Ces dispositions n'étaient pas achevées, que les dragons d'Ingrie

s'avancèrent pour charger son extrême droite. Les Polonais, que

la vue des Russes animait d'une singulière ardeur, exécutèrent un

changement de front à droite, se précipitèrent au galop sur les

dragons d'Ingrie, les rompirent, en tuèrent un grand nombre, et en

prirent deux ou trois cents. En un instant, cette partie du champ

de bataille se trouva balayée, et on donna ainsi à l'infanterie de

la division Delzons du temps pour arriver. Dans cet intervalle,

les deux bataillons déployés du 8e léger occupaient le milieu du

champ de bataille, et protégeaient notre cavalerie contre le feu

de l'infanterie russe. Pour s'en débarrasser, le général Ostermann

envoya contre eux trois bataillons détachés de sa gauche. Murat fit

aussitôt charger ces trois bataillons par quelques escadrons, et

les força de se replier. Notre cavalerie remplissait ainsi chacune

des heures de la journée par des combats brillants, en attendant

l'apparition de l'infanterie. Le comte Ostermann n'osant plus

aborder notre cavalerie de front, fit, à la faveur des bois, avancer

plusieurs autres bataillons sur notre droite, et en poussa aussi deux

sur notre gauche, dans le même dessein. Murat, qui jusqu'à ce moment

encore n'avait que de la cavalerie, lança contre les bataillons qui

se présentaient sur sa droite les lanciers et hussards polonais et

les uhlans prussiens. Cette cavalerie étrangère, fondant à toute

bride sur les bataillons russes, les culbuta, et les contraignit de

rentrer dans le bois. À l'aile opposée, le 9e de lanciers, soutenu

par un régiment de cuirassiers, rompit avec la même vigueur les

bataillons russes envoyés contre notre gauche, et les mit dans la

nécessité de rétrograder.

Il y avait plusieurs heures que durait cette lutte incessante de

la cavalerie française contre toute l'infanterie russe, lorsque

arriva enfin la division Delzons, qui du reste avait marché aussi

vite qu'elle avait pu, et à la vue de ses lignes profondes, le comte

Ostermann se mit en retraite sur Ostrowno. Cette journée, qui nous

avait coûté tout au plus 3 à 4 cents hommes, avait fait perdre aux

Russes 8 bouches à feu, 7 ou 8 cents prisonniers, et 12 ou 15 cents

hommes mis hors de combat. Notre cavalerie s'était signalée par

la vigueur, la promptitude et l'à-propos de ses manoeuvres, grâce

surtout à Murat, qui possédait au plus haut degré l'art difficile,

non de la ménager, mais de s'en servir.

Ce combat annonçait de la part des Russes l'intention de disputer

le terrain, et peut-être de livrer bataille. Rien ne convenait

davantage à Napoléon, qui en persistant dans la résolution de

s'interposer entre Barclay de Tolly et Bagration, et surtout de

déborder le premier, ne demandait pas mieux que d'y parvenir au moyen

d'une bataille, laquelle aurait pu lui procurer sur-le-champ tous

les résultats qu'il attendait d'une savante manoeuvre. Il ordonna

donc au prince Eugène et à Murat de se porter en masse le lendemain

sur Ostrowno, et de dépasser même ce point, pour approcher le plus

possible de Witebsk.

[Note en marge: Second combat d'Ostrowno, livré le 26 juillet.]

Le lendemain en effet, Murat et Ney ayant bien concerté leurs

mouvements s'avancèrent fortement serrés l'un à l'autre. La cavalerie

légère et les deux bataillons du 8e léger ouvraient la marche,

puis venaient les cuirassiers Saint-Germain, et enfin la division

d'infanterie du général Delzons. La division Broussier était à une

heure en arrière. On traversa ainsi Ostrowno dès le matin, et à deux

lieues au delà on trouva l'ennemi rangé derrière un gros ravin, avec

de fortes masses d'infanterie et de cavalerie. On avait devant soi

la division Konownitsyn, que Barclay de Tolly avait envoyée pour

soutenir le corps d'Ostermann, et le remplacer au besoin. Le champ de

bataille présentait les mêmes caractères que les jours précédents.

