ses équipages, songe à reprendre l'offensive.]
[Note en marge: Il forme le projet de s'écouler sans être aperçu
devant les Russes, de passer le Dniéper, de remonter ce fleuve, de
surprendre Smolensk, et de déboucher à l'improviste sur la gauche des
deux armées ennemies pour les tourner.]
[Note en marge: Immenses conséquences de ce plan s'il peut réussir.]
Tout était donc prêt pour un nouveau mouvement, qu'on avait cette
fois l'espérance de rendre décisif. Après avoir profondément médité
sur les opérations qu'on pouvait essayer en ce moment, Napoléon
adopta celle qui lui semblait la seule praticable, et dont la
conception était digne de son génie. En présence d'un ennemi qui
s'étudiait à échapper sans cesse, il avait tendu d'abord à couper
sa ligne en deux, puis à déborder, à tourner, à envelopper chacune
des deux parties de cette ligne, de manière à les détruire l'une et
l'autre avant qu'elles eussent le temps de fuir. Cette manoeuvre
était désormais impossible depuis la réunion du prince Bagration
avec le général Barclay de Tolly, réunion qui portait l'armée russe,
après les pertes du feu et de la fatigue, à 140 mille hommes environ.
Mais il n'était pas impossible, en renonçant à couper en deux cette
armée, d'essayer encore de la déborder, de la tourner, de la prendre
à revers, ce qui l'aurait mise hors d'état d'éviter une grande
bataille, et l'aurait obligée de l'accepter dans les conditions
les plus désavantageuses. En conséquence de cette donnée que lui
inspiraient les lieux et la situation, Napoléon résolut, en profitant
du rideau de bois et de marécages qui le séparait des Russes (voir
la carte nº 55), de s'écouler clandestinement devant eux par un
mouvement de gauche à droite, semblable à celui qu'il s'était proposé
d'exécuter devant le camp de Drissa, de se porter des bords de la
Dwina à ceux du Dniéper, de Witebsk à Rassasna, de passer le Dniéper,
de le remonter rapidement jusqu'à Smolensk, de surprendre cette ville
qui n'était pas défendue, d'en déboucher brusquement avec toute la
masse de ses forces sur la gauche des Russes, qui se trouveraient
ainsi débordés et tournés; de pousser, si la fortune le secondait,
son mouvement à fond, et peut-être de renouveler contre Bagration
et Barclay réunis ce qu'il avait voulu faire contre Barclay seul,
et ce qu'il avait exécuté jadis avec tant de succès contre Mélas et
Mack. Avec un de ces moments de faveur que la fortune lui avait tant
de fois prodigués, il pouvait, il devait réussir, et alors quels
résultats! Probablement la paix arrachée à la Russie définitivement
soumise, et le sceptre du monde remis en ses mains!
[Note en marge: Le maréchal Davout consulté approuve entièrement le
plan proposé.]
Ce mouvement toutefois, quoique bien couvert par la nature de ce
pays boisé et marécageux, présentait un inconvénient, celui d'être
très-allongé, car la droite de l'armée, qui sous le maréchal Davout
était à Rassasna, devait avoir fait trente lieues avant d'arriver à
Smolensk, et la gauche, qui était avec le prince Eugène à Sourage,
devait en faire à peu près autant pour remplacer le maréchal Davout à
Rassasna, et ce n'était qu'après ce trajet qu'on pourrait commencer
à se trouver sur la gauche de l'ennemi. Mais il était presque
impossible de s'y prendre autrement, et d'ailleurs le rideau de bois
et de marais qui nous séparait des Russes était si épais, Napoléon
était si habile dans les marches, qu'on avait bien des chances de
réussir. On aurait pu, il est vrai, abréger beaucoup ce trajet, en
se dispensant de passer le Dniéper, en cheminant entre ce fleuve et
la gauche des Russes, en s'épargnant ainsi la prise de Smolensk, et
en tournant de plus près l'ennemi qu'on voulait envelopper. Mais on
aurait de la sorte échangé une difficulté contre une autre; on aurait
échangé la difficulté de surprendre les Russes contre la difficulté
de refouler brusquement leur gauche, formée en ce moment par le
vaillant Bagration, de la refouler si vite, si victorieusement, qu'on
empêchât le reste de l'armée de nous échapper. Napoléon avant de
prendre son parti consulta le maréchal Davout, comme le plus capable
de donner sur cette grave question un avis utile, et comme le mieux
placé d'ailleurs pour apprécier la situation des deux armées. Après
l'avoir entendu, il se décida pour le mouvement le plus allongé,
celui qui consistait à passer le Dniéper, à le remonter par la rive
gauche, à enlever Smolensk, et à déboucher à l'improviste sur la
gauche des Russes, surprise et débordée[9].
