Barclay de Tolly, ainsi qu'on l'a vu, s'était replié sur le camp de

Drissa, et cette manoeuvre avait excité le mécontentement au plus

haut degré. Dans les rangs inférieurs de l'armée, où prédominaient

les passions nationales, le seul fait de reculer devant les Français

avait blessé profondément le sentiment général. Dans la partie

plus élevée, capable d'apprécier la sagesse d'un plan de retraite

continue, l'établissement au camp de Drissa ne présentait à l'esprit

de personne un sens raisonnable. En effet, l'idée de se retirer à

l'intérieur était fondée sur l'espérance et la presque certitude

d'épuiser les Français par une longue marche, et de tomber sur eux

lorsqu'ils seraient décimés par la fatigue, la faim et le froid. Un

camp retranché n'ajoutait pas beaucoup d'avantages à ce plan, car,

ainsi que nous l'avons dit, l'espace indéfini était le véritable

abri des Russes, et ils n'avaient pas besoin d'un Torrès-Védras,

n'étant pas acculés à l'extrémité de leur continent. Mais en tout

cas, un camp sur la Dwina, placé sur le chemin des Français, au

début pour ainsi dire de leur course, quand ils avaient encore

toutes leurs forces et toutes leurs ressources, était un non-sens,

puisque Napoléon pouvait ou forcer ce camp, ou le tourner, sans

compter qu'il lui était facile, en profitant de l'immobilité obligée

de l'armée principale, de pénétrer par sa droite dans la trouée

qui sépare les sources de la Dwina de celles du Dniéper, et de

couper en deux, pour le reste de la campagne, la longue ligne des

armées russes. Le mouvement du maréchal Davout contre le prince

Bagration, la concentration de Napoléon à Gloubokoé, révélaient

déjà cette intention de la manière la plus frappante. Enfin le camp

lui-même sur la Drissa n'offrait aucune sécurité sous le rapport de

sa construction. Généralement on se couvre d'un fleuve qu'on veut

défendre, ici, au contraire, on s'était placé en avant du fleuve, en

y appuyant ses derrières et ses ailes. Sur l'indication du général

Pfuhl, les ingénieurs russes avaient choisi un rentrant profond que

la Dwina forme à Drissa, et s'y étaient adossés, comme s'ils avaient

été moins soucieux de se rendre inexpugnables sur leur front que sur

leurs flancs et leurs derrières. Il est vrai que sur le front de ce

camp on avait cherché à se créer par d'immenses ouvrages une sorte

d'inexpugnabilité artificielle, qui pût défier tous les efforts de

l'ennemi. On avait fermé le rentrant dans lequel on s'était logé

par une première ligne d'ouvrages de 3,300 toises de développement,

allant de l'un à l'autre coude de la Dwina. C'étaient des abatis,

des épaulements en terre très-difficiles à escalader, et de plus

hérissés d'artillerie. En seconde ligne, on avait construit dix

redoutes, liées par des espèces de courtines, et armées également

d'une artillerie très-nombreuse. Une partie de l'armée russe occupait

ces ouvrages, et le reste, rangé en arrière en masses profondes,

présentait une réserve formidable. Quatre ponts devaient assurer la

retraite de cette armée, si elle était obligée d'évacuer la position.

Quoique ce camp dût opposer de grands obstacles, même à l'impétuosité

des Français, il est bien vrai qu'il se prêtait merveilleusement à

la manoeuvre de Napoléon, qui songeait à le tourner, et à venir y

enfermer Barclay de Tolly. Si en effet Napoléon avait le temps de

passer la Dwina et de se porter sur les derrières de l'armée russe,

on n'imagine pas comment celle-ci aurait pu défiler par ces quatre

ponts devant deux cent mille Français.

[Note en marge: Déchaînement contre le général Pfuhl, et contre

l'empereur lui-même.]

Quoi qu'il en soit, le cri dans l'armée russe était universel.