Remontant la vallée de la Dwina, nous avions à droite des coteaux

couverts de bois, au centre la grande route bordée de bouleaux,

traversée de ravins sur lesquels étaient jetés de petits ponts, et à

gauche la Dwina décrivant de nombreux circuits, et souvent guéable en

cette saison.

Vers huit heures, au bord du ravin derrière lequel l'ennemi était

établi, on rencontra ses tirailleurs. Notre cavalerie légère fut

obligée de se replier et de laisser à l'infanterie le soin de forcer

l'obstacle. Murat se tint un peu en arrière avec ses escadrons, se

contentant pour le moment d'envoyer au delà de la Dwina une partie

de ses chevaux-légers, afin de battre l'estrade et de menacer le

flanc des Russes. Le général Delzons arrivé devant le ravin qui nous

arrêtait, dirigea sur les bois épais qui étaient à notre droite le

92e de ligne, avec un bataillon de voltigeurs du 106e, sur la gauche

un régiment croate appuyé par le 84e de ligne, et garda au centre

le reste du 106e en réserve. L'artillerie, mise en batterie par le

général d'Anthouard, dut protéger de son feu l'attaque qu'allait

exécuter l'infanterie.

Tandis que les troupes de droite essayaient de gravir les hauteurs

boisées sous un feu très-vif, celles de gauche, conduites par le

général Huard, s'approchèrent du ravin, le franchirent, et parvinrent

à s'établir sur un plateau que l'ennemi évacua. Le centre suivit

ce mouvement. Le 8e léger, l'artillerie, la cavalerie allèrent

successivement occuper le plateau abandonné par l'ennemi. Pendant

que la gauche, composée du régiment croate et du 84e, poursuivait

son succès sans s'inquiéter de ce qui arrivait à l'aile opposée,

et s'engageait fort avant, la droite ne faisait pas des progrès

aussi rapides, et s'épuisait en vains efforts pour pénétrer dans

l'épaisseur des bois, défendus par une infanterie nombreuse. Notre

aile droite était ainsi retenue en arrière, tandis que notre centre

se portait en avant, et notre gauche plus en avant encore. Le général

Konownitsyn discernant cette situation, dirigea contre notre gauche

et notre centre toutes ses réserves, et les conduisit vigoureusement

à l'attaque. Le régiment croate et le 84e, qui ne s'attendaient pas à

ce brusque retour, se trouvant pris en flanc, furent bientôt ramenés

à la hauteur du centre. Déjà même ils allaient être culbutés dans le

ravin, et notre artillerie courait le danger d'être enlevée, lorsque

Murat, prompt comme l'éclair, se précipitant avec les lanciers

polonais sur la colonne russe, renversa le premier bataillon, et se

servant de ses lances contre cette infanterie rompue, joncha la

terre de morts. Au même instant le chef de bataillon Ricard, à la

tête d'une compagnie du 8e léger, se porta au secours de nos pièces

dont l'ennemi était près de s'emparer. Eugène lança également le

106e, tenu jusque-là en réserve, pour appuyer le 84e et les Croates.

Ces efforts réunis arrêtèrent les masses russes, ramenèrent notre

gauche en avant, et maintinrent notre centre. Pendant ce temps,

Murat, Eugène, Junot (celui-ci commandait l'armée d'Italie sous

Eugène) étaient accourus à notre droite, où le général Roussel à la

tête du 92e de ligne et des voltigeurs du 106e avait la plus grande

peine à vaincre le double obstacle des hauteurs et des bois. Junot se

mit à la tête du 92e, l'électrisa par sa présence, et notre droite

triomphante força enfin les Russes à se retirer.

