Pour le succès de ce grand mouvement, le séjour fait à Wilna était

regrettable. Entré le 28 juin dans cette ville, Napoléon y était

encore le 16 juillet au matin: mais ce temps avait été rigoureusement

nécessaire pour arrêter la désertion dans les corps, pour leur

expédier l'artillerie restée en arrière et attelée avec une partie

des chevaux des équipages de vivres, pour réorganiser ces équipages

en les réduisant aux voitures les plus légères, pour cuire du pain,

pour assurer huit ou dix jours de subsistance à la garde, condition

de discipline, indispensable même dans ce corps d'élite, pour

procurer au gros de l'armée une réserve de vivres destinée aux corps

qui n'auraient absolument rien trouvé sur les routes, pour atteler

enfin les équipages de pont. Bien que dix-huit jours se fussent

écoulés, pas une heure n'avait été perdue pour assurer autant que

possible ces résultats de première nécessité. Ils étaient enfin à

peu près certains, et dès ce moment, Napoléon, plein de confiance,

attendait tout de son génie et de la bravoure de ses troupes. Il lui

était arrivé à Wilna des nouvelles du monde entier. On ne pouvait

plus douter, malgré la dissimulation des Turcs, de leur paix avec les

Russes, car, après en avoir reçu la confidence orgueilleuse de M.

