Il employa la journée du 31 à opérer ce mouvement rétrograde, et

il se trouva le soir en deçà du gué de Sivotschina, ayant ses

tirailleurs le long de la Drissa, les deux divisions Legrand et

Verdier à quelque distance en arrière, les cuirassiers prêts à

soutenir l'infanterie, la division Merle en observation vers Polotsk.

Nos tirailleurs avaient ordre, si les Russes passaient la Drissa, de

ne leur résister qu'autant qu'il le faudrait pour les attirer, et de

prévenir à l'instant le quartier général de leur approche.

[Note en marge: Combat de la Drissa le 1er août.]

[Note en marge: Malgré des avantages brillants, le maréchal Oudinot

croit prudent de ne pas dépasser Polotsk.]

Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, les Russes marchèrent sur

la Drissa, et dès le matin du 1er août commirent l'imprudence de

la traverser. C'est ce qu'attendait le maréchal Oudinot. Aussitôt

qu'il les vit engagés au delà de la rivière, il lança d'abord sur

eux la première brigade de la division Legrand, et puis la seconde.

Courir sur les Russes, les pousser, les culbuter dans la Drissa, fut

l'affaire d'un instant. On leur tua ou blessa près de deux mille

hommes, et on leur en prit plus de deux mille, avec une partie de

leur artillerie. La division Verdier s'étant mise à leur poursuite,

franchit après eux la Drissa, et, emportée par son ardeur, se laissa

entraîner trop loin. Elle enleva encore beaucoup d'hommes aux Russes,

mais malheureusement elle s'en laissa prendre quelques-uns lorsqu'il

fallut repasser la Drissa. Ce faible dédommagement accordé par la

fortune aux Russes n'empêcha point que cette journée ne fût pour

eux un sanglant échec: ils y perdirent 4 à 5 mille hommes en morts,

blessés ou prisonniers; les jours précédents leur en avaient coûté

2 à 3 mille. Nous avions perdu de notre côté dans cette suite de

combats, de 3 à 4 mille hommes, dont 5 ou 600 morts, 2 mille blessés

et plusieurs centaines de prisonniers. La fatigue nous avait mis en

outre quelques hommes hors de service. Le maréchal Oudinot, certain

d'avoir pour quelque temps dégoûté les Russes de s'attaquer à lui, ne

se trouvant pas assez fort pour s'éloigner de la Dwina avec 24 mille

soldats très-fatigués, jugea plus convenable de revenir à Polotsk

même, où il avait ses parcs, ses vivres, et où il pouvait laisser

s'écouler en sûreté, et dans une sorte de bien-être, les chaleurs qui

avaient forcé Napoléon lui-même à s'arrêter à Witebsk. L'avantage

d'être à cinq ou six lieues en avant de Polotsk, toujours inquiet

pour ses flancs et pour ses derrières, obligé d'épuiser ses chevaux

afin d'amener au camp les vivres qu'on avait à Polotsk, ne valait pas

les peines que cette position offensive devait coûter. Il n'y avait à

la quitter qu'un seul inconvénient, c'était de perdre l'effet moral

des succès obtenus. Le maréchal Oudinot informa Napoléon de ce qu'il

avait fait pendant ces derniers jours, et déclara que, si on ne lui

accordait du repos et des renforts, il serait dans l'impossibilité

d'accomplir la tâche qui lui était imposée.

[Note en marge: Occupation de la Courlande par le maréchal Macdonald.]

Pendant que le maréchal Oudinot agissait de la sorte, le maréchal

Macdonald, avec la division polonaise Grandjean, et les 17 mille

Prussiens qui lui étaient confiés, s'était porté sur la Dwina, et

avait conquis la Courlande par une marche rapide. (Voir la carte nº

54.) Les Russes en se retirant, pris en flanc par les Prussiens,

avaient essuyé dans les environs de Mitau un échec assez grave, et

s'étaient repliés précipitamment sur Riga, nous livrant Mitau et

toute la Courlande. C'était un fait digne de remarque que la vigueur

avec laquelle se battaient pour nous des alliés qui nous détestaient,

et qui ne faisaient la guerre qu'à contre-coeur. L'honneur militaire,

si vivement excité chez eux par notre présence, les rendait presque

plus braves pour nous qu'ils ne l'avaient été contre nous. Il

faut ajouter que tandis que les alliés appartenant à de petites

armées, comme les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens,

désertaient individuellement quand ils pouvaient, les Prussiens et

les Autrichiens, retenus par la puissance de l'esprit militaire, qui

est toujours proportionnée à la grandeur des armées, ne désertaient

pas, sauf à nous abandonner en masse par une révolution dans les

alliances, quand le moment serait venu.

