Un peu avant Krasnoé, on découvrit l'ennemi pour la première fois.

Les troupes qu'on aperçut étaient celles de la division Névéroffskoi,

forte de 5 à 6 mille hommes d'infanterie, de 1500 de cavalerie,

et placée par le prince Bagration en observation à Krasnoé, pour

couvrir Smolensk contre les tentatives possibles du maréchal Davout.

Jetée seule sur la gauche du Dniéper, tandis que Bagration et toute

l'armée russe étaient sur la droite, elle courait un grave danger.

La cavalerie légère de Bordessoulle marchant avec celle de Grouchy,

se précipita sur l'ennemi, et le refoula dans Krasnoé. Ney avec

quelques compagnies du 24e léger, entra dans Krasnoé, en chassa les

Russes à la baïonnette, et bientôt se fit voir au delà. Mais au

delà existait un ravin, et sur ce ravin un pont rompu. Il fallait

rétablir le pont, et en attendant l'artillerie se trouvait arrêtée.

La cavalerie tournant à gauche descendit le long du ravin, trouva un

passage fangeux qu'elle parvint à franchir, et courut à la poursuite

des Russes. Le général Névéroffskoi avait formé son infanterie en

un carré compact, avec lequel il suivait la large route bordée

de bouleaux qui menait à Smolensk, et tirait parti le mieux qu'il

pouvait de l'obstacle que ces arbres présentaient aux attaques de

notre cavalerie. Profitant de ce que nous n'avions pas d'artillerie,

il faisait à chaque halte feu de toute la sienne, et couvrait nos

cavaliers de mitraille. Mais chaque fois que le terrain arrêtait

ce gros carré russe, et le forçait à se désunir pour défiler, nos

escadrons profitaient à leur tour de l'occasion, le chargeaient,

y pénétraient, lui prenaient des hommes et du canon, sans réussir

toutefois à le disperser, car il se reformait aussitôt l'obstacle

franchi. Ces fantassins pelotonnés ainsi les uns contre les autres,

défendant leurs drapeaux et leur artillerie, et sans cesse assaillis

par une nuée de cavaliers, se retirèrent jusqu'au bourg de Korytnia,

après nous avoir mis hors de combat 4 ou 500 cavaliers morts ou

blessés, mais laissant en nos mains 8 bouches à feu, 7 à 800 morts,

et un millier de prisonniers. Si nous avions eu notre artillerie et

notre infanterie, ils eussent certainement succombé jusqu'au dernier.

Notre avant-garde s'arrêta en avant de Korytnia, le gros de l'armée

n'ayant pas dépassé Krasnoé.

Le lendemain on ne fit qu'une étape fort courte, afin de se remettre

ensemble. Le maréchal Davout avait rendu à la garde la division

polonaise Claparède, à Nansouty les cuirassiers Valence, et avait

repris ses trois divisions d'infanterie Morand, Friant, Gudin, fort

heureuses de se retrouver sous leur ancien chef. Les Polonais que

commandait Poniatowski, les Westphaliens que Napoléon avait confiés

au général Junot, étaient rentrés sous les ordres directs du quartier

général, et se tenaient à la hauteur de l'armée, vers son extrême

droite. La cavalerie de Grouchy, en attendant que le prince Eugène,

qui avait le plus de chemin à faire, eût rejoint, marchait avec

l'avant-garde de Murat et de Ney.

[Note en marge: Le 15 août on célèbre en pleine marche la fête de

Napoléon.]

Le 15 on voulut sur ces bords lointains du Dniéper célébrer la fête

de Napoléon, au moins par quelques salves d'artillerie. Tous les

maréchaux vinrent, entourés de leurs états-majors, lui présenter

leurs hommages. Le canon retentit au même instant, et comme

l'Empereur se plaignait de ce qu'on usait des munitions précieuses à

la distance où l'on se trouvait, les maréchaux lui répondirent que

c'était avec la poudre prise aux Russes à Krasnoé qu'ils faisaient

tirer le canon des réjouissances. Il sourit à cette réponse, et

accueillit volontiers les vivat de l'armée comme un signe de son

ardeur guerrière. Hélas! ni lui ni ses soldats ne se doutaient des

désastres affreux qui, dans ces mêmes lieux, les attendaient trois

mois plus tard!