de Balachoff, Napoléon venait d'en acquérir la presque certitude de

ses agents à Constantinople. En même temps l'adhésion de Bernadotte

à la cause de la Russie n'était plus à mettre en question. Napoléon

pouvait donc, dans un avenir prochain, prévoir l'arrivée sur sa

droite des armées russes de Tormazoff et de Tchitchakoff, et

peut-être une descente des Suédois sur ses derrières. Ces nouvelles,

il est vrai, étaient contre-balancées par des nouvelles favorables

d'Angleterre et d'Amérique, car on annonçait la mort de M. Perceval,

assassiné à l'entrée du Parlement, un revirement prochain dans la

politique britannique, enfin la certitude d'une déclaration de guerre

de l'Amérique à la Grande-Bretagne. Inquiétantes ou favorables,

Napoléon ne tenait compte de ces rumeurs lointaines, et, avec raison,

faisait tout consister dans le succès des grandes opérations qu'il

allait entreprendre. Il avait acheminé déjà la cavalerie légère de

la garde sous le général Lefebvre-Desnoëttes, pour préparer son

mouvement, en réunissant des farines, en construisant des fours, en

protégeant le corps des pontonniers qui devait ménager à l'armée

le passage non-seulement des rivières, mais des nombreux marécages

dont le pays était couvert. Derrière la cavalerie légère, Napoléon

avait fait partir la jeune garde sous Mortier, la vieille garde sous

Lefebvre. La première devait passer par Lowaritsky, Michaelisky,

Danilowitsky, la seconde par Swenziany et Postavy, et toutes deux

devaient aboutir à Gloubokoé, où Napoléon allait fixer son quartier

général, en face de la Dwina, entre Drissa et Polotsk. (Voir les

cartes n{os} 54 et 55.) Napoléon avait envoyé derrière Mortier et

Lefebvre la réserve de l'artillerie de la garde, sur laquelle il

comptait particulièrement pour les jours de bataille, et avait

recommandé de la mener lentement, pour ne pas mettre les chevaux hors

de service. Il avait en outre déjà dirigé sur le même point, mais un

peu à gauche, et derrière Murat, les trois divisions Morand, Friant,

Gudin, qu'il avait gardées par devers lui, pour exécuter avec elles

la partie la plus difficile de sa manoeuvre, celle qui se ferait le

plus près de l'ennemi, au point même où l'on tournerait autour des

Russes pour les envelopper. Il avait en même temps fait exécuter à

Ney, Oudinot et Macdonald un mouvement de gauche à droite, porté Ney

de Maliatoui sur Widzouy, Oudinot d'Avanta sur Rimchanoui, Macdonald

de Rossiena sur Poniewiez, avec l'instruction de côtoyer l'ennemi

sans l'aborder, de se charger de pain, de porter sur voitures la

farine qu'on pourrait recueillir, de se faire suivre par tout le

bétail qu'on pourrait ramasser. Sur sa droite, Napoléon avait enfin

mis le prince Eugène en mouvement de Nowoi-Troki sur Ochmiana,

Smorgoni, Wileika, en lui adressant les mêmes recommandations. Le

prince Eugène avait perdu la moitié des Bavarois par la fatigue et la

dysenterie, et son corps était déjà fort amoindri. Il devait former

la droite de Napoléon, et se lier par la cavalerie de Grouchy avec le

maréchal Davout.

[Note en marge: M. de Bassano laissé à Wilna pour y représenter

Napoléon pendant son absence.]

[Note en marge: Mouvement ordonné à la réserve afin de la rapprocher

de l'armée active.]

Avant de quitter Wilna, Napoléon donna ses derniers ordres pour

assurer toutes les parties du service pendant son absence. Ne voulant

pas se priver des talents, du zèle, de la probité de M. Daru, et

ayant besoin d'un autre lui-même à Wilna, il résolut d'y laisser

le duc de Bassano, sur le dévouement et l'application duquel il

pouvait compter entièrement, et l'y laissa en effet avec autorisation

d'ouvrir non-seulement la correspondance diplomatique, mais la

correspondance administrative et militaire, de communiquer à chaque

chef de corps ce qu'il aurait intérêt à savoir, de donner même des

ordres pour tout ce qui intéresserait l'approvisionnement de l'armée.

Il conclut avec les juifs polonais un marché pour les transports

de Kowno à Wilna. Décidément la navigation de la Wilia avait été

reconnue presque impraticable, et on était résolu à employer les

transports par terre. Les nombreux convois qui, grâce au zèle du

colonel Baste, parvenaient journellement de Dantzig à Kowno, et

contribuaient à remplir cette dernière ville de matières de toute

espèce, durent désormais rompre charge à Kowno pour terminer par

terre leur trajet jusqu'à Wilna. Il y avait à Wilna mille voitures

au moins d'artillerie et d'équipages restées sans attelages. On

les avait rangées dans un vaste parc, et en plein air pour les

garantir du feu. Napoléon ordonna d'en atteler une partie avec deux

mille chevaux, petits mais forts, que le maréchal Macdonald avait

levés en Samogitie. Il envoya l'ordre au général Bourcier, laissé

en Hanovre, d'acheter de nouveau en Allemagne, et à quelque prix

que ce fût, tout ce qu'on pourrait trouver de chevaux de selle

et de trait, et de les expédier immédiatement sur Wilna. Enfin,

pour correspondre au mouvement que l'armée active allait faire en

avant, il voulut que l'armée de réserve en exécutât un pareil. Il

prescrivit au maréchal Victor, qui commandait le 9e corps à Berlin,

de s'avancer sur Dantzig; au maréchal Augereau, qui commandait le

11e corps, composé de quatrièmes bataillons et des régiments de

réfractaires, de remplacer le duc de Bellune à Berlin. Les cohortes

dont Napoléon avait prescrit l'organisation avant de quitter Paris,

durent remplacer sur la frontière de France les troupes du 11e

corps. À Wilna même, il restait sous le général Hogendorp, nommé

gouverneur de la Lithuanie, et mis sous l'autorité de M. de Bassano,

une garnison mobile formée de toutes les troupes en marche,

laquelle habituellement ne serait pas moindre de 20 mille hommes,

et s'appuierait sur des ouvrages de campagne que Napoléon avait

fait exécuter lui-même. Dans l'intérieur de Wilna, les fours, les

hôpitaux dont il s'était si fort occupé, étaient achevés. Il y avait

des fours pour cuire cent mille rations, des hôpitaux pour recevoir

dix mille malades, et des officiers pour recueillir et incorporer

les traînards que les colonnes mobiles parviendraient à ramasser. Le

nombre des traînards était déjà de 40 mille au moins, surtout parmi

les étrangers. On en avait recouvré à peine deux ou trois mille;

les autres étaient occupés à piller. La plupart, surtout parmi les

Allemands, repassaient le Niémen.

