[Note en marge: Résolution de séjourner quelques jours à Witebsk.]

On chemina ainsi pendant plusieurs lieues sur les traces de l'armée

russe, sans trouver un seul homme de qui on pût savoir la vérité. On

finit pourtant vers la chute du jour par en ramasser quelques-uns,

qui n'avaient pu soutenir la rapidité de cette marche, et soit

à la direction lointaine des colonnes qu'on apercevait de temps

en temps des points culminants du terrain, soit aux réponses des

hommes recueillis sur la route, on crut découvrir que l'ennemi se

retirait, partie sur Smolensk, partie entre Smolensk et Sourage,

dans l'intention évidente de se réunir au prince Bagration. Napoléon

avait été jour par jour informé des opérations du maréchal Davout, du

combat de Mohilew, des conséquences de ce combat, du détour auquel

le prince Bagration était condamné, détour qui retardait, mais qui

n'empêchait pas sa réunion avec Barclay de Tolly; il avait donc tous

les éléments nécessaires pour bien juger des projets de l'ennemi.

Après avoir suivi les Russes jusqu'à la fin du jour, il s'arrêta de

sa personne en un petit endroit appelé Haponowtschina. Là il conféra

quelques instants avec Murat et Eugène, reconnut avec eux l'inutilité

et le danger d'une poursuite prolongée, car le projet de déborder

Barclay de Tolly devenait impraticable, celui-ci étant aussi bien

sur ses gardes, et ayant sur nous autant d'avance. Ne pouvant pas

le déborder, on ne pouvait pas davantage empêcher sa réunion avec

Bagration, qui était en marche au delà du Dniéper pour le rejoindre

derrière la Dwina. Tout ce qu'il y avait de possible, en s'obstinant

dans cette poursuite, c'était d'obliger les deux généraux russes à

opérer leur jonction dix ou quinze lieues plus loin, et cet avantage

de peu d'importance ne valait pas l'inconvénient d'épuiser les forces

de l'armée. La cavalerie était dans un état pitoyable; l'artillerie

avait la plus grande peine à suivre. Napoléon promit donc à Eugène et

à Murat de s'arrêter de nouveau afin de procurer quelques jours de

repos aux troupes, de rallier les hommes en arrière, et de refaire

des magasins avec les ressources du pays que les Russes n'avaient pas

eu le temps de détruire.

Cette résolution adoptée, Napoléon se sépara d'Eugène et de Murat,

qu'il laissa avec leurs troupes, et rentra dans Witebsk le soir même.

[Note en marge: Par quelles causes avaient échoué toutes les

combinaisons de la campagne.]

[Note en marge: Napoléon n'avait peut-être pas exécuté assez

témérairement des combinaisons trop témérairement conçues.]

Ainsi ses combinaisons de l'ouverture de la campagne, qui étaient

au nombre des plus belles qu'il eût jamais conçues, avaient échoué,

quoiqu'il eût battu l'ennemi dans toutes les rencontres, quoiqu'il

lui eût déjà fait perdre environ 15 mille hommes en morts, blessés

ou prisonniers, et lui eût arraché plusieurs de ses meilleures

provinces, telles que la Lithuanie et la Courlande. Quelques fautes

d'exécution avaient sans doute contribué à cet insuccès, comme

celle de s'être trop hâté de franchir le Niémen, et de n'avoir pas,

avant tout éveil donné à l'ennemi, passé à Kowno le temps qu'il

fallut passer à Wilna pour rallier l'armée et ses bagages; comme

celles d'avoir trop compté sur la jonction du roi Jérôme avec le

maréchal Davout, de n'avoir pas mis celui-ci en mesure à lui seul

de poursuivre et d'envelopper le prince Bagration; d'avoir, en

traitant trop mal son jeune frère, amené une fâcheuse interruption

de commandement, d'avoir enfin en toutes choses trop peu compté

avec les hommes et les éléments. Mais indépendamment de ces fautes,

l'insuccès provenait, comme ces fautes elles-mêmes, de l'imprudence

de cette guerre, consistant à tenter avec des soldats violemment

arrachés à tous les pays, et précipitamment enrégimentés, des marches

sans fin, dans des contrées immenses, trop peu fertiles et trop peu

habitées pour suppléer à tout ce qu'il est impossible de porter

avec soi; d'avoir, non pas manqué de penser aux difficultés d'une

telle entreprise, ou négligé les moyens de les vaincre, mais d'avoir

trop facilement cru à l'efficacité des moyens employés; d'avoir

agi, en un mot, avec tout l'enivrement d'un pouvoir abusé par la

continuité des succès, et par la soumission générale des peuples.

