Barclay de Tolly.]
Napoléon, préoccupé de trop de combinaisons à la fois, négligea
malheureusement ces considérations. Couper Bagration de Barclay
de Tolly lui semblait déjà fait, ou à peu près. L'envelopper, le
prendre, lui paraissait un désirable et beau triomphe, mais il avait
chargé son frère Jérôme de passer le Niémen avec 75 mille hommes à
Grodno, et il pensait que, sauf deux ou trois jours de retard, la
jonction du maréchal Davout avec le roi de Westphalie était presque
infaillible; que ces deux chefs devant réunir cent mille hommes, en
finiraient de Bagration, soit qu'ils réussissent à l'envelopper,
à le prendre, ou à le battre à plate couture. Il crut donc avoir
assez fait pour ce côté de l'immense champ de bataille sur lequel
s'exerçait sa prévoyance. En ce moment il méditait une combinaison
qui était digne de son vaste génie, et qui devait lui livrer à
lui-même Barclay de Tolly, tandis que Bagration serait livré à
Davout et à Jérôme, ce qui pouvait amener d'un seul coup la fin de
la guerre. Entré le 28 juin à Wilna, ayant employé une dizaine de
jours à y rallier ses troupes, et à y réorganiser ses équipages,
il se flattait de pouvoir en partir le 9 juillet. Il avait donc
imaginé de se diriger sur la Dwina, à la hauteur du camp de Drissa
(voir la carte nº 54), et, tandis qu'Oudinot et Ney attireraient
les yeux de Barclay de Tolly avec environ 60 mille hommes, de
manoeuvrer derrière eux, de se porter à droite avec les trois
divisions restantes de Davout, avec la garde, avec le prince Eugène,
avec la cavalerie de Murat, de franchir brusquement la Dwina sur la
gauche de l'ennemi, aux environs de Polotsk par exemple, point où
la Dwina est très-facile à franchir, d'envelopper la grande armée
russe dans son camp de Drissa, de la couper à la fois des routes de
Saint-Pétersbourg et de Moscou, et de ne lui laisser ainsi d'autre
ressource que celle de se faire jour ou de mettre bas les armes. Au
plan d'une retraite indéfinie qu'il avait parfaitement discerné chez
les Russes, Napoléon ne pouvait pas opposer une combinaison plus
savante et plus redoutable, et avec les forces dont il disposait,
avec son art de manoeuvrer devant l'ennemi, toutes les chances
étaient en sa faveur.
En effet, même après les marches qu'on avait exécutées, les
désertions qu'on avait essuyées, Oudinot et Ney comptaient bien
encore 50 et quelques mille hommes, les trois divisions de Davout
qu'on avait retenues 30 mille, la garde 26 (en faisant une
défalcation dont nous allons bientôt dire le motif), le prince Eugène
70, Murat 15. C'était une force totale de près de deux cent mille
hommes, comprenant ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée. Si
Napoléon en employait 60 mille à masquer son mouvement, il lui en
restait 140 mille pour passer la Dwina sur la gauche de Barclay de
Tolly, pour envelopper celui-ci et le détruire. Le résultat semblait
certain, et on comprend qu'il enflammât la puissante imagination de
Napoléon.
[Note en marge: Inconvénient de poursuivre trop de buts à la fois.]
Il n'y avait ici qu'un tort, c'était de vouloir poursuivre tous les
buts à la fois. Il était possible, en effet, que pour atteindre
Barclay on manquât Bagration, comme il était possible que pour
atteindre Bagration on manquât Barclay. Il eût donc fallu opter,
et s'assurer d'abord de la destruction de l'un, sauf à s'attacher
ensuite à la destruction de l'autre. Or, en se réservant 200
mille hommes, ce qui n'était pas trop pour l'opération principale,
Napoléon en aurait sans doute accordé assez au maréchal Davout pour
l'opération secondaire, en lui laissant 100 mille hommes, s'il les
lui avait mis dans la main. Mais de ces 100 mille hommes, il y en
avait 70 mille conduits par le roi Jérôme, qui avaient dû passer le
Niémen à Grodno, et avaient à exécuter un trajet de plus de cinquante
lieues pour joindre le maréchal Davout, à travers un pays couvert de
forêts et d'affreux marécages.