[Note en marge: Napoléon, avant de quitter Wilna, reçoit les députés

de la diète polonaise.]

[Note en marge: Ce qui s'était passé à Varsovie pendant les

opérations de l'armée française en Lithuanie.]

Tout ce que la prévoyance humaine permettait de faire pour corriger

les inconvénients d'une entreprise qui était probablement la plus

téméraire des siècles, ayant été prescrit, Napoléon résolut de partir

dans la nuit du 16 au 17 juillet. Avant de quitter Wilna, il ne put

se dispenser de recevoir les représentants de la diète polonaise

réunie extraordinairement à Varsovie. On se souvient que M. de Pradt,

archevêque de Malines, avait été, au défaut de M. de Talleyrand,

chargé d'aller à Varsovie exciter et diriger l'élan patriotique des

Polonais. Ce personnage, incapable de se gouverner au milieu d'une

commotion populaire, était arrivé à son poste, et avait trouvé

les Polonais fort émus par l'idée d'une reconstitution prochaine,

disposés comme de coutume à se battre vaillamment, mais ruinés

par le blocus continental, manquant de confiance dans le succès

de cette guerre et dans les résolutions de Napoléon à leur égard,

proposant tous une chose différente, et autant que jamais agités,

bruyants, désunis. Se faire écouter au milieu du chaos des volontés

discordantes, tempérer les violents, exciter les tièdes, concilier

les jaloux, amuser les chimériques, amener enfin à force de souplesse

et de vigueur la masse étourdissante et étourdie à des volontés

sensées, fortes, uniformes, est un art supérieur, que la nature

seule ne suffit pas à donner si l'expérience ne l'a pas mûri, et qui

ne s'acquiert que dans les pays libres. L'archevêque de Malines,

surpris, déconcerté, n'ayant que quelques saillies spirituelles pour

tout manége, ne savait comment se tirer de ce chaos. Mais la passion

suppléant à tout, les Polonais aboutirent à l'idée d'une diète

générale, convoquée immédiatement, et qui, suivant l'antique usage,

proclamerait, outre la reconstitution de la Pologne, la confédération

de toutes ses provinces, et la levée en masse de la population

contre la Russie. Le pauvre roi de Saxe, sur la tête duquel était

tombée la couronne de Pologne, avait pourvu d'avance les ministres

du grand-duché des pouvoirs nécessaires, et ceux-ci s'étaient

prêtés avec empressement à la convocation de la diète. Cette diète,

assemblée extraordinairement, s'était réunie sur-le-champ, avait

choisi pour président le respectable prince Adam Czartoryski,

octogénaire, et jadis maréchal de l'une des anciennes diètes, avait

proclamé au milieu d'un enthousiasme universel le rétablissement de

la Pologne, la confédération de toutes ses provinces, l'insurrection

de celles qui étaient encore sous des maîtres étrangers, et une

démarche auprès de Napoléon pour le supplier de laisser tomber de sa

bouche souveraine ce grand mot: LA POLOGNE EST RÉTABLIE.

[Note en marge: Embarras et inhabileté de l'archevêque de Malines.]

La diète s'était séparée en instituant une commission chargée

de la représenter, et de remplir en quelque sorte le rôle de la

souveraineté nationale, tandis que les ministres du grand-duché

rempliraient celui du pouvoir exécutif. C'était une assez grande

difficulté que de faire marcher ensemble ces représentants de la

souveraineté nationale et ces agents du pouvoir exécutif, les uns et

les autres voulant jouer les deux rôles à la fois, mais ce n'était

pas la plus grande. Il aurait fallu sans perdre de temps diriger

leur ardeur vers les deux objets essentiels, la levée des hommes

et la propagation de l'insurrection en Lithuanie, en Volhynie, en

Podolie. Si l'abbé de Pradt avait eu de l'argent, un mandat étendu,

et un véritable génie d'action, il aurait peut-être réussi à tirer

de ces éléments en fermentation une force organisée, capable d'aller

insurger la Volhynie et la Podolie, tandis que Napoléon aurait

organisé la Lithuanie, qu'il venait d'insurger par sa présence.

