre lui-même à Solowiewo, en

partant le 18 au soir, et en marchant toute la nuit afin d'y arriver

à temps. Mais cette retraite, facile pour le prince Bagration qui

avait beaucoup d'avance, ne l'était pas pour le général Barclay de

Tolly, qui était encore à Smolensk, et ne devait en sortir qu'au

dernier moment. De plus la route de Moscou, pendant deux lieues

environ, longeait le Dniéper de si près, qu'elle était exposée à une

subite irruption des Français. Le général Barclay de Tolly conçut la

pensée d'éviter ce danger en prenant des chemins de traverse qui le

mettraient hors d'atteinte, et le ramèneraient sur la grande route

à une distance de trois ou quatre lieues, vers un endroit appelé

Loubino. En conséquence il divisa en deux colonnes l'armée qui était

sous ses ordres directs. L'une, composée des 5e et 6e corps, sous

le général Doctoroff, des 2e et 3e corps de cavalerie, de toute la

réserve d'artillerie et des bagages, dut faire le détour le plus

long, et passer par Zykolino, pour aboutir à Solowiewo. La seconde,

composée des 2e, 3e et 4e corps, et du 1er de cavalerie, conduite par

le lieutenant général Touczkoff, devait faire un détour moins long,

et passer par Krakhotkino et Gorbounowo, pour tomber sur Loubino.

(Voir les cartes n{os} 55 et 57.) Cependant le général Barclay de

Tolly, qui n'avait envoyé sur la route directe que quatre régiments

de Cosaques sous le général Karpof, craignit que ce ne fût pas assez

pour occuper le point de Loubino, par lequel le chemin de traverse

rejoignait la grande route, et il dépêcha le général-major Touczkoff

III, frère de celui qui commandait la seconde colonne, avec trois

autres régiments de Cosaques, les hussards d'Élisabethgrad, le

régiment de Revel, et les 20e et 21e de chasseurs. C'étaient environ

5 ou 6 mille hommes de toutes armes, chargés de s'emparer à l'avance

du débouché par lequel la seconde colonne, la plus exposée des deux,

devait regagner la grande route. Il fit partir ces dernières troupes

par la voie directe et de très-bonne heure, et bien lui en prit,

comme on va le voir. Ces dispositions adoptées, il mit toute son

armée en mouvement pendant la nuit du 18 au 19, et laissa devant

Smolensk une arrière-garde sous le général Korff.

[Note en marge: Les Français ayant réussi à franchir le Dniéper se

mettent à la poursuite des Russes.]

Vers la fin de la journée du 18, les Français avaient fort avancé

l'établissement de leurs ponts, et ils commencèrent à se transporter

au delà du Dniéper dans la nuit du 18 au 19. Le 19 au matin, Ney

passa le fleuve avec son corps pour se mettre à la poursuite de

l'ennemi, et Davout en fit autant avec le sien. On batailla contre

l'arrière-garde du général Korff, et on la repoussa vivement. Arrivé

sur les hauteurs de la rive droite on avait deux routes devant

soi: l'une s'élevant droit au nord, conduisait par Poreczié et la

Dwina dans la direction de Saint-Pétersbourg, l'autre au contraire

allant à l'est, et longeant le Dniéper, conduisait par Solowiewo

et Dorogobouge dans la direction de Moscou. (Voir la carte nº 55.)

