il se trouva le soir en deçà du gué de Sivotschina, ayant ses
tirailleurs le long de la Drissa, les deux divisions Legrand et
Verdier à quelque distance en arrière, les cuirassiers prêts à
soutenir l'infanterie, la division Merle en observation vers Polotsk.
Nos tirailleurs avaient ordre, si les Russes passaient la Drissa, de
ne leur résister qu'autant qu'il le faudrait pour les attirer, et de
prévenir à l'instant le quartier général de leur approche.
[Note en marge: Combat de la Drissa le 1er août.]
[Note en marge: Malgré des avantages brillants, le maréchal Oudinot
croit prudent de ne pas dépasser Polotsk.]
Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, les Russes marchèrent sur
la Drissa, et dès le matin du 1er août commirent l'imprudence de
la traverser. C'est ce qu'attendait le maréchal Oudinot. Aussitôt
qu'il les vit engagés au delà de la rivière, il lança d'abord sur
eux la première brigade de la division Legrand, et puis la seconde.
Courir sur les Russes, les pousser, les culbuter dans la Drissa, fut
l'affaire d'un instant. On leur tua ou blessa près de deux mille
hommes, et on leur en prit plus de deux mille, avec une partie de
leur artillerie. La division Verdier s'étant mise à leur poursuite,
franchit après eux la Drissa, et, emportée par son ardeur, se laissa
entraîner trop loin. Elle enleva encore beaucoup d'hommes aux Russes,
mais malheureusement elle s'en laissa prendre quelques-uns lorsqu'il
fallut repasser la Drissa. Ce faible dédommagement accordé par la
fortune aux Russes n'empêcha point que cette journée ne fût pour
eux un sanglant échec: ils y perdirent 4 à 5 mille hommes en morts,
blessés ou prisonniers; les jours précédents leur en avaient coûté
2 à 3 mille. Nous avions perdu de notre côté dans cette suite de
combats, de 3 à 4 mille hommes, dont 5 ou 600 morts, 2 mille blessés
et plusieurs centaines de prisonniers. La fatigue nous avait mis en
outre quelques hommes hors de service. Le maréchal Oudinot, certain
d'avoir pour quelque temps dégoûté les Russes de s'attaquer à lui, ne
se trouvant pas assez fort pour s'éloigner de la Dwina avec 24 mille
soldats très-fatigués, jugea plus convenable de revenir à Polotsk
même, où il avait ses parcs, ses vivres, et où il pouvait laisser
s'écouler en sûreté, et dans une sorte de bien-être, les chaleurs qui
avaient forcé Napoléon lui-même à s'arrêter à Witebsk. L'avantage
d'être à cinq ou six lieues en avant de Polotsk, toujours inquiet
pour ses flancs et pour ses derrières, obligé d'épuiser ses chevaux
afin d'amener au camp les vivres qu'on avait à Polotsk, ne valait pas
les peines que cette position offensive devait coûter. Il n'y avait à
la quitter qu'un seul inconvénient, c'était de perdre l'effet moral
des succès obtenus. Le maréchal Oudinot informa Napoléon de ce qu'il
avait fait pendant ces derniers jours, et déclara que, si on ne lui
accordait du repos et des renforts, il serait dans l'impossibilité
d'accomplir la tâche qui lui était imposée.
[Note en marge: Occupation de la Courlande par le maréchal Macdonald.]
Pendant que le maréchal Oudinot agissait de la sorte, le maréchal
Macdonald, avec la division polonaise Grandjean, et les 17 mille
Prussiens qui lui étaient confiés, s'était porté sur la Dwina, et
avait conquis la Courlande par une marche rapide. (Voir la carte nº
54.) Les Russes en se retirant, pris en flanc par les Prussiens,
avaient essuyé dans les environs de Mitau un échec assez grave, et
s'étaient repliés précipitamment sur Riga, nous livrant Mitau et
toute la Courlande. C'était un fait digne de remarque que la vigueur
avec laquelle se battaient pour nous des alliés qui nous détestaient,
et qui ne faisaient la guerre qu'à contre-coeur. L'honneur militaire,
si vivement excité chez eux par notre présence, les rendait presque
plus braves pour nous qu'ils ne l'avaient été contre nous. Il
faut ajouter que tandis que les alliés appartenant à de petites
armées, comme les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens,
désertaient individuellement quand ils pouvaient, les Prussiens et
les Autrichiens, retenus par la puissance de l'esprit militaire, qui
est toujours proportionnée à la grandeur des armées, ne désertaient
pas, sauf à nous abandonner en masse par une révolution dans les
alliances, quand le moment serait venu.