Mais Napoléon ne lui avait pas donné une obole, lui avait fait

compter à peine ses appointements, et lui avait accordé un mandat

équivoque comme la confiance qu'il avait dans ses talents politiques

et administratifs. Aussi tout ce que l'abbé de Pradt avait pu et

su faire, avait été d'aider les Polonais à rédiger le manifeste

qui annonçait la reconstitution de la Pologne, document écrit avec

quelque talent, mais sans convenance, et paraissant composé plutôt

à Paris qu'à Varsovie. Cette pièce rédigée, on était tombé d'accord

d'envoyer à Wilna une députation pour porter à Napoléon l'acte

de la diète, et provoquer de sa part une déclaration solennelle.

M. de Pradt avait été forcé de consentir à cette démarche, fort

embarrassante pour Napoléon, mais inévitable et naturelle, il faut en

convenir, de la part des Polonais.

[Note en marge: Députation polonaise envoyée à Napoléon.]

Les députés, qui étaient les sénateurs Joseph Wybiski et Valentin

Sobolewski, les nonces Alexandre Beniski, Stanislas Soltyk, Ignace

Stadnicki, Matthieu Wodzinski, Ladislas Tarnowski, et Stanislas

Alexandrowicz, arrivèrent à Wilna un peu avant le départ de Napoléon,

avec mission de lui présenter une adresse, et d'en obtenir une

réponse qui pût être communiquée au monde entier.

[Note en marge: Motifs de l'extrême réserve que Napoléon veut garder

à l'égard des députés polonais.]

Cette manière de le presser désobligeait Napoléon plus qu'elle ne

l'étonnait, et il se recueillit pour trouver une réponse qui, sans

décourager les Polonais, ne l'entraînât pas à plus d'engagements

qu'il n'en voulait prendre. Ce n'était pas, nous l'avons déjà dit,

la liberté des Polonais qui l'effrayait, car, au contraire, on

excitait partout en son nom l'esprit insurrectionnel; ce n'était

pas précisément la crainte de l'Autriche, car, si le sacrifice de

la Gallicie déplaisait à celle-ci, l'Illyrie pouvait la consoler;

mais c'était, surtout depuis qu'il avait passé le Niémen, la crainte

de rendre la paix avec la Russie trop difficile. De loin Napoléon

avait considéré cette guerre sinon comme aisée, au moins comme

très-praticable; de près il la jugeait mieux, et entrevoyait la

difficulté de suivre les armées russes dans les profondeurs de leur

territoire, si on ne parvenait à les saisir avant leur retraite. Il

voulait donc que la querelle restât une de celles qu'une bataille

gagnée avec éclat peut terminer, tandis que s'il s'était proposé

pour but essentiel le rétablissement de la Pologne, il eût fallu

pour l'obtenir réduire la Russie à la dernière extrémité. Ajoutez

qu'il aurait voulu voir la Pologne sortir toute faite d'un élan

d'enthousiasme, tandis qu'elle ne pouvait renaître que d'une lente

et laborieuse réorganisation, peu favorisée en ce moment par les

circonstances. Dans cette disposition d'esprit, il adressa aux

Polonais une réponse ambiguë, qui avait l'inconvénient ordinaire aux

réponses ambiguës, celui d'en dire trop pour les uns, trop peu pour

les autres, trop pour la Russie, trop peu pour les Polonais.

[Note en marge: Discours des députés polonais.]

Napoléon reçut la députation l'avant-veille de son départ de Wilna.

