maréchal Davout n'avait pas encore pu communiquer avec lui, par une
raison facile à comprendre. Ce maréchal portait ses reconnaissances
sur sa droite jusqu'au Niémen, sans oser toutefois le dépasser: si
en même temps le roi Jérôme eût porté les siennes vers sa gauche,
sur le Niémen aussi, une rencontre eût été possible. Mais ce prince,
tout occupé de Bagration, dirigeait ses reconnaissances dans un
sens absolument opposé, c'est-à-dire vers sa droite, à la suite
de l'ennemi. Il n'y avait donc pas moyen qu'il rencontrât les
patrouilles du maréchal Davout. De son côté le maréchal, qui était
à Minsk depuis le 8 juillet, y était rempli d'une impatience qu'il
exprimait chaque jour à Napoléon, et celui-ci, ne se contenant plus,
envoya à son frère l'ordre de se ranger, aussitôt la réunion opérée,
sous le commandement du maréchal Davout. Il expédia en même temps
cet ordre au maréchal, pour qu'il pût en faire usage dans le moment
opportun. Rien n'eût été plus simple que de placer un jeune prince,
même portant une couronne, sous un vieux guerrier blanchi dans
le métier des armes: mais si une telle disposition, prise dès le
commencement de la campagne, eût été naturelle, elle pouvait, adoptée
après coup, à titre de punition, produire des froissements fâcheux,
et compromettre tous les résultats qu'elle était destinée à sauver.
[Note en marge: Situation des choses du 12 au 15 juillet, et
possibilité à cette époque d'atteindre et d'envelopper le prince
Bagration.]
En effet, sans aucun changement de commandement, seulement avec
la bonne volonté des uns et des autres, d'ailleurs bien assurée,
les combinaisons de Napoléon pouvaient parfaitement s'accomplir.
Bagration, resté à Neswij jusqu'au 11 juillet, s'était décidé à
descendre sur Bobruisk, pour éviter la rencontre du maréchal Davout
qu'il croyait supérieur en forces, pour passer la Bérézina sous la
protection de cette place, et pour se rendre ensuite sur le Dniéper.
Il avait, dans cette intention, chargé le général Raéffskoi de former
l'avant-garde avec le 7e corps russe, et s'était chargé de former
lui-même l'arrière-garde avec le 8e, afin de tenir tête à Jérôme,
dont la cavalerie devenait extrêmement pressante. Parti de Neswij
le 11, il était le 12 à Romanow, et ne s'était avancé le 13 que
jusqu'à Slouck. Il ne pouvait pas être avant le 16 à Bobruisk, et il
lui fallait bien deux jours pour rallier son monde, et franchir la
Bérézina avec tous ses équipages. Or Jérôme, rendu à Nowogrodek le
10 avec l'infanterie polonaise, s'était mis immédiatement en route
pour Neswij, était arrivé le 12 à Mir, et le 13 à Neswij. Averti
de la présence du prince Bagration sur la route de Bobruisk, de
celle du maréchal Davout à Ighoumen, il était prêt à marcher, et
pouvait être le 17 à Bobruisk, c'est-à-dire à un moment où le prince
Bagration y serait encore, et bien avant que celui-ci eût franchi
la Bérézina avec tout son matériel. Le maréchal Davout de son côté,
ayant ses avant-gardes près d'Ighoumen, pouvait être en trois jours à
Bobruisk, c'est-à-dire y arriver le 16 s'il partait le 13, le 17 s'il
partait le 14, ce qui était facile. Dans ce cas, le maréchal Davout
débouchant sur Bobruisk par la gauche de la Bérézina, tandis que le
roi Jérôme s'y présenterait par la rive droite, le premier avec 35
mille hommes, le second avec 45 mille sans les Saxons, et avec 58
mille si les Saxons le rejoignaient, il était possible d'accabler