On voyait sur l'une et l'autre des arrière-gardes ennemies, ce qui

était naturel, car le gros de l'armée de Barclay de Tolly destiné

à prendre les chemins de traverse, devait suivre un moment la

route de Saint-Pétersbourg, et le détachement du général Karpof,

au contraire, envoyé par la voie la plus courte pour s'emparer du

débouché de Loubino, devait suivre tout simplement la route de

Moscou. Ney incertain, courut au détachement le plus rapproché de

lui, lequel marchait sur la route de Saint-Pétersbourg, l'assaillit,

et le rejeta assez loin. C'était à un lieu dit Gédéonowo[16]. Le

général Barclay de Tolly effrayé de voir les Français si près de lui,

et en mesure d'intercepter les chemins de traverse réservés aux

deux colonnes de son armée, accourut aussitôt, et ordonna au prince

Eugène de Wurtemberg de conserver ce point à tout prix, pour donner

à ce qui était encore en arrière le temps de défiler. On combattit

en cet endroit avec beaucoup d'opiniâtreté de la part des Russes,

qui regardaient leur salut comme attaché à la conservation du poste

disputé, avec beaucoup moins d'insistance de la part des Français,

qui n'avaient aucun but déterminé, et cherchaient uniquement à

s'éclairer par de nombreuses reconnaissances sur la direction adoptée

par l'ennemi. Les Russes restèrent donc maîtres de Gédéonowo.

[Note 16: L'historien Boutourlin a placé cette rencontre à

Gorbounowo; le prince Eugène de Wurtemberg, dans une relation plus

récente, l'a placée à Gédéonowo. Peu importe ce détail; le fond du

fait, quelque part qu'on le place, importe seul, et ce fond est

incontestable.]

[Note en marge: Après quelques hésitations, Napoléon dirige la

poursuite sur la route de Moscou.]

La matinée s'écoulait ainsi, lorsque Napoléon survint, et regardant

tantôt au nord, tantôt à l'est, reconnut par le mouvement général des

troupes russes, que la retraite devait s'opérer dans la direction de

Moscou. Il détourna donc le maréchal Ney qui s'acharnait à batailler

sur la route de Saint-Pétersbourg, et le reporta sur la route de

Moscou, en lui affirmant que s'il marchait vite, il recueillerait

avant la fin du jour quelque brillant trophée. Il le fit suivre sur

cette même route de Moscou par une partie des troupes du maréchal

Davout, afin de l'appuyer au besoin, mais il laissa l'autre sur

la route de Saint-Pétersbourg, afin de s'éclairer dans tous les

sens, et rentra dans Smolensk, où l'appelaient mille soins divers.

Il attendait pour prendre un parti définitif le résultat des

reconnaissances que ses lieutenants allaient exécuter.

[Note en marge: Rencontre du maréchal Ney avec la seconde colonne de

Barclay de Tolly à Valoutina.]

[Note en marge: Combat terrible de Valoutina, l'un des plus sanglants

du siècle.]

Le maréchal Ney, avec ses trois divisions, suivit le détachement

russe chargé d'occuper le débouché de Loubino, et commandé,

avons-nous dit, par le général-major Touczkoff III. Il l'atteignit

sur le plateau de Valoutina, où, d'après les traditions du pays,

les Polonais et les Russes s'étaient souvent combattus. Les Russes,

appréciant l'importance de la mission qui leur était confiée,

résistèrent vaillamment, mais furent rejetés de ce plateau dans une

petite vallée située sur le revers, la traversèrent de leur mieux,

gravirent un autre plateau qu'ils rencontrèrent sur leur chemin,

s'y défendirent avec la même vigueur, furent culbutés de nouveau,

et firent leur retraite vers un dernier poste qu'ils résolurent de

conserver à tout prix. Au delà en effet se trouvait le débouché de

Loubino, et s'ils faisaient un pas rétrograde de plus, ce débouché

par lequel la seconde colonne de Barclay devait rejoindre la

grande route de Moscou, allait tomber aux mains des Français. Le

sol favorisait les Russes, car ils avaient pris position derrière

un ruisseau fangeux, et sur une côte longue et élevée, couverte

de distance en distance par des bouquets de bois et d'épaisses

broussailles. La route franchissait le ruisseau sur un pont qu'ils

détruisirent, puis traversait la côte elle-même par une coupure

pratiquée entre deux monticules boisés. Le général Barclay de Tolly,

appelé par le général-major Touczkoff III, était accouru, et à

l'aspect du danger, il s'était empressé d'attirer en cet endroit

la tête de la seconde colonne, et avait mandé à celle-ci d'arriver

au plus vite. Cette tête de colonne consistait en huit pièces

d'artillerie, plusieurs régiments de grenadiers et quelque cavalerie.