Le sénateur Joseph Wybiski, homme d'esprit, souvent employé par les

Français en Pologne, porta la parole, et, dans un discours assez

long, dit que la diète du duché de Varsovie, réunie pour satisfaire

aux besoins des armées de la France, avait senti qu'elle avait _des

devoirs d'un ordre plus élevé à remplir_; que d'une voix unanime

elle s'était constituée en confédération générale, avait proclamé

la Pologne rétablie, et déclaré nuls, arbitraires et criminels les

actes qui l'avaient partagée; qu'aux yeux du monde civilisé et de

la postérité, l'acte qui avait enlevé son existence à la Pologne,

nation indépendante, ancienne en Europe, signalée par ses services

envers la chrétienté, était un acte d'usurpation, de perfidie

et d'ingratitude, un abus indigne de la force, qui ne pouvait

constituer aucun droit, et devait cesser avec la force dont il

était le produit; que cette force, en effet, longtemps du côté des

oppresseurs, passait aujourd'hui du côté des opprimés par l'arrivée

miraculeuse du grand homme du siècle, suscité par la Providence

pour changer la face du monde; qu'il n'avait à dire qu'un mot: _Le

royaume de Pologne existe_, et qu'à l'instant ce mot _deviendrait

l'équivalent de la réalité_; que rien ne lui faisait obstacle; que

la guerre était commencée seulement depuis huit jours, et que déjà

il recevait leurs hommages dans la capitale des Jagellons; que les

aigles françaises étaient plantées sur les bords de la Dwina et du

Borysthène, aux limites de l'ancienne Moscovie; que les Polonais

étaient d'ailleurs seize millions d'hommes prêts à se dévouer pour

leur libérateur, et qu'ils juraient tous de mourir pour la sainte

cause de leur indépendance; que le rétablissement de la Pologne

était non-seulement un grand intérêt pour la France, mais presque un

devoir d'honneur pour elle, car l'inique partage qui avait fait la

honte du dix-huitième siècle avait signalé la décadence de la maison

de Bourbon, et que c'était au glorieux fondateur de la quatrième

dynastie à réparer les faiblesses et les fautes de la troisième; que

quant à eux ils poursuivraient par tous les moyens ce noble but, et

ne se reposeraient qu'après l'avoir atteint, avec l'approbation et

l'aide du glorieux et tout-puissant Empereur des Français.

[Note en marge: Réponse de Napoléon aux députés polonais.]

Napoléon, après avoir écouté avec un certain malaise l'expression

brillante de ces pensées, répondit par le discours étudié qui suit:

«Messieurs les députés de la confédération de Pologne,

»J'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais voté comme

vous dans l'assemblée de Varsovie: l'amour de la patrie est la

première vertu de l'homme civilisé.

»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des

devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du

troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour

vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos

anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je

l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui

eût fait couler encore le sang de mes sujets.

»J'aime votre nation: depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes

côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts

que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos

résolutions, je le ferai.

»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de

réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées

si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des

efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos

espérances de succès.

»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en

Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche

l'intégrité de ses États, et que je ne saurais autoriser aucune

manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la

paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que

la Lithuanie, la Samogitie, Witebsk, Polotsk, Mohilew, la Volhynie,

l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu

dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succès

la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre

patrie qui vous a rendus si intéressants, et vous a acquis tant de

droits à mon estime, et à ma protection sur laquelle vous devez

compter dans toutes les circonstances.»

* * * * *

Ce discours fort sensé, fort raisonnable, qui devait avoir si peu de

succès parmi les Polonais, n'était pas en lui-même une faute, quoi

qu'on en ait dit depuis, mais il était la suite d'une faute immense,

celle d'être venu dans cette région lointaine, où il n'y avait qu'une

chose à faire, c'était de tenter le rétablissement de la Pologne,

et où cependant cette chose unique était presque impraticable, car

pour l'accomplir il fallait d'abord le concours zélé de ceux qu'elle

tendait à dépouiller, la Prusse et l'Autriche, il fallait de plus

le dévouement absolu de ceux qu'elle intéressait, les Polonais,

lesquels au lieu de se dévouer complétement faisaient dépendre leur

dévouement des engagements téméraires qu'on prendrait avec eux, de

façon qu'il s'agissait, avec des volontés, ou contraintes comme

celles des Prussiens et des Autrichiens, ou hésitantes comme celles

des Polonais et des Français, d'entreprendre la plus difficile, la

plus nouvelle de toutes les tâches, tellement nouvelle qu'elle est

encore sans exemple dans l'histoire, la tâche de reconstituer un État

détruit!