[Note en marge: Embarras du maréchal Macdonald, obligé de s'étendre

de Riga à Polotsk.]

Le maréchal Macdonald entreprit avec les Prussiens le blocus de

Riga, et à la tête de la division polonaise Grandjean s'approcha

de Dunabourg, prudemment toutefois, car cette ville passait pour

très-fortifiée. Mais les Russes ne voulant pas éparpiller leurs

forces, et se contentant de défendre l'importante place maritime de

Riga, après avoir livré la tête de pont de Dunabourg aux troupes du

maréchal Oudinot, livrèrent bientôt la ville elle-même aux troupes

polonaises du général Grandjean. La tâche du maréchal Macdonald se

trouvait dès lors bien simplifiée, puisque des deux places de Riga et

de Dunabourg il n'avait plus à prendre que la première. Mais cette

tâche seule suffisait pour l'arrêter longtemps, et peut-être pendant

toute la campagne. En effet, il avait été contraint de laisser aux

environs de Tilsit et de Memel pour veiller sur la navigation du

Niémen et du Kurische-Haff, et aux environs de Mitau pour garder la

Courlande, 5 mille hommes du corps prussien. Il en conservait tout

au plus 10 mille devant Riga, dont les ouvrages offraient un immense

développement, et contenaient une garnison de 15 mille hommes. Il lui

restait la division polonaise Grandjean, réduite de 12 mille soldats

à 8 mille, et il était obligé avec cette division de surveiller

l'espace de Riga à Polotsk, qui est d'environ soixante-dix lieues.

Que faire avec si peu de monde, sur une ligne aussi vaste, avec tant

d'objets proposés, imposés même à son zèle?

[Note en marge: Ce maréchal demande à titre de renfort l'une des

divisions du maréchal Victor.]

Il se hâta d'instruire le quartier général de sa situation dans des

termes sensés, même un peu ironiques, qui n'étaient pas propres à

plaire, et qui rappelaient l'ancienne opposition militaire de l'armée

du Rhin. Il déclara que sans une adjonction de forces considérables

il ne réussirait ni à prendre Riga, ni à se tenir en relation

constante avec le corps d'Oudinot, car la division Grandjean étant

forcément détournée du blocus de Riga pour rester en observation

devant Dunabourg, on ne pourrait pas même approcher des ouvrages

de Riga; et quant à cette division, ayant à couvrir un espace de

soixante-dix lieues, elle serait dans l'impossibilité de maintenir

la liberté des communications sur une pareille étendue de pays.

Dans cette situation, ce qu'il y avait de plus simple à proposer,

c'était la réunion du corps du maréchal Macdonald avec celui du

maréchal Oudinot, car alors Wittgenstein eût été infailliblement

battu, Wittgenstein battu et repoussé au loin, la Courlande eût été

couverte, le Niémen eût été mis à l'abri de toute insulte, Riga, il

est vrai, n'eût pas été assiégé, et encore moins pris, mais enfin une

supériorité décidée nous aurait été acquise à l'aile gauche de notre

ligne d'opérations. Au lieu de proposer cette réunion des deux corps,

qui était possible et même nécessaire, mais qui eût exigé de sa part

un désintéressement peu commun, car il aurait été subordonné au

maréchal Oudinot, le maréchal Macdonald sollicita une augmentation de

forces, qu'il n'avait aucune chance d'obtenir. Il demanda notamment

qu'on lui adjoignît une ou deux des divisions du maréchal Victor, qui

se formaient, comme on l'a vu, entre Dantzig et Tilsit. C'était une

manière assurée de ne rien obtenir.

[Note en marge: Événements à l'autre extrémité du théâtre de la

guerre.]

[Note en marge: Mouvement croisé du général Reynier et du prince de

Schwarzenberg.]