[Note en marge: Arrivée de l'armée sous les murs de Smolensk.]

Le lendemain 16 août, l'avant-garde eut ordre de marcher sur

Smolensk, où l'on espérait entrer par surprise, car n'ayant rencontré

que la division Névéroffskoi, dont un tiers était pris ou détruit, on

supposait que cette ville devait être peu gardée, et par conséquent

destinée à nous appartenir en quelques heures. Dans ce pays rapproché

des pôles, et dans cette saison, il faisait grand jour avant trois

heures du matin. La cavalerie de Grouchy se porta en avant avec

l'infanterie de Ney. Arrivée sur les coteaux qui dominent Smolensk,

d'où l'on plonge sur la ville bâtie au bord du Dniéper, elle put

juger que l'espérance de la surprendre était peu fondée. On découvrit

en effet au delà du Dniéper une troupe nombreuse qui entrait dans

les murs de Smolensk. C'était le 7e corps, celui de Raéffskoi, que

Bagration, commençant à s'apercevoir de notre mouvement, y avait

dirigé en toute hâte. Lui-même, s'avançant à marches forcées par

la rive droite du Dniéper, dont nous remontions la rive gauche,

courait au secours de l'antique cité de Smolensk, place frontière de

la Moscovie, qui était chère aux Russes, et que pendant plusieurs

siècles ils avaient violemment disputée aux Polonais.

[Note en marge: Ney tombé dans une embuscade de Cosaques est sauvé

par sa cavalerie légère.]

[Note en marge: Inutile tentative sur la citadelle de Smolensk.]

À peine Ney s'était-il approché d'un ravin qui le séparait de la

ville, qu'il fut assailli par plusieurs centaines de Cosaques

embusqués, reçut une balle dans le collet de son habit, et ne fut

dégagé qu'avec beaucoup de difficulté par la cavalerie légère du

3e corps. Ayant aperçu à sa gauche qu'une partie de l'enceinte de

Smolensk était fermée par une citadelle pentagonale en terre (voir la

carte nº 57), il essaya de l'enlever avec le 46e de ligne. Mais ce

régiment, accueilli par une grêle de balles, perdit 3 ou 400 hommes,

et fut obligé de se retirer. Ney, ignorant à quel point la ville

était abordable de ce côté, et ne voulant pas d'ailleurs risquer

une échauffourée avant d'être rejoint par Napoléon, s'arrêta pour

l'attendre. Peu à peu le reste du 3e corps arriva, et se rangea en

ligne sur les hauteurs d'où l'on découvrait Smolensk au-dessous de

soi. Ney s'établit à gauche et près du Dniéper avec son infanterie,

pendant que la cavalerie de Grouchy débouchait sur la droite, et se

portait à la rencontre d'un gros corps de cavalerie russe. Ce corps

ayant fait mine de nous charger, le 7e de dragons se précipita sur

lui au galop, l'aborda vigoureusement, et le refoula sur la ville.

Murat, toujours au milieu de ses cavaliers, battit lui-même des mains

en voyant cette charge du 7e de dragons. L'artillerie attelée de

Grouchy étant accourue sous un officier aussi hardi qu'habile, le

colonel Griois, couvrit d'obus les escadrons russes, et les obligea

de rentrer dans les faubourgs de Smolensk.

On employa ainsi le temps jusqu'à l'arrivée de l'Empereur et de

l'armée. Napoléon survint vers le milieu du jour, et Ney se hâta de

lui montrer le pourtour de la place qu'il avait déjà reconnu.

