le prince Poniatowski, se portant entre la droite et le centre avec
son infanterie, attaqua franchement les faubourgs de Raczenska et de
Nikolskoié, défendus par la division Névéroffskoi, et parvint avec
ses braves troupes jusqu'à la tête de ces faubourgs. Au centre, le
maréchal Davout refoula les avant-postes russes dans les faubourgs
de Roslawl et de Micislaw, et commença un feu d'artillerie violent
contre les faubourgs et la ville, qui étaient défendus en cet
endroit par les divisions Konownitsyn et Kaptsewitch. À gauche Ney,
s'avançant avec deux divisions, et en laissant une troisième en
réserve, fit aborder par la division Marchand la citadelle, contre
laquelle le 46e avait échoué la veille. Des broussailles épaisses
empêchaient de discerner la forme et la faiblesse de cette citadelle,
construite en terre, non palissadée, et facile à enlever. Ney n'osa
pas la brusquer par le souvenir de ce qui lui était arrivé, mais
il pénétra dans le faubourg de Krasnoé, occupé par la division
Likhaczeff, qu'il refoula jusqu'aux fossés de la ville.
[Note en marge: Enlèvement des faubourgs de Micislaw et de Roslawl
par une vigoureuse attaque du maréchal Davout.]
C'était le moment choisi pour l'attaque principale que le maréchal
Davout devait exécuter contre les faubourgs de Micislaw et de
Roslawl. Une grande route séparant ces deux faubourgs et descendant
sur la ville, allait aboutir à la porte de Malakofskia. Le maréchal
dirigea d'abord la division Morand sur cette route, pour s'en
emparer, isoler en y pénétrant les deux faubourgs l'un de l'autre, et
rendre plus facile l'attaque de front dont ils allaient être l'objet.
Le 13e léger, conduit par le général Dalton, et appuyé par le 30e de
ligne, joignit à la baïonnette les troupes ennemies qui étaient en
avant de la route, les refoula avec une vigueur irrésistible, leur
enleva un cimetière où elles s'étaient établies, puis, s'engageant
sur la route elle-même, sous une grêle de balles parties de tous
les côtés, vainquit tous les obstacles, et aux yeux de l'armée,
saisie d'admiration, rejeta les Russes jusque sur l'enceinte de
la ville. C'était avec la brave division Konownitsyn que les 13e
et 30e régiments avaient été aux prises, et ils avaient jonché la
terre de ses morts. Au même instant, et un peu sur la gauche, la
division Gudin, conduite par son général et par le maréchal Davout
en personne, attaqua aussi vigoureusement le grand faubourg de
Micislaw, que défendait la division Kaptsewitch, la repoussa d'abord
à la baïonnette jusqu'à l'entrée du faubourg, puis y pénétra à sa
suite, la chassa de rue en rue, et la mena ainsi jusqu'au bord du
fossé, au moment où la division Morand y arrivait de son côté par la
grande route. À droite, la division Friant avait enlevé avec moins
de difficulté le faubourg de Roslawl, et était parvenue comme les
deux autres divisions devant l'enceinte, d'où elles auraient pu être
foudroyées toutes trois si des embrasures pour l'artillerie eussent
été ménagées dans la vieille muraille. Toutefois elles reçurent
des tours quelques boulets et quelques obus. Mais ce furent les
Russes qui eurent le plus à souffrir, car, rejetés à la pointe des
baïonnettes jusque dans les fossés de Smolensk, fusillés ensuite à
bout portant, ils ne trouvaient pour rentrer en ville que quelques
rares issues pratiquées dans l'enceinte.
[Note en marge: On se bat longtemps le long du fossé et de
l'enceinte.]
Cependant les Russes, auxquels Barclay de Tolly avait envoyé comme
renfort la division du prince Eugène de Wurtemberg, essayèrent de
reprendre l'offensive, en exécutant de violentes sorties par les
portes de Nikolskoié et de Malakofskia. Le prince Poniatowski, arrivé
devant la porte de Nikolskoié, eut besoin de toute la bravoure de ses
Polonais pour ramener les Russes dans l'intérieur de la ville. Il en
fallut tout autant au maréchal Davout devant la porte Malakofskia.