Il plaça les chasseurs au bord du ruisseau et dans les broussailles,

les grenadiers à droite et à gauche de la coupure, disposa un fort

détachement en travers, et dépêcha de nombreux officiers pour

demander du secours à toutes les troupes qui étaient à portée.

Le maréchal Ney parvenu dans l'après-midi devant cette troisième

position, résolut de l'enlever. Il y employa les divisions

d'infanterie Razout et Ledru, essaya de gravir la côte couronnée

d'artillerie, mais ne put y réussir. La chose effectivement était

très-difficile. Pour emporter la position, il fallait forcer la

route qui descendait un peu à droite dans une espèce de marécage,

qui passait ensuite le ruisseau sur le pont que les Russes avaient

détruit, et enfin s'élevait au milieu de broussailles remplies de

tirailleurs à travers la côte garnie de troupes et d'artillerie. Ney

refoula bien les avant-postes russes jusqu'au delà du ruisseau; mais

pour opérer le passage de ce ruisseau dont le pont n'existait plus,

il avait besoin de renforts considérables. Il prit donc le parti de

faire rétablir en toute hâte le petit pont, et en attendant d'envoyer

demander des secours à Napoléon. Une forte canonnade remplit

l'intervalle entre ce combat du matin et celui qui se préparait pour

la fin du jour.

Sur ces entrefaites, Murat, après avoir battu l'estrade dans diverses

directions, était survenu avec quelques régiments de cavalerie sur

la route de Moscou, et il était prêt à joindre Ney. Junot, chargé,

par suite de sa position des jours précédents, de passer le Dniéper

au-dessus de Smolensk, l'avait franchi à Prouditchewo, et se trouvait

sur le flanc des Russes. Des cinq divisions du maréchal Davout,

deux étaient en marche sur la route de Moscou, et une allait arriver

à temps, c'était celle du général Gudin. Elle arriva effectivement

vers cinq heures de l'après-midi au petit pont qui venait d'être

rétabli, et sur-le-champ elle fit ses dispositions d'attaque. Mais

dans l'intervalle un temps précieux avait été perdu, et les Russes

s'étaient singulièrement renforcés. Barclay de Tolly avait reçu

presque toute sa seconde colonne, sauf le corps de Bagowouth, retardé

par le combat de Gédéonowo. Les 3e et 4e corps, ceux de Touczkoff

et d'Ostermann, ayant atteint Loubino, avaient été aussitôt portés

en ligne, et disposés en arrière, à droite et à gauche de la route.

La cavalerie avait été placée au loin sur la gauche, vis-à-vis

le point de Prouditchewo, où Junot venait de passer le Dniéper.

La position était donc devenue des plus difficiles à emporter,

car elle était défendue par près de 40 mille hommes et par une

artillerie formidable. Ney n'avait de vraiment disponibles que ses

deux divisions d'infanterie Razout et Ledru, réduites à 12 mille

hommes par les combats de la veille, et la division Gudin, qui,

après la prise de Smolensk, ne devait pas compter plus de 8 mille

baïonnettes. Les trois mille cavaliers de Murat étaient au loin sur

la droite, cherchant à traverser les marécages qui s'étendaient le

long du Dniéper pour déboucher sur la gauche des Russes, et les 10

mille Westphaliens de Junot étaient tellement embarrassés dans ces

marécages, qu'il n'était pas sûr qu'on pût les faire concourir à

l'action principale.

[Note en marge: Efforts inouïs du général Gudin pour forcer la

position des Russes.]

Ces difficultés n'arrêtèrent ni le maréchal Ney, ni le général

Gudin. Ce dernier se mit hardiment à la tête de sa division pour

enlever à tout prix l'espèce de coupe-gorge qui se trouvait au

delà du petit pont. Il fallait en effet, comme nous venons de le

dire, s'enfoncer dans le marécage, franchir le pont sous le feu des

broussailles remplies de tirailleurs, gravir ensuite la route à

travers une gorge couronnée des deux côtés d'artillerie, puis enfin

déboucher sur un plateau où les Russes étaient rangés en masses

profondes. Le général Gudin forma sa division en colonnes d'attaque,

tandis que le maréchal Ney avec la division Ledru se préparait à

l'appuyer, que la division Razout occupait l'ennemi vers la gauche,

et qu'à droite Murat galopant avec sa cavalerie cherchait un passage

à travers les marécages.