À l'autre extrémité du vaste théâtre de cette guerre, à cent

cinquante lieues au sud-est, c'est-à-dire vers le cours supérieur du

Bug, il venait de se produire certains accidents qui ne pouvaient

manquer d'entraîner quelques changements dans les projets de

Napoléon. (Voir la carte nº 54.) Le général Reynier avec les Saxons

avait dû rétrograder de Neswij sur Slonim, de Slonim sur Proujany,

pour couvrir le grand-duché, et envahir plus tard la Volhynie. Le

prince de Schwarzenberg avec l'armée autrichienne avait dû marcher

en sens contraire, s'élever de Proujany sur Slonim et Neswij, pour

venir joindre le quartier général, disposition conforme aux désirs de

l'empereur d'Autriche qui voulait que son armée ne reçût d'ordre que

de Napoléon lui-même, et aux défiances de Napoléon qui n'entendait

pas remettre la défense de ses derrières à une armée autrichienne.

Le général Reynier, dans ce mouvement croisé avec le prince de

Schwarzenberg, avait vu ce prince, et était convenu avec lui du

remplacement des postes autrichiens par les postes saxons sur la

ligné du Bug et de la Mouckawetz, qui nous séparait des Russes. Ces

précautions prises, le général Reynier avait continué son mouvement,

et envoyé des détachements pour remplacer les Autrichiens à Pinsk, à

Kobrin, à Brezesc.

[Note en marge: Marche du général Tormazoff sur le grand-duché.]

[Note en marge: Le général russe apprenant la situation isolée d'un

détachement saxon à Kobrin, enlève ce corps de deux mille hommes.]

À ce même moment, celui où Napoléon entrait dans Witebsk, le

général russe Tormazoff s'était enfin mis en marche, conformément

à l'ordre qu'il avait reçu de menacer le flanc droit des Français,

mission dont le prince Bagration ne pouvait plus s'acquitter depuis

qu'il avait dû rejoindre la grande armée russe. En attendant que

l'amiral Tchitchakoff, engagé dans de vastes projets du côté de la

Turquie, pût ou les exécuter, ou se rabattre sur la Pologne, le

général Tormazoff, à la tête d'environ 40 mille hommes, était seul

chargé d'une diversion sur nos ailes, et marchait hardiment vers le

haut Bug. Il avait répandu environ une douzaine de mille hommes de

Bobruisk à Mozyr, de Mozyr à Kiew, pour se tenir en communication

avec le prince Bagration d'un côté, avec l'amiral Tchitchakoff de

l'autre. C'était une précaution contre les tentatives que pourraient

faire sur ses derrières les Autrichiens réunis en Gallicie. Bien que

la cour de Vienne eût fait donner à Saint-Pétersbourg l'assurance

que ses efforts en faveur des Français se borneraient à l'envoi des

30 mille hommes du prince de Schwarzenberg, néanmoins, le général

Tormazoff n'avait pas voulu se porter en avant sans prendre ses

précautions contre les éventualités de la politique autrichienne,

et après avoir laissé sur ses derrières les forces que nous venons

de mentionner, il s'était avancé avec environ 28 mille hommes sur

le haut Bug, menaçant le grand-duché, que le général Reynier devait

défendre avec 12 à 13 mille Saxons. Les Cosaques étaient alors en

possession, quoique bien peu redoutables pour des troupes régulières,

de répandre l'épouvante dans toutes les contrées où on les annonçait,

et en effet la soudaineté de leurs apparitions, jointe à leur

barbarie, avait de quoi effrayer les peuples qui n'étaient point en

armes. Précédant de quinze à vingt lieues le général Tormazoff sur le

Bug, ils avaient excité dans toute la Pologne une terreur singulière,

et qui contrastait fort avec les grandes résolutions qu'affichaient

les Polonais. Cette terreur devint bien plus vive et plus motivée

quand le général Tormazoff lui-même, avec 28 mille hommes de troupes

régulières, s'approcha de Kobrin, l'un des postes que les Autrichiens

venaient de céder aux Saxons. Le général Tormazoff, instruit par

les juifs, qui trahissaient partout la cause de la Pologne, de la

présence d'un détachement saxon à Kobrin, résolut de signaler son

approche par un coup d'éclat sur ce détachement, qui par malheur

était dénué d'appui. Il marcha sur Kobrin, qu'occupait le général

saxon Klengel avec sa petite troupe. Cet officier, brave mais

imprudent, au lieu de se replier, s'obstina à tenir dans une ville

tout ouverte, et où il lui était impossible de se défendre. Il fut

assailli, enveloppé, et après avoir combattu avec une rare vaillance,

obligé de remettre son épée au général ennemi. Cette rencontre, qui

eut lieu le 27 juillet, coûta aux Saxons environ 2 mille hommes, en

morts, blessés ou prisonniers.