[Note en marge: Embarras du maréchal Macdonald, obligé de s'étendre
de Riga à Polotsk.]
Le maréchal Macdonald entreprit avec les Prussiens le blocus de
Riga, et à la tête de la division polonaise Grandjean s'approcha
de Dunabourg, prudemment toutefois, car cette ville passait pour
très-fortifiée. Mais les Russes ne voulant pas éparpiller leurs
forces, et se contentant de défendre l'importante place maritime de
Riga, après avoir livré la tête de pont de Dunabourg aux troupes du
maréchal Oudinot, livrèrent bientôt la ville elle-même aux troupes
polonaises du général Grandjean. La tâche du maréchal Macdonald se
trouvait dès lors bien simplifiée, puisque des deux places de Riga et
de Dunabourg il n'avait plus à prendre que la première. Mais cette
tâche seule suffisait pour l'arrêter longtemps, et peut-être pendant
toute la campagne. En effet, il avait été contraint de laisser aux
environs de Tilsit et de Memel pour veiller sur la navigation du
Niémen et du Kurische-Haff, et aux environs de Mitau pour garder la
Courlande, 5 mille hommes du corps prussien. Il en conservait tout
au plus 10 mille devant Riga, dont les ouvrages offraient un immense
développement, et contenaient une garnison de 15 mille hommes. Il lui
restait la division polonaise Grandjean, réduite de 12 mille soldats
à 8 mille, et il était obligé avec cette division de surveiller
l'espace de Riga à Polotsk, qui est d'environ soixante-dix lieues.
Que faire avec si peu de monde, sur une ligne aussi vaste, avec tant
d'objets proposés, imposés même à son zèle?
[Note en marge: Ce maréchal demande à titre de renfort l'une des
divisions du maréchal Victor.]
Il se hâta d'instruire le quartier général de sa situation dans des
termes sensés, même un peu ironiques, qui n'étaient pas propres à
plaire, et qui rappelaient l'ancienne opposition militaire de l'armée
du Rhin. Il déclara que sans une adjonction de forces considérables
il ne réussirait ni à prendre Riga, ni à se tenir en relation
constante avec le corps d'Oudinot, car la division Grandjean étant
forcément détournée du blocus de Riga pour rester en observation
devant Dunabourg, on ne pourrait pas même approcher des ouvrages
de Riga; et quant à cette division, ayant à couvrir un espace de
soixante-dix lieues, elle serait dans l'impossibilité de maintenir
la liberté des communications sur une pareille étendue de pays.
Dans cette situation, ce qu'il y avait de plus simple à proposer,
c'était la réunion du corps du maréchal Macdonald avec celui du
maréchal Oudinot, car alors Wittgenstein eût été infailliblement
battu, Wittgenstein battu et repoussé au loin, la Courlande eût été
couverte, le Niémen eût été mis à l'abri de toute insulte, Riga, il
est vrai, n'eût pas été assiégé, et encore moins pris, mais enfin une
supériorité décidée nous aurait été acquise à l'aile gauche de notre
ligne d'opérations. Au lieu de proposer cette réunion des deux corps,
qui était possible et même nécessaire, mais qui eût exigé de sa part
un désintéressement peu commun, car il aurait été subordonné au
maréchal Oudinot, le maréchal Macdonald sollicita une augmentation de
forces, qu'il n'avait aucune chance d'obtenir. Il demanda notamment
qu'on lui adjoignît une ou deux des divisions du maréchal Victor, qui
se formaient, comme on l'a vu, entre Dantzig et Tilsit. C'était une
manière assurée de ne rien obtenir.
[Note en marge: Événements à l'autre extrémité du théâtre de la
guerre.]
[Note en marge: Mouvement croisé du général Reynier et du prince de
Schwarzenberg.]