Remarquons cependant que la folie de cette guerre étant commencée,

si Napoléon eût été plus fou encore, s'il eût marché droit devant

lui, sans s'arrêter dix-huit jours à Wilna pour y rallier ses troupes

et ses convois, il aurait sans doute laissé beaucoup plus de monde

en arrière, mais il eût peut-être aussi accablé Barclay de Tolly

d'un côté, Bagration de l'autre, et frappé des coups terribles, qui

auraient pu amener la paix, qui auraient suffi dans tous les cas à

remplir grandement cette première campagne, et l'auraient dispensé

d'aller chercher au fond de la Russie les résultats éclatants dont il

avait besoin pour conserver son prestige, pour imposer à l'Europe,

pour tenir ses troupes en haleine. Plus tard il eût recueilli une

partie des hommes laissés en chemin, les plus solides au moins, et

du reste il n'en eût jamais perdu autant qu'il en perdit bientôt,

pour courir après un triomphe qui le fuyait sans cesse. On voit déjà

ici, comme on le verra dans la suite, cette fatale guerre marquée

au coin d'un double caractère, celui d'une conception téméraire, et

d'une exécution incertaine, du génie, en un mot, qui commence les

fautes, s'en repent aussitôt après les avoir commencées, et échoue

par l'hésitation même que ce repentir produit dans son action.

Oserons-nous le dire? Plus aveuglé, Napoléon eût peut-être mieux

réussi! Il faut ajouter que, quoique sa santé ne fût pas atteinte,

son activité semblait moindre, qu'il allait plus souvent en voiture,

moins souvent à cheval, soit que la chaleur, un embonpoint croissant,

eussent quelque peu appesanti non pas son esprit mais son corps,

soit que l'énormité de ce qu'il avait entrepris effrayât, énervât sa

volonté jadis si forte et si ardente, soit, dirions-nous enfin si

nous partagions davantage les superstitions humaines, que la fortune

inconstante ou fatiguée cessât de seconder ses desseins!

[Note en marge: Nécessité du parti pris par Napoléon de se reposer

quinze jours à Witebsk.]

Certes, il restait encore à Napoléon bien des combinaisons à

imaginer, et son inépuisable génie n'était pas à bout de ressources.

Barclay de Tolly, dont on n'avait pu empêcher la jonction avec le

prince Bagration, et qui de 90 mille hommes allait se trouver

porté à 140 mille par la réunion des deux armées de la Dwina et du

Dniéper, n'en devenait pas invincible pour les 250 mille hommes

que Napoléon était en mesure de lui opposer après avoir rallié le

maréchal Davout; Barclay de Tolly, qu'on n'avait pu jusqu'alors ni

surprendre ni envelopper, n'était pas tout à coup devenu tellement

clairvoyant qu'il fût impossible d'endormir sa vigilance, et de faire

tomber sur sa tête l'un de ces coups imprévus sous lesquels avaient

succombé depuis quinze ans les plus vaillantes armées de l'Europe.

Les résultats merveilleux qui signalaient chez Napoléon tous ses

débuts de campagne n'étaient donc qu'ajournés, et en attendant on

avait des résultats solides, la Lithuanie, la Courlande conquises,

et, de plus, l'ascendant des troupes françaises sur les troupes

ennemies maintenu dans tout son éclat. On pouvait donc se reposer à

Witebsk sans de trop sombres pensées; et si le repos qu'on avait pris

à Wilna prêtait à la critique, celui qu'on allait prendre à Witebsk

était à l'abri de tout reproche; car à Wilna, au prix de trente ou

quarante mille traînards de plus, il eût été possible d'arriver à

temps sur les derrières de Bagration, sur le flanc de Barclay, mais

à Witebsk on ne pouvait rien, qu'agrandir davantage en s'avançant le

cercle que Barclay et Bagration allaient décrire pour se rejoindre,

sans arriver à interrompre ce cercle nulle part, sans faire autre

chose que sacrifier à un résultat insignifiant l'armée tout entière,

en l'exposant à périr actuellement de chaleur, de peur que plus tard

elle ne pérît de froid.