Il avait affaire à la division Konownitsyn et à la division du
prince de Wurtemberg, qui l'une et l'autre revinrent à la charge
avec fureur. On les refoula cependant, et on les contraignit de
rentrer par la porte Malakofskia, de laquelle elles avaient tenté
de déboucher. Le général Sorbier ayant sur ces entrefaites amené la
réserve d'artillerie de la garde, composée de pièces de 12, on la
disposa de manière à prendre soit à gauche, soit à droite, les fossés
d'enfilade, ce qui obligea les Russes à se renfermer définitivement
dans l'intérieur de Smolensk. Alors on dirigea contre l'enceinte
tout ce qu'on avait d'artillerie. Mais les boulets s'enfonçant dans
le vieux mur en briques, n'y produisaient pas grand effet. On eut
recours à un autre moyen, ce fut de tirer dans la ville par-dessus
les murs, et on y employa plusieurs centaines de pièces de canon.
Chaque projectile ou ravageait des maisons, ou tuait en grand nombre
les défenseurs accumulés dans les rues et sur les places publiques.
[Note en marge: À la chute du jour l'enceinte intérieure sépare les
combattants.]
Après six heures de ce terrible combat, l'obstacle de l'enceinte, que
nous ne pouvions pas forcer, que les Russes n'osaient plus franchir,
finit par séparer les combattants. Le maréchal Davout, au centre,
prépara tout pour enlever la ville le lendemain matin, après l'avoir
accablée toute la nuit de projectiles destructeurs. Napoléon lui fit
dire qu'il fallait l'emporter à tout prix, et lui laissa le choix des
moyens. On ne pouvait effectivement, sans produire une impression
morale des plus fâcheuses, surtout après avoir perdu autant de monde,
accepter le rôle de gens qui avaient été repoussés.
[Note en marge: Résolution d'emporter l'enceinte d'assaut le
lendemain matin.]
Le maréchal Davout, d'accord avec le général Haxo, qui était allé
sous un feu épouvantable reconnaître l'enceinte, résolut de donner
l'assaut sur un point qui paraissait accessible, et qui était situé
vers notre droite, entre l'emplacement du 1er corps et celui du
prince Poniatowski. Il y avait là une ancienne brèche, dite brèche
Sigismonde, qui n'avait jamais été réparée, et qui n'était fermée que
par un épaulement en terre. Le général Haxo ayant déclaré la position
abordable, le maréchal Davout destina au général Friant l'honneur de
mener sa division à l'assaut le lendemain matin.
[Note en marge: Les Russes évacuent Smolensk pendant la nuit, en y
mettant le feu.]
La nuit fut épouvantable. Les Russes, faisant enfin le sacrifice
de cette cité chérie, qui venait de leur coûter tant de sang, se
joignirent à nous pour la détruire, et y mirent volontairement le
feu, que nous n'y avions mis qu'involontairement avec nos obus. Au
milieu de l'obscurité, on vit jaillir tout à coup des torrents de
flammes et de fumée. L'armée, debout sur les hauteurs, fut vivement
frappée de ce spectacle extraordinaire, semblable à une éruption du
Vésuve dans une belle nuit d'été[14]. On pressentit à cet aspect
toute la fureur qui allait signaler la présente guerre, et sans en
être épouvanté on en fut ému cependant. Notre nombreuse artillerie
vint ajouter de nouvelles flammes à cet incendie, afin de rendre le
séjour de Smolensk inhabitable à l'ennemi.
[Note 14: C'est l'expression de Napoléon dans son bulletin.]