Murat et Eugène apercevant au delà des troupes de Konownitsyn

d'autres colonnes profondes (c'étaient celles d'Ostermann), sur un

terrain toujours plus accidenté, craignaient, quoique victorieux,

de se trop engager, car ils ne savaient s'il convenait à Napoléon

de provoquer une action générale. Mais tout à coup ils furent tirés

d'embarras par les cris de _Vive l'Empereur!_ qui signalaient

ordinairement l'approche de Napoléon. Il parut en effet suivi de

son état-major, jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille, qu'il

trouva jonché de morts, mais de morts russes beaucoup plus que de

morts français, et reconnut clairement l'intention de l'ennemi, qui

n'était pas encore de livrer bataille, mais de disputer fortement le

terrain pour ralentir notre mouvement. Il ordonna de le poursuivre

sans relâche jusqu'au soir.

Durant cette poursuite, que la droite était toujours obligée

d'exécuter en se soutenant sur le flanc de hauteurs boisées, le

brave général Roussel qui disputait le terrain d'un bouquet de bois

à l'autre, fut atteint d'un coup de feu, et mourut en emportant les

regrets de l'armée.

[Note en marge: Résultats du second combat d'Ostrowno.]

Cette seconde journée nous avait coûté 1200 hommes, dont 400 morts,

les autres blessés. Les Russes en avaient perdu environ deux mille.

Nous n'avions pas pris de canons, et nous avions fait peu de

prisonniers. Les troupes, du reste, s'étaient conduites avec la plus

rare valeur.

Napoléon passa cette nuit au milieu de l'avant-garde, résolu à

se mettre dès le matin à la tête de ses troupes, car chaque pas

qu'on faisait rendait la situation plus grave, et pouvait amener

des événements importants. Il avait prescrit aux trois divisions

détachées du 1er corps, à la garde, et au maréchal Ney de rejoindre

la tête de l'armée le plus promptement possible, afin d'être en

mesure de livrer bataille, s'il trouvait l'ennemi disposé à la

recevoir. Les Bavarois épuisés de fatigue avaient été laissés en

arrière à Beschenkowiczy, pour couvrir les communications avec

Polotsk, poste assigné à Oudinot, et avec Wilna, centre de toutes nos

ressources et de toutes nos communications.

[Note en marge: Combat livré le 27, en avant de Witebsk.]

Le lendemain dès la pointe du jour, Napoléon, suivi du prince Eugène,

du roi Murat, se porta en avant, pour tout ordonner lui-même dans

cette journée. On était fort près de Witebsk, dont on découvrait déjà

les clochers sur notre gauche, au bord de la Dwina, et au pied d'un

coteau. Un ravin nous séparait de l'ennemi, et le pont qui servait à

le passer avait été brûlé. Plus loin on découvrait une plaine assez

étendue, dans laquelle une nombreuse arrière-garde, composée de

cavalerie et d'infanterie légères, s'apprêtait à disputer le passage

du ravin. Au fond de la plaine enfin, on apercevait une petite

rivière, se jetant dans la Dwina près de Witebsk, et au delà de

cette rivière, l'armée russe en bataille, présentant une masse qu'on

pouvait évaluer à 90 ou 100 mille hommes. Voulait-elle enfin livrer

bataille, pour nous empêcher de nous établir entre elle et Bagration,

et de pénétrer dans la trouée qui sépare la Dwina du Dniéper? Son

attitude autorisait à le penser, et aussitôt Napoléon envoya aides

de camp sur aides de camp, afin de presser l'arrivée du reste de

l'armée. Pour la journée il ne fallait s'attendre qu'à un nouveau

choc de notre avant-garde contre l'arrière-garde russe, mais pour le

lendemain la bataille semblait certaine. Napoléon l'appelait de tous

ses voeux; l'armée partageait ses désirs et ses espérances.

[Illustration: Scène de bataille.]