[Note en marge: Distribution de la grande armée dans l'espace compris

entre la Dwina et le Dniéper.]

Napoléon s'installa donc pour douze ou quinze jours dans le palais

du gouverneur de Witebsk avec sa cour militaire. Il distribua

ses corps d'armée autour de lui, de manière à se garder de toute

surprise, à les nourrir le mieux possible, à leur préparer une

réserve de vivres pour les prochains mouvements, et à pouvoir se

concentrer à propos sur les points où il faudrait agir. Il établit à

Witebsk même la garde impériale; en avant de lui à Sourage, petite

ville située au-dessus de Witebsk sur la Dwina, le prince Eugène; un

peu à droite, vers Roudnia, au milieu de l'espace compris entre la

Dwina et le Dniéper, et derrière le rideau de bois qui longeait les

bords de la Kasplia, le maréchal Ney, et en avant de celui-ci, à tous

les débouchés par où l'ennemi pouvait se présenter, la masse entière

de la cavalerie. (Voir la carte nº 55.) Il fit camper derrière Ney,

entre Witebsk et Babinowiczi, les trois divisions du 1er corps, qui

attendaient avec impatience le moment de se réunir au chef sévère

mais paternel sous lequel elles avaient l'habitude de vivre et de

combattre.

[Note en marge: Réunion du maréchal Davout à la grande armée, et

distribution des troupes de ce maréchal.]

Le maréchal Davout, en effet, avait remonté le Dniéper, après le

combat de Mohilew. Il s'était établi à Orscha, où il gardait le

Dniéper, comme à Witebsk Napoléon gardait la Dwina. Il avait étendu

la cavalerie de Grouchy sur sa gauche, pour se lier vers Babinowiczi

avec la grande armée, et avait jeté sur sa droite la cavalerie légère

de Pajol et Bordessoulle, pour suivre et observer au delà du Dniéper

le prince Bagration, qui faisait un grand détour par Micislaw afin

de rejoindre Barclay de Tolly vers Smolensk. Le maréchal Davout

avait enfin rallié les Westphaliens et les Polonais, exténués les

uns et les autres par une marche de plus de cent cinquante lieues,

exécutée du 30 juin au 28 juillet, dans un pays difficile et la

plupart du temps sans vivres. Les Polonais étaient à Mohilew, les

Westphaliens entre Mohilew et Orscha. Le général Latour-Maubourg,

avec sa cavalerie fatiguée, se retirait lentement de Bobruisk sur

Mohilew, observant les troupes détachées de Tormazoff. Reynier, à la

tête des Saxons destinés à garder le grand-duché, se croisait avec

les Autrichiens, qui étaient en marche vers la grande armée.

[Note en marge: Napoléon rend à chaque commandant en chef les troupes

momentanément détachées de son corps.]

Napoléon établi ainsi sur la haute Dwina avec la garde et le prince

Eugène, ayant entre la Dwina et le Dniéper, Murat, Ney, les trois

premières divisions du maréchal Davout, et sur le Dniéper même le

reste des troupes de ce maréchal, plus les Westphaliens et les

Polonais, était dans une position inattaquable, et en mesure de

préparer de nouvelles opérations. Son intention était, en s'occupant

des besoins de ses soldats, de recomposer chaque corps suivant sa

formation primitive, de rendre au prince Eugène la cavalerie de

Grouchy, et même les Bavarois, de rendre au général Montbrun les

cuirassiers de Valence un moment prêtés au maréchal Davout, de rendre

à celui-ci ses trois premières divisions d'infanterie, de lui confier

outre le 1er corps, les Westphaliens, les Polonais, et la cavalerie

de réserve du général Latour-Maubourg.

[Note en marge: Soins pour les vivres, les hôpitaux, les magasins.]