En effet, le sang qui avait coulé en abondance parmi les Russes avait
satisfait chez eux à l'honneur, au devoir, à la piété religieuse,
à tous les sentiments qui les avaient portés à combattre en cette
occasion. Barclay de Tolly, après avoir sacrifié le calcul au
sentiment, ramené enfin au calcul, prescrivit à Doctoroff, à
Névéroffskoi, au prince Eugène de Wurtemberg, d'évacuer Smolensk
pendant la nuit, ce qu'ils firent en mettant partout le feu, afin de
nous livrer le cadavre calciné plutôt que le corps de cette grande
ville.
[Note en marge: Les Français entrent dans Smolensk en flammes.]
[Note en marge: Pertes des Français et des Russes.]
À la pointe du jour, quelques soldats du maréchal Davout s'étant
approchés du retranchement en terre qu'ils devaient enlever, et ne
le trouvant pas défendu, le gravirent, entendirent l'accent slave de
l'autre côté, se crurent d'abord tombés au milieu des Russes, mais
reconnurent bientôt les Polonais, qui venaient de pénétrer par le
faubourg de Raczenska, leur donnèrent la main, et coururent porter
cette bonne nouvelle au maréchal. Alors on pénétra en masse dans la
ville qu'on s'empressa de disputer aux flammes, dans l'espérance d'en
sauver une partie. Il y avait dans les faubourgs deux ou trois Russes
morts pour un Français, ce qui s'explique par l'effet meurtrier de
notre artillerie, et par la situation des Russes, placés longtemps
à découvert entre les faubourgs et l'enceinte. Notre perte réelle
fut de 6 à 7 mille morts ou blessés, celle des Russes, d'après les
évaluations les plus exactes, de 12 ou 13 mille au moins[15].
[Note 15: On ne comprend pas que M. de Boutourlin ait pu attribuer
aux Français une perte de 20 mille hommes, et aux Russes une de 6
mille seulement. Jamais, il faut le dire, on n'a défiguré les faits
à ce point. Le témoignage du docteur Larrey, témoin véridique et
généralement bien informé, évalue la perte des Français à environ
1200 morts, et à près de 6 mille blessés. Les témoignages de
l'administration donnent un chiffre moins élevé. Je crois, après
avoir comparé les divers documents, que le nombre des morts fut
de notre côté plus considérable que ne le dit le docteur Larrey,
et celui des blessés moindre. Je crois qu'on se rapprochera de la
vérité le plus possible en portant notre perte à 7 mille hommes
hors de combat, morts et blessés. Comment d'ailleurs y aurait-il eu
20 mille hommes atteints par le feu sur 45 mille qui attaquèrent
Smolensk, car il n'y en eut guère davantage d'engagés, quoi qu'en
ait dit M. de Boutourlin, lequel évalue à 72 mille hommes le nombre
de nos combattants qui prirent part à l'action. Il y eut tout au
plus 15 mille hommes engagés du côté du maréchal Ney, 14 ou 15
mille du côté du maréchal Davout, et un peu moins du côté du prince
Poniatowski. Le nombre de 20 mille hommes frappés dans nos rangs est
donc une exagération ridicule, car il aurait fallu que la moitié des
attaquants eût succombé. Quant aux pertes des Russes, les témoins
les moins favorablement disposés conviennent qu'il y avait devant
Smolensk plusieurs Russes renversés pour un Français. Le docteur
Larrey notamment, qui n'a point cherché à adoucir le tableau de
la campagne de 1812, l'affirme de la manière la plus positive.
On pourrait donc attribuer avec plus de raison aux Russes qu'aux
Français le chiffre de 20 mille morts ou blessés. Ce qu'on peut dire
de plus vraisemblable en comparant toutes les relations, c'est que
les Russes perdirent de 12 à 13 mille hommes. Nous croyons cette
évaluation plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité, surtout
quand on songe au chiffre généralement attribué à l'armée russe
après le combat de Smolensk. Du reste nous ne donnons, suivant
notre usage, ces évaluations que comme très-approximatives. On fait
perdre son sérieux à l'histoire lorsqu'on se montre trop affirmatif
dans des questions de cette nature. C'est en restant modeste dans
sa prétention de découvrir la vérité que l'histoire peut mériter
confiance lorsqu'elle devient tout à fait affirmative.]
