dernières marches venaient de les révéler encore plus clairement.
L'armée d'Italie avait fait de mars à juillet six cents lieues,
l'armée partie du Rhin cinq cents. On avait réuni 150 mille chevaux
pour traîner les munitions et nourrir l'armée, mais une moitié
de ces chevaux avait déjà succombé faute de trouver à se nourrir
eux-mêmes, et une partie considérable de nos convois avait dû être
abandonnée sur les routes. Les privations jointes à la longueur
des marches avaient ainsi empêché beaucoup d'hommes, même de bonne
volonté, de suivre leur corps. Les étrangers de toutes les nations,
Illyriens, Italiens, Espagnols, Portugais, Hollandais, Allemands,
Polonais, s'entendant difficilement les uns avec les autres et avec
les habitants des pays traversés, faisant de l'armée une Babel,
ne se sentant aucun goût à servir avec nous, se battant bien par
amour-propre quand ils étaient sous nos yeux, mais hors du champ
de bataille n'éprouvant pas le moindre scrupule dès qu'ils étaient
fatigués ou indisposés de rester en arrière, ayant dans les forêts
de la Pologne une retraite assurée pour se cacher, disparaissaient
à vue d'oeil. Quelques-uns mouraient ou pourrissaient dans les
hôpitaux, quelques autres exerçaient le métier de brigands, le
plus grand nombre s'écoulaient à travers l'Allemagne favorisés par
les habitants, et la plupart du temps rentraient chez eux. Après
les étrangers, les réfractaires et les jeunes soldats français
étaient les plus enclins à quitter les rangs, les jeunes soldats
par démoralisation, les réfractaires par goût pour la vie errante.
Il ne restait sous le drapeau que les anciens soldats, ou bien
ceux qu'un tempérament plus militaire avait promptement associés
à l'esprit des vieilles bandes, et ils formaient, comme on vient
de le voir, un total de 250 et quelques mille hommes. À commettre
la témérité de cette campagne si lointaine, il eût certainement
mieux valu n'avoir avec soi que 250 mille hommes au lieu de 400
mille, car on n'en aurait eu que 250 mille à nourrir, et de plus on
n'aurait pas infecté le pays d'une multitude de déserteurs, dont la
conduite pouvait devenir contagieuse. C'était en effet l'exemple de
la désertion bien plus encore que la perte matérielle de 150 mille
hommes dont il fallait s'inquiéter, car peu à peu cette facilité
à quitter le drapeau, jusqu'à ce jour étrangère à nos soldats, en
entraînait beaucoup qui jamais n'y auraient pensé s'ils n'avaient
eu continuellement sous les yeux le spectacle de la désertion. À
la contagion de l'exemple se joignaient mille fâcheux prétextes
pour s'éloigner des rangs. Tous les soirs la course aux vivres,
l'attention à donner à d'immenses bagages, le soin des troupeaux
menés à la suite de l'armée, l'artillerie régimentaire que Napoléon
avait voulu confier aux régiments d'infanterie, et qui détournait
de leur service habituel beaucoup d'excellents fantassins pour en
faire de mauvais artilleurs, enfin la mortalité des chevaux qui
mettait forcément à pied une multitude de cavaliers réduits à se
traîner péniblement à la suite des corps, grossissaient cette triste
queue qu'on aperçoit ordinairement après le passage des armées,
et qui bientôt s'allonge, se corrompt, devient même infecte, en
proportion du mauvais état des troupes. C'était cet ensemble de
causes qui préoccupait surtout Napoléon, plus encore que le nombre
si considérable d'hommes dont il allait être matériellement privé,
car, à la rigueur, avec 100 mille hommes distribués sur ses flancs,
et une masse bien compacte de 150 mille autres portés en avant, il
n'eût pas été impossible de frapper sur la Russie un coup mortel;
mais à voir ce qui se passait, il était à craindre que les 250 mille
hommes qui lui restaient ne fussent bientôt réduits à 200, à 100,
et même à beaucoup moins. Napoléon en avait dans certains moments
le pressentiment sinistre, et prenait pour parer à ce danger les
précautions les plus minutieuses et les plus profondément calculées.
Voici celles qu'il adopta pendant le séjour qu'il fit à Witebsk.