[Note en marge: Description de Smolensk.]

[Note en marge: Arrivée de Bagration et de Barclay de Tolly sous les

murs de Smolensk.]

[Note en marge: Napoléon dédommagé de ne pouvoir surprendre Smolensk,

par l'espérance d'une grande bataille.]

Smolensk, comme nous venons de le dire, est sur le Dniéper, au pied

de deux rangées de coteaux qui resserrent le cours du fleuve (voir la

carte nº 57). La vieille ville, de beaucoup la plus importante, est

sur la rive gauche, par laquelle nous arrivions; la ville nouvelle,

dite faubourg de Saint-Pétersbourg, est située sur la rive droite,

par laquelle arrivaient les Russes. Un pont les réunit. La vieille

ville est entourée d'un ancien mur en briques, épais de quinze pieds

à sa base, haut de vingt-cinq, et de distance en distance flanqué

de grosses tours. Un fossé avec chemin couvert et glacis, le tout

mal tracé, précédait et protégeait alors ce mur, très-antérieur à

la science de la fortification moderne. En avant et autour de la

ville on apercevait de grands faubourgs, l'un dit de Krasnoé, sur

la route de Krasnoé, touchant au Dniéper; l'autre au centre, dit de

Micislaw, du nom de la route qui vient y aboutir; un troisième plus

au centre, dit de Roslawl, par le même motif; un quatrième à droite,

dit de Nikolskoié; un cinquième et dernier, dit de Raczenska,

formant l'extrémité du demi-cercle et allant s'appuyer au Dniéper.

Des hauteurs sur lesquelles l'armée était venue successivement se

ranger, on découvrait la vieille ville, son enceinte flanquée de

tours, ses rues tortueuses et inclinées vers le fleuve, une belle et

antique cathédrale byzantine, le pont qui joignait les deux rives du

Dniéper, au delà enfin la nouvelle ville s'élevant sur les coteaux

vis-à-vis. On voyait arriver par la rive droite du Dniéper des

troupes nombreuses, dont la marche rapide annonçait que les soldats

russes accouraient en masse pour défendre une cité qui leur était

presque aussi chère que Moscou. Napoléon, s'il n'avait plus l'espoir

de surprendre Smolensk, et de déborder facilement Barclay de Tolly,

s'en dédommageait par l'espérance de voir l'armée russe déboucher

tout entière pour livrer bataille. Une grande victoire gagnée sous

les murs de cette ville, suivie des conséquences qu'il savait tirer

de toutes ses victoires, lui suffisait. Il avait appris par une

profonde expérience qu'à la guerre ce n'est pas toujours le succès

cherché qui se réalise, mais que s'il y en a un, et qu'il soit grand,

peu importe que ce ne soit pas celui qu'on a prévu et désiré.

[Note en marge: Distribution des rôles entre Bagration et Barclay de

Tolly pour la défense de Smolensk.]

[Note en marge: Troupes chargées de défendre Smolensk.]

En effet, le prince Bagration remontait en toute hâte la rive droite

du Dniéper, par un mouvement parallèle au nôtre, et Barclay, venant

de son côté par la route transversale qui mène de la Dwina au

Dniéper, commençait à paraître sur les hauteurs opposées à celles que

nous occupions. L'un et l'autre avertis des desseins de Napoléon, et

revenus de leur projet d'offensive, se portaient avec empressement

à la défense de l'antique cité russe, et, bien que ce fût une grande

imprudence que de combattre dans cette position, livrer Smolensk sans

la disputer était une honte qu'ils ne pouvaient supporter, quel que

dût être le résultat. On ne discuta point, on céda à un mouvement

involontaire, et on se distribua sur-le-champ les rôles sans aucune

contestation[11]. Il y en avait deux à remplir, tous deux fort

importants. Le premier, le plus indiqué, était celui de défendre

Smolensk. Mais si, tandis qu'on se battait pour Smolensk, Napoléon ne

faisant qu'une attaque simulée, passait le Dniéper au-dessus, ce qui

était possible, le fleuve dans cette saison et en cet endroit étant

guéable, on pouvait être tourné, coupé à la fois de Moscou et de

Saint-Pétersbourg, et exposé à un vrai désastre, celui même dont on

était menacé sans qu'on s'en doutât, depuis le début de la campagne.