Les ravages du feu étaient considérables, les principaux magasins
détruits, et les pertes, surtout en denrées coloniales, immenses. Les
Russes au surplus étaient les vrais auteurs de ce dommage; mais ce
qui de leur part diminuait le mérite du sacrifice, c'est que c'était
l'armée et ses chefs qui dévastaient des propriétés appartenant à de
pauvres marchands, et satisfaisaient ainsi leur rage aux dépens du
bien d'autrui. Les habitants avaient fui pour la plupart, et ceux
qui étaient restés, faute de temps ou de moyens pour s'enfuir, se
trouvaient réunis dans la principale église de Smolensk, vieille
basilique byzantine fort en renom parmi les Russes. Ils étaient là,
femmes, vieillards et enfants, saisis de terreur, embrassant les
autels et versant des larmes. Heureusement nos projectiles avaient
ménagé le vénérable édifice, et nous avaient épargné le chagrin de
causer d'inutiles profanations. On rassura ces infortunés, et on
essaya de les ramener dans celles de leurs demeures qui n'avaient pas
été consumées par l'incendie. Les rues offraient un spectacle hideux,
c'était celui des morts et des blessés russes couvrant la terre.
L'excellent docteur Larrey les fit ramasser presque en même temps que
les blessés français, persistant dans sa bonté naturelle, et dans sa
noble politique de soigner les blessés de l'ennemi, pour qu'à son
tour l'ennemi soignât les nôtres. Mais la fureur nationale, excitée
au plus haut point contre nous, devait rendre son calcul à peu près
stérile.
[Note en marge: Pénible impression qu'éprouve l'armée en entrant dans
Smolensk.]
Notre armée, malgré l'enivrement du combat et du succès, éprouva
en entrant dans Smolensk une pénible émotion. Autrefois, dans
nos longues courses victorieuses, lorsque nous pénétrions dans
des villes conquises, après un premier moment de terreur, les
habitants, rassurés par la bienveillance ordinaire du soldat
français, revenaient dans leurs demeures, qu'ils n'avaient pas songé
à détruire, et dont ils se hâtaient de nous faire partager les
ressources. Il n'y avait d'incendie que ceux que nos obus avaient
involontairement allumés. Dans cette dernière campagne, surtout
depuis que la frontière moscovite était franchie, nous trouvions
partout la solitude et les flammes, et si quelques rares habitants
restaient dans nos mains, la terreur et la haine régnaient sur
leurs visages. Les juifs, si nombreux en Pologne, si serviables
par avidité, si empressés à nous offrir une hospitalité dégoûtante
mais utile, les juifs eux-mêmes manquaient, car il n'en existait
point au delà de la frontière polonaise. En voyant ces flammes,
cette solitude, ces cadavres gisants dans les rues, nos soldats
commencèrent à comprendre que ce n'était point là une de ces guerres
comme ils en avaient tant vu, et dans lesquelles avec des actes
brillants et de l'humanité on désarmait l'ennemi. Ils sentirent que
c'était une lutte plus grave. Mais le goût de l'extraordinaire les
dominait et les entraînait: la vue de Napoléon les transportait
toujours, et ils croyaient marcher à une expédition merveilleuse, qui
surpasserait toutes celles de l'antiquité.