À l'autre extrémité du vaste théâtre de cette guerre, à cent
cinquante lieues au sud-est, c'est-à-dire vers le cours supérieur du
Bug, il venait de se produire certains accidents qui ne pouvaient
manquer d'entraîner quelques changements dans les projets de
Napoléon. (Voir la carte nº 54.) Le général Reynier avec les Saxons
avait dû rétrograder de Neswij sur Slonim, de Slonim sur Proujany,
pour couvrir le grand-duché, et envahir plus tard la Volhynie. Le
prince de Schwarzenberg avec l'armée autrichienne avait dû marcher
en sens contraire, s'élever de Proujany sur Slonim et Neswij, pour
venir joindre le quartier général, disposition conforme aux désirs de
l'empereur d'Autriche qui voulait que son armée ne reçût d'ordre que
de Napoléon lui-même, et aux défiances de Napoléon qui n'entendait
pas remettre la défense de ses derrières à une armée autrichienne.
Le général Reynier, dans ce mouvement croisé avec le prince de
Schwarzenberg, avait vu ce prince, et était convenu avec lui du
remplacement des postes autrichiens par les postes saxons sur la
ligné du Bug et de la Mouckawetz, qui nous séparait des Russes. Ces
précautions prises, le général Reynier avait continué son mouvement,
et envoyé des détachements pour remplacer les Autrichiens à Pinsk, à
Kobrin, à Brezesc.
[Note en marge: Marche du général Tormazoff sur le grand-duché.]
[Note en marge: Le général russe apprenant la situation isolée d'un
détachement saxon à Kobrin, enlève ce corps de deux mille hommes.]
À ce même moment, celui où Napoléon entrait dans Witebsk, le
général russe Tormazoff s'était enfin mis en marche, conformément
à l'ordre qu'il avait reçu de menacer le flanc droit des Français,
mission dont le prince Bagration ne pouvait plus s'acquitter depuis
qu'il avait dû rejoindre la grande armée russe. En attendant que
l'amiral Tchitchakoff, engagé dans de vastes projets du côté de la
Turquie, pût ou les exécuter, ou se rabattre sur la Pologne, le
général Tormazoff, à la tête d'environ 40 mille hommes, était seul
chargé d'une diversion sur nos ailes, et marchait hardiment vers le
haut Bug. Il avait répandu environ une douzaine de mille hommes de
Bobruisk à Mozyr, de Mozyr à Kiew, pour se tenir en communication
avec le prince Bagration d'un côté, avec l'amiral Tchitchakoff de
l'autre. C'était une précaution contre les tentatives que pourraient
faire sur ses derrières les Autrichiens réunis en Gallicie. Bien que
la cour de Vienne eût fait donner à Saint-Pétersbourg l'assurance
que ses efforts en faveur des Français se borneraient à l'envoi des
30 mille hommes du prince de Schwarzenberg, néanmoins, le général
Tormazoff n'avait pas voulu se porter en avant sans prendre ses
précautions contre les éventualités de la politique autrichienne,
et après avoir laissé sur ses derrières les forces que nous venons
de mentionner, il s'était avancé avec environ 28 mille hommes sur
le haut Bug, menaçant le grand-duché, que le général Reynier devait
défendre avec 12 à 13 mille Saxons. Les Cosaques étaient alors en
possession, quoique bien peu redoutables pour des troupes régulières,
de répandre l'épouvante dans toutes les contrées où on les annonçait,
et en effet la soudaineté de leurs apparitions, jointe à leur
barbarie, avait de quoi effrayer les peuples qui n'étaient point en
armes. Précédant de quinze à vingt lieues le général Tormazoff sur le
Bug, ils avaient excité dans toute la Pologne une terreur singulière,
et qui contrastait fort avec les grandes résolutions qu'affichaient
les Polonais. Cette terreur devint bien plus vive et plus motivée
quand le général Tormazoff lui-même, avec 28 mille hommes de troupes
régulières, s'approcha de Kobrin, l'un des postes que les Autrichiens
venaient de céder aux Saxons. Le général Tormazoff, instruit par
les juifs, qui trahissaient partout la cause de la Pologne, de la
présence d'un détachement saxon à Kobrin, résolut de signaler son
approche par un coup d'éclat sur ce détachement, qui par malheur
était dénué d'appui. Il marcha sur Kobrin, qu'occupait le général
saxon Klengel avec sa petite troupe. Cet officier, brave mais
imprudent, au lieu de se replier, s'obstina à tenir dans une ville
tout ouverte, et où il lui était impossible de se défendre. Il fut
assailli, enveloppé, et après avoir combattu avec une rare vaillance,
obligé de remettre son épée au général ennemi. Cette rencontre, qui
eut lieu le 27 juillet, coûta aux Saxons environ 2 mille hommes, en
morts, blessés ou prisonniers.