En approchant du ravin qui nous séparait de l'arrière-garde ennemie,

il fallut s'arrêter pour rétablir le pont, et défiler ensuite par ce

pont, qui était fort étroit. Napoléon se plaça un peu à gauche en

arrière, sur une éminence d'où son regard embrassait toute l'étendue

du champ de bataille. Les chasseurs de la garde se rangèrent devant

lui. La journée était superbe, le soleil étincelant, la chaleur

extrêmement vive. L'armée d'Italie formait comme les jours précédents

la tête de notre colonne, de compagnie avec la cavalerie du général

Nansouty. La division Delzons ayant combattu la veille, avait cédé

le pas à la vaillante division Broussier. Le général Broussier se

hâta de faire réparer le pont, ce qui prit un peu de temps, après

quoi le 16e de chasseurs à cheval, de la brigade Piré, passa le

ravin, suivi de 300 voltigeurs du 9e de ligne. Ces troupes, défilant

par la gauche au pied de l'éminence où était Napoléon, s'avancèrent

dans la plaine pendant que les régiments de Broussier franchissaient

le pont. Ces régiments vinrent l'un après l'autre se former en carré

dans la plaine, le 53e en tête, les autres en échelons successifs.

En même temps le général de brigade Bertrand de Sivray, avec le

18e d'infanterie légère, se dirigea vers les hauteurs boisées qui

bordaient notre droite.

[Note en marge: Brillante aventure de trois cents voltigeurs du 9e de

ligne.]

[Note en marge: Probabilité d'une bataille pour le 28 juillet.]

[Note en marge: Joie de l'armée.]

Pendant que ces mouvements s'opéraient sous la protection d'une

nombreuse artillerie, le 16e de chasseurs s'étant trop avancé à

gauche, avec les voltigeurs du 9e, attira un orage sur sa tête. Le

comte Pahlen lança sur lui les Cosaques de la garde impériale russe.

Le 16e n'ayant personne pour le soutenir s'il chargeait, résolut

d'attendre de pied ferme la charge de l'ennemi, en l'amortissant par

ses feux de carabine. Il attendit en effet les escadrons russes avec

sang-froid, fit sur eux une décharge générale, et abattit un bon

nombre de cavaliers, mais pas assez pour arrêter leur impulsion. Il

fut donc heurté vivement et ramené en arrière. Au même instant, la

plus grande partie de la cavalerie russe s'ébranla, et vint fondre

sur notre gauche. Les trois cents voltigeurs du 9e semblèrent perdus

et comme engloutis au milieu de cette multitude de sabres levés

sur leurs têtes. Cependant ils se rapprochèrent du ravin sans se

désunir, se pelotonnèrent sous les ordres de deux braves officiers,

les capitaines Guyard et Savary, et continuèrent à faire un feu

nourri contre les nombreux escadrons qui les chargeaient. Cette nuée

de cavaliers poursuivant son mouvement en avant, arriva presque au

pied du monticule où se trouvait Napoléon, et vint menacer notre

artillerie jusqu'à la hauteur de nos carrés. Mais le premier de ces

carrés, formé par le 53e de ligne, reçut avec l'aplomb des vieilles

troupes d'Italie les charges de la cavalerie russe, et les arrêta

court; puis s'avançant, sans se rompre, dégagea le 16e de chasseurs

et les trois cents voltigeurs du 9e, qui étaient restés comme noyés

au milieu d'un flot d'assaillants. L'armée, qui assistait à ce

spectacle avec une vive émotion, vit avec joie le petit groupe des

voltigeurs du 9e sortir sain et sauf de cette effrayante mêlée.