Napoléon parcourut à cheval les faubourgs et la ville, puis vint
se placer dans une des tours qui flanquaient l'enceinte du côté du
Dniéper, et de laquelle on pouvait discerner ce qui se passait au
delà du fleuve. Il vit les Russes occupant l'autre rive, et tenant
encore la ville nouvelle, mais s'apprêtant évidemment à l'évacuer,
et ne songeant à la défendre que pendant le temps nécessaire à
l'évacuation. Assurer le passage du Dniéper était donc la principale
opération de cette journée. Les Russes avaient détruit le pont qui
unissait l'ancienne ville et la nouvelle, pas assez toutefois pour
empêcher nos hardis fantassins de franchir le fleuve en cheminant sur
la tête des pilotis incomplétement brûlés. Quelques-uns avaient usé
de ce moyen pour aller tirailler au delà du Dniéper, mais ils avaient
été promptement repoussés ou pris. L'Empereur ordonna au général Éblé
de jeter des ponts, et celui-ci se hâta d'y employer activement ses
pontonniers et les troupes du maréchal Ney.
[Note en marge: Tristes réflexions de Napoléon, dont toutes les
manoeuvres ont échoué dans cette campagne.]
Napoléon, bien que partout il eût triomphé de l'ennemi, éprouvait
même au milieu de la victoire, même au sein d'une ville enlevée
d'assaut, le plus triste mécompte. C'était la troisième de ses
grandes manoeuvres qui échouait depuis l'ouverture de cette campagne.
Il avait manqué Bagration à Bobruisk, avait en vain essayé de
déborder Barclay de Tolly entre Polotsk et Witebsk, et maintenant,
après un mouvement des plus savants et des plus hardis pour tourner
les deux armées réunies de Bagration et de Barclay, il venait d'être
arrêté par Smolensk, qui, tout en succombant, lui avait fait perdre
les journées du 16 et du 17 août, et allait lui faire perdre encore
toute celle du 18. Dès lors l'espérance de déboucher au delà du
Dniéper assez à temps pour déborder la gauche de l'ennemi, n'avait
plus aucun fondement, car il fallait la journée au moins pour jeter
des ponts, et dans cet intervalle les Russes devaient avoir gagné
assez de terrain pour se soustraire à toutes nos manoeuvres. Napoléon
songea bien encore à chercher un gué au-dessus de Smolensk, et en
chargea Junot, qui s'étant égaré pendant la journée du 17, s'était
élevé assez haut sur notre droite. Mais rien ne pouvait faire que les
Russes n'eussent pas sur nous un jour d'avance, et ne fussent pas dès
lors en mesure de nous précéder sur la route de Saint-Pétersbourg,
ou sur celle de Moscou. Napoléon rentra donc triste et affecté
dans la demeure qu'on lui avait réservée à Smolensk, et se vengea
de ses déplaisirs en blâmant beaucoup la malhabileté des généraux
ennemis, qui venaient, selon lui, de sacrifier 12 mille hommes sans
aucun motif raisonnable. Si, en effet, ils n'avaient pas obéi à un
sentiment puissant, leur conduite eût été injustifiable; mais ils
avaient cédé à un entraînement irrésistible en cherchant à nous
disputer Smolensk, et, bien qu'habituellement la raison soit la vraie
lumière à suivre dans la guerre comme dans la politique, il faut
reconnaître que le coeur n'égare pas toujours, et les Russes, en nous
retenant deux jours devant Smolensk, s'étaient sauvés, sans qu'ils
s'en doutassent, de la plus dangereuse des combinaisons de leur
redoutable adversaire. Quoique ayant perdu Smolensk et des milliers
d'hommes, ils étaient moins confondus par l'événement que Napoléon
lui-même.
[Note en marge: Fallait-il attribuer aux fautes de Napoléon, ou à
la difficulté même de cette guerre, l'insuccès des manoeuvres qu'il
avait imaginées?]