Les uns s'en prenaient à l'idée même de battre en retraite devant

les Français, les autres à l'idée de s'arrêter sitôt, les autres

encore à celle de laisser Napoléon s'élever sur la gauche de

l'armée principale, et s'interposer ainsi entre Barclay de Tolly et

Bagration. Tous unanimement imputaient l'idée qui leur déplaisait au

général Pfuhl, après lui aux étrangers qui semblaient ses complices,

et après ces étrangers à l'empereur Alexandre qui les patronait.

L'Italien Paulucci lui-même, qui cherchait à se faire pardonner son

origine par la violence de son langage, avait dit à Alexandre que son

conseiller Pfuhl était un idiot ou un traître, à quoi Alexandre avait

répondu en envoyant l'arrogant interpellateur à trente lieues sur les

derrières. Mais la colère générale n'en était devenue que plus vive.

[Note en marge: On demande tout haut que l'empereur Alexandre quitte

l'armée.]

Bientôt on ne s'était plus borné à blâmer le plan de campagne; on

avait commencé à blâmer la présence même de l'empereur à l'armée, et

à crier contre l'esprit de cour transporté dans les camps, là où il

faut un chef dirigeant seul les opérations militaires, et point de

ces réunions de courtisans propres seulement à troubler celui qui

commande, à ébranler la confiance de ceux qui obéissent, à substituer

enfin la confusion à cette unité absolue, qui est l'indispensable

condition des succès à la guerre. On s'était mis à dire qu'Alexandre

ne pouvait pas commander, qu'il ne le voulait même pas, bien qu'il ne

fût point dépourvu d'intelligence militaire, et que, ne commandant

pas, il empêchait de commander, parce qu'une déférence inévitable

pour ses avis, la crainte d'encourir son blâme ou celui de ses

familiers, devaient ôter toute décision au chef d'armée le plus

résolu; qu'il fallait la liberté de verser, même en se trompant, des

torrents de sang, et n'avoir pas derrière soi un maître mesurant

la quantité de ce sang versé, la regrettant, ou la reprochant aux

généraux; que dès lors n'agissant pas et empêchant d'agir, il

fallait qu'Alexandre s'en allât, et emmenât même son frère, aussi

incommode que lui, et pas plus utile. Étrange spectacle que celui

de ce czar, type achevé dans l'Europe moderne de la souveraineté

absolue, dépendant de ses principaux courtisans, et presque exclu de

l'armée par une sorte d'émeute de cour! tant est profonde l'illusion

du despotisme! On ne commande véritablement qu'en proportion des

volontés qu'on est capable de concevoir et d'exécuter: le grade, le

rang n'y font rien, et le maître le plus absolu sur le trône le plus

redouté, n'est souvent que le valet d'un valet qui sait ce que son

maître ignore. Le génie seul commande parce qu'il voit et veut, et

lui-même il dépend des bons conseils, car il ne saurait tout voir, et

si, aveuglé par l'orgueil, il écarte ces conseils, il aboutit à la

folie, et par la folie à la ruine!

L'aristocratie militaire russe, qui tour à tour intimidant ou

soutenant Alexandre, l'avait conduit peu à peu à résister à la

domination française, n'était pas disposée, maintenant qu'elle

l'avait entraîné à la guerre, à se laisser gêner dans la manière

de la soutenir. Elle la voulait violente, acharnée, désespérée;

elle était même résolue à sacrifier au besoin toutes les richesses,

tout le sang de la nation, et n'admettait pas qu'un empereur,

patriote sans doute, mais doux, humain, variable, vînt arrêter ses

patriotiques fureurs.

[Note en marge: Démarche tentée auprès d'Alexandre pour l'engager à

quitter l'armée.]

Dans leur animation, les principaux personnages de cette aristocratie

militaire convinrent de tenter une démarche auprès de l'empereur

Alexandre, pour lui faire abandonner le plan du général Pfuhl et

l'établissement au camp de Drissa, pour le décider à remonter la

Dwina jusqu'à Witebsk, où l'on serait en mesure de rejoindre l'armée

de Bagration par Smolensk. Ces points une fois obtenus, ils se

promirent de tenter davantage, et d'inviter Alexandre à quitter

l'armée. Ils prirent pour colorer cette invitation d'une manière

convenable, un prétexte non-seulement respectueux mais flatteur.