[Note en marge: Mort du général Gudin, remplacé sur-le-champ par le

général Gérard.]

Le signal donné, Gudin lance ses colonnes d'infanterie, qui défilent

sur le pont aux cris de _Vive l'Empereur!_ et essuient sans en être

ébranlées, par côté le feu des tirailleurs, et de front celui de

l'artillerie ennemie braquée sur la côte. Elles traversent le pont

au pas de charge, gravissent la côte, et rencontrent une troupe de

grenadiers qui les accueille à la pointe des baïonnettes. Elles se

jettent sur eux, les repoussent, et réussissent à déboucher sur le

plateau. Mais là de nouveaux bataillons viennent les assaillir, et

les obligent à reculer. Le brave Gudin les reporte en avant, et

une terrible mêlée s'engage alors entre le ruisseau et le pied de

la côte. Les hommes s'abordent, se saisissent corps à corps, et

combattent à l'arme blanche. Au milieu de cet affreux conflit, Gudin

avait mis pied à terre, et l'épée à la main conduisait ses soldats;

il est frappé par un boulet qui lui fracasse la cuisse, et en tombant

dans les bras de ses officiers désigne pour le remplacer le général

Gérard. Cet officier[17], d'une rare énergie, prend le commandement,

et, ramenant ses soldats à l'ennemi, gravit de nouveau la côte,

et apparaît une seconde fois sur le plateau. Ney l'appuie avec la

division Ledru, et ils semblent maîtres de la position. Pourtant de

nouvelles troupes russes s'avancent pour la leur disputer, et il est

à craindre qu'elle ne leur soit arrachée encore une fois.

[Note 17: C'est le même que la génération présente a si justement

honoré sous le titre de maréchal Gérard.]

[Note en marge: Fâcheuses hésitations de Junot.]

Pendant ce temps, Murat, accouru vers la droite pour essayer de

déborder la position, trouve Junot transporté au delà du Dniéper,

attendant des ordres qui ne lui arrivent pas, et ayant le tort de

ne pas y suppléer. Murat le presse de marcher pour prendre à revers

la longue côte que Ney et Gérard s'efforcent d'emporter de front.

Malheureusement, Junot sous l'influence de chaleurs brûlantes,

atteint du mal dont il devait mourir et qui était la suite de la

blessure reçue à la tête en Portugal, Junot n'a pas sa vigueur

ordinaire. Il cherche en tâtonnant à franchir le terrain marécageux

qui le sépare de l'ennemi, et tâche de s'y créer un passage, en

jetant des fascines dans la fange. Murat charge avec violence la

partie de la cavalerie russe qui se trouve à sa portée, mais ne peut

sur ce sol prendre le rôle de l'infanterie. Il presse Junot, crie,

s'emporte, sans parvenir à rendre le terrain plus solide, ou Junot

plus expéditif.

[Note en marge: Après de sanglants efforts, les Français emportent la

position.]

Cependant vers le point principal cette lutte acharnée tend à sa fin.

Barclay de Tolly, voulant tenter un dernier effort, lance la brave

division de Konownitsyn sur les divisions Gudin et Ledru, commandées

par Gérard et Ney, afin de les culbuter du plateau qu'elles ont

réussi à conquérir. Gérard et Ney reçoivent l'attaque, plient un

instant sous sa violence, mais reviennent à la charge, se précipitent

sur l'infanterie russe avec furie, et la mettent en déroute. À dix

heures du soir ils restent maîtres enfin du débouché. La division

Razout les rejoint, et Murat à son tour, après avoir franchi tous

les obstacles, se déploie au galop sur le plateau, d'où il force les

Russes à se retirer définitivement.

[Note en marge: Résultats du combat de Valoutina.]