[Note en marge: Napoléon n'envoie d'autres secours au maréchal Davout
que la division Claparède et les lanciers rouges.]
[Note en marge: Napoléon presse la marche du roi Jérôme, pour hâter
la jonction de celui-ci avec le maréchal Davout.]
Comptant néanmoins sur cette jonction, Napoléon ne voulut pas se
démunir des trois premières divisions du 1er corps, les divisions
Morand, Friant, Gudin, qu'il appréciait plus que la garde elle-même;
et voulant en même temps donner au maréchal Davout un renfort qui
pût lui permettre de subsister seul, en attendant la jonction du
roi Jérôme, il détacha de la garde la division Claparède, composée
des fameux régiments de la Vistule, et les lanciers rouges sous
le général Colbert. C'était une fort belle troupe que la division
Claparède, mais recrutée en entrant en Pologne avec des conscrits, il
était à craindre qu'elle ne se trouvât réduite de 6 ou 7 mille hommes
d'infanterie à 4 ou 5 mille, c'est-à-dire aux vieux soldats; et quant
aux lanciers rouges, ils ne comptaient pas plus de 1700 chevaux.
Quoique borné à ces six mille hommes de toutes armes, ce renfort n'en
était pas moins très-utile, surtout à cause de sa valeur. Napoléon
n'envoya pas d'autre secours au maréchal Davout; il y ajouta force
excitations au roi Jérôme, pour engager ce prince à marcher vite,
et il se prépara lui-même à se mettre en mouvement le 9 ou le 10
juillet, afin de commencer l'opération décisive qu'il avait méditée
contre Barclay de Tolly.
Le maréchal Davout, certain avec la division Claparède et les
lanciers rouges de réunir 24 mille hommes d'infanterie et 11 mille
chevaux, sachant qu'il était couvert sur sa gauche par la présence du
prince Eugène, n'éprouva aucune inquiétude de ce qu'il était exposé
à rencontrer devant lui. Ayant jadis résisté avec 22 mille Français
à 70 mille Prussiens, dans les champs ouverts d'Awerstaedt, il ne
craignait pas avec 35 mille hommes de rencontrer 60 mille Russes,
dans un pays semé d'obstacles de tout genre, où l'on pouvait derrière
un bois, un marais, un pont coupé, arrêter une armée.
[Note en marge: Entrée du maréchal Davout à Minsk.]
Le Niémen, qui de Grodno à Kowno coule droit au nord, présente
au-dessus de Grodno une direction toute différente, car des environs
de Neswij à Grodno il coule de l'est à l'ouest, en décrivant mille
contours. (Voir la carte nº 54.) Le maréchal Davout, marchant à
l'est avec une légère déviation au sud, avait donc ce fleuve à sa
droite. Il était séparé par les nombreuses sinuosités de son cours du
prince Bagration et du roi Jérôme. Ayant par de fortes et fréquentes
reconnaissances rejeté au delà du Niémen la cavalerie ennemie qu'il
avait constamment aperçue sur sa droite, il avait ramené à lui la
division d'infanterie Dessaix, toute la cavalerie de Grouchy, et il
s'avançait sur Minsk en une masse compacte. Ayant 35 mille hommes
environ dans la main, il n'hésita pas à se porter en avant, et entra
dans Minsk le 8 juillet au soir avec une simple avant-garde.
[Note en marge: Il y trouve d'assez grands magasins.]
[Note en marge: Soins que se donne le maréchal pour rétablir la
discipline dans son corps d'armée.]
[Note en marge: Quelques actes de sévérité envers les pillards.]