Napoléon, qui n'avait pas cessé de l'observer avec sa lunette,

quitta la position qu'il occupait, franchit le ravin, et passant

à cheval devant ces braves voltigeurs: Qui êtes-vous, mes amis?

leur dit-il.--Voltigeurs du 9e de ligne, et tous enfants de Paris,

répondirent ces vaillants jeunes gens.--Eh bien, vous êtes des

braves, et vous avez tous mérité la croix.--Ils le saluèrent des

cris de _Vive l'Empereur!_ et il se porta ensuite auprès des carrés

de la division Broussier. Celle-ci s'avançait dans la plaine, ayant

son artillerie dans l'intervalle des carrés, et poursuivant à coups

de canon la nombreuse cavalerie de Pahlen. Bientôt arrivèrent, au

centre la cavalerie Nansouty, à droite la division Delzons. Les

Russes ne croyant pas prudent de tenir contre de pareilles forces,

repassèrent la petite rivière de la Loutcheza, derrière laquelle leur

armée était en bataille. On avait ainsi gagné la moitié du jour, et

si toutes nos troupes avaient été réunies, Napoléon eût accepté sur

l'heure la bataille qu'on semblait lui offrir. Mais il n'avait sous

la main qu'une partie trop insuffisante de son armée. Il résolut donc

d'employer le reste de cette journée en reconnaissances, en études du

terrain, en concentrations de forces. Après avoir observé la ligne

ennemie, et assigné dans son esprit la place que chacun de ses corps

occuperait le lendemain, il vint bivouaquer au milieu de ses troupes,

que les succès des jours précédents et la perspective d'une grande

bataille remplissaient de joie. Nos soldats souhaitaient un événement

décisif, quelque sanglant qu'il pût être. Cette marche sans résultat

les fatiguait. Ils cheminaient par une chaleur de 27 degrés Réaumur;

ils avaient peu d'eau-de-vie, presque pas de pain, et mangeaient la

plupart du temps de la viande cuite sans sel. De braves soldats dans

une position qui leur déplaît, désirent toujours une bataille, ne

serait-ce qu'à titre de changement. La fatigue avait fort éclairci

nos rangs. Les derniers combats nous avaient enlevé près de 3 mille

hommes, sur lesquels 11 ou 1200 morts, et 1800 blessés. Le départ des

Bavarois nous avait affaiblis d'environ 15 mille hommes. Il restait,

avec les deux corps de cavalerie des généraux Nansouty et Montbrun,

avec l'armée d'Italie, avec les trois divisions du 1er corps, avec

la garde, et le maréchal Ney, environ 125 mille hommes, et des

meilleurs. C'était plus qu'il n'en fallait pour venir à bout de

Barclay de Tolly. On se promettait de l'écraser le lendemain.

[Note en marge: Le général Barclay de Tolly résolu un moment à livrer

bataille.]

[Note en marge: Ses motifs pour tout risquer dans une journée.]

En effet, Barclay de Tolly avait pris l'audacieuse détermination de

livrer bataille. Les plaintes amères de ses soldats, leurs outrages

même (car il s'entendait quelquefois insulter par eux, à cause de

cette retraite continue dans laquelle il s'obstinait), n'auraient

pas suffi pour le faire changer de conduite, si une puissante

considération n'était venue le décider. Un pas de plus en arrière,

et la communication entre Witebsk et Smolensk était interceptée, et

Bagration, auquel il avait donné rendez-vous à Babinowiczi, était

arrêté dans sa marche, peut-être pris entre Davout et Napoléon,

dès lors détruit. Il résolut donc, quel que pût être le danger, de

livrer, en arrière de la petite rivière de la Loutcheza, une bataille

acharnée, avec ce qu'il avait de forces. La séparation du corps de

Wittgenstein et les longues marches l'avaient réduit à moins de 100

mille hommes. Les trois derniers jours de combat lui en avaient

coûté plus de 7 mille, en morts, blessés ou prisonniers. Il lui

restait ainsi 90 mille hommes environ, soutenus, il est vrai, par

le courage du désespoir, contre 125 mille, animés par le courage

qui naît de l'esprit militaire à son plus haut degré d'énergie. La

chance était périlleuse; mais le moment était de ceux où l'on ne doit

plus calculer, et où il faut sauver les empires par des résolutions

désespérées.

[Note en marge: La nouvelle du combat de Mohilew et de la retraite de

Bagration au delà du Dniéper, l'amène à renoncer à son dessein.]