Cette action terrible, qui a porté le titre de combat de Valoutina,

et qui est l'une des plus sanglantes du siècle, avait coûté 6 à 7

mille hommes aux Russes, et autant aux Français. Il fallait remonter

aux souvenirs d'Hollabrunn, d'Eylau, d'Ebersberg, d'Essling, pour en

retrouver une pareille. Malheureusement, elle était sans objet dès

qu'on ne pouvait plus prévenir les Russes au passage du Dniéper à

Solowiewo, et n'avait que l'avantage de nous conserver l'ascendant

des armes.

[Note en marge: Napoléon visite le champ de bataille.]

[Note en marge: Tristes réflexions que ce spectacle lui inspire.]

Lorsque Napoléon sut ce qui s'était passé, il fut surpris de la

gravité de cette rencontre, et profondément affecté d'avoir manqué

une occasion si belle d'enlever une colonne entière de l'armée

russe, ce qui aurait donné à la prise de Smolensk l'importance d'une

grande victoire, et l'eût dispensé d'aller chercher plus loin un

triomphe éclatant. Le lendemain 20, dès trois heures du matin, il

se transporta sur le champ de bataille pour voir de ses propres yeux

ce qu'avait été le combat de Valoutina, ce qu'il aurait pu être, et

récompenser les troupes, dont on célébrait l'énergie. À l'aspect du

champ de bataille, il fut frappé de la vigueur qu'elles avaient dû

déployer, ce dont on pouvait juger au nombre et à la place des morts,

ainsi qu'à la disposition des lieux. En s'élevant sur le plateau,

et en portant ses regards vers la droite, il s'irrita fort contre

Junot, contre la lenteur qu'on lui reprochait, lenteur qui avait

contribué à sauver les Russes, car en les débordant de ce côté, on

aurait singulièrement abrégé leur résistance, et réussi peut-être à

les prendre en grand nombre. Mais on ne lui dit pas que le chemin

était marécageux et difficile à franchir; on ne lui rappela point

que lui-même avait eu le tort de laisser Junot sans ordres; on eut

la cruauté de l'exciter contre l'immobilité maladive de ce vieux

compagnon d'armes, et, dans le premier moment, il résolut de le

remplacer en mettant le général Rapp à la tête des Westphaliens.

Revenu au milieu des bivouacs ensanglantés de la division Gudin, il

fit former les troupes en cercle, leur distribua des récompenses,

et donna de grandes marques de regret au brave général Gudin qui

était expirant. Cet illustre général, qui depuis plusieurs années

partageait avec les généraux Morand et Friant la gloire du maréchal

Davout, était, par son courage héroïque, sa bonté parfaite, son

esprit cultivé, un objet d'estime pour les officiers, et d'affection

populaire pour les soldats. Sa mort fut sentie dans l'armée comme une

perte commune qui touchait tout le monde.

[Note en marge: Napoléon sent qu'il manque quelque chose de décisif

aux débuts de cette campagne, et que les Russes tendent à l'attirer

dans l'intérieur de leur empire.]

De retour à Smolensk, Napoléon ne put se défendre des plus tristes

réflexions. Dans cette campagne, qu'il considérait comme la plus

décisive de sa vie, comme la dernière si elle était heureuse, et

pour laquelle il avait fait de si vastes préparatifs, son génie

n'avait pas obtenu encore une seule faveur de la fortune. Ses plus

belles manoeuvres avaient échoué, car, ainsi que nous l'avons fait

remarquer, Bagration séparé de Barclay de Tolly par d'habiles

combinaisons, avait fini par le rejoindre; Barclay qui avait failli

être débordé et tourné à Polotsk, qui devait l'être à Smolensk,

venait de regagner, en compagnie de Bagration, la route de Moscou.