[Note en marge: Moyens qu'il emploie pour y remédier.]
[Note en marge: Nomination de deux inspecteurs généraux de
l'infanterie et de la cavalerie pour la grande armée.]
[Note en marge: Revues continuelles de troupes sur la grande place de
Witebsk.]
[Note en marge: Allocution au général Friant.]
La gendarmerie d'élite, troupe sans pareille pour la qualité
des hommes, exerçant ordinairement la police sur les derrières
de l'armée, et se composant de 3 à 400 cavaliers, lui parut
insuffisante, malgré les colonnes mobiles dont on l'avait renforcée,
et il ordonna d'envoyer de Paris au quartier général tout ce qui
restait dans les dépôts de la garde. Il créa, ce qu'il n'avait
pas fait encore, et ce qui attestait bien l'état fâcheux des
troupes, deux inspecteurs de la grande armée, qui, sous le titre
d'_aides-majors généraux_ de l'infanterie et de la cavalerie, étaient
chargés de veiller à la situation de ces deux armes, à leur tenue, à
leur effectif, à leurs besoins. Ils devaient s'assurer de la force
vraie des régiments au moment de chaque action, et s'occuper surtout
des petits dépôts que l'armée laissait sur sa route. Napoléon fit,
pour ces fonctions, deux choix excellents, tant sous le rapport de
la vigilance que sous celui de la connaissance de chaque arme, ce
fut, pour l'infanterie, le comte Lobau, pour la cavalerie, le comte
Durosnel. Malheureusement la multiplication des emplois ne remédie
pas plus aux abus que la multiplication des médecins n'assure la
guérison des malades. Napoléon chercha avec plus de raison dans
cette seconde halte, qu'il se proposait de faire à Witebsk, et que
la chaleur, indépendamment de tout autre motif, aurait rendue
nécessaire, dans le ralliement des hommes, dans l'arrivée des
convois, qu'un délai de douze ou quinze jours devait singulièrement
faciliter, dans le soin à réunir une nouvelle réserve de vivres
qu'on essayerait cette fois de transporter réellement à la suite de
l'armée, le remède au mal qui l'inquiétait. Toujours dans le désir de
réveiller le sentiment de la discipline chez ses soldats, il voulut
passer lui-même des revues sur la place de Witebsk, qu'il agrandit en
faisant abattre quelques-unes des maisons en bois qui l'obstruaient.
Là il inspecta d'abord les diverses brigades de la garde impériale,
puis les corps qui étaient à sa portée, examinant lui-même en détail
la tenue des hommes, leur armement, leur équipement, et parlant aux
soldats et aux officiers un langage fait pour exciter dans leurs
coeurs les plus nobles sentiments. Dans l'une de ces revues, il reçut
le général Friant en qualité de colonel-commandant des grenadiers à
pied de la garde, dignité qui était vacante par la mort du général
Dorsenne, et dont il voulut récompenser l'un des trois anciens
divisionnaires du maréchal Davout. Cette réception eut lieu aux
applaudissements de toute l'armée. Le général Friant était alors le
modèle accompli de ces vertus guerrières formées sous la République,
non corrompues par les prospérités de l'Empire, et consistant dans la
modestie, la probité, le dévouement au drapeau, la profonde science
du métier unie à un véritable héroïsme. Napoléon, après avoir serré
dans ses bras cet homme rare, dont les cheveux avaient déjà blanchi
sous les armes, lui dit: Mon cher Friant, vous ne prendrez ce
commandement qu'à la fin de la campagne; ces soldats-ci vont tout
seuls, et il faut que vous restiez avec votre division, où vous
aurez encore de grands services à me rendre. Vous êtes l'un de ces
hommes que je voudrais pouvoir placer partout où je ne puis pas être
moi-même.--
[Note en marge: L'armée discerne clairement le danger de cette
guerre, consistant surtout dans les distances à parcourir.]
[Note en marge: Idée de s'arrêter à Witebsk très-répandue.]