Bagration, et de lui faire essuyer un véritable désastre. Il est
vrai que le prince Jérôme était séparé du maréchal Davout par une
région marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications
étaient difficiles, et qu'il était probable qu'on ne parviendrait
à se donner la main que sous Bobruisk même, que dès lors on serait
séparé jusque-là par toute la masse du corps de Bagration, qui
pouvait avec de l'énergie et de l'habileté se jeter tantôt sur l'un,
tantôt sur l'autre des généraux français. En revanche, les troupes
de Bagration étaient harassées de fatigue, fort ébranlées par une
retraite précipitée, et au contraire il n'y avait rien d'égal en
valeur à celles du maréchal Davout, en animation à celles du prince
Poniatowski. Les Westphaliens sous les yeux de leur jeune roi
montraient du zèle, et Reynier arrivait avec les Saxons, qui étaient
excellents. On était donc autorisé en ce moment à concevoir les
plus belles espérances. Le roi Jérôme, quoique ne se rendant pas un
compte bien clair de cette situation, actuellement assez obscure,
mais sachant le maréchal Davout près de lui, et ayant rencontré
quelques-unes de ses patrouilles de cavalerie, lui écrivit qu'il
était à Neswij, prêt à marcher sur Bobruisk, et l'invita à s'y rendre
par Ighoumen, en lui promettant, et en se promettant à lui-même les
plus heureux résultats de cette réunion.
[Note en marge: Après avoir attendu à Minsk jusqu'au 12, le maréchal
Davout s'avance par Ighoumen sur Bobruisk.]
[Note en marge: Pour rendre plus certain le concert entre les divers
corps, ce maréchal signifie au roi Jérôme la décision qui le place
sous ses ordres.]
Le maréchal Davout avait attendu à Minsk jusqu'au 12, n'osant pas
se porter au delà parce qu'il n'avait que deux divisions françaises
d'infanterie. Apprenant enfin le 13 par une lettre de Jérôme que ce
prince était à Neswij, qu'on était à la veille de se réunir sous
Bobruisk, il n'hésita plus à marcher, et prit la résolution de partir
le lendemain 14 pour Ighoumen. (Voir la carte nº 54.) Un repos de
trois jours avait remis et rallié ses troupes, lui avait permis de
cuire du pain, d'en charger ses voitures, et de tout disposer pour de
nouvelles marches forcées. En même temps, voulant rendre plus certain
le concert de toutes les forces qui allaient se trouver réunies,
n'étant pas fâché en outre de réduire à la position de son subordonné
un jeune prince dont il avait été plus d'une fois mécontent pendant
son séjour sur l'Elbe, il lui communiqua la décision de Napoléon
pour le cas de réunion des deux corps d'armée, et prenant le rôle de
général en chef, lui prescrivit, du reste avec beaucoup d'égards, de
marcher par Neswij et Slouck sur Bobruisk, tandis que lui-même y
marcherait par Ighoumen. Il lui indiqua dans la même lettre quelques
routes de traverse par lesquelles ils pourraient se donner la main au
moyen de leur cavalerie légère.
[Note en marge: Vif déplaisir du roi Jérôme en recevant la dépêche
qui le place sous les ordres du maréchal Davout.]
Bien qu'il y eût quatre jours de marche pour une armée entre les
corps du prince Jérôme et du maréchal Davout, il n'y avait pas
trente heures pour des officiers à cheval. L'ordre de Davout, parti
le 13 juillet, arriva le 14 dans la journée à Neswij. Le prince
Jérôme, qui avait été jusque-là de très-bonne volonté, éprouva un
violent mouvement de dépit en recevant les dépêches du maréchal.