[Note en marge: Terreur panique à Varsovie lorsqu'on apprend

l'approche du général Tormazoff.]

Cet accident, qui avait son importance dans l'état d'affaiblissement

auquel le corps saxon se trouvait réduit, était plus fâcheux encore

par son effet moral. Il produisit, surtout à Varsovie, une impression

des plus pénibles. Ces infortunés Polonais, qui s'étaient jetés avec

ardeur dans un projet d'insurrection générale, en apprenant que les

Russes étaient si près de chez eux, virent les exils, les séquestres

suspendus sur leurs têtes, et un grand nombre donnèrent le dangereux

exemple de réunir ce qu'ils avaient de plus précieux pour passer sur

la rive gauche de la Vistule. Bien qu'ils eussent appelé de tous

leurs voeux la folle guerre que Napoléon soutenait en ce moment, ils

en craignaient les conséquences maintenant qu'elle était commencée.

Ils reprochaient à ce grand capitaine de s'engager imprudemment au

delà de la Dwina et du Dniéper, de les laisser sans appui, comme

s'il avait pu faire autrement que de s'avancer beaucoup pour obtenir

sur les Russes un triomphe décisif, comme s'ils n'avaient pas dû lui

répondre eux-mêmes de la sûreté de ses derrières, au lieu de lui

laisser la peine de les couvrir. À cette occasion ils se plaignaient

du froid discours de Wilna, imputaient à la tiédeur de ce discours la

tiédeur des Polonais, oubliant que c'était à eux à provoquer par leur

ardeur l'ardeur de Napoléon, et à vaincre ses hésitations par des

résolutions énergiques, et même téméraires. Malheureusement, ainsi

que nous l'avons dit, l'armée en Pologne était seule dévouée sans

mesure; la nation regardait, jugeait, critiquait la témérité de la

marche de Napoléon, comme si cette témérité eût été plus grande que

celle qu'on exigeait de lui en voulant qu'il reconstituât la Pologne.

[Note en marge: Demande de secours adressée par M. de Pradt au

général Reynier et à M. de Bassano.]

[Note en marge: Le général Reynier tout occupé de sauver l'armée

saxonne, ne s'occupe guère des demandes de l'ambassadeur de France.]

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg se hâte d'aller au secours

des Saxons.]

On se mit donc à élever à Varsovie les plaintes les plus vives,

et à demander instamment à M. de Pradt des secours dont ce prélat

ambassadeur ne disposait point. Celui-ci, après avoir perdu la tête

au milieu des cris du concile, n'était guère capable de résister

aux émotions d'une capitale épouvantée, et avait montré moins de

caractère encore que certains habitants de Varsovie. Il usa de sa

seule ressource; il écrivit à M. de Bassano d'un côté, au général

Reynier de l'autre, pour réclamer des envois de troupes. Le général

Reynier, qui avait une tout autre tâche à remplir que de protéger

Varsovie, car il lui fallait avec 11 mille Saxons tenir tête à 30

mille Russes, répondit à l'ambassadeur que c'était aux habitants

de Varsovie à se défendre eux-mêmes, et que quant à lui il avait

autre chose à faire que de s'occuper de leur sûreté. Par une lettre

fort pressante il engagea le prince de Schwarzenberg à rétrograder

sur-le-champ, afin de l'aider à repousser l'ennemi, sauf à reprendre

sa marche vers le quartier général quand on aurait arrêté les Russes,

et occupé derrière les marais de Pinsk une forte position qui ne leur

permît guère de se porter plus avant[8]. Le prince de Schwarzenberg,

rapidement averti de cette échauffourée, car le bruit en avait

retenti dans toute la Pologne, répondit au général Reynier qu'il

sentait le danger de la situation, et qu'il allait, malgré les ordres

du quartier général, rétrograder pour venir à son secours. Quant à

M. de Bassano, il répondit avec assez d'ironie aux terreurs de M.

de Pradt, et ne pouvant rien statuer relativement aux demandes de

secours, les adressa toutes au quartier général.

[Note 8: Je parle ici d'après la correspondance des officiers

restés sur les derrières, d'après celle de M. de Bassano, des

administrations, et de l'ambassade de Varsovie.]