Napoléon n'était pas le seul dans l'armée à s'être aperçu de la grave
difficulté des distances, surtout dans un pays mal cultivé parce
qu'il était mal peuplé, avec un ennemi qui se retirait sans cesse
par nécessité et par calcul. Dans le premier élan on n'avait pas
douté d'atteindre les Russes, et de les battre une fois atteints,
mais la chaleur, la mauvaise nourriture, ayant tout à coup abattu les
forces, on commençait à mesurer les espaces parcourus, à s'inquiéter
de ceux qu'il faudrait parcourir encore, et on se demandait avec
une sorte de chagrin quand est-ce qu'on pourrait joindre l'armée
ennemie[6]. C'était le sujet des entretiens des généraux, des
officiers et des soldats eux-mêmes.--Ces misérables fuient toujours!
s'écriaient les soldats.--Ces rusés, disaient beaucoup d'officiers,
veulent nous entraîner à leur suite, nous fatiguer, nous épuiser,
et nous assaillir quand nous serons assez réduits en nombre et en
force physique pour n'être plus à craindre.--Cette dernière pensée
avait surtout germé dans les rangs les plus élevés de l'armée, et on
entendait se demander autour de Napoléon s'il ne serait pas temps
de s'arrêter, puisqu'on était arrivé aux véritables limites qui
séparaient l'ancienne Pologne de la Moscovie, et pour ainsi dire
l'Europe de l'Asie; de s'établir solidement sur la Dwina et sur le
Dniéper, de fortifier Witebsk et Smolensk, de prendre Riga à gauche,
de s'étendre à droite jusqu'en Volhynie et en Podolie, d'insurger
ces provinces, d'organiser la Pologne, de lui créer une armée, un
gouvernement, de préparer aussi les cantonnements d'hiver, et d'y
attendre avec des troupes réorganisées, bien armées, bien nourries,
cantonnées sur une bonne frontière, que les Russes vinssent nous
redemander la Pologne les armes à la main. Dans ce cas la réponse ne
présentait pas de doute, et il n'y avait pas un soldat qui ne fût
certain de la faire victorieuse.
[Note 6: L'historien russe Boutourlin, le meilleur narrateur étranger
de cette guerre, a dit (page 453, tome II de son ouvrage) que la
retraite des Russes avait été l'effet non d'un calcul, dont tout
le monde s'était vanté après coup, mais de la faiblesse numérique
de leur armée. Cet écrivain sensé, et généralement impartial,
éprouvait le désir bien naturel de réduire à leur juste valeur les
prétentions de ceux qui ont voulu s'attribuer exclusivement la
gloire des événements de 1812, et se faire un mérite de ce qui ne
fut le plus souvent que le produit du hasard, ou plutôt la faute
de celui qui dirigeait l'armée française. Il est bien vrai, en
effet, que l'armée russe se retirait parce qu'elle ne pouvait pas
faire autrement, et que fort souvent l'entraînement des passions
agissant chez elle en sens contraire de la raison, elle eût livré
bataille si son infériorité numérique le lui eût permis. Il est bien
vrai encore que les mouvements de l'armée russe, à les considérer
dans leurs motifs de chaque jour, furent plutôt commandés par les
circonstances du moment que dirigés d'après un plan général. Mais ce
serait méconnaître aussi une partie non moins importante de la vérité
que de ne pas voir qu'au milieu des variations quotidiennes d'idées
produites par une situation violente, il y avait cependant une pensée
générale, existant dans toutes les têtes indépendamment du plan du
général Pfuhl, pensée consistant à croire que plus on rétrogradait
vers le centre de l'empire, plus les Français s'affaiblissaient,
et plus les Russes devenaient relativement forts; qu'il ne fallait
donc pas se trop chagriner d'un mouvement rétrograde indéfiniment
continué, et qu'on y perdait plus en apparence qu'en réalité. La
haine, l'orgueil, luttaient sans doute contre cette pensée, et la
conduite des généraux russes fut le résultat d'un perpétuel conflit
entre le calcul qui conseillait de rétrograder, et la passion qui
poussait à combattre. Une autre idée moins généralement répandue, et
à laquelle Alexandre s'était fort attaché, et que seul il pouvait
mettre à exécution, parce que seul il donnait des ordres aux armées
éloignées de Finlande, de Volhynie et de Moldavie, était celle
d'agir sur les flancs de l'armée française, quand elle serait tout
à fait engagée dans l'intérieur de la Russie. Cette idée était
aussi juste que celle de rétrograder jusqu'à l'entier épuisement de
l'armée française, et l'une et l'autre appliquées à propos devaient
malheureusement pour nous avoir des conséquences immenses. Ces deux
idées, inspirées à tout le monde par la nature même des choses,
composèrent le plan des Russes, et elles appartinrent à l'esprit de
tous, bien plus qu'à l'esprit d'un seul, ce qui confirme l'assertion
si juste du général Clausewitz, que la campagne de 1812 se fit
presque toute seule. Le général Pfuhl, en les systématisant beaucoup
trop, les gâta peut-être par des exagérations, mais ces idées n'en
existaient pas moins chez lui et chez d'autres, et Alexandre,
lorsqu'il le récompensa plus tard, montra une justice généreuse et
délicate. Quant à la pensée de se retirer, le général Boutourlin, en
accordant beaucoup à la nécessité, dit vrai, mais il exagère en ôtant
au calcul sa part véritable. On était forcé de se retirer, mais on
se retirait avec la conviction que le dommage réel était plus grand
pour l'armée française que pour l'armée russe. Si nous insistons
pour éclaircir ce point de fait, c'est parce qu'il est du devoir de
l'histoire de préciser l'origine des résolutions qui ont changé la
face du monde. À quel soin se vouerait l'histoire, si elle négligeait
celui-là?]