Ils durent alléguer que la direction de la guerre n'était pas

actuellement la principale tâche du gouvernement, que le soin d'en

réunir les moyens était plus important encore; que derrière l'armée

qui allait combattre, il en fallait une, et deux au besoin; que

pour les avoir il fallait les obtenir du patriotisme de la nation,

qu'Alexandre, adoré d'elle en ce moment, en obtiendrait tout ce qu'il

voudrait; qu'il fallait donc qu'il se rendît dans les principales

villes, à Witebsk, à Smolensk, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, qu'il

convoquât toutes les classes de la population, la noblesse, le

clergé, la bourgeoisie, et leur demandât les derniers sacrifices;

que ce service était à la fois plus urgent et plus utile que tous

ceux qu'il pourrait rendre en restant à l'armée; que c'était à ses

généraux à combattre ou à mourir sur le seuil de la patrie, et à lui

à s'en aller chercher d'autres enfants dévoués de cette même patrie,

pour mourir partout où il serait nécessaire, fût-ce dans les extrêmes

profondeurs de la Russie. Et on doit reconnaître à l'honneur de cette

aristocratie impérieuse et dévouée, qui douze ans auparavant s'était

débarrassée violemment d'un prince en démence, et qui aujourd'hui

éloignait de l'armée un prince gênant, on doit reconnaître qu'elle

était sincère, et qu'en l'écartant elle ne voulait qu'une chose,

verser le sang de l'armée et le sien, plus à son aise, et en plus

grande abondance.

L'ancien ministre de la guerre Araktchejef, homme d'une capacité

ordinaire, mais d'un caractère énergique, le ministre de la police

Balachoff, osèrent écrire un avis qu'ils remirent signé à Alexandre,

et par lequel ils concluaient à son départ immédiat pour Moscou,

d'après les motifs que nous venons de retracer. Les chefs de corps

Bagowouth, Ostermann, supplièrent Alexandre, avec une énergie qui

dépassait la simple prière, d'ordonner l'abandon immédiat du camp de

Drissa, et un mouvement de droite à gauche sur Witebsk, pour déjouer,

en se réunissant au prince Bagration, la manoeuvre de Napoléon, que

l'on commençait à soupçonner.

[Note en marge: Alexandre cède aux instances impérieuses de ses

généraux, et convoque un conseil de guerre.]

[Note en marge: La résolution d'abandonner le camp de Drissa est

unanimement adoptée.]

Alexandre, touché des observations qu'on venait de lui présenter

sur les inconvénients de sa présence à l'armée, frappé également du

danger de la position prise à Drissa, sentit s'évanouir toutes ses

résolutions. Il convoqua un conseil de guerre où il admit à siéger

non-seulement son propre état-major, mais celui du général Barclay

de Tolly. Il y appela l'ancien ministre de la guerre Araktchejef,

l'ingénieur Michaux, et le colonel Wolzogen, confident du général

Pfuhl. Alexandre, après avoir expliqué le plan dans son ensemble,

chargea le colonel Wolzogen de le justifier dans ses détails.