Il fut donc convenu que le prince Bagration avec la seconde armée

irait prendre position au-dessus de Smolensk, sur le bord du Dniéper,

pour en surveiller les gués, tandis que Barclay de Tolly disputerait

la ville elle-même aux Français. Cette distribution des rôles était

la plus naturelle, car il était plus facile au prince Bagration,

arrivé le premier, et ayant de l'avance sur le reste de l'armée

russe, de se porter au-dessus de Smolensk. Il partit immédiatement,

et alla se poster avec 40 mille hommes derrière la petite rivière de

la Kolodnia, affluent du Dniéper. Le général Raéffskoi, qui avec le

4e corps avait gardé Smolensk pendant la journée du 15 et la matinée

du 16, dut l'évacuer et y être remplacé par les troupes de Barclay de

Tolly. Celui-ci confia la défense de Smolensk au 6e corps, commandé

par l'un des officiers les plus solides de l'armée russe, le général

Doctoroff. Il lui adjoignit la division Konownitsyn, les débris de la

division Névéroffskoi, celle qui avait combattu à Krasnoé, et rangea

le reste de son armée de l'autre côté du Dniéper, dans la nouvelle

ville, et sur les coteaux au-dessus. Les Français au nombre de 140

mille hommes[12] occupant en amphithéâtre les hauteurs de la rive

gauche du Dniéper, les Russes occupant au nombre de 130 mille celles

de la rive droite, présentaient les uns pour les autres le spectacle

le plus saisissant et le plus extraordinaire!

[Note 11: On a prêté au général Barclay de Tolly toute espèce de

motifs pour expliquer la défense de Smolensk. Le prince Eugène de

Wurtemberg, militaire aussi brave que spirituel, partisan avec raison

de Barclay de Tolly trop déprécié dans l'armée russe, prétend que

Barclay de Tolly ne défendit Smolensk que pour tromper Napoléon, et

afin de ne pas trop lui révéler le projet de retraite indéfinie, dont

il se serait infailliblement aperçu si on avait cédé sans combat un

point tel que Smolensk. C'est là une de ces hypothèses ingénieuses au

moyen desquelles on prête souvent aux hommes plus de calcul qu'ils

n'en ont mis dans leur conduite. Un pareil calcul ne valait pas le

sacrifice de 12 à 15 mille hommes, la perte d'un temps précieux, et

des mouvements autour de Smolensk qui exposaient l'armée russe à

perdre sa ligne de retraite. Les chefs d'armée comme les chefs d'État

éprouvent quelquefois des sentiments dont ils ne sont pas maîtres, ou

s'ils ne les éprouvent pas, sont obligés d'y céder, et ces sentiments

amènent dans leur conduite des contradictions sur lesquelles, faute

de les bien comprendre, on fait plus tard des commentaires à perte

de vue. C'est un semblable sentiment auquel céda ici Barclay de

Tolly, car livrer Smolensk sans combat eût été une honte à laquelle

personne, dans l'état de l'armée russe, n'aurait voulu s'exposer.

On combattit en cette occasion sans se rendre compte du résultat

qu'on allait obtenir, et, après tout, se bien battre, se battre

vigoureusement, ne fait jamais de tort, et épuise toujours une partie

des forces physiques et morales de l'ennemi.