Bien lui prit d'avoir marché sur Minsk si franchement et si vite,
car les Cosaques, expulsés à temps par notre cavalerie légère,
n'eurent pas le loisir de détruire les magasins de cette ville. Le
maréchal y trouva, ce qui était d'un grand prix dans le moment,
un approvisionnement de 3,600 quintaux de farine, de 300 quintaux
de gruau, de 22 mille boisseaux d'avoine, de 6 mille quintaux de
foin, de 15 ou 20 barriques d'eau-de-vie. On avait trouvé de plus
à Minsk une manutention où l'on pouvait cuire cent mille rations
par jour, des moyens de réparer l'habillement, le harnachement, et
beaucoup de zèle pour l'indépendance polonaise, comme dans toutes
les grandes villes. Ces circonstances étaient heureuses pour le
maréchal Davout, dont le corps ayant marché sans cesse de Kowno à
Wilna, de Wilna à Minsk, n'avait pas eu deux jours entiers de repos
depuis le 24 juin. Ce maréchal se hâta d'en profiter, car même parmi
ses troupes, si fortement organisées, le désordre était arrivé au
comble. Un tiers de ses soldats était en arrière; les chevaux étaient
épuisés, et le 33e léger surtout, régiment hollandais, comme nous
l'avons dit, était resté presque tout entier sur les derrières,
occupé à piller. Le maréchal n'était pas homme à fléchir, quelque
grandes que fussent les excuses qu'on pouvait faire valoir pour ces
soldats exténués. Il assembla les compagnies d'élite, les passa en
revue, leur dit que c'était sur elles qu'il comptait pour donner de
bons exemples, leur témoigna la satisfaction qu'il ressentait de
leur excellente conduite, car les capitaines avaient, à très-peu
d'exceptions près, des raisons valables à présenter pour chaque
homme demeuré en arrière, accorda des éloges et des récompenses à
ceux qui les méritaient, mais trouvant les compagnies d'élite du 33e
singulièrement incomplètes, les fit défiler à la parade la crosse
en l'air, annonça le prochain licenciement du régiment s'il ne se
conduisait pas mieux, et toujours impitoyable pour les pillards, fit
fusiller sur-le-champ un certain nombre d'hommes qui avaient essayé
de piller plusieurs boutiques à Minsk.
Sa sévérité, blâmée par quelques chefs, approuvée par quelques
autres, motivée du reste par les circonstances, produisit une
salutaire impression, rassura les habitants du pays, intimida les
mauvais sujets, et, sans rendre des forces à ceux de ses soldats
qui étaient épuisés, ou de la bonne volonté à ceux qui n'en avaient
pas pour une telle guerre, réveilla le sentiment du devoir chez
les masses, que le mauvais exemple, le goût du pillage, l'impunité
assurée dans la profondeur des bois, commençaient à corrompre. Les
approvisionnements en céréales trouvés à Minsk étaient heureusement
sous forme de farine: le maréchal n'eut donc qu'à faire pétrir et
cuire du pain. Il se procura des rations pour dix jours, donna de
l'avoine à ses chevaux, et remit tout en ordre parmi ses troupes,
afin d'entreprendre bientôt de nouvelles marches.
[Note en marge: Motifs du maréchal Davout pour s'arrêter deux ou
trois jours à Minsk, afin de s'éclairer sur la marche de l'ennemi.]
[Note en marge: Combinaisons du maréchal Davout pour intercepter la
marche du prince Bagration.]
Entré à Minsk le 8 au soir avec son avant-garde, n'y ayant réuni
ses divisions que le 9, il les avait déjà un peu rétablies le 10,
et il aurait poursuivi son mouvement, si la situation autour de lui
n'était devenue des plus ambiguës, et n'avait exigé de nouvelles
lumières avant de se porter plus loin. Une fois à Minsk, on pouvait,
en faisant quelques pas de plus, arriver sur la Bérézina, et en
inclinant un peu à droite se rendre sous les murs de Bobruisk, place
forte qui commandait le passage de la Bérézina, ou bien en perçant
droit devant soi se transporter jusqu'aux bords du Dniéper à Mohilew.
(Voir la carte nº 54.) C'était l'un ou l'autre de ces mouvements,
le plus ou le moins allongé, qu'il fallait exécuter, suivant que le
prince Bagration serait réputé avoir plus ou moins d'avance sur nous.