Celui-ci, en convenant que certains travaux avaient été assez mal

conçus, défendit cependant l'emplacement du camp de Drissa par des

arguments plus ou moins spécieux. Ces arguments, au surplus, étaient

sans force contre les objections que soulevait le plan du général

Pfuhl. Si, en effet, il s'agissait d'un plan de retraite calculée,

c'était trop tôt que de s'arrêter à la Dwina, car on s'exposait à

être assailli par les Français au moment où ils disposaient encore

de toutes leurs ressources; de plus, en se retirant sur Drissa on

leur laissait la faculté de s'interposer entre les deux armées de la

Dwina et du Dniéper; enfin, si des corps agissant sur les ailes de

l'ennemi pouvaient se concevoir, ce n'était pas un motif pour diviser

en deux la principale masse des forces russes, au point de n'être

nulle part en état de faire face à l'ennemi. Quoique ces raisons ne

fussent distinctement exprimées par aucun membre de l'état-major

russe, elles agitaient confusément tous les esprits. Aussi M. de

Wolzogen s'empressa-t-il lui-même d'admettre la nécessité de quitter

immédiatement le camp de Drissa et de se porter sur Witebsk, où l'on

donnerait la main à Bagration, qu'on espérait rejoindre à Smolensk.

Cet avis, conforme à tout ce qu'on désirait, ne pouvait rencontrer

de contradicteur, et il fut adopté unanimement.

[Note en marge: Alexandre quitte l'armée avec ses conseillers

militaires, et laisse au général Barclay de Tolly le soin de diriger

les opérations en qualité de ministre de la guerre.]

Ainsi fut abandonnée par une sorte de révolte des esprits la partie

ridiculement systématique du plan du général Pfuhl, qui consistait

à chercher à Drissa ce que lord Wellington avait trouvé aux lignes

de Torrès-Védras. Toutefois Alexandre n'abandonna pas la partie

essentielle du plan, qui, du reste, appartenait à tous les esprits

sensés, celle de se retirer dans l'intérieur. Il confia l'exécution

de cette pensée au général Barclay de Tolly, sans lui donner le

titre de général en chef, afin de ménager l'amour-propre du prince

Bagration, et il lui laissa la qualité de ministre de la guerre, qui

lui subordonnait tous les chefs de corps. Il sentit en outre qu'il

fallait s'éloigner, car il gênait les généraux par sa présence,

assumait une responsabilité effrayante, et éprouvait au milieu de

tant d'avis divers un tourment d'esprit insupportable. Il accepta

donc volontiers le rôle dont on lui suggérait l'idée, celui d'aller

à Moscou soulever les populations russes contre les Français, et il

quitta sans différer le quartier général, emmenant tous les importuns

conseillers dont Barclay de Tolly ne voulait point, et l'armée

encore moins que lui. Le général Pfuhl partit pour Saint-Pétersbourg

avec l'ancien ministre Araktchejef, le Suédois Armfeld, et autres.

L'Italien Paulucci, d'abord disgracié pour sa franchise, fut nommé

gouverneur de Riga.

Barclay de Tolly, resté seul à la tête de l'armée avec la qualité

de ministre de la guerre, était de tous les généraux russes le

plus capable de la bien diriger. Instruit, connaissant à fond les

détails de son métier, flegmatique et opiniâtre, il n'avait qu'un

inconvénient, c'était d'inspirer à ses subordonnés de vives jalousies

qu'il ne pouvait faire taire par une supériorité reconnue, et d'être

responsable aux yeux de l'armée d'un système de retraite qui, tout

raisonnable qu'il était, la blessait profondément. Pour le moment,

il adhéra de grand coeur à la pensée d'évacuer le camp de Drissa,

de remonter la Dwina jusqu'à Witebsk, de s'établir là en face de

Smolensk, où l'on espérait que Bagration arriverait bientôt en

remontant le Dniéper, et de tendre la main à celui-ci en se portant

au besoin au milieu de la trouée qui sépare les sources de la Dwina

de celles du Dniéper. Par ce mouvement il allait nous interdire la

route de Moscou, mais celle de Saint-Pétersbourg restait ouverte.

Afin de la fermer autant que possible, il résolut de laisser en

position sur la basse Dwina, entre Polotsk et Riga, le corps du comte

de Wittgenstein, lequel avec 25 mille hommes, bientôt augmentés des

troupes de Finlande et des réserves du nord de l'empire, couvrirait

l'importante place de Riga, et menacerait le flanc gauche des

Français, tandis que l'armée du Danube, si elle revenait de Turquie à

temps, menacerait leur flanc droit.