[Note en marge: Terreur panique à Varsovie lorsqu'on apprend
l'approche du général Tormazoff.]
Cet accident, qui avait son importance dans l'état d'affaiblissement
auquel le corps saxon se trouvait réduit, était plus fâcheux encore
par son effet moral. Il produisit, surtout à Varsovie, une impression
des plus pénibles. Ces infortunés Polonais, qui s'étaient jetés avec
ardeur dans un projet d'insurrection générale, en apprenant que les
Russes étaient si près de chez eux, virent les exils, les séquestres
suspendus sur leurs têtes, et un grand nombre donnèrent le dangereux
exemple de réunir ce qu'ils avaient de plus précieux pour passer sur
la rive gauche de la Vistule. Bien qu'ils eussent appelé de tous
leurs voeux la folle guerre que Napoléon soutenait en ce moment, ils
en craignaient les conséquences maintenant qu'elle était commencée.
Ils reprochaient à ce grand capitaine de s'engager imprudemment au
delà de la Dwina et du Dniéper, de les laisser sans appui, comme
s'il avait pu faire autrement que de s'avancer beaucoup pour obtenir
sur les Russes un triomphe décisif, comme s'ils n'avaient pas dû lui
répondre eux-mêmes de la sûreté de ses derrières, au lieu de lui
laisser la peine de les couvrir. À cette occasion ils se plaignaient
du froid discours de Wilna, imputaient à la tiédeur de ce discours la
tiédeur des Polonais, oubliant que c'était à eux à provoquer par leur
ardeur l'ardeur de Napoléon, et à vaincre ses hésitations par des
résolutions énergiques, et même téméraires. Malheureusement, ainsi
que nous l'avons dit, l'armée en Pologne était seule dévouée sans
mesure; la nation regardait, jugeait, critiquait la témérité de la
marche de Napoléon, comme si cette témérité eût été plus grande que
celle qu'on exigeait de lui en voulant qu'il reconstituât la Pologne.
[Note en marge: Demande de secours adressée par M. de Pradt au
général Reynier et à M. de Bassano.]
[Note en marge: Le général Reynier tout occupé de sauver l'armée
saxonne, ne s'occupe guère des demandes de l'ambassadeur de France.]
[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg se hâte d'aller au secours
des Saxons.]
On se mit donc à élever à Varsovie les plaintes les plus vives,
et à demander instamment à M. de Pradt des secours dont ce prélat
ambassadeur ne disposait point. Celui-ci, après avoir perdu la tête
au milieu des cris du concile, n'était guère capable de résister
aux émotions d'une capitale épouvantée, et avait montré moins de
caractère encore que certains habitants de Varsovie. Il usa de sa
seule ressource; il écrivit à M. de Bassano d'un côté, au général
Reynier de l'autre, pour réclamer des envois de troupes. Le général
Reynier, qui avait une tout autre tâche à remplir que de protéger
Varsovie, car il lui fallait avec 11 mille Saxons tenir tête à 30
mille Russes, répondit à l'ambassadeur que c'était aux habitants
de Varsovie à se défendre eux-mêmes, et que quant à lui il avait
autre chose à faire que de s'occuper de leur sûreté. Par une lettre
fort pressante il engagea le prince de Schwarzenberg à rétrograder
sur-le-champ, afin de l'aider à repousser l'ennemi, sauf à reprendre
sa marche vers le quartier général quand on aurait arrêté les Russes,
et occupé derrière les marais de Pinsk une forte position qui ne leur
permît guère de se porter plus avant[8]. Le prince de Schwarzenberg,
rapidement averti de cette échauffourée, car le bruit en avait
retenti dans toute la Pologne, répondit au général Reynier qu'il
sentait le danger de la situation, et qu'il allait, malgré les ordres
du quartier général, rétrograder pour venir à son secours. Quant à
M. de Bassano, il répondit avec assez d'ironie aux terreurs de M.
de Pradt, et ne pouvant rien statuer relativement aux demandes de
secours, les adressa toutes au quartier général.
[Note 8: Je parle ici d'après la correspondance des officiers
restés sur les derrières, d'après celle de M. de Bassano, des
administrations, et de l'ambassade de Varsovie.]