[Note 9: Quelques historiens ont prétendu que ce furent les
mouvements ultérieurs des Russes, mouvements dont on va lire le
récit, qui déterminèrent la marche de Napoléon. La correspondance du
maréchal Davout et de Napoléon, inconnue de ces historiens, prouve
que Napoléon avait consulté le maréchal dès le 6 août, ce qui montre
que même avant le 6 il y pensait. Le premier mouvement des Russes ne
se fit sentir que le 8, ne fut connu que le 9 au quartier général,
et ne fut point par conséquent la cause des opérations exécutées par
Napoléon autour de Smolensk.]
[Note en marge: Force de l'armée française employée à cette nouvelle
opération.]
Cette belle et vaste manoeuvre étant résolue, Napoléon ordonna de
tout préparer pour le départ des divers corps d'armée du 10 au 11
août. Le maréchal Davout devait rallier par Babinowiczi et Rassasna
ses trois divisions, Morand, Friant, Gudin, les réunir aux divisions
Dessaix, Compans, aux Polonais, aux Westphaliens, et se tenir prêt
avec la cavalerie du général Grouchy à venir couvrir les débouchés
de Rassasna et de Liady, près desquels il était décidé que l'armée
passerait le Dniéper. En déduisant de l'armée polonaise la division
Dombrowski, laissée à Minsk, l'ensemble de ces corps pouvait former
une masse de 80 mille hommes environ, placés sous la main du maréchal
Davout. La cavalerie Montbrun et Nansouty sous Murat, le corps du
maréchal Ney, devaient s'écouler par Liosna et Lioubawiczi sur Liady
et Rassasna, et y franchir le Dniéper tout près du maréchal Davout,
auquel ils apporteraient ainsi un renfort de 36 mille hommes. Enfin
le prince Eugène partant de Sourage, la garde de Witebsk, pour passer
par Babinowiczi et Rassasna, devaient ajouter, la garde 25 mille
hommes, le prince Eugène 30 mille, c'est-à-dire 55 mille hommes à la
masse totale de l'armée française, du moins à la partie qui était
prête à se porter en avant. Le général Latour-Maubourg pouvant y
ajouter 5 à 6 mille cavaliers, s'il était appelé à rejoindre, il
fallait évaluer à 175 mille combattants présents au drapeau, les
forces avec lesquelles Napoléon se préparait à frapper le coup
décisif. Si on compte en outre 18 ou 20 mille Saxons et Polonais
à droite vers le Dniéper (non compris les Autrichiens), 60 mille
Français et alliés à gauche sur la Dwina, ce qui fait 80 mille,
on retrouve les 250 ou 255 mille hommes restant des 420 mille qui
avaient passé le Niémen. Napoléon laissait à Witebsk pour y garder
ce point très-important sur la Dwina, et de plus ses magasins et ses
hôpitaux, environ 6 à 7 mille soldats, se composant d'un régiment
de flanqueurs de la garde, d'un régiment de tirailleurs, de trois
bataillons de marche, et des hommes isolés qu'on espérait ramasser.
Ces corps devaient bientôt rejoindre, mais être remplacés par
d'autres, de manière à former comme à Wilna une garnison mobile, et
toujours suffisamment nombreuse. La cavalerie légère fut chargée
de battre le pays sur les deux rives de la Dwina pour ramener les
maraudeurs à Witebsk, en leur disant que leurs régiments allaient
partir, et que s'ils restaient ils seraient pris par les Cosaques.