[Note en marge: Le général Barclay de Tolly remonte la Dwina pour se

porter à Witebsk.]

Ces dispositions arrêtées, Barclay de Tolly se mit en marche le 19

juillet, et remonta la Dwina, l'infanterie sur la rive droite, la

cavalerie sur la rive gauche. Cette dernière en remontant la rive

gauche occupée par les Français, pouvait avoir avec eux plus d'un

engagement; mais elle avait la ressource de repasser la Dwina à

gué, ce qui, dans cette saison, et au-dessus de Polotsk, était

facile. Le général Doctoroff devait former l'arrière-garde. Après la

séparation du corps de Wittgenstein et les pertes résultant de la

marche, Barclay de Tolly conservait encore environ 90 mille hommes.

L'adjonction du prince Bagration pouvait lui procurer 150 mille

hommes. Parti le 19, il marcha par les deux rives de la Dwina, les

20, 21, 22 juillet, en se tenant à une assez grande distance des

Français, qui, dans leur projet de manoeuvre, avaient résolu de ne

pas trop s'approcher des Russes.

[Note en marge: Au milieu des mouvements confus de la cavalerie

russe, Napoléon discerne le plan de l'ennemi, consistant à rejoindre

le prince Bagration entre Witebsk et Smolensk.]

[Note en marge: Napoléon persiste dans son dessein contre l'armée de

Barclay de Tolly, et suit son mouvement sur Witebsk.]

Napoléon, qui, lorsqu'il était en opération, avait les yeux

continuellement fixés sur l'ennemi, devait ne pas tarder à

s'apercevoir d'un tel mouvement, bien que la cavalerie russe

s'appliquât à le couvrir, et à le dissimuler par des reconnaissances

dirigées dans tous les sens. Il remarqua bientôt, à travers

l'agitation de cette cavalerie, un mouvement vers la haute Dwina, qui

pour les Français était de gauche à droite, et de droite à gauche

pour les Russes. Avec son incomparable discernement, il reconnut tout

de suite que Barclay de Tolly remontait la Dwina vers Witebsk, pour

tendre la main à Bagration, qui de son côté remonterait probablement

le Dniéper jusqu'à Smolensk. Cette manoeuvre de l'ennemi fut loin

de le décourager de son grand dessein, bien au contraire. Si les

Russes avaient décampé de Drissa pour s'enfoncer directement dans

l'intérieur de la Russie, il aurait pu désespérer de les atteindre,

mais Barclay s'élevant sur la Dwina par un mouvement transversal,

pendant que Bagration allait s'élever sur le Dniéper par un mouvement

semblable, il avait toujours la chance de s'interposer entre l'un et

l'autre, pour exécuter son plan primitif. Le maréchal Davout après

avoir obligé le prince Bagration à descendre le Dniéper, devait être

bien avant celui-ci à Smolensk, et Napoléon n'avait qu'à remonter

lui-même la Dwina, en s'élevant vivement par sa droite, pour trouver

le moyen de faire à Witebsk ce qu'il n'avait pu faire à Polotsk,

c'est-à-dire de passer la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly,

de le déborder, et de le prendre à revers, pourvu toutefois que les

circonstances ne lui fussent pas complétement défavorables.

Son plan était donc tout aussi réalisable; il fallait seulement

l'exécuter plus à droite. Il n'en différa pas d'un seul jour

l'exécution, et en aurait même devancé le moment, si la réunion de

son matériel l'avait permis. Le prince Eugène était le 22 juillet à

Kamen; Murat, avec la cavalerie, avec les trois divisions détachées

du 1er corps, était tout près sur la gauche du prince Eugène; Ney,

Oudinot venaient après, et la garde les suivait par Gloubokoé.