Cette faute, Napoléon la sentait déjà en approchant de la difficulté,

et par ce motif se ménageait trop peut-être, tandis que les Polonais

défiants se ménageaient encore davantage! Triste présage, qui n'était

pas le seul, de tous les malheurs de cette campagne!

[Note en marge: Effet produit par la réponse de Napoléon.]

Objet de plus d'une négociation avec les députés de Varsovie, le

discours de Napoléon ne les désobligea pas précisément, car il leur

était à peu près connu d'avance, sinon dans ses termes, du moins

dans son sens, mais il produisit un premier effet assez fâcheux à

Wilna même, malgré l'enthousiasme excité par la présence des Français

victorieux. Comment, se disaient les Lithuaniens, Napoléon nous

demande de nous dévouer à lui, de lui prodiguer notre sang, nos

ressources, sans compter ce qu'il faut souffrir de ses soldats, et il

ne veut pas même prononcer le mot que la Pologne est rétablie! Qui

le retient? Ce n'est pas la Prusse, soumise, abaissée; l'Autriche,

dépendante de lui et facile à dédommager en Illyrie; la Russie, dont

les armées sont déjà en fuite! Qu'est-ce donc? Est-ce qu'il n'aurait

pas la volonté de nous rendre notre existence? Est-ce qu'il serait

venu ici seulement pour gagner une bataille contre les Russes, puis

pour s'en aller sans rien entreprendre de sérieux, que d'ajouter,

comme en 1809, un demi-million de Polonais au grand-duché, en

laissant la plus grande partie d'entre nous exposés aux exils et aux

séquestres?....--À ces doutes d'autres Lithuaniens répondaient que

Napoléon avait raison, qu'il était dans une position délicate, qu'il

avait des ménagements à garder, mais qu'à travers ces ménagements

il était facile de lire sa vraie pensée, qui était de rétablir la

Pologne si on l'aidait sérieusement; qu'il fallait donc le seconder

de toutes ses forces, se lever en masse, et lui fournir ainsi les

moyens d'achever l'oeuvre commencée. Mais ceux qui parlaient de la

sorte, éclairés, modérés, équitables, sentant la nécessité de ne pas

ménager les sacrifices, et de vaincre les hésitations de Napoléon

à force de dévouement, étaient, à cause de ces vertus mêmes, les

moins nombreux. Pour la masse, la réserve de Napoléon devait être un

prétexte, dont allaient se couvrir toutes les faiblesses, toutes les

avarices, tous les calculs personnels.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour Gloubokoé.]

[Note en marge: Difficultés de la marche.]

Napoléon partit de Wilna le 16 au soir, après avoir séjourné dix-huit

jours dans cette capitale de la Lithuanie. Il passa par Swenziany,

et arriva le 18 au matin à Gloubokoé. Il trouva encore sur son

chemin beaucoup de traînards et de voitures abandonnées. La chaleur

extrême du mois de juillet fatiguait singulièrement les hommes et les

chevaux, et de plus on était fréquemment arrêté par la destruction

des ponts. Dans ces contrées marécageuses et boisées, le nombre des

ponts était infini. Il en fallait pour traverser non-seulement les

rivières et les ruisseaux, mais les eaux stagnantes qui couvraient

les campagnes. Les Russes les avaient détruits autant qu'ils avaient

pu, et on ne devait pas compter pour les réparer sur les habitants

très-clairsemés. Aussi le corps des pontonniers était-il fort occupé,

et pour suffire à sa tâche il avait besoin de tout le dévouement dont

il était rempli, et du noble exemple de son chef le général Éblé.