Des juges sévères, devenus après la chute de Napoléon aussi rigoureux
pour lui que la fortune, lui ont attribué l'insuccès de ses
combinaisons, aussi profondément conçues cependant que toutes celles
qui ont immortalisé son génie. Ils lui ont adressé des reproches,
dont les faits ci-dessus rapportés peuvent montrer le plus ou moins
de fondement. Dans le projet d'envelopper le prince Bagration, ou de
l'isoler au moins pour le reste de la campagne, on a vu en effet que
Napoléon n'avait pas assez exactement apprécié les difficultés que
le pays et les distances opposeraient à la jonction du roi Jérôme
avec le maréchal Davout, qu'il avait trop maltraité son jeune frère,
et mis trop peu de troupes à la disposition du maréchal. On pouvait
donc lui imputer une part de ce premier insuccès. Dans le projet de
défiler devant le camp de Drissa, de passer ensuite brusquement la
Dwina entre Polotsk et Witebsk, pour déborder Barclay de Tolly et le
prendre à revers, l'exécution avait répondu à la conception, et on
ne pouvait lui reprocher qu'une chose, c'était d'avoir lui-même, à
force de guerres, appris la guerre à ses ennemis, lesquels s'étant
aperçus à temps du danger qui les menaçait, s'en étaient tirés en
faisant violence à leur maître. Enfin, dans le dernier projet, on
a blâmé Napoléon d'avoir poussé trop loin son mouvement tournant,
de l'avoir poussé jusqu'à franchir le Dniéper pour venir repasser
ce fleuve à Smolensk; on a dit qu'il aurait dû s'arrêter avant
d'arriver au Dniéper, remonter ce fleuve par la rive droite au
lieu de le remonter par la rive gauche, et tourner les Russes par
Nadwa. (Voir la carte nº 55.) Mais les faits montrent qu'il avait
pesé toutes ces chances, de concert avec le maréchal Davout, et que
c'est après de mûres réflexions qu'il avait résolu de cheminer
par la rive gauche, que les Russes n'occupaient pas, ce qui lui
offrait pour les tourner un trajet plus prompt et plus sûr, quoique
plus long. Il ressort en effet des événements que s'il eût suivi
l'avis contraire, il eût trouvé à Nadwa Bagration se battant avec
désespoir, que probablement il eût attiré les Russes en masse sur
leur gauche, et couru le risque de se faire acculer lui-même au
Dniéper. Les faits le justifient donc ici complétement. D'autres
juges encore ont dit qu'au lieu de chercher à tourner les Russes
par leur gauche, il aurait dû songer à les tourner par leur droite,
c'est-à-dire par Witebsk et Sourage; qu'il aurait dû par conséquent
remonter la Dwina, puis se rabattre sur les Russes par leur droite,
et les acculer au Dniéper. Mais la carte prouve que son calcul était
bien préférable à celui de ses censeurs, car en rejetant les Russes
sur le Dniéper, il les eût rejetés sur le pont de Smolensk, qu'ils
auraient passé sans difficulté, après quoi ils auraient regagné
librement l'intérieur de l'empire par les provinces méridionales, qui
étaient les plus fertiles, et offraient le champ le plus vaste à une
retraite continue. En les tournant par leur gauche au contraire, en
les rejetant sur la Dwina, il les rejetait dans un angle formé par la
Dwina et la mer, et pouvait ainsi les y enfermer complétement. (Voir
la carte nº 54.) Il suffisait pour cela qu'il eût acquis sur eux une
ou deux journées d'avance en les débordant. C'est là le motif profond
pour lequel il avait toujours tendu à déborder par leur gauche, et
non par leur droite, les Russes campés sur la Dwina. Évidemment ce
qui l'avait fait échouer ici, c'était l'éveil dans lequel il les
avait trouvés, c'était l'énergie qu'ils avaient déployée à Smolensk,
et ce n'est pas son génie militaire qu'on surprend en faute, c'est
ce que nous appelons sa politique, sa politique qui l'avait conduit
à braver les lieux, quels qu'ils fussent, et à pousser les hommes au
désespoir à force de les vouloir dominer. Or les lieux méconnus, les
hommes poussés au désespoir, qu'est-ce, sinon la nature des choses
résistant invinciblement à qui prétend lui faire violence?
[Note en marge: Marche des colonnes russes au sortir de Smolensk.]
[Note en marge: Leur long détour pour éviter la rencontre des
Français.]