Suivant sa coutume, Napoléon ordonna qu'on employât sur-le-champ

les ressources qu'offrait le pays, pour procurer aux troupes

la subsistance qui leur avait manqué pendant la marche, et leur

ménager une réserve de huit à dix jours de vivres. À Witebsk, il

y avait quelques provisions, notamment en vin, sucre, café, et on

en disposa pour les hôpitaux. Les bords de la Dwina étaient assez

bien cultivés, et le pays au delà, en entrant en Russie Blanche,

de Witebsk à Newel et Wielij, présentait çà et là du grain et du

bétail. Les magasins des Russes avaient été généralement détruits,

mais on en avait conservé quelques portions qu'on transportait en

ce moment sur les voitures du pays à la suite de Barclay de Tolly.

Notre cavalerie profita de l'occasion, et fit des prises assez

importantes en avant des cantonnements du prince Eugène. À Liosna,

Roudnia, Babinowiczi, c'est-à-dire entre la Dwina et le Dniéper,

les Russes n'ayant fait que passer, et nos traînards n'ayant pu se

répandre encore, il restait des moyens de subsistance. À Orscha,

sur le Dniéper, le maréchal Davout avait trouvé de quoi préparer

l'approvisionnement de ses troupes. Au delà du Dniéper, d'Orscha à

Micislaw, s'étendait une contrée fertile, et où il y avait beaucoup

de moulins. Malheureusement ils avaient été la plupart mis hors de

service. Napoléon ordonna de les rétablir, de construire des fours,

de former des magasins, particulièrement à Witebsk et à Orscha, où

il prétendait placer ses deux principaux points d'appui sur la Dwina

et sur le Dniéper. On manquait d'hôpitaux, surtout à Witebsk, où

l'on avait à soigner, outre les 1800 blessés français restés des

trois combats d'Ostrowno, 5 à 600 blessés russes, sans compter un

nombre considérable de malades. Le bon et habile chirurgien Larrey,

véritable héros d'humanité, soignant les blessés de l'ennemi afin que

l'ennemi soignât les nôtres, se donnait à Witebsk des peines infinies

pour suppléer aux effets d'ambulance qui n'étaient pas encore

arrivés. Napoléon lui fit livrer tout ce qu'on trouva de meilleur

dans les couvents. Il profita en outre de la présence du maréchal

Davout à Orscha pour faire préparer à Orscha même, ainsi qu'à Borisow

et à Minsk, des hôpitaux capables de recevoir douze mille malades.

[Note en marge: Effrayante diminution d'effectif dans les corps, et

appels faits pour la constater.]

[Note en marge: Pertes dans les corps des maréchaux Macdonald,

Oudinot et Ney.]

[Note en marge: Pertes de la cavalerie.]

[Note en marge: Pertes de la garde impériale.]

Si quelque chose peut donner une idée de la difficulté des opérations

militaires à de si grandes distances, et avec de si grandes masses

d'hommes, c'est l'étendue et la multiplicité des souffrances de nos

soldats, malgré tous les efforts de génie faits pour les prévenir.