Partout, sans contredit, l'ennemi avait été vigoureusement battu;

il l'avait été à Deweltowo, à Mohilew, à Ostrowno, à Polotsk, à

Inkowo, à Krasnoé, à Smolensk, à Valoutina. On lui avait tué ou

blessé trois fois plus d'hommes qu'on n'en avait perdu, et, sans

aucune grande bataille, on l'avait conduit du Niémen au Dniéper et à

la Dwina, ce qui assurait la conquête de toute l'ancienne Pologne, à

l'exception seulement de la Volhynie. Mais cet éclat foudroyant qui

avait toujours entouré et rendu irrésistibles les armes de Napoléon,

leur manquait jusqu'ici, et leur manquait dans le moment où l'on en

aurait eu le plus grand besoin pour contenir tant de peuples ennemis

sur le sol desquels il fallait passer, tant de peuples alliés dont

la fidélité était indispensable. Sans doute, à se placer dans le

cours ordinaire des choses, c'était un résultat considérable que

d'avoir enlevé à l'ennemi ses plus importantes provinces, de l'avoir

partout mis en fuite, de l'avoir réduit à l'impossibilité d'opposer,

quelque part que ce fût, une résistance sérieuse; mais pour un

conquérant habitué à frapper par des coups surprenants l'imagination

des hommes, il semblait manquer quelque chose aux débuts de cette

guerre, quelque chose sinon d'effectif, du moins d'éclatant, et qui

maintînt tout entier le prestige de sa puissance. Napoléon le sentait

plus qu'il n'en voulait convenir, et en était vivement affecté. Bien

que partout il eût forcé les Russes à la retraite, et qu'à cet égard

il ne leur eût pas laissé le choix, il voyait clairement cependant

qu'au milieu de beaucoup de mouvements contradictoires, il y avait

chez eux le secret calcul de transporter la guerre dans l'intérieur

de la Russie. Ce calcul, malgré quelques apparences contraires que

Napoléon s'expliquait très-bien, était évident, et dans l'état-major

de l'armée, beaucoup d'esprits, déjà inquiets du caractère de cette

guerre, le remarquaient et le faisaient remarquer à Napoléon, quand

il daignait s'entretenir avec eux sur la marche générale de la

campagne. Aussi, quoique sur ce sujet il n'eût lui-même aucun doute,

il niait cette tactique des Russes lorsqu'on la lui signalait, comme

on nie un danger qu'on veut d'autant moins avouer qu'on le redoute

davantage, et il ne cessait de dire que les Russes s'en allaient

parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, parce qu'ils étaient

battus, refoulés, et que leur prétendue tactique n'était autre chose

que l'impossibilité de nous tenir tête.

Mais il ne croyait pas ou presque pas ce qu'il disait à ce sujet, et

en voyant les rangs de son armée s'éclaircir, même depuis Witebsk,

par la marche beaucoup plus que par le feu, il sentait vivement le

danger de porter la guerre plus loin.

Il semble qu'en pensant de la sorte, il y aurait eu pour lui un moyen

fort simple de parer à ce danger, c'eût été de s'arrêter sur la Dwina

et le Dniéper, de s'enorgueillir hautement des belles conquêtes qu'on

venait de faire, de s'en servir pour reconstituer la Pologne, de les

étendre même en fournissant au général Reynier le moyen d'envahir la

Volhynie, d'employer l'automne et l'hiver à donner un gouvernement

et une armée à la Pologne, de transporter pendant le même temps

ses magasins du Niémen au Dniéper et à la Dwina, de choisir et de

fortifier ses cantonnements, de tout préparer enfin pour une nouvelle

campagne, qu'on remettrait à l'année suivante, dans laquelle on

ferait encore cent lieues en avant, cent lieues décisives si on les

faisait en sûreté, car cette fois elles mèneraient à Moscou ou à

Saint-Pétersbourg. Ces idées, qui s'étaient présentées à Witebsk, se

présentaient bien plus naturellement à Smolensk, à la frontière de

la Vieille-Russie, après la prise d'une ville importante, arrachée

l'épée à la main aux deux armées russes réunies, après le combat

énergique et brillant de Valoutina, et enfin à une époque déjà bien

avancée de la saison, puisqu'on touchait aux derniers jours d'août!

[Note en marge: Difficulté de déjouer le calcul des Russes.]

[Note en marge: Danger d'un hiver passé sur les frontières de la

Lithuanie et de la Russie.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 50 段