Napoléon accueillit mal ces nouvelles, surtout par rapport à ceux qui

s'étaient laissé si facilement intimider. Il approuva complétement

la détermination qu'avait prise le prince de Schwarzenberg de

rétrograder sur Proujany pour secourir le général Reynier, et

plaça même ce dernier sous les ordres du commandant autrichien. Il

enjoignit au prince de Schwarzenberg de marcher résolûment, avec les

40 mille hommes qu'il allait avoir, sur Tormazoff, qui n'en pouvait

compter plus de 30 mille, de le pousser à outrance, jusqu'à ce qu'on

l'eût rejeté en Volhynie. Il lui promit, cette tâche remplie, de le

rappeler au quartier général, conformément aux désirs de l'empereur

d'Autriche, et écrivit à celui-ci pour lui demander d'envoyer

un renfort au corps autrichien. Bien qu'il ignorât les secrètes

relations subsistant entre la cour d'Autriche et la cour de Russie,

Napoléon voyait clairement qu'il n'obtiendrait guère au delà des 30

mille hommes du prince de Schwarzenberg; mais il aurait du moins

voulu que ces 30 mille hommes fussent toujours tenus au complet,

et sans de prompts renforts ils ne pouvaient pas l'être, car ils

n'étaient pas plus épargnés que nous par les fatigues. Il aurait

voulu aussi qu'un corps d'armée autrichien, qui était actuellement

réuni en Gallicie, et dont on lui avait fait espérer le concours, fût

autorisé à prendre une attitude menaçante du côté de la Volhynie,

ce qui aurait obligé le général Tormazoff à se montrer moins

téméraire; mais il le demanda sans y compter beaucoup, et insista

particulièrement sur l'envoi d'un renfort de 7 à 8 mille hommes au

prince de Schwarzenberg.

[Note en marge: Mesures de Napoléon pour garantir ses ailes pendant

sa marche en avant.]

Ces mesures suffisaient pour tenir à distance le corps de Tormazoff

et pour le réduire à une complète impuissance, à moins que l'amiral

Tchitchakoff ne vînt bientôt doubler ses forces. C'était assez en

effet de quarante mille Autrichiens et Saxons pour ramener le général

russe en Volhynie; mais il fallait se tenir en communication avec

ces quarante mille hommes, qui allaient se trouver à cent lieues au

moins d'Orscha, point où s'appuyait la droite de la grande armée.

Napoléon consentit à se priver de l'une des trois divisions du prince

Poniatowski, laquelle dut rester cantonnée entre Minsk et Mohilew

pour nous garantir contre les surprises des Cosaques, et se lier par

des postes de cavalerie avec la gauche du corps autrichien.

Notre droite était ainsi assurée, du moins pour le moment. Quant à

notre gauche, Napoléon prit des mesures moins efficaces, quoiqu'elles

pussent actuellement paraître suffisantes. Il blâma fort le mouvement

rétrograde du maréchal Oudinot sur Polotsk, ne tenant pas assez

compte de l'état des troupes, et préoccupé exclusivement de l'effet

moral de ce mouvement, soit sur les Russes, soit sur l'Europe, qui

recueillait avidement les moindres détails de cette guerre. Il

s'attacha, d'après les calculs fort ingénieux qu'il avait faits sur

les documents enlevés aux Russes, à prouver au maréchal Oudinot que

le comte de Wittgenstein ne devait avoir que 30 mille soldats, de

très-mauvaise qualité, qu'il ne pouvait dès lors être à craindre pour

20 mille Français aguerris, et lui ordonna de marcher hardiment sur

l'ennemi et de le rejeter au loin sur la route de Saint-Pétersbourg.

Afin de laisser le maréchal sans objection, il résolut de lui

envoyer le corps bavarois, qui était, comme tous nos alliés, bon

un jour d'action, mais qui fondait ensuite à vue d'oeil par la

fatigue, la maladie et la désertion. Napoléon continuait à compter

ce corps pour 15 ou 16 mille hommes (bien qu'il ne fût plus que de

13 mille), et estimant le corps du maréchal Oudinot à 24 mille, il

prétendit qu'avec 40 mille hommes on devait accabler Wittgenstein.