[Note en marge: Pendant que Napoléon songe à prendre l'offensive, les
Russes y pensent de leur côté.]
[Note en marge: Ils croient les cantonnements de l'armée française
dispersés, et veulent les surprendre.]
[Note en marge: Conseil de guerre convoqué par le général Barclay de
Tolly.]
[Note en marge: Continuation du conflit élevé dans le camp russe
entre ceux qui veulent une retraite indéfinie, et ceux qui sont
portés à combattre.]
[Note en marge: Le projet d'une attaque sur les cantonnements
français l'emporte dans le conseil de guerre.]
Tandis que tout se disposait pour cette grande opération, les Russes
de leur côté en préparaient une moins bien concertée, et qui n'avait
pas les mêmes chances de réussir. Le prince Bagration s'était réuni
par Smolensk à l'armée principale. Après les pertes essuyées devant
Mohilew et dans les marches, il n'amenait pas plus de 45 mille hommes
à Barclay de Tolly, et portait ainsi à 135 mille hommes environ,
peut-être à 140, l'armée totale opposée à Napoléon. Ce qui subsistait
du plan général adopté par l'empereur Alexandre, et modifié depuis
par les événements, c'était la résolution, tout en continuant à se
retirer devant l'armée française, de profiter chemin faisant des
fautes qu'elle pourrait commettre. Or on croyait en avoir aperçu une
fort grave dans la dispersion apparente de ses cantonnements. En
les voyant commencer à Sourage, se continuer par Witebsk, Liosna,
Babinowiczi, jusqu'à Doubrowna, on les supposait dispersés sur plus
de trente lieues. On ne savait pas qu'aussitôt qu'on aurait percé
le rideau des bois et des marécages, on rencontrerait Murat avec 14
mille cavaliers, appuyé immédiatement par les 22 mille fantassins
du maréchal Ney, ce qui faisait tout de suite 36 mille combattants
d'une qualité admirable, capables de tenir tête au triple de forces,
devant être rejoints en quelques heures par les 30 mille hommes des
divisions Morand, Friant, Gudin! on ne savait pas qu'on recevrait
en flanc les 25 mille hommes du prince Eugène et les 30 mille de la
garde; que de telles troupes, de tels généraux, disposés d'ailleurs
avec tant d'art les uns à côté des autres, n'étaient pas faciles
à surprendre, à troubler et à mettre en déroute par une attaque
imprévue sur l'un de leurs cantonnements! Quoi qu'il en soit, les
généraux russes, qui formaient plutôt une oligarchie militaire
qu'un état-major subordonné à un seul chef, car, ainsi qu'on l'a
vu, le général Barclay de Tolly ne commandait au prince Bagration
qu'en qualité de ministre de la guerre, les généraux russes, tout
en trouvant fort sage l'idée de se retirer jusqu'à ce qu'on eût
suffisamment affaibli l'armée française, ne cédaient à cette idée
qu'à contre-coeur, et en éprouvant à tout moment le désir d'essayer
d'une bataille, s'il se présentait une occasion favorable de la
livrer. Surtout depuis que les deux armées étaient réunies, et que
du nombre de 90 mille hommes on était revenu à celui de 140 mille
environ, il y avait des raisons de plus à faire valoir en faveur du
projet de risquer une bataille. Le prince Bagration, avec son ardeur
accoutumée, était à la tête de ceux qui voulaient combattre. Dans la
masse de l'armée, où l'on n'était pas assez éclairé pour apprécier
le mérite d'une retraite calculée, on qualifiait de lâches tous
ceux qui parlaient de reculer encore. Les soldats allaient jusqu'à
insulter le brave Barclay de Tolly, ce que celui-ci supportait avec
une indifférence apparente, mais avec un chagrin intérieur, d'autant
plus profond qu'il était plus caché. Dans certains moments même, le