[Note en marge: Réponse de Napoléon à cette manière de penser.]
Ces idées étaient justes assurément, et pourtant elles soulevaient
de fortes objections. Aussi Napoléon, qui voyait tout, qui savait
tout, éprouvait-il une sorte d'impatience à entendre les propos
d'hommes sensés, ayant en grande partie raison, mais négligeant un
côté important de la vérité. Condamné dans ces pays dépeuplés par la
nature et par la guerre à vivre en tête à tête avec ses lieutenants,
y mettant même plus de condescendance que de coutume à cause de
l'anxiété dont il les voyait saisis, il répondait à leurs opinions,
dont il ne méconnaissait pas la justesse, par les graves réflexions
qui suivent.
D'abord ces cantonnements, disait-il, n'étaient pas si faciles
à établir qu'on le pensait. Le Dniéper et la Dwina, qui dans le
moment semblaient des frontières, n'en seraient plus dans trois
mois. La gelée et la neige en feraient des plaines, sur lesquelles
une légère cavité marquerait tout au plus le cours des fleuves. Que
seraient alors quelques points tels que Dunabourg, Polotsk, Witebsk,
Smolensk, Orscha, Mohilew, distants de trente ou quarante lieues
les uns des autres, et très-légèrement fortifiés? Comment défendre,
contre des troupes que l'hiver serait loin de paralyser, contre
la facilité du traînage, une pareille ligne de cantonnements? Et
ces soldats français, si prompts par nature, devenus plus prompts
encore par l'habitude des dernières guerres, comment les retenir,
et leur faire prendre patience, sous le plus triste climat du
monde, pendant neuf mois entiers, depuis août de la présente année
jusqu'à juin de l'année suivante, sans être même assuré de les bien
nourrir pendant ce long intervalle de temps? Interrompre en août une
campagne commencée à la fin de juin!... Comment leur expliquer une
telle timidité, comment la faire comprendre à l'Europe? Et celle-ci,
habituée à nos coups de foudre, en nous voyant hésiter, tâtonner,
nous arrêter après quelques combats, brillants mais sans résultat,
n'allait-elle pas nous regarder d'un oeil moins humble, douter de
nous, et peut-être s'agiter sur nos derrières? L'Espagne (dans
laquelle de fâcheux événements commençaient à se produire, ainsi
qu'on le verra bientôt), l'Espagne n'allait-elle pas nous créer des
embarras, qui, peu inquiétants lorsque la grande armée était placée
entre l'Elbe et le Rhin, deviendraient graves lorsqu'elle serait
avec son chef confinée pour un temps indéterminé entre le Niémen et
le Borysthène? Avait-on mesuré toutes ces difficultés, et beaucoup
d'autres auxquelles on devrait songer, quand on était si prompt à
conseiller de s'arrêter?--
Telles étaient les objections que Napoléon adressait à ceux qui
considéraient l'établissement sur le Dniéper et la Dwina comme un
résultat suffisant de la campagne, et il y avait bien d'autres
objections encore qu'il taisait, quoiqu'il les sût bien, car s'il
était plus prompt que personne, par caractère, par habitude, par
ambition, à se jeter dans d'inextricables difficultés, il était
plus prompt aussi que personne à découvrir ces difficultés, quand
il s'y était jeté, et s'il les niait, ce n'était pas par ignorance,
mais par répugnance à s'avouer ses fautes, par calcul, et un peu
aussi par ce besoin d'illusions qui porte à se nier à soi-même
des choses qu'on sait être vraies, comme si en les niant on en
diminuait la réalité. Il savait, par exemple, sans en convenir,
que les esprits commençaient à s'éloigner de lui, même en France,
qu'en Europe ils étaient profondément exaspérés, que dans l'armée,
qui composait sa véritable clientèle, la fatigue avait déjà produit
le refroidissement, la critique, la méfiance, et que, dans cette
situation, il ne pouvait se soutenir qu'à force de coups d'éclat.