Cette position subordonnée envers le commandant du 1er corps, qui
ne lui eût pas plu, même à l'origine, lui étant infligée comme une
sorte de punition, le mit au désespoir, et il se crut profondément
humilié. Sans doute il avait lieu d'être froissé, il était victime de
reproches injustes, et condamné, aux yeux de tout son corps d'armée,
à une véritable humiliation. Mais les humiliations sont en général
ce qu'on les fait soi-même par la manière de les prendre. Si on se
montre blessé, elles blessent; si on les accepte comme une simple
condition des choses, elles relèvent souvent au lieu d'abaisser. Le
jeune roi de Westphalie se hâtant de reconnaître les titres que le
vieux maréchal avait au commandement, et concourant avec zèle à un
éclatant triomphe, eût partagé sa gloire, peut-être sauvé la campagne
de 1812 et, en sauvant cette campagne, épargné à son frère et à sa
famille une grande catastrophe.
[Note en marge: Ce prince se démet du commandement.]
Quoi qu'il en soit, cédant à un sentiment fort explicable, il
résolut non pas de désobéir, mais de résigner son commandement.
Malheureusement, de toutes les résolutions il n'en pouvait pas
prendre une plus funeste pour le succès des conceptions de son frère.
Il fit appeler son chef d'état-major, le général Marchand, lui remit
le commandement en chef, le chargea de l'exercer en attendant la
jonction avec le maréchal Davout, et, dans le désir de pourvoir au
plus pressé, convint avec lui de porter les Polonais à une marche en
avant sur la route de Slouck, pour soutenir au besoin la cavalerie
du général Latour-Maubourg, et faire un pas de plus sur la route de
Bobruisk. Il porta à Neswij ses Westphaliens, qu'il n'avait point
la pensée de retirer de l'armée, ne se réserva pour son escorte
personnelle que quelques compagnies de sa garde, et rapprocha de
Neswij les Saxons qui n'en étaient plus qu'à une journée. De sa
personne il rétrograda vers Mir et Nowogrodek, pour y attendre les
ordres de l'Empereur, et retourner dans ses États si ces ordres
n'étaient pas conformes à sa dignité telle qu'il la comprenait.
[Note en marge: Efforts du maréchal Davout pour l'engager à reprendre
le commandement.]
Un officier courut auprès du maréchal Davout pour lui porter la
résolution du jeune prince, et le joignit le 15 à Ighoumen. Le
maréchal, en recevant cette réponse, ne se conduisit pas avec
la fermeté qui convenait à son caractère. Au lieu de garder le
commandement dont il s'était saisi trop vite, et de le manier avec
la vigueur que réclamaient les circonstances, il craignit d'avoir
blessé un roi, un frère de l'Empereur, et se hâta de lui écrire une
lettre pleine de ménagements, pour l'engager à rester à la tête des
troupes polonaises et westphaliennes, toujours il est vrai sous ses
ordres, lui promettant l'entente la plus cordiale, et faisant valoir
à ses yeux la grande raison du service de l'Empereur, alors la seule
alléguée, car de la France il n'en était plus guère question dans le
langage du temps. Il fit partir sur-le-champ un officier pour porter
cette lettre au jeune prince, et corrigeant par sa vigilance des
hésitations qui n'étaient pas ordinaires à son caractère, il disposa
les choses de manière que le temps de ces allées et venues ne fût
pas entièrement perdu pour le succès des opérations militaires. Tout
en ayant l'oeil sur Bobruisk, il étendait son attention au delà,
pour veiller à ce qui se passait de l'autre côté de la Bérézina,
et s'assurer si l'ennemi ne songeait pas à la franchir, ce qui
alors aurait dû le décider à courir au Dniéper, c'est-à-dire à
Mohilew. Déjà il avait envoyé la cavalerie de Grouchy à Borisow,
pour s'emparer de cette ville, de son pont sur la Bérézina, de ses
magasins. Le pont avait été sauvé, mais les magasins n'avaient
pu l'être. Il fit jeter plusieurs autres ponts sur la Bérézina,
notamment aux environs de Jakzitcy (voir la carte nº 55), et il y
achemina ses forces dès le 15, parce que là il avait l'avantage
d'être à une marche en avant d'Ighoumen, et plus près à la fois de
Bobruisk et de Mohilew. Malheureusement ce n'est pas lui qu'il eût
fallu d'abord rapprocher de Bobruisk, car il en était le plus voisin,
mais l'armée du roi de Westphalie, qui en était à trois journées, et
que tous ces débats retardaient déplorablement, au moment d'atteindre
le résultat peut-être le plus important de la campagne.