Les combats livrés par la cavalerie de Poniatowski à Mir, par le

corps de Davout à Mohilew, par la grande armée à Ostrowno, par

Oudinot à Deweltowo, et par divers corps en plusieurs autres lieux,

nous avaient tout au plus coûté 6 à 7 mille hommes en morts ou

blessés, et cependant 150 mille hommes environ avaient déjà disparu

des rangs dans les marches du Niémen au Dniéper et à la Dwina. Les

chefs de corps en parlaient avec tant d'insistance à Napoléon,

qu'après s'être décidé, par ce motif, à faire une nouvelle halte à

Witebsk, il ordonna pour connaître l'étendue du mal des appels dans

tous les régiments[4]. En commençant cette revue détaillée des corps

de l'extrême gauche à l'extrême droite, du maréchal Macdonald vers

Riga, jusqu'au général Reynier vers Brezesc, sur une ligne de plus

de deux cents lieues, on trouvait les tristes résultats suivants. Le

maréchal Macdonald, qui avait sous ses ordres des Prussiens et des

Polonais organisés de longue main, qui avait eu cinquante lieues tout

au plus à parcourir, et très-peu de privations à endurer, n'avait

subi qu'une perte de 6 mille hommes. De 30 mille combattants, il

était réduit à 24 mille. Le maréchal Oudinot, qui avec la division

des cuirassiers Doumerc, détachée du corps de cavalerie de Grouchy,

comptait environ 38 mille combattants au passage du Niémen, n'en

conservait pas plus de 22 à 23 mille à Polotsk. Il attribuait cette

désolante diminution à la désertion qui s'était produite parmi

les troupes étrangères, telles que les Croates, les Suisses, les

Portugais. Parmi les Français, la désertion ne s'était manifestée que

chez les jeunes gens. Le maréchal Ney, qui avait possédé 36 mille

hommes au début des opérations, affirmait à Witebsk n'en pouvoir pas

mettre en ligne plus de 22 mille. Les étrangers, c'est-à-dire les

Illyriens et les Wurtembergeois, étaient dans ce corps comme dans

les autres la cause principale de la diminution d'effectif. Murat,

avec la cavalerie de réserve des généraux Nansouty et Montbrun,

était réduit de 22 mille cavaliers à 13 ou 14 mille. Il faut ajouter

que la cavalerie légère attachée à chaque corps d'armée avait

diminué dans une proportion beaucoup plus forte encore, par suite

du service fatigant des avant-gardes, et de la protection dont il

fallait sans cesse entourer les troupes envoyées au fourrage. Elle

ne présentait plus que la moitié de sa force primitive. La garde

impériale elle-même ne comptait plus que 27 ou 28 mille hommes

environ au lieu de 37 mille, ce qui était dû aux pertes de la jeune

infanterie, à celles de la cavalerie légère constamment employée aux

reconnaissances que l'Empereur ordonnait directement, et surtout

à l'incroyable disparition des nouvelles recrues dans la division

Claparède. Cette division était tombée de 7 mille fantassins à moins

de 3 mille. Ne consistant plus à son retour d'Espagne que dans le

cadre des régiments, on l'avait recrutée avec de jeunes Polonais,

qui avaient tous succombé à la fatigue ou à la tentation de rentrer

chez eux. C'est ainsi que la garde elle-même, quoique toujours bien

pourvue, comptait déjà 10 mille hommes de moins. La vieille garde

était la seule troupe qui n'eût rien perdu.

[Note 4: Les historiens qui ont voulu excuser la campagne de Russie

se sont attachés à faire dater la ruine de l'armée de la retraite de

Moscou, des grands froids qui accompagnèrent cette retraite, et des

privations qu'il fallut endurer pendant une marche de 250 lieues,

etc. C'est une erreur commise par des écrivains qui n'ont pas examiné

de près les documents véritables. La correspondance des généraux,

des ministres, des préfets même, prouve que les causes de ce grand

désastre étaient plus anciennes et plus profondes. On touchait en

effet à la dissolution de l'armée par suite de guerres incessantes,

auxquelles il fallait suffire avec un recrutement précipité, des

soldats enfants, braves mais faibles, avec des étrangers de mauvaise

volonté, et un matériel qui ne résistait pas à de telles distances.

Ces causes commencèrent la ruine de l'armée bien avant qu'on fût à

Moscou, et la retraite de Moscou ne fit que l'achever. La fatigue,

le défaut de vivres, la mortalité des chevaux, qui mit une partie

de la cavalerie à pied, créèrent de très-bonne heure de funestes

habitudes de vagabondage, qui se développèrent ensuite dans cette

fatale campagne, lorsque les causes qui les avaient produites eurent

atteint leur dernier degré d'énergie. C'est ce commencement que nous

signalons ici au moyen de preuves irréfragables et soigneusement

recueillies. Notre travail a été fait sur les états mêmes présentés

à Napoléon par les chefs de corps, états d'après lesquels il établit

ses propres calculs.]

[Note en marge: Pertes de l'armée d'Italie.]

[Note en marge: Situation un peu meilleure des troupes du maréchal

Davout.]

Le corps du prince Eugène, évalué à 80 mille hommes lors du passage

du Niémen, n'était plus que de 45 mille, dont 2 mille environ perdus

par le feu. Une affreuse dyssenterie, devenue épidémique parmi les

Bavarois, les avait réduits de 27 à 13 mille. Cette maladie était

due à une nourriture où il entrait plus de viande que de pain, à la

viande de porc mangée sans sel, à la privation de vin, à la fraîcheur

des bivouacs succédant brusquement à l'étouffante chaleur des

jours, enfin et par-dessus tout aux marches rapides, à la jeunesse

des hommes, à leur peu de penchant à servir. On regardait ce corps

comme à peu près hors d'état d'être utile, et on l'avait laissé à

Beschenkowiczy, parce que chaque jour de marche lui occasionnait

mille malades[5]. La division italienne était le corps qui après les

Bavarois avait le plus souffert de la dyssenterie. La garde italienne

elle-même, composée d'hommes de choix, n'en avait pas été exempte.