[Note en marge: Établissement de Napoléon à Gloubokoé.]

Gloubokoé était une petite ville, construite en bois, comme toutes

celles de ces contrées, et ayant pour bâtiment principal, non pas

un château, mais un gros couvent. Napoléon s'y logea, et se hâta,

suivant son usage, d'y préparer un établissement qui pût servir de

lieu d'étape à l'armée.

[Note en marge: Marche du corps de Murat.]

Pendant ce temps les différents corps opéraient leur mouvement et

défilaient successivement devant le camp de Drissa, comme s'ils

avaient dû l'attaquer, bien qu'ils eussent ordre de n'en rien faire.

(Voir les cartes n{os} 54 et 55.) Murat ayant séjourné quelques

jours en avant de Swenziany, à Opsa, avec la cavalerie des généraux

Nansouty et Montbrun, avec les trois divisions du maréchal Davout,

défila devant le camp de Drissa, en se tenant à quelques lieues

en arrière, et vint se poster en face de Polotsk, tout près de

Gloubokoé, et sous la main de Napoléon. Pendant cette marche le

général Sébastiani se laissa surprendre par la cavalerie russe, qui

ayant franchi la Dwina afin d'observer nos mouvements, profita de ce

que nous nous gardions mal, pour assaillir le général Saint-Geniès.

Ce dernier se défendit vaillamment, mais fut enlevé avec quelques

centaines d'hommes. Au bruit de cette apparition notre cavalerie

accourut, fondit sur les Russes, leur prit le général Koulnieff qui

commandait l'expédition, et les força de repasser la Dwina. Sauf cet

accident, le mouvement de Murat s'accomplit conformément aux ordres

de Napoléon. Les troupes vivaient partie de ce qu'elles apportaient,

partie de ce qu'elles ramassaient dans le pays que les Russes

n'avaient pas eu le temps de dévaster.

[Note en marge: Marche du corps de Ney.]

Ney suivait Murat; il exécuta un mouvement pareil, et alla se

placer sur la gauche des divisions Morand, Friant et Gudin. Ses

troupes, venant après celles de Murat, avaient trouvé les villages

déjà épuisés, mais elles furent dédommagées par les voitures de

vivres restées en arrière, et s'en servirent pour se nourrir. On

n'économisait pas la viande, qui abondait, mais on était forcé

d'économiser le pain, qui était rare. On donnait aux soldats ration

entière de viande, et demi-ration de pain. Ils suppléaient au pain en

mettant du riz dans leur soupe, et à défaut de riz du seigle grillé.

La chaleur et l'alimentation avaient causé la dyssenterie chez les

jeunes soldats, et il était à craindre qu'elle ne devînt contagieuse.

[Note en marge: Marche du corps d'Oudinot.]

Après Ney marchait Oudinot. Celui-ci, défilant en vue de Dunabourg,

où les Russes avaient construit une forte tête de pont sur la Dwina,

ne sut pas se contenir, et, malgré les recommandations de Napoléon,

assaillit l'ouvrage, que les Russes abandonnèrent. L'incident n'eut

pas de suite, et le maréchal Oudinot vint à son tour se ranger sur

la gauche de Ney. Tous ces corps se trouvèrent donc réunis dans un

espace de quelques lieues, les uns ayant dépassé le camp de Drissa

devant lequel ils avaient défilé, les autres restant en face, et

tous placés sous la main de Napoléon, qui était à Gloubokoé avec la

garde. Le maréchal Macdonald seul s'était tenu à quelque distance

sur la gauche, entre Poniewiez et Jacobstadt, couvrant à la fois la

Samogitie, qui valait la peine d'être soustraite aux ravages des

Cosaques, et le cours du Niémen, que suivaient nos convois pour

remonter jusqu'à Kowno.

[Note en marge: Marche du corps du prince Eugène.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 50 段