[Note en marge: Le roi Jérôme persiste à renoncer au commandement.]
Lorsque cette lettre arriva à Neswij, le roi Jérôme n'y était plus;
il l'avait quitté le 16, après avoir fait opérer une espèce de
mouvement rétrograde à ses troupes, dans l'intention très-approuvable
qu'on va voir. À Neswij, on était séparé d'Ighoumen par une région
marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications étaient
presque impraticables, excepté pour la cavalerie légère. Il fallait
donc, pour se joindre au maréchal Davout, ou se porter directement
par la grande route sur Bobruisk, en avertissant le maréchal de s'y
trouver de son côté, ce qui exposait à rencontrer au lieu du maréchal
le prince Bagration lui-même, ou bien, en se reportant à gauche,
contourner la région difficile dont il s'agit, et aller par Romanow,
Timkowiczy, Ouzda, Dukora, regagner Ighoumen, détour qui n'exigeait
pas moins de quatre jours. (Voir la carte nº 55.) Le prince Jérôme,
jugeant avec raison que le plan décisif mais hardi de se jeter tous
à la fois sur Bobruisk cessait d'être praticable, avait pensé qu'il
fallait acheminer ses troupes par le grand contour d'Ouzda et de
Dukora vers Ighoumen, ce qui d'ailleurs semblait conforme à quelques
indications antérieures du maréchal Davout et du quartier général.
En conséquence il avait envoyé les Westphaliens à Ouzda, et laissé
les Polonais à Timkowiczy, sur la route de Bobruisk, de manière à
appuyer au besoin la cavalerie de Latour-Maubourg, qui poussait ses
courses jusqu'aux portes de Bobruisk. Cela fait, il était parti pour
Nowogrodek.
[Note en marge: Le conflit élevé entre le roi Jérôme et le maréchal
Davout entraîne une perte de temps, qui rend impossible l'opération
sur Bobruisk.]
[Note en marge: Le maréchal Davout se décide à marcher sur Mohilew.]
C'est sur la route de Nowogrodek, et le 17, qu'il reçut la lettre du
maréchal Davout, et il y répondit en persistant dans sa résolution,
réponse qui ne devait arriver que le 18 ou le 19 au maréchal. Dès
ce moment, la grande combinaison de Napoléon était avortée, car il
aurait fallu être tous ensemble sous Bobruisk le 17, et ce n'était
plus possible. Tout ce qu'on pouvait faire désormais, l'occasion
d'arrêter et d'envelopper Bagration sur la Bérézina étant manquée,
c'était de le devancer sur le Dniéper, en allant occuper Mohilew.
Mais alors les résultats ne devaient plus être les mêmes. En arrêtant
le prince Bagration sur la Bérézina, on ne lui laissait guère de
retraite que vers Mozyr et les marais de Pinsk, où l'on avait le
moyen de l'assaillir, de l'envelopper, de le prendre tout entier.
En l'arrêtant seulement sur le Dniéper, on réussissait à l'empêcher
de passer par Mohilew, mais il redescendait alors sur Staroi-Bychow
(voir la carte nº 55); si même on l'arrêtait vers ce dernier point,
il pouvait descendre encore sur Rogaczew, et dans le premier cas
c'étaient cinq ou six jours qu'on lui faisait perdre, et dix ou douze
dans le second. Ce n'était plus, comme on l'avait espéré, sa ruine
ou son annulation pour toute la campagne; c'était un résultat utile,
mais nullement décisif.
[Note en marge: Dispositions du maréchal en se portant sur Mohilew.]