(Voir la carte nº 55.) Napoléon mit toute cette masse en marche sur

Beschenkowiczy. Se doutant cependant qu'il devait rester des forces

ennemies sur la basse Dwina, il prescrivit au maréchal Oudinot de

franchir ce fleuve à Polotsk, de refouler au-dessous les troupes

qu'il y rencontrerait, et de s'appliquer à couvrir la gauche de la

grande armée. En défalquant Macdonald, laissé en Samogitie pour

veiller sur le Niémen, en défalquant Oudinot, destiné à se tenir vers

Polotsk, il restait à Napoléon, avec Murat, avec les trois divisions

du 1er corps, avec Ney, avec le prince Eugène, environ 150 mille

hommes. Sur sa droite, il devait retrouver le maréchal Davout à la

tête de ses trois divisions et de toutes les forces qui avaient

composé le corps de Jérôme. Il était donc en mesure de frapper sur

Barclay de Tolly un coup terrible.

[Note en marge: Marche sur Beschenkowiczy.]

Le prince Eugène franchit l'Oula le 23, et se porta avec quelques

troupes légères sur Beschenkowiczy, petit bourg situé au bord de

la Dwina, d'où l'on pouvait distinguer les mouvements de l'armée

russe au delà du fleuve. C'était l'arrière-garde de Doctoroff qu'on

apercevait en ce moment sur la route de Witebsk. Sur la rive gauche

de la Dwina que nous occupions, des arrière-gardes de cavalerie se

montrèrent dans la direction de Witebsk, et se replièrent, mais

en se défendant avec plus de ténacité que de coutume, ce qui fit

naître l'espérance de voir les Russes accepter enfin la bataille

qu'on désirait si ardemment. Napoléon ordonna au prince Eugène, qui

n'avait pu se porter sur Beschenkowiczy qu'avec une avant-garde,

d'y réunir le lendemain 24 son corps tout entier, ainsi que la

cavalerie Nansouty, et d'y jeter un pont sur la Dwina pour aller en

reconnaissance de l'autre côté. Quant à lui, il avait déjà quitté

Gloubokoé avec son quartier général, et il était à une demi-marche

en arrière du prince Eugène. Il fit exécuter au reste de l'armée un

mouvement général dans le même sens.

[Note en marge: Reconnaissance au delà de la Dwina.]

Le 24, le prince Eugène porta son corps à Beschenkowiczy. Tandis que

la cavalerie légère du général Nansouty, dépassant Beschenkowiczy,

courait sur la route d'Ostrowno, le prince dispersa ses voltigeurs

le long de la Dwina, pour en écarter les Russes, qu'on voyait sur

l'autre rive, et fit approcher son artillerie afin de les tenir

encore plus loin. Les pontonniers de son corps, amenés en cet

endroit, se jetèrent hardiment dans le fleuve pour entreprendre

l'établissement d'un pont. Ils l'eurent en peu d'heures rendu

praticable, de manière que les troupes purent commencer à y passer.

La cavalerie bavaroise du général Preysing, qui était attachée à

l'armée d'Italie, impatiente de se montrer au delà de la Dwina, se

précipita dans l'eau sans hésiter, traversa le fleuve à gué, et

courut nettoyer l'autre rive. Ses escadrons, mieux conservés que

l'infanterie bavaroise, galopant à la suite des Russes, se firent

admirer de toute l'armée par la précision et la rapidité de leurs

manoeuvres.

[Note en marge: Cette reconnaissance confirme Napoléon dans son

projet de marcher sur Witebsk, pour essayer de déborder et de tourner

Barclay de Tolly.]

Vers le milieu de l'après-midi, un grand tumulte de chevaux annonça

la présence de Napoléon. Les troupes d'Italie, qui ne l'avaient

pas encore vu, le saluèrent de bruyantes acclamations, auxquelles

il répondit par un brusque salut, tant il était occupé de l'objet

qui l'amenait. Il descendit précipitamment de cheval pour adresser

quelques observations au chef des pontonniers, puis, se remettant

en selle, il traversa le pont au galop, et, suivant à toute bride

la cavalerie bavaroise, il se porta au loin sur la rive gauche

de la Dwina, pour observer la marche des Russes. Bien qu'avec sa

prodigieuse sagacité il devinât la vérité sur les moindres rapports

des officiers d'avant-garde, il voulait toujours, quand il le

pouvait, avoir vu les choses de ses propres yeux.