mouvement des esprits étant poussé jusqu'à l'insubordination, il
avait été obligé de faire fusiller quelques mutins trop audacieux
dans leurs démonstrations. Pourtant il assembla le 5 août un conseil
de guerre auquel assistèrent, outre les deux généraux en chef Barclay
de Tolly et Bagration, le grand-duc Constantin, le général Yermolof
et le colonel Toll, l'un chef d'état-major, l'autre quartier-maître
général de la première armée, le comte de Saint-Priest, chef
d'état-major de la seconde, et le colonel Wolzogen, représentant le
plus distingué du système de retraite. Le colonel Toll fit valoir,
avec la vivacité et les formes tranchantes qui lui étaient propres,
l'idée de l'offensive, et eut le succès qu'on a toujours quand on
parle dans le sens de la passion dominante. Le général Barclay de
Tolly et le colonel Wolzogen firent valoir en vain les avantages
d'une retraite, qui avait pour but d'attirer les Français dans les
profondeurs de la Russie, et de les assaillir seulement quand ils
seraient assez affaiblis pour qu'on pût infailliblement triompher
de leur valeur. On ne les comprit pas, ou l'on feignit de ne pas
les comprendre, et on fit à leurs raisonnements l'accueil le plus
froid. Barclay de Tolly n'avait d'étranger que le nom, le colonel
Wolzogen avait à la fois le nom et l'origine. On leur laissa voir
assez clairement la défiance qu'ils inspiraient, et l'offensive fut
immédiatement résolue, bien que contraire à toute raison. Il n'était
pas probable, en effet, que l'empereur Napoléon fût devenu tout à
coup un général assez novice pour camper pendant quinze jours si
près de l'ennemi sans avoir pris ses précautions. On lui supposait
plus de 200 mille hommes sous la main, ce qui était exagéré; mais
il suffisait qu'il en eût 100 mille seulement, à portée les uns des
autres, pour qu'avec les 140 mille hommes dont on disposait, et
dont on pouvait tout au plus faire concourir 80 sur un même point,
on fût arrêté court, et, vingt-quatre heures après une attaque
imprudente, enveloppé, entraîné, Dieu sait à quelles conséquences.
Mais il est rare que les hommes conservent leur raison en présence
d'une idée dominante. Avant cette guerre, le penchant à l'imitation
avait dirigé tous les esprits vers une retraite semblable à celle de
lord Wellington en Portugal; depuis le commencement des hostilités,
la passion nationale avait tourné les mêmes esprits à la fureur de
combattre. Barclay de Tolly céda, et il fut convenu qu'on attaquerait
le 7 août, en trois colonnes; que deux de ces colonnes, composées des
troupes de la première armée, s'avanceraient par la haute Kasplia
sur Inkowo, contre les cantonnements de Murat, point milieu de la
ligne des Français qu'on estimait le plus faible, et que la troisième
colonne, composée de la seconde armée sous le prince Bagration,
s'avancerait de Smolensk sur Nadwa, pour seconder l'effort des deux
autres. (Voir la carte nº 55.)
[Note en marge: Le 7 août les colonnes russes se mettent en
mouvement.]
[Note en marge: Le général Sébastiani se laisse surprendre, mais
les cantonnements de la cavalerie, repliés sur le corps de Ney,
présentent une résistance que l'ennemi désespère de vaincre.]
[Note en marge: Les Russes renoncent à l'offensive, et se rejettent
sur leur droite.]
Le 7 en effet on se mit en marche conformément au plan adopté. Le 8
une forte avant-garde de troupes à cheval, formée par les Cosaques
de Platow et par la cavalerie du comte Pahlen, s'approcha d'Inkowo,
où le général Sébastiani était cantonné avec la cavalerie légère de
Montbrun, et un bataillon du 24e léger appartenant au maréchal Ney.