Le maréchal Davout, sans attendre les dernières réponses du prince,
avait résolu, sur la nouvelle de quelques mouvements de l'ennemi
au delà de la Bérézina, de renoncer à une opération combinée
sur Bobruisk, et de marcher sur Mohilew, afin de ne pas laisser
échapper tous les résultats à la fois. Il avait dès le 16 acheminé
ses troupes par Jakzitcy au delà de la Bérézina; le 17, il suivit
lui-même avec le reste de son corps d'armée, et se dirigea par
Pogost sur le Dniéper, dans la direction de Mohilew. Ayant reçu en
route des lettres du roi Jérôme qui lui annonçaient les résolutions
définitives de ce prince, il prit le parti de donner des ordres à
tout le corps d'armée, qui n'avait plus que lui pour chef. Il ordonna
aux Westphaliens de se rendre par Ouzda, Dukora et Borisow à Orscha,
afin de les placer sur le Dniéper, entre lui et la grande armée,
qu'il savait en marche vers la haute Dwina. En attendant l'arrivée
des Westphaliens, qui ne pouvait avoir lieu avant huit ou dix jours,
il dirigea sur Orscha la cavalerie de Grouchy, pour établir le plus
tôt possible sa liaison avec la grande armée. Il prescrivit aux
Polonais, corps sur lequel il comptait le plus, de s'acheminer vers
Mohilew, par Ouzda, Dukora et Ighoumen, en contournant la région
marécageuse et boisée qui l'avait séparé de Jérôme. C'était un trajet
de six jours au moins. S'il pouvait réunir les Polonais à temps, il
devait avoir cinquante et quelques mille hommes, c'est-à-dire de
quoi accabler Bagration. Quant à la cavalerie de Latour-Maubourg,
il la chargea d'envelopper Bobruisk, et de harceler cette place en
ayant soin de se tenir sur la Bérézina et de se lier avec Mohilew.
Restaient les Saxons, et à la droite des Saxons les Autrichiens, dont
on verra bientôt l'emploi tel que l'ordonna Napoléon.
Ainsi, de la combinaison imaginée pour envelopper et prendre le
prince Bagration, il ne restait plus que la chance de l'arrêter à
Mohilew, et de l'obliger à passer le Dniéper au-dessous, ce qui
retardait beaucoup, mais ne rendait pas impossible sa jonction avec
Barclay de Tolly.
[Note en marge: Irritation de Napoléon contre le maréchal Davout et
le roi Jérôme, en apprenant le conflit élevé entre eux.]
[Note en marge: À qui faut-il imputer la principale faute, dans le
conflit qui fit échouer la manoeuvre contre le prince Bagration?]
Lorsque Napoléon apprit cette mésaventure, il en conçut une vive
irritation contre le maréchal Davout et le roi Jérôme, mais beaucoup
plus vive contre ce dernier. Il reprocha au maréchal Davout d'avoir
pris trop tôt le commandement (les deux armées n'étant pas encore
véritablement réunies), et, le commandement pris, de ne l'avoir pas
exercé avec une vigueur suffisante. Il reprocha au roi Jérôme de lui
avoir fait perdre le fruit de l'une de ses plus belles manoeuvres,
et le laissa retourner en Westphalie en gardant les Westphaliens. Il
ne se reprocha point à lui-même, ce qui eût été plus juste, d'avoir,
par une habitude royale, digne tout au plus de Louis XIV, confié à
un jeune homme dévoué, brave, mais sans expérience, une armée de 80
mille hommes, puis, lorsque ce jeune prince n'avait commis encore
aucune faute, de l'avoir gourmandé, humilié de toutes les manières,
comme s'il avait été responsable de la résistance des éléments, de
s'être ensuite brusquement décidé à le subordonner à un maréchal,
parti qu'il aurait fallu prendre dès l'origine, dans l'intérêt des
opérations, et non après coup, à titre de punition; de n'avoir prévu
ni l'esclandre qui devait en résulter, ni la conséquence bien plus
grave de faire manquer une manoeuvre décisive et des plus savantes