Après avoir couru l'espace de deux ou trois lieues, il revint

convaincu que l'armée russe avait défilé tout entière sur Witebsk, et

il résolut de s'avancer plus vite et plus hardiment encore dans cette

direction, pour se placer violemment, s'il le fallait, entre Witebsk

et Smolensk, entre Barclay de Tolly et Bagration. Il ordonna donc au

prince Eugène et au général Nansouty de s'acheminer, le lendemain 25,

sur Ostrowno. Murat, qui précédemment avait marché de sa personne

avec la cavalerie de Montbrun et les trois divisions Morand, Friant,

Gudin, dut se mettre à la tête de la cavalerie maintenant que l'armée

était réunie, et précéder le prince Eugène dans le mouvement sur

Ostrowno.

Le lendemain 25, on partit de très-bonne heure. Le général Bruyère

ouvrait la marche avec sept régiments de cavalerie légère, et un

régiment d'infanterie de la division Delzons, le 8e léger. Suivaient

les cuirassiers Saint-Germain; quant aux cuirassiers Valence, formant

le complément du corps du général Nansouty, ils étaient, comme on l'a

vu ailleurs, détachés auprès du maréchal Davout.

[Note en marge: Premier combat d'Ostrowno, livré le 25 juillet.]

Ce même jour le général Barclay de Tolly, voulant retarder les

progrès des Français en leur disputant le terrain pied à pied, avait

placé en avant d'Ostrowno le 4e corps (celui d'Ostermann), avec une

brigade de dragons, avec les hussards de la garde, les hussards de

Soumy, et une batterie d'artillerie à cheval. Ces troupes étaient en

reconnaissance entre Ostrowno et Beschenkowiczy.

Le général Piré avec le 8e de hussards et le 16e de chasseurs à

cheval, s'avançait sur la route d'Ostrowno, large, droite, bordée de

bouleaux, lorsqu'au sommet d'une petite montée il découvrit tout à

coup la cavalerie légère russe escortant son artillerie à cheval.

On ne se fut pas plutôt reconnu, que le 8e de hussards et le 16e de

chasseurs furent couverts de mitraille. Le général Piré fondant alors

avec ces deux régiments sur la cavalerie russe, mit d'abord en fuite

le régiment qui occupait le milieu de la route, chargea ensuite le

second qui était dans la plaine à droite, revint sur le troisième

qui était dans la plaine à gauche, et après s'être défait de tout ce

qu'il y avait devant lui de troupes à cheval, se jeta sur les pièces,

sabra les canonniers, et enleva huit bouches à feu. Murat arriva au

moment de ce brillant fait d'armes suivi par la seconde brigade du

général Bruyère, et par les cuirassiers de Saint-Germain. Il prit la

direction du mouvement.

À peine avait-il gravi la légère éminence au pied de laquelle venait

d'avoir lieu cette première rencontre, qu'il aperçut dans la plaine

au delà le corps d'Ostermann tout entier, appuyé d'un côté à la

Dwina, et de l'autre à des coteaux boisés. Sur-le-champ, il fit

ses dispositions pour tenir tête à cette infanterie nombreuse, que

flanquaient plusieurs milliers de chevaux. À sa gauche vers la Dwina,

il rangea ses régiments de cuirassiers sur trois lignes. Au centre,

il déploya le 8e léger, afin de répondre au feu de l'infanterie

russe, et le fit soutenir par une partie de la cavalerie du général

Bruyère. Il rangea sur sa droite le reste de cette cavalerie, qui se

composait du 6e de lanciers polonais, du 10e de hussards polonais, et

d'un régiment de uhlans prussiens. Il envoya dire au prince Eugène

d'accourir le plus tôt possible avec la division d'infanterie

Delzons.

[Note en marge: Brillante conduite de la cavalerie française.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 50 段