Le général Barclay de Tolly avait voulu être de sa personne à cette
avant-garde, afin de juger par ses propres yeux de ce qui allait se
passer. Le général Sébastiani, doué de sagacité politique plus que
de sagacité militaire, s'était laissé approcher sans presque s'en
douter, et s'était borné à mander à son chef, le général Montbrun,
que ses postes étant fort resserrés depuis la veille il craignait
d'avoir bientôt de la peine à vivre. Sur ce simple indice le général
Montbrun était accouru, et le 8 au matin, quoique malade, il était
monté à cheval, et avait vu 12 mille chevaux fondre sur les 3 mille
du général Sébastiani. Le bataillon du 24e, conduit par un vigoureux
officier, arrêta longtemps par son feu cette nuée de cavaliers, et
les généraux Montbrun et Sébastiani furent obligés de les charger
plus de quarante fois dans la journée. Enfin après avoir perdu 4
à 500 hommes, notamment une compagnie entière du 24e, ces deux
généraux regagnèrent les cantonnements du maréchal Ney, et ils
trouvèrent dans le corps de ce maréchal un appui invincible. Les
Russes firent halte. Cette tentative leur prouva que si quelques
postes français n'étaient pas en ce moment sur leurs gardes, la masse
était impossible à entamer. Ils aperçurent même du côté de Poreczié,
vis-à-vis des cantonnements du prince Eugène, une extrême vigilance,
et des masses de troupes considérables, ce qui était naturel, car
il y avait là beaucoup d'infanterie. Cette remarque fit croire
à Barclay de Tolly que les Français avaient changé de position,
qu'ils s'étaient reportés sur leur gauche, pour tourner la droite
des Russes vers les sources de la Dwina, et les couper de la route
de Saint-Pétersbourg. Frappé de cette crainte, Barclay de Tolly qui
marchait à contre-coeur, envoya d'une aile à l'autre un contre-ordre
général, et prescrivit un mouvement rétrograde à ses deux principales
colonnes, celles qui lui obéissaient directement, afin d'opérer tout
de suite une forte reconnaissance sur sa droite. Bien lui en prit,
car s'il se fût obstiné dans cette marche offensive, il aurait reçu
en flanc le choc des 120 mille hommes venant de la Dwina, aurait été
poussé sur les 55 mille qui gardaient le Dniéper, et probablement se
serait vu étouffé entre les uns et les autres. Quant à Bagration, il
resta sur la route en avant de Smolensk, vers Nadwa.
[Note en marge: Napoléon entreprend l'exécution du grand mouvement
qu'il avait projeté.]
[Note en marge: Tous les corps de l'armée, après avoir défilé
derrière le rideau des bois et des marécages, passent le Dniéper
entre Rassasna et Liady.]
[Note en marge: Aspect magnifique de la grande armée.]
Ces mouvements assez obscurs de l'ennemi furent mandés le 9 août
au quartier général. Il était difficile d'en pénétrer l'intention,
mais Napoléon avait une telle impatience d'être aux prises avec
les Russes, qu'il se réjouissait de les rencontrer, n'importe où,
n'importe comment. Ayant à sa droite et un peu en avant Murat et
Ney, vers Liosna, en arrière les divisions Morand, Friant et Gudin,
pouvant lui-même accourir avec le prince Eugène et la garde, il était
certain d'accabler les Russes, et en les poussant au Dniéper de les
livrer vaincus à Davout, qui les aurait ramassés par milliers. Il
prescrivit à tout le monde d'être sur ses gardes, et voulut attendre
le développement des desseins de l'ennemi avant d'entreprendre sa
grande manoeuvre. Mais le 9 et le 10 août s'étant passés sans que les
Russes qui rétrogradaient lui eussent donné signe de vie, il supposa
que les mouvements qui avaient attiré son attention n'avaient été que
des changements de cantonnements, et il mit l'armée en marche. Le
temps ayant été affreux le 10, on ne marcha que les 11 et 12[10].