De son côté M. de Chambrai a prétendu que c'est pour sauver quelques

magasins que l'on disputa Smolensk. On ne fait pas tuer 12 mille

hommes, et on ne court pas la chance de deux jours perdus dans une

retraite, pour sauver des magasins. C'est, nous le répétons, le

sentiment éprouvé à la vue de la ville de Smolensk près de tomber

dans les mains des Français, qui dans cette circonstance détermina

Barclay de Tolly. Ce sont là des effets moraux dont il faut tenir

compte à la guerre, et qui, plus que le calcul, déterminent en

maintes occasions la conduite des hommes de guerre, aussi bien que

celle des hommes politiques.]

[Note 12: Le prince Eugène et le général Junot étaient à quelques

lieues en arrière, sans quoi les Français eussent été 175 mille

présents sous les armes.]

Tout ce que Napoléon, avec son regard si exercé, parvint à discerner

dans ce qui se passait devant lui, c'est que l'armée russe accourait

tout entière pour défendre une ville qui lui tenait fort à coeur.

[Note en marge: Nécessité pour Napoléon de ne pas tâtonner devant

Smolensk, et d'enlever cette ville de vive force.]

Les Russes s'arrêtant enfin, Napoléon ne pouvait ni reculer, ni

tâtonner devant eux, et leur laisser l'avantage de lui avoir disputé

un point tel que Smolensk. Il aurait pu sans doute remonter le

Dniéper, peut-être le traverser à gué au-dessus de Smolensk, et

exécuter un peu plus haut sa grande manoeuvre. Mais d'une part il

n'avait pas eu le temps de reconnaître le fleuve, et de s'assurer si

le passage en était facile, de l'autre il devait hésiter à tenter

en présence de l'ennemi une telle opération, surtout en laissant

aux Russes le pont de Smolensk, par lequel ils étaient maîtres de

déboucher à tout instant, et de lui couper à lui-même sa ligne de

communication. Enlever Smolensk sous leurs yeux par un acte de

vigueur, était donc la seule opération conforme à sa situation,

conforme à son caractère, et capable de lui conserver l'ascendant des

armes, dont il avait plus que jamais besoin.

[Note en marge: Distribution des corps français autour de Smolensk.]

Napoléon rangea immédiatement ses troupes en ligne. À gauche contre

le Dniéper, vis-à-vis du faubourg de Krasnoé, il plaça les trois

divisions de Ney; au centre, vis-à-vis des faubourgs de Micislaw

et de Roslawl, les cinq divisions de Davout; à droite, devant les

faubourgs de Nikolskoié et de Raczenska, les Polonais de Poniatowski,

impatients d'attaquer la ville tant disputée aux Russes par leurs

aïeux; à l'extrême droite enfin, sur un plateau le long du Dniéper,

la masse de la cavalerie française. En arrière et au centre de

ce vaste demi-cercle, il établit la garde impériale, et sur les

hauteurs, dans les emplacements les mieux choisis, sa formidable

artillerie, qui allait couvrir de feux plongeants la malheureuse cité

russe!

Le corps du prince Eugène était encore à trois ou quatre lieues en

arrière, à Korytnia, le long du Dniéper. Junot, chargé de venir avec

les Westphaliens appuyer les Polonais, s'était trompé de route.

Mais les 40 mille hommes auxquels s'élevaient ces deux détachements

de l'armée n'étaient pas nécessaires pour accabler l'ennemi. Toute

la seconde moitié de la journée du 16 fut ainsi employée par les

Français et les Russes à s'asseoir dans leurs positions, sans

engagement sérieux de part ni d'autre, sauf, du côté des Français,

un feu d'artillerie continuel qui causait dans la ville de grands

ravages, et y tuait beaucoup d'hommes à cause de l'entassement des

troupes.

[Note en marge: Reconnaissance faite par Napoléon le 17 au matin.]