[Note en marge: Napoléon ne repousse pas absolument l'idée de
s'arrêter sur la Dwina et le Dniéper, mais il veut auparavant avoir
rétabli par quelque grand triomphe le prestige de ses armes.]
Du reste, l'idée de ne point dépasser les limites de la Pologne, qui
se répandait autour de lui, il n'en méconnaissait pas le mérite;
il était même prêt à y adhérer, et à en faire le principe de sa
conduite, mais après avoir exécuté certaines opérations qu'il
méditait encore, après avoir remporté quelque triomphe signalé,
car il ne désespérait pas, après ce second repos d'une quinzaine,
de frapper quelque grand coup, qui maintiendrait tout entier le
prestige de ses armes, et lui permettrait de s'arrêter aux frontières
de la Moscovie, sans que le monde ni la France doutassent de lui,
point important à ne jamais oublier. Au surplus, les divergences
sur ce sujet n'avaient encore aucune gravité, car malgré quelques
doutes surgissant çà et là, la confiance en lui était entière parmi
ses soldats et ses généraux, et si la fatigue inspirait parfois
des moments de tristesse, elle ne suggérait à personne l'idée d'un
désastre.
[Note en marge: Mouvements de tous ses corps dirigés dans cette
pensée.]
Napoléon, nourrissant le projet de nouvelles et décisives opérations,
dirigeait dans ce sens les mouvements des corps d'armée qui
actuellement ne prenaient point part au repos de Witebsk. On a vu
que sur la Dwina il avait ordonné au maréchal Oudinot de marcher
l'épée haute sur le comte de Wittgenstein, de le pousser sur Sebej,
route de Saint-Pétersbourg par Pskow, afin de dégager la gauche de la
grande armée (voir la carte nº 54); qu'il avait ordonné au maréchal
Macdonald d'appuyer le mouvement du maréchal Oudinot, de se porter
sur la basse Dwina, afin de faire tomber Dunabourg, et de préparer
le siége de Riga, ce qui devait assurer non-seulement l'occupation
paisible de la Courlande, mais probablement aussi la possession des
deux forts points d'appui de Dunabourg et de Riga. On a vu enfin que
vers le Dniéper il avait ordonné au général Reynier avec les Saxons,
au prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens, de se croiser, et de
se rendre, le prince de Schwarzenberg à Minsk, le général Reynier à
Brezesc ou Kobrin, ce dernier ayant mission de couvrir le grand-duché
et d'insurger la Volhynie. Ces ordres étaient actuellement ou
exécutés ou en cours d'exécution, dans la mesure des circonstances et
du talent de ceux qui étaient chargés de les exécuter.
[Note en marge: Le maréchal Oudinot passe la Dwina à Polotsk.]