Les corps de Murat, de Ney et d'Eugène, les trois divisions Morand,
Friant, Gudin, enfin la garde, s'ébranlèrent, chacun de leur côté,
dès le 11 au matin, précédés par le général Éblé avec l'équipage de
pont. Murat et Ney défilèrent derrière les bois et les marécages qui
s'étendaient de Liosna à Lioubawiczi, et vinrent aboutir au bord
du Dniéper en face de Liady. Là on travaillait à jeter deux ponts
qui devaient être praticables le 13. Le prince Eugène suivit Murat
et Ney à la distance d'une journée par Sourage, Janowiczi, Liosna,
Lioubawiczi. Les divisions Morand, Friant, Gudin, se rendirent par
Babinowiczi à Rassasna, où elles franchirent le Dniéper sur quatre
ponts jetés à l'avance. La garde les avait suivies. Toute l'armée
le 13 au soir, et dans la nuit du 13 au 14, passa le Dniéper, et
le lendemain 14 au matin 175 mille hommes se trouvèrent rassemblés
au delà de ce fleuve, le coeur plein d'espérance, ayant Napoléon
à leur tête, et croyant marcher à des triomphes prochains et
décisifs. Jamais on n'avait vu tant d'hommes, de chevaux, de canons,
véritablement réunis sur un même point, car lorsque les historiens
parlent de cent mille hommes, ce qui du reste est rare, il faut
bien se garder d'entendre cent mille hommes réellement présents
au drapeau, mais cent mille supposés présents, ce qui signifie
quelquefois la moitié. Ici les 175 mille hommes mentionnés, résidu
de 420 mille, y étaient tous. L'affluence d'hommes, d'animaux, de
voitures de guerre était extraordinaire. C'était au premier aspect
une sorte de confusion, qui bientôt laissait apercevoir l'ordre
qu'une volonté supérieure savait y faire régner. Le soleil avait
ressuyé les chemins, et on marchait à travers d'immenses plaines,
couvertes de belles moissons, sur une large route bordée de quatre
rangs de bouleaux, sous un ciel étincelant de lumière, mais moins
chaud que les jours précédents. On remontait la rive gauche du
Dniéper qu'on venait de passer, et dont les eaux peu abondantes dans
cette partie de son cours, coulant lentement dans un lit sinueux et
profondément encaissé, répondaient médiocrement à l'idée que l'armée
s'en était faite d'après le nom antique de Borysthène: c'est qu'on
était à la source de ce fleuve, et que les fleuves comme les hommes
sont humbles au début de leur carrière. Ce vaste mouvement d'armée,
l'un des plus beaux qu'on ait jamais exécutés, s'était opéré dans
les journées des 11, 12, 13 août, sans que les Russes en eussent
rien aperçu. Ils étaient encore occupés à tâtonner, à nous chercher
sur leur droite, tandis que nous venions de tourner leur gauche, et
n'osaient déjà plus s'avancer, malgré leur plan d'attaque contre nos
cantonnements soi-disant dispersés.
[Note 10: Voici la vraie distribution des forces au moment du
mouvement sur Smolensk:
_Sous Napoléon_.
Le prince Eugène à Sourage 30 mille hommes.
Murat à Inkowo 14
Ney à Liosna 22
Les trois divisions Morand, Friant,
Gudin, entre Janowiczi et Babinowiczi. 30
La garde à Witebsk 25
----------------------
121 mille. 121 mille.
_Sous le maréchal Davout sur le Dniéper_.
Dessaix et Compans 18 mille.
Cavalerie légère 2
Claparède 3
Grouchy 4
Poniatowski 15
Westphaliens 10
----------------------
52 52 mille.
Latour-Maubourg 5 ou 6
----------------------
57 57 mille.
----------------------
Sous Napoléon 121 mille.
Sous Davout 57
----------------------
Total de l'armée agissante 177 ou 178 mille.
Si on tient compte des cuirassiers Valence qui se trouvaient avec
le maréchal Davout, il faut ajouter 2 mille à celui-ci, et les ôter
à la masse qui était sous la main de Napoléon, ce qui donne le même
résultat.]
[Note en marge: Marche sur Smolensk.]
Le 14 au matin, Murat avec la cavalerie des généraux Nansouty
et Montbrun, précédée par celle du général Grouchy, marchait sur
Krasnoé. Ney le suivait avec son infanterie légère. Tout jusqu'ici se
passait comme on le désirait. Napoléon avait ordonné de se porter en
avant, et de remonter le Dniéper dans la direction de Smolensk.
[Note en marge: Combat de Krasnoé le 14 août.]
[Note en marge: Caractère et résultat du combat de Krasnoé.]