Le lendemain matin 17, Napoléon, montant à cheval de très-bonne

heure, voulut observer ce que faisait l'ennemi, et, entouré de ses

lieutenants, parcourut le demi-cercle des hauteurs sur lesquelles

il avait campé. On voyait distinctement les 30 mille hommes de

Doctoroff, de Konownitsyn et de Névéroffskoi prendre leurs positions

dans la ville et les faubourgs, tandis que le reste des deux

armées russes demeurait immobile sur les hauteurs. Au nombre des

suppositions que Napoléon avait regardées comme admissibles, mais

comme peu vraisemblables, était celle que les Russes, maîtres de

Smolensk, pouvant à volonté passer et repasser le Dniéper à l'abri

de fortes murailles, viendraient lui offrir la bataille pour sauver

une ville à laquelle ils attachaient un grand prix. Il y avait en

effet à côté de Smolensk, vers notre droite, un plateau bien situé,

entouré d'un ravin, et sur lequel Napoléon se préparait à déployer

sa cavalerie. Il n'eût pas été impossible que cet emplacement tentât

les Russes, et même pour les y attirer Napoléon avait eu le soin de

ne pas l'occuper encore, et de tenir sa cavalerie en arrière. Rien

ne lui aurait plus convenu assurément qu'une pareille faute de la

part des Russes. Mais venir livrer une bataille au delà du Dniéper,

en l'ayant ainsi à dos s'ils étaient battus, eût été de leur part

une bévue telle, qu'on ne devait guère l'espérer. D'ailleurs ils ne

songeaient pas en ce moment à livrer bataille, mais à verser du sang

pour Smolensk, et ce sacrifice à la passion nationale était tout ce

qu'on pouvait attendre d'eux.

[Note en marge: Napoléon, avant d'attaquer, attend quelques heures,

pour voir si les Russes ne songeraient pas à déboucher de Smolensk et

à livrer bataille.]

[Note en marge: Recherche d'un gué au-dessus de Smolensk, afin de

passer le Dniéper sur la gauche des Russes.]

[Note en marge: N'ayant trouvé aucun gué, et les Russes ne débouchant

pas de Smolensk, Napoléon ordonne l'attaque de cette ville.]

Napoléon cependant laissa s'écouler deux ou trois heures avant de

prendre un parti, afin d'épuiser jusqu'à la dernière les chances

d'une action générale. Autour de lui, il s'élevait plus d'une

réflexion sur la difficulté d'enlever Smolensk d'assaut, contre

trente mille Russes qui venaient de s'y enfermer. Il les écoutait

sans y répondre. Comme aucune des idées qu'une situation militaire

pouvait faire naître ne manquait de surgir dans son esprit, il

entrevit la possibilité de franchir le Dniéper au-dessus de Smolensk,

et de déboucher à l'improviste sur la gauche des Russes, ce qui

l'aurait replacé dans la pleine exécution de sa grande manoeuvre.

Mais pour tenter sans imprudence une telle opération, il aurait

fallu qu'elle pût s'opérer avec une extrême célérité, c'est-à-dire

que le fleuve fût guéable, que ses soldats pussent le franchir en

y entrant jusqu'à la poitrine, et que, passant le Dniéper comme

jadis le Tagliamento devant l'archiduc Charles, ils vinssent

déborder rapidement la gauche des Russes, et les prendre à revers.

Il était en effet indispensable qu'une telle opération s'accomplît

en quelques instants, car si on était réduit à jeter des ponts en

présence de l'ennemi, les Russes viendraient infailliblement se

placer en masse sur le point de passage, et opposer des obstacles

presque insurmontables à l'établissement des ponts, ou bien ils

déboucheraient par Smolensk sur notre flanc et nos derrières, pour

couper notre ligne de communication, ou bien enfin ils décamperaient

et nous échapperaient de nouveau, en nous laissant, il est vrai,

Smolensk, mais en nous dérobant encore l'occasion de combattre. Tout

dépendait donc d'une question: le fleuve était-il guéable au-dessus

de Smolensk, et très-près de notre position actuelle? car remonter

beaucoup plus haut, et laisser le débouché de Smolensk ouvert sur

nos derrières, était une imprudence inadmissible. Ruminant toutes

ces considérations dans son esprit, Napoléon envoya un détachement

de cavalerie au bord du fleuve, avec mission de chercher un gué. Le

fleuve en cet endroit paraissait en effet peu profond. Soit que la

reconnaissance fût mal exécutée, soit qu'elle ne fût pas poussée

assez haut, nulle part on ne trouva de gué praticable. On restait

ainsi avec un cours d'eau lent mais non guéable devant soi, et avec

toute l'armée de Bagration rangée en bataille sur l'autre rive.