Le maréchal Oudinot, dont le corps était réduit de 38 mille hommes à
28 mille au plus[7], avait successivement défilé devant Dunabourg,
Drissa, Polotsk, et enfin passé la Dwina à Polotsk même. Il avait
d'abord, par ordre de Napoléon, laissé sa troisième division,
composée de Suisses, d'Illyriens, de Hollandais, sous le général
Merle, au camp de Drissa, pour détruire les ouvrages de ce camp
aussi célèbre qu'inutile. Mais des bras épuisés et privés d'outils
(le matériel du génie était resté en arrière) n'avaient pu avancer
beaucoup cette importante démolition; et le maréchal se trouvant
infiniment trop faible devant le corps de Wittgenstein, qui avait
été porté par les renforts du prince Repnin à 30 mille hommes, avait
rappelé à lui la division Merle. Afin de se conformer à l'ordre de
s'élever jusqu'à Sebej sur la route de Saint-Pétersbourg, il avait
poussé le 28 juillet une moitié de sa cavalerie légère sur la petite
rivière de la Drissa (l'un des affluents de la Dwina), et avait
successivement échelonné ses première et seconde divisions avec
les cuirassiers entre la Drissa et Polotsk. Pour se garder contre
les Russes de Wittgenstein, établis au delà de la Drissa, dans une
direction presque perpendiculaire à son flanc gauche, il avait posté
à Lazowka le reste de sa division légère, et la division étrangère du
général Merle. (Voir la carte nº 55.) Le 29, il avait fait un pas en
avant, passé la Drissa au gué de Sivotschina, porté son avant-garde
près de Kliastitsoui, rangé ses deux principales divisions un
peu en arrière, et laissé la division Merle à la garde du gué de
Sivotschina. Quelques détachements de cavalerie et d'infanterie
légère le liaient avec Polotsk.
[Note 7: Il faut remarquer que si plus haut (page 160) nous l'avons
présenté comme réduit à environ 23 mille hommes, c'est après les
combats dont le récit va suivre; mais à l'époque dont il s'agit ici
il comptait encore 28 mille hommes environ.]
[Note en marge: Combat du maréchal Oudinot contre le corps de
Wittgenstein, livré le 29 juillet à Jakoubowo.]
Telle était sa situation le 29 juillet, second jour de l'entrée de la
grande armée à Witebsk. Ce jour-là de fortes attaques de cavalerie,
vers la tête et la queue de sa colonne, ne lui laissèrent aucun doute
sur les projets offensifs des Russes. L'arrestation de deux officiers
ennemis lui apprit en outre que le comte de Wittgenstein, marchant
diagonalement vers lui, viendrait heurter sa tête à Kliastitsoui.
Il crut devoir le prévenir, et s'avança jusqu'au village et château
de Jakoubowo, à l'entrée d'une petite plaine entourée de bois. Le
comte de Wittgenstein déboucha en effet dans cette plaine le 29 au
matin, et attaqua vivement le village et le château de Jakoubowo.
Le maréchal Oudinot confiant la défense de ce poste à la première
brigade de la division Legrand, plaça le 26e léger dans Jakoubowo
même, et établit le 56e de ligne un peu à gauche, en liaison avec
les bois. Il garda en réserve la seconde brigade, commandée par
le général Maison. Le combat fut très-acharné de part et d'autre.
Le 26e disputa bravement à l'ennemi le village de Jakoubowo, et
le 56e tâcha de lui enlever la lisière des bois. Un moment les
Russes pénétrèrent dans le village de Jakoubowo, et même dans la
cour du château. Aussitôt deux compagnies du 26e, fondant sur eux à
la baïonnette, les repoussèrent, leur tuèrent deux ou trois cents
hommes, et leur en prirent à peu près autant. De tous côtés on les
refoula de la plaine dans les bois. Mais à la lisière de ces bois
ils avaient une artillerie nombreuse et bien servie, qui ne nous
permettait pas de rester déployés, à moins de prendre l'offensive et
de nous engager dans les bois eux-mêmes pour les enlever, attaque
difficile que le maréchal ne voulait pas risquer, étant incertain de
ce qui se passait sur ses derrières. Il craignait en effet, et avec
raison, tandis qu'il se défendait en tête, d'être pris à revers, et
coupé de Polotsk, où il avait ses parcs et son matériel. Il crut donc
plus sage de rétrograder sur la Drissa, de la repasser au gué de
Sivotschina, et d'attendre l'ennemi dans cette position. Rapproché
de Polotsk, que la division Merle et la cavalerie légère suffisaient
à couvrir, il pouvait réunir derrière la Drissa les deux divisions
françaises Legrand et Verdier avec les cuirassiers, et si les Russes
tentaient de passer la Drissa devant lui, il avait en se précipitant
sur eux tous les moyens de leur faire essuyer un sanglant échec.
[Date en marge: Août 1812.]