Or, il résultait des détails recueillis de la bouche des prisonniers,
des juifs, des curés, des seigneurs, les uns désirant dire la vérité
mais l'ignorant, les autres la connaissant mais la voulant taire, il
résultait confusément que le prince Bagration s'était d'abord avancé
jusqu'au Niémen, vers Nikolajef, puis, qu'après avoir rallié Dorokoff
et Platow, il s'était replié vers la petite ville de Neswij, sur la
route de Grodno à Bobruisk, qui était la route naturelle de l'armée
du Dniéper. Il était donc possible d'arrêter le prince Bagration à
Bobruisk même, surtout si on était joint par le roi Jérôme, dont
on n'avait que des nouvelles très-vagues, mais qui, après tout, ne
devait pas tarder à paraître. Si, effectivement, en marchant sur
Bobruisk par Ighoumen on parvenait à arrêter le prince Bagration au
passage de la Bérézina, tandis que le roi Jérôme l'assaillirait par
derrière, on pouvait l'envelopper de telle façon qu'il n'eût plus que
les marais de Pinsk pour asile. Au contraire, en courant jusqu'au
Dniéper pour intercepter sa marche à Mohilew, l'incertitude du succès
augmentait avec la distance. Il pouvait se faire en effet qu'arrêté
à Mohilew, le général russe descendît plus bas pour passer le Dniéper
à Rogaczew, et il était douteux qu'à cette distance le roi Jérôme
se trouvât exactement sur ses derrières, et le serrât d'aussi près.
En un mot, le cercle dans lequel on cherchait à l'envelopper étant
agrandi, il lui restait plus de points pour s'échapper. Le maréchal
Davout résolut donc d'attendre encore un jour ou deux pour savoir
ce qu'il convenait de faire, en préparant au surplus sa marche sur
Ighoumen, marche qui avait l'avantage de le rapprocher également de
Mohilew et de Bobruisk, les deux buts dont il fallait qu'on atteignît
l'un ou l'autre.
[Note en marge: Blâme réitéré contre les retards du roi Jérôme.]
Sa mauvaise humeur contre le roi Jérôme, ainsi qu'il arrive à tous
ceux qui attendent, était extrême, et il ne se faisait faute de
la communiquer à Napoléon, qui la reportait à ce prince en termes
violents. Dans la vie commune, et plus encore dans la vie militaire,
on tient compte de ses propres embarras, et très-peu des embarras
d'autrui. C'est ce qu'on pratiquait à l'égard du roi Jérôme et de
ses troupes. On se plaignait de leur lenteur, tandis que soldats et
généraux s'exténuaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Voici en
effet ce qui leur était advenu au passage du Niémen, et depuis.
[Note en marge: Difficultés qu'éprouve le roi Jérôme pour atteindre
le Niémen.]
Partis des environs de Pultusk, et obligés de suivre la route
d'Ostrolenka et Goniondz, pour se rendre à Grodno, à travers un
pays pauvre où il fallait tout porter avec soi, sur des chemins où
tout fardeau un peu lourd s'enfonçait profondément, les Polonais et
les Westphaliens, précédés par le corps de cavalerie du général
Latour-Maubourg, avaient eu la plus grande peine à gagner le Niémen
dans les derniers jours de juin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers
Grodno pour y passer le Niémen, le général Reynier se portait sur
leur droite avec les Saxons, pour déboucher par Byalistok, et le
prince de Schwarzenberg avec environ 30 mille Autrichiens arrivait
de la Gallicie à Brezesc-Litowsky. Ce prince, après avoir hésité à
franchir le Bug, marchait en tâtonnant sur Proujany, et s'y arrêtait
de peur d'être compromis devant les forces de Tormazoff, qu'il
s'exagérait beaucoup.
[Note en marge: Entrée du prince Jérôme à Grodno.]