qu'il eût jamais imaginées; enfin, et par-dessus tout, de n'avoir pas
accordé au maréchal Davout le renfort d'une ou de deux divisions,
renfort qui aurait mis ce maréchal en mesure de ne pas faire dépendre
ses mouvements d'une jonction des plus problématiques. Voilà ce
que Napoléon ne se dit point, et ce qui révèle chez lui, non pas
une déchéance de son esprit, qui était tout aussi vaste, tout aussi
prompt, tout aussi fertile qu'à aucune autre époque, mais les progrès
de cette humeur despotique, fantasque et intempérante, qui ne tient
pas plus compte des caractères que des éléments, qui traite les
hommes, la nature, la fortune, comme des sujets trop heureux de lui
obéir, bien impertinents de ne pas le faire toujours, humeur fatale
et puérile tout à la fois, prenant même chez les hommes du plus grand
génie quelque chose de l'enfant qui désire tout ce qu'il voit, veut
tout ce qu'il désire, le veut sur-le-champ, sans admettre un délai
ni un obstacle, et crie, commande, s'emporte, ou pleure, quand il ne
l'obtient pas. C'est là bien plus que la déchéance de l'esprit, c'est
celle du caractère, gâté par le despotisme, et c'est la vraie cause
qu'on verra dominer d'une manière désastreuse dans les événements qui
vont suivre!
[Note en marge: À défaut du grand résultat qu'il n'espère plus,
Napoléon compte sur le maréchal Davout pour rejeter le prince
Bagration sur le bas Dniéper.]
Quoiqu'il n'espérât plus le succès de sa manoeuvre contre l'armée
du Dniéper, il y avait une chose qu'il espérait encore, et qu'il
attendait avec une pleine confiance du maréchal Davout, c'est que le
prince Bagration serait rejeté bien bas sur le Dniéper, au-dessous de
Mohilew au moins, ce qui condamnerait la seconde armée russe à faire
un long détour, et l'empêcherait de venir au secours de Barclay de
Tolly en temps utile. Napoléon ordonna donc au maréchal Davout de
tenir ferme à Mohilew; il prescrivit au prince de Schwarzenberg de
s'approcher de la grande armée avec le corps autrichien, en remontant
la Lithuanie du sud au nord par Proujany, Slonim et Minsk (voir la
carte nº 54), et aux Saxons de rétrograder pour aller prendre la
place des Autrichiens sur le haut Bug, aux frontières de la Volhynie
et du grand-duché de Varsovie. Il avait, en effet, promis à son
beau-père de faire servir les Autrichiens sous ses ordres directs, et
pour ce motif il travaillait à les rapprocher du quartier général;
de plus, il ne comptait pas assez sur eux pour leur confier à la
fois la mission de garder le grand-duché, et la mission d'insurger
la Volhynie, et il aimait bien mieux, avec raison, confier l'une
et l'autre aux Saxons, possesseurs de la Pologne actuelle, et
probablement de la Pologne future.
Ces dispositions ordonnées, il revint tout entier à son autre
manoeuvre, qui était bien plus importante encore que celle dont nous
venons de raconter l'avortement, car s'il réussissait en marchant
par sa droite, à glisser avec la plus grande partie de ses forces
devant le camp de Drissa, à déborder Barclay de Tolly, à le tourner
en passant la Dwina à l'improviste, à le couper à la fois de Moscou
et de Saint-Pétersbourg, il rendait impossible le projet de retraite
indéfinie conçu par les Russes, ou les réduisait à ne l'exécuter
qu'avec des débris désorganisés, et pouvait espérer de voir bientôt
un nouveau Darius envoyer des suppliants au camp d'un nouvel
Alexandre!
[Note en marge: Napoléon revient à sa grande manoeuvre contre Barclay
de Tolly.]
[Note en marge: Préparatifs du mouvement de Napoléon sur la Dwina.]
[Note en marge: Marche de tous les corps d'armée vers la Dwina.]