Jeter des ponts en présence d'un ennemi ainsi préparé, était sinon

impraticable, du moins très-téméraire, et il ne restait qu'une

opération possible, celle de s'emparer de Smolensk par un coup

de vigueur[13]. Napoléon ne s'arrêta donc point devant quelques

objections élevées autour de lui, et résolut d'emporter Smolensk

d'assaut. Être venu si loin pour tâtonner en présence des Russes,

pour ménager les hommes dans le combat, quand on les ménageait si

peu dans la marche, pour hésiter à en perdre dix mille dans une

journée qui pourrait être du plus grand effet moral, lorsqu'en

trois ou quatre jours de route on en perdait le double sans faire

autre chose que se décourager, n'était pas une conduite qui pût lui

convenir, ni qui fût soutenable, cette guerre une fois admise. En

conséquence il donna le signal de l'attaque. Il était dix ou onze

heures du matin: les Russes immobiles ne songeaient pas à passer le

Dniéper; il fallait donc aller les chercher dans Smolensk, au risque

de verser bien du sang, mais avec la presque certitude d'ensevelir

douze ou quinze mille d'entre eux sous les ruines de la vieille cité

moscovite, et de produire dans l'âme de ces soldats exaltés, sinon un

complet abattement, du moins une forte impression de terreur.

[Note 13: Le colonel Boutourlin, dans son ouvrage déjà cité, et aussi

impartial que peut l'être un ouvrage ennemi, écrit au moment où les

passions étaient dans toute leur ferveur, a reproché à Napoléon

d'avoir fort inutilement versé des torrents de sang devant Smolensk,

au lieu de remonter le Dniéper pour le passer sur la gauche des

Russes. Les détails dans lesquels nous sommes entrés prouvent qu'il

faut bien connaître les faits, et y bien regarder, avant d'accuser

Napoléon d'avoir sur le terrain manqué de penser à l'idée qui était

praticable. Quand ses passions l'égaraient, il n'était, hélas! que

trop facile à critiquer. Lorsqu'il agissait sur le terrain, sans

céder à aucune des passions qui le dominaient trop souvent, il est

rare, et on pourrait difficilement en citer des exemples, qu'il

manquât à ce qu'il y avait à faire, et qu'il y eût une combinaison

exécutable qui lui échappât. Les détails que nous donnons ici, et qui

sont puisés à des sources authentiques, en fournissent une nouvelle

preuve.]

Le signal donné, chacun aborda les Russes conformément à la place

qu'il occupait. À droite la cavalerie, d'abord contenue, fut lancée

sur le plateau qu'on avait laissé vacant, et qui s'étendait jusqu'au

Dniéper. Les escadrons du général Bruyère refoulèrent une brigade

de dragons russes, et protégèrent l'établissement d'une batterie de

soixante bouches à feu, que Napoléon avait ordonné de disposer sur le

bord même du fleuve, pour foudroyer Smolensk, pour prendre d'enfilade

le pont qui servait de communication entre les deux parties de la

ville, et battre aussi la rive opposée où les Russes étaient en

bataille. L'artillerie ennemie voulut riposter, mais elle fut bientôt

réduite à se taire.

[Note en marge: Le prince Poniatowski, les maréchaux Davout et Ney,

rejettent les Russes dans les faubourgs de Smolensk.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 50 段