Il trouvait un avantage de plus à placer les Bavarois à Polotsk,

c'était de leur rendre la santé et une partie de leur effectif par

le repos et la bonne nourriture. De toutes les troupes bavaroises

il ne garda que la cavalerie légère, qui continua de servir auprès

du prince Eugène, et qui était excellente. Avec ce renfort, il ne

doutait pas d'être bientôt débarrassé de Wittgenstein sur sa gauche

comme il espérait l'être prochainement de Tormazoff sur sa droite

par la réunion du prince de Schwarzenberg avec le général Reynier.

Du reste, dans sa pensée, les opérations qu'il allait exécuter

avec l'armée principale devaient bientôt ranger au nombre des

circonstances insignifiantes de cette guerre les événements qui se

passeraient sur ses ailes. Napoléon se flattant que le maréchal

Oudinot rejetterait le comte de Wittgenstein sur Sebej et Pskow, en

concluait que le maréchal Macdonald pourrait immédiatement après

concentrer son corps tout entier sur Riga, et commencer le siége de

cette place. Aussi refusa-t-il de lui accorder l'une des divisions

du duc de Bellune dont il ne voulait pas disloquer le corps, mais il

le lui indiqua comme un secours éventuel qu'il pourrait au besoin

appeler à son aide, et qui en attendant, placé sur ses derrières,

lui apporterait un grand appui moral. À ces raisonnements, qui ne

valaient pas quelques régiments de plus, Napoléon ajouta un nombre

plus qu'ordinaire de croix d'honneur pour les Prussiens qui avaient

vaillamment combattu contre les Russes.

[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Victor pour le

rapprocher de ses derrières.]

[Note en marge: Utile emploi du temps passé à Witebsk.]

Tandis qu'il s'occupait ainsi d'assurer ses ailes pendant les

mouvements offensifs qu'il préparait, Napoléon n'avait pas cessé de

veiller à ses derrières, confiés au maréchal Victor et au maréchal

Augereau, le premier vers Koenigsberg, le second vers Berlin.

Il avait par son active correspondance travaillé à procurer au

maréchal Victor 25 mille hommes d'infanterie, 3 à 4 mille hommes

de cavalerie, et 60 bouches à feu. Il avait fort recommandé à ce

maréchal, ordinairement très-soigneux, la discipline des troupes,

et projetait de l'appeler bientôt à Wilna, pour qu'il pût, si le

cas s'en présentait, prêter secours soit au maréchal Macdonald,

soit au maréchal Oudinot, soit au prince de Schwarzenberg. Il

s'était occupé également de hâter l'organisation des quatrièmes

bataillons et des régiments de réfractaires destinés au maréchal

Augereau, des cohortes de gardes nationales chargées de remplacer

sur les frontières de l'Empire les troupes attirées à Berlin, des

régiments lithuaniens enfin qu'on espérait porter à 12 mille hommes,

et pour lesquels l'argent manquait absolument. Napoléon n'avait donc

pas perdu son temps à Witebsk, et ce n'était pas, du reste, son

habitude. Il y était depuis une dizaine de jours, et, outre qu'il

avait ménagé à ses soldats un repos nécessaire, qu'il leur avait

fait passer sous des cabanes de feuillage le temps des plus fortes

chaleurs, il avait obtenu l'avantage de rallier, sinon toutes les

parties de l'artillerie en arrière, au moins quelques-unes, d'avoir

notamment amené cent bouches à feu de la garde avec un double

approvisionnement, d'avoir réuni 600 voitures du train à Witebsk,

6 à 700 entre Kowno et Witebsk, ce qui faisait environ 1300, et

permettait de charrier dix ou douze jours de vivres pour une masse

de 200 mille hommes, enfin d'avoir donné le temps au prince Eugène

par des courses au delà de la Dwina, à Ney par des courses entre la

Dwina et le Dniéper, à Davout par des recherches actives au delà

du Dniéper, de réunir six à sept jours de vivres, sans compter

l'alimentation quotidienne. Napoléon en avait réuni pour environ dix

jours à Witebsk, et les destinait à la garde. Le maréchal Davout

avait en outre préparé à Orscha où il s'était établi d'abord, à

Doubrowna où il s'était transporté ensuite, à Rassasna où il avait

cantonné sa cavalerie, des magasins, des fours et des ponts. Par

ordre de Napoléon, il avait jeté à Rassasna quatre ponts de radeaux

sur le Dniéper. L'abondance des bois, le mouvement très-lent des

rivières, rendaient ce genre de pont facile et de bon usage dans ces

contrées, et l'on y avait souvent recours.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 50 段