Les belles divisions françaises Broussier et Delzons avaient mieux

résisté à cette rude vie de marches et de privations. D'avril à

juillet elles étaient venues de Vérone à Witebsk, de l'Adriatique

aux sources de la Dwina. Elles avaient perdu par le feu 2 mille

hommes à Ostrowno, et 3 mille par la fatigue, ce qui de 20 mille

les avait réduites à 15. C'était un grand avantage sur la division

italienne Pino, qui de 11 mille hommes était tombée à 5 mille. Le

corps du maréchal Davout avait moins diminué que les autres, grâce à

sa forte composition. S'il n'avait eu dans ses rangs des Hollandais,

des Hambourgeois, des Illyriens, des Espagnols, on aurait à peine

compté une réduction d'un dixième dans son effectif. Par suite de ce

mélange, et par suite aussi de l'incorporation des réfractaires dans

ses régiments, il ne pouvait plus mettre en ligne que 52 ou 53 mille

hommes au lieu de 72. Le corps de Jérôme, composé des Westphaliens,

des Polonais, des Saxons, de la cavalerie de Latour-Maubourg, avait

essuyé les pertes suivantes: les Polonais étaient réduits de 30 mille

hommes à 22 mille, les Westphaliens de 18 à 10, les Saxons de 17 à

13, la cavalerie Latour-Maubourg de 10 à 6 environ.

[Note 5: Il est bien entendu que je ne parle pas même d'après les

mémoires du maréchal Saint-Cyr, plus attristants encore que mon

récit, mais d'après les correspondances quotidiennes des chefs de

corps. Il n'y a pas un des détails de cet exposé que je ne puisse

appuyer sur des états authentiques et des calculs irréfragables.]

Ainsi l'armée active, qui au passage du Niémen comprenait 400 mille

combattants, et près de 420 mille hommes de toutes armes avec les

parcs, ne comptait plus que 255 mille soldats, excellents sans

doute, tous fort solides, tous présents au drapeau, mais pas trop

nombreux assurément si on voulait pénétrer au coeur de la Russie. Il

est vrai qu'il y avait 140 mille hommes en seconde ligne, entre le

Niémen et le Rhin, et 50 à 60 mille malades dans les divers hôpitaux

de l'Allemagne et de la Pologne, et qu'on pouvait de ces 200 mille

individus tirer d'utiles renforts. En laissant sous les maréchaux

Macdonald et Oudinot 60 mille hommes sur la Dwina, 20 mille environ

sur le Dniéper sous le général Reynier, il restait de l'armée active

175 mille hommes à porter en avant. Il faut observer que les 30 mille

Autrichiens du prince de Schwarzenberg, actuellement en marche vers

Minsk, devaient bientôt grossir ce nombre, et que des 140 mille

échelonnés entre le Niémen et le Rhin, Napoléon pouvait tirer 30

mille bons soldats sous le maréchal Victor, pour les rapprocher de

ses derrières. Quant à la réserve confiée au maréchal Augereau, quant

aux diverses garnisons de l'Allemagne, elles étaient nécessaires

pour faire face aux Suédois, et il était impossible de les déplacer.

Ainsi, en ajoutant aux 60 mille hommes des maréchaux Macdonald

et Oudinot laissés sur la Dwina les 30 mille hommes du maréchal

Victor, en ajoutant aux 20 mille hommes du général Reynier laissés

entre le Bug et le Dniéper les 30 mille Autrichiens, Napoléon avait

environ 175 mille hommes à mener avec lui, ou sur Moscou ou sur

Saint-Pétersbourg, ses flancs étant fortement protégés. On pouvait

sans doute avec cette masse qui était organisée frapper encore des

coups décisifs, mais il était cruel, après un mois de campagne, et

sans aucune grande bataille, d'être ramené à de telles proportions.

[Note en marge: Causes de la diminution des effectifs.]

[Note en marge: Inquiétudes que causent à Napoléon les diminutions

d'effectif.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 50 段