[Note en marge: Retraite de l'armée russe.]

[Note en marge: Position prise par l'armée russe derrière la Kasplia,

pour couvrir l'espace entre Witebsk et Smolensk.]

Il avait donc employé toute la journée à se préparer, lorsqu'un

officier arrivé en toute hâte lui apporta soudainement de

puissantes raisons de changer d'avis. C'était un aide de camp du

prince Bagration, qui venait lui annoncer le combat de Mohilew et

les conséquences de ce combat. Bagration, que Davout avait forcé

de passer le Dniéper beaucoup plus bas que Mohilew, était obligé

de faire un plus long détour pour rejoindre Barclay de Tolly dans

l'ouverture qui sépare les sources des deux fleuves. Ce n'était plus

par Orscha, point du Dniéper le plus rapproché de la Dwina, que

Bagration conservait l'espoir de se réunir à Barclay de Tolly, mais

tout au plus par Smolensk. (Voir la carte nº 55.) Telles étaient

les nouvelles qu'apportait l'aide de camp du prince Bagration. Dès

lors, on pouvait rétrograder encore sans compromettre la jonction

des deux armées derrière la ligne du Dniéper et de la Dwina, et il

était inutile de livrer une bataille extrêmement dangereuse, pour

un but placé plus loin sans doute, mais nullement compromis par

un nouveau mouvement rétrograde. Déchargé de cette responsabilité

immense, Barclay prit le parti de décamper dans la nuit même. Le 27

fort tard, lorsque la fatigue commençait à endormir la vigilance des

Français, l'ordre de retraite, communiqué à tous les chefs de corps,

fut exécuté avec un ensemble, une précision, un silence remarquables.

On laissa des feux allumés et l'arrière-garde du comte Pahlen sur les

bords de la Loutcheza, afin de tromper complètement l'ennemi, et l'on

se retira en trois colonnes, celle de droite composée des 6e et 5e

corps (Doctoroff et la garde) par la route de Roudnia sur Smolensk;

celle du centre, composée du 3e corps (Touczkoff), par Kolycki sur

Poreczié; celle de gauche, composée des 2e et 4e corps (Bagowouth

et Ostermann), par Janowiczi sur Poreczié. Ce dernier point, où

tendaient deux des colonnes russes, était situé derrière une petite

rivière marécageuse et boisée, la Kasplia. Cette rivière, coulant

de Smolensk à Sourage, barre en quelque sorte l'espace de dix-huit

à vingt lieues qui s'étend entre les sources du Dniéper et celles

de la Dwina, et ferme pour ainsi dire les portes de la Moscovie.

(Voir la carte nº 55.) Établi à Poreczié avec le gros de ses forces,

derrière une région de bois et de marais, protégé par le cours

sinueux et fangeux de la Kasplia, libre de se porter sur Sourage,

au bord de la Dwina, ou sur Smolensk, au bord du Dniéper, Barclay

de Tolly pouvait attendre quelques jours la jonction de Bagration,

en couvrant à la fois les routes de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

Cette résolution, prise avec autant de promptitude que l'avait été la

veille celle de combattre, exécutée avec une rare précision, honorait

le jugement et le caractère militaire du général en chef Barclay de

Tolly, et prouvait que, livré à lui-même, moins contrarié tantôt par

l'aristocratie militaire qui gouvernait l'empire, tantôt par les

passions populaires qui dominaient l'armée, il aurait pu diriger

sagement les opérations de cette guerre si grave et si difficile.

[Note en marge: Regrets de l'armée française lorsqu'elle s'aperçoit

que l'armée russe a décampé pour éviter la bataille.]

[Note en marge: Vive poursuite des Russes malgré une chaleur

étouffante.]