Napoléon accueillit mal ces nouvelles, surtout par rapport à ceux qui
s'étaient laissé si facilement intimider. Il approuva complétement
la détermination qu'avait prise le prince de Schwarzenberg de
rétrograder sur Proujany pour secourir le général Reynier, et
plaça même ce dernier sous les ordres du commandant autrichien. Il
enjoignit au prince de Schwarzenberg de marcher résolûment, avec les
40 mille hommes qu'il allait avoir, sur Tormazoff, qui n'en pouvait
compter plus de 30 mille, de le pousser à outrance, jusqu'à ce qu'on
l'eût rejeté en Volhynie. Il lui promit, cette tâche remplie, de le
rappeler au quartier général, conformément aux désirs de l'empereur
d'Autriche, et écrivit à celui-ci pour lui demander d'envoyer
un renfort au corps autrichien. Bien qu'il ignorât les secrètes
relations subsistant entre la cour d'Autriche et la cour de Russie,
Napoléon voyait clairement qu'il n'obtiendrait guère au delà des 30
mille hommes du prince de Schwarzenberg; mais il aurait du moins
voulu que ces 30 mille hommes fussent toujours tenus au complet,
et sans de prompts renforts ils ne pouvaient pas l'être, car ils
n'étaient pas plus épargnés que nous par les fatigues. Il aurait
voulu aussi qu'un corps d'armée autrichien, qui était actuellement
réuni en Gallicie, et dont on lui avait fait espérer le concours, fût
autorisé à prendre une attitude menaçante du côté de la Volhynie,
ce qui aurait obligé le général Tormazoff à se montrer moins
téméraire; mais il le demanda sans y compter beaucoup, et insista
particulièrement sur l'envoi d'un renfort de 7 à 8 mille hommes au
prince de Schwarzenberg.
[Note en marge: Mesures de Napoléon pour garantir ses ailes pendant
sa marche en avant.]
Ces mesures suffisaient pour tenir à distance le corps de Tormazoff
et pour le réduire à une complète impuissance, à moins que l'amiral
Tchitchakoff ne vînt bientôt doubler ses forces. C'était assez en
effet de quarante mille Autrichiens et Saxons pour ramener le général
russe en Volhynie; mais il fallait se tenir en communication avec
ces quarante mille hommes, qui allaient se trouver à cent lieues au
moins d'Orscha, point où s'appuyait la droite de la grande armée.
Napoléon consentit à se priver de l'une des trois divisions du prince
Poniatowski, laquelle dut rester cantonnée entre Minsk et Mohilew
pour nous garantir contre les surprises des Cosaques, et se lier par
des postes de cavalerie avec la gauche du corps autrichien.
Notre droite était ainsi assurée, du moins pour le moment. Quant à
notre gauche, Napoléon prit des mesures moins efficaces, quoiqu'elles
pussent actuellement paraître suffisantes. Il blâma fort le mouvement
rétrograde du maréchal Oudinot sur Polotsk, ne tenant pas assez
compte de l'état des troupes, et préoccupé exclusivement de l'effet
moral de ce mouvement, soit sur les Russes, soit sur l'Europe, qui
recueillait avidement les moindres détails de cette guerre. Il
s'attacha, d'après les calculs fort ingénieux qu'il avait faits sur
les documents enlevés aux Russes, à prouver au maréchal Oudinot que
le comte de Wittgenstein ne devait avoir que 30 mille soldats, de
très-mauvaise qualité, qu'il ne pouvait dès lors être à craindre pour
20 mille Français aguerris, et lui ordonna de marcher hardiment sur
l'ennemi et de le rejeter au loin sur la route de Saint-Pétersbourg.
Afin de laisser le maréchal sans objection, il résolut de lui
envoyer le corps bavarois, qui était, comme tous nos alliés, bon
un jour d'action, mais qui fondait ensuite à vue d'oeil par la
fatigue, la maladie et la désertion. Napoléon continuait à compter
ce corps pour 15 ou 16 mille hommes (bien qu'il ne fût plus que de
13 mille), et estimant le corps du maréchal Oudinot à 24 mille, il
prétendit qu'avec 40 mille hommes on devait accabler Wittgenstein.
Il trouvait un avantage de plus à placer les Bavarois à Polotsk,
c'était de leur rendre la santé et une partie de leur effectif par
le repos et la bonne nourriture. De toutes les troupes bavaroises
il ne garda que la cavalerie légère, qui continua de servir auprès
du prince Eugène, et qui était excellente. Avec ce renfort, il ne
doutait pas d'être bientôt débarrassé de Wittgenstein sur sa gauche
comme il espérait l'être prochainement de Tormazoff sur sa droite
par la réunion du prince de Schwarzenberg avec le général Reynier.
Du reste, dans sa pensée, les opérations qu'il allait exécuter
avec l'armée principale devaient bientôt ranger au nombre des
circonstances insignifiantes de cette guerre les événements qui se
passeraient sur ses ailes. Napoléon se flattant que le maréchal
Oudinot rejetterait le comte de Wittgenstein sur Sebej et Pskow, en
concluait que le maréchal Macdonald pourrait immédiatement après
concentrer son corps tout entier sur Riga, et commencer le siége de
cette place. Aussi refusa-t-il de lui accorder l'une des divisions
du duc de Bellune dont il ne voulait pas disloquer le corps, mais il
le lui indiqua comme un secours éventuel qu'il pourrait au besoin
appeler à son aide, et qui en attendant, placé sur ses derrières,
lui apporterait un grand appui moral. À ces raisonnements, qui ne
valaient pas quelques régiments de plus, Napoléon ajouta un nombre
plus qu'ordinaire de croix d'honneur pour les Prussiens qui avaient
vaillamment combattu contre les Russes.
[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Victor pour le
rapprocher de ses derrières.]
[Note en marge: Utile emploi du temps passé à Witebsk.]
Tandis qu'il s'occupait ainsi d'assurer ses ailes pendant les
mouvements offensifs qu'il préparait, Napoléon n'avait pas cessé de
veiller à ses derrières, confiés au maréchal Victor et au maréchal
Augereau, le premier vers Koenigsberg, le second vers Berlin.
Il avait par son active correspondance travaillé à procurer au
maréchal Victor 25 mille hommes d'infanterie, 3 à 4 mille hommes
de cavalerie, et 60 bouches à feu. Il avait fort recommandé à ce
maréchal, ordinairement très-soigneux, la discipline des troupes,
et projetait de l'appeler bientôt à Wilna, pour qu'il pût, si le
cas s'en présentait, prêter secours soit au maréchal Macdonald,
soit au maréchal Oudinot, soit au prince de Schwarzenberg. Il
s'était occupé également de hâter l'organisation des quatrièmes
bataillons et des régiments de réfractaires destinés au maréchal
Augereau, des cohortes de gardes nationales chargées de remplacer
sur les frontières de l'Empire les troupes attirées à Berlin, des
régiments lithuaniens enfin qu'on espérait porter à 12 mille hommes,
et pour lesquels l'argent manquait absolument. Napoléon n'avait donc
pas perdu son temps à Witebsk, et ce n'était pas, du reste, son
habitude. Il y était depuis une dizaine de jours, et, outre qu'il
avait ménagé à ses soldats un repos nécessaire, qu'il leur avait
fait passer sous des cabanes de feuillage le temps des plus fortes
chaleurs, il avait obtenu l'avantage de rallier, sinon toutes les
parties de l'artillerie en arrière, au moins quelques-unes, d'avoir
notamment amené cent bouches à feu de la garde avec un double
approvisionnement, d'avoir réuni 600 voitures du train à Witebsk,
6 à 700 entre Kowno et Witebsk, ce qui faisait environ 1300, et
permettait de charrier dix ou douze jours de vivres pour une masse
de 200 mille hommes, enfin d'avoir donné le temps au prince Eugène
par des courses au delà de la Dwina, à Ney par des courses entre la
Dwina et le Dniéper, à Davout par des recherches actives au delà
du Dniéper, de réunir six à sept jours de vivres, sans compter
l'alimentation quotidienne. Napoléon en avait réuni pour environ dix
jours à Witebsk, et les destinait à la garde. Le maréchal Davout
avait en outre préparé à Orscha où il s'était établi d'abord, à
Doubrowna où il s'était transporté ensuite, à Rassasna où il avait
cantonné sa cavalerie, des magasins, des fours et des ponts. Par
ordre de Napoléon, il avait jeté à Rassasna quatre ponts de radeaux
sur le Dniéper. L'abondance des bois, le mouvement très-lent des
rivières, rendaient ce genre de pont facile et de bon usage dans ces
contrées, et l'on y avait souvent recours.