Le 28 juillet, Napoléon, à cheval de très-grand matin, et entouré

de ses lieutenants, courait sur les bords de la Loutcheza, où il

se flattait de trouver un nouveau Friedland, et surtout cette paix

qu'il avait si légèrement abandonnée, et qu'il regrettait maintenant

comme on regrette tout ce qu'on a trop facilement délaissé. Malgré

une brillante arrière-garde fièrement conduite par le comte Pahlen,

il n'était guère possible de tromper un oeil aussi exercé que celui

de Napoléon, et il reconnut bien vite que les Russes, après s'être

hardiment posés devant lui la veille, venaient de décamper pour

éviter la bataille. Ignorant les motifs qui les avaient décidés tour

à tour à combattre et à rétrograder, il put croire que cette montre

d'une résolution qu'ils n'avaient pas, et à laquelle avait succédé

une retraite si brusque, n'était de leur part qu'un calcul pour

attirer l'armée française à leur suite, la fatiguer et l'épuiser.

Cette pensée, qui pénétra beaucoup plus avant dans l'esprit de ses

lieutenants que dans le sien, attrista les officiers et les soldats.

On se mit immédiatement en marche par une chaleur accablante de 27

à 28 degrés Réaumur, pour tâcher de recueillir quelques débris de

cette armée fugitive, et, malgré la fatigue des jours précédents, on

courut à perte d'haleine. Mais la cavalerie du comte Pahlen, quoique

ne refusant pas les charges de la nôtre, finissait toujours par se

retirer et par évacuer le terrain disputé.

[Note en marge: Occupation de Witebsk par un détachement.]

À peine eut-on fait les premiers pas, qu'on aperçut à gauche sur la

Dwina la ville de Witebsk, capitale de la Russie Blanche, peuplée

de vingt-cinq mille habitants, et assez commerçante. L'un de nos

détachements y entra sans difficulté, chassant devant lui des

bandes de Cosaques, qui, semblables à des oiseaux malfaisants, ne

se retiraient jamais sans souiller les lieux qu'ils traversaient.

Ils n'avaient pas eu le temps de brûler cette ville assez jolie,

mais ils avaient détruit les principaux magasins, et surtout mis les

moulins hors de service. Les habitants, à l'exception de quelques

prêtres et de quelques marchands, avaient fui à notre approche,

épouvantés par le bruit fort exagéré des ravages que nous avions

commis en Pologne, ravages presque nuls dans les villes protégées par

la présence de l'armée, mais trop réels dans les campagnes livrées

sans défense aux pillards isolés.

Napoléon entré dans Witebsk pour juger par ses propres yeux de

l'importance de cette ville, et de l'étendue des ressources qu'elle

pourrait lui offrir, y passa quelques instants, prit possession du

palais du gouverneur, palais peu somptueux mais suffisant pour sa

simplicité toujours grande à la guerre, et puis, après avoir donné

les ordres les plus indispensables, partit pour regagner à toute

bride la tête de ses colonnes. La chaleur du jour était suffocante,

et, quand on la comparait au froid glacial qu'on serait exposé à

éprouver plus tard, semblait une dérision de la nature. Les chevaux

et les hommes tombaient sur la route, par le double effet de la

mauvaise nourriture et de la chaleur, et ceux de nos soldats qui

à la suite de Napoléon avaient déjà vu tant de pays divers, ne se

rappelaient pas avoir respiré en Égypte un air plus brûlant, chargé

d'un sable plus fin et plus étouffant. Chose étrange, tandis que nous

laissions sur les chemins quantité de traînards, nous ne rencontrions

pas un seul Russe en arrière, quoiqu'ils fussent bien moins alertes

que les Français. Mais ayant toujours marché au milieu de leurs

magasins, ils n'avaient eu à supporter aucune privation, et de plus

ils avaient pour les retenir dans les rangs le stimulant de la

crainte, car, tandis que nos soldats en s'attardant étaient assurés

d'être recueillis par leurs camarades, eux n'avaient que la chance

d'être pris ou sabrés par notre cavalerie acharnée à les poursuivre.

[Note en marge: Après avoir en vain poursuivi les Russes pendant

toute une journée, Napoléon prend le parti de s'arrêter.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 50 段