Pressé par les ordres réitérés de l'Empereur, le roi Jérôme, qui
avait mis en tête de sa colonne les excellentes troupes du prince
Poniatowski, avait sacrifié plus d'un millier de chevaux de trait
afin d'arriver plus vite à Grodno, et laissé en outre beaucoup
d'hommes en arrière, surtout parmi les recrues des régiments
polonais. Le 28 juin, les chevaux-légers polonais, animés d'une
véritable rage contre les Russes, avaient atteint Grodno, et vivement
refoulé les Cosaques de Platow dans le faubourg de cette ville,
qui est situé sur la rive gauche du Niémen par laquelle nous nous
présentions. Bientôt ils s'étaient emparés du faubourg lui-même,
et avaient fait leurs préparatifs pour passer le fleuve, aidés des
habitants, que la présence de leurs compatriotes et la nouvelle de
la reconstitution de la Pologne avaient remplis d'enthousiasme. Le
29 juin, Platow, qui avait reçu l'ordre de se replier, avait tout à
coup évacué Grodno, et la cavalerie légère polonaise, franchissant
le Niémen, avait occupé cette ville, et enlevé plusieurs bateaux
de grains que les Russes s'efforçaient de sauver en leur faisant
remonter le fleuve. Sans prendre de repos, la cavalerie polonaise
avait couru sur la route de Lida, pour se conformer aux ordres de
l'état-major général, qui prescrivaient de se lier avec le prince
Eugène, dont le passage, comme on l'a vu, s'était opéré à Prenn.
[Note en marge: Le roi Jérôme se hâte de préparer des
approvisionnements pour son corps d'armée.]
[Note en marge: Il ne perd pas un moment, et fait repartir ses
colonnes en ne leur accordant qu'un jour de repos.]
Le roi Jérôme était arrivé le lendemain 30 juin avec le reste de sa
cavalerie, laissant à un ou deux jours en arrière l'infanterie de
son corps d'armée. Sur-le-champ il s'était mis à préparer des vivres
pour ses troupes, qui étaient harassées, et qui n'avaient pu se faire
suivre par leurs convois. Le vaste orage du 29 juin ayant enveloppé
la Pologne tout entière, avait dans cette partie du théâtre de la
guerre, comme dans les autres, rendu les routes impraticables, causé
la mort de quelques hommes, la désertion d'un plus grand nombre, et
tué une quantité considérable de chevaux. La population de Grodno,
fort sensible, comme toutes les populations nombreuses, à la nouvelle
de l'indépendance de la Pologne et à la présence d'un frère de
l'Empereur, avait poussé beaucoup d'acclamations, s'était mise en
fête, et avait offert au jeune roi de Westphalie des festins et des
bals. Le prince s'était prêté à ces hommages, mais sans perdre de
temps, car tandis que ses colonnes arrivaient successivement les 1er,
2 et 3 juillet, il ne négligeait rien pour les faire repartir, et
tâchait de se procurer quelques quintaux de pain, que toute la joie
des habitants de Grodno n'avait pas rendu plus faciles à réunir, et
surtout à transporter. Pendant ce temps les lettres de Napoléon, qui
ne voulait pas tenir compte des difficultés d'autrui, bien qu'il fût
très-frappé des siennes, au point de faire un long séjour à Wilna,
les lettres de Napoléon parvenaient coup sur coup au roi Jérôme, et
lui apportaient des reproches aussi injustes qu'humiliants contre sa
lenteur, son incurie, son goût pour les plaisirs. Jérôme, qui voyait
périr autour de lui les hommes et les chevaux à force de marches
rapides, n'en avait pas moins acheminé ses colonnes sur la route de
Minsk, en ne donnant à chacune d'elles qu'un jour entier de repos,
car il faisait partir le 3 celles qui étaient arrivées le 1er, le
4 celles qui étaient arrivées le 2, et ainsi de suite. Il s'était
mis par Tzicoutzyn, Joludek, Nowogrodek, à la poursuite de l'armée
de Bagration, dont l'imagination polonaise grossissait le chiffre
jusqu'à la dire forte de cent mille hommes.
[Note en marge: Marche du prince Bagration.]
[Note en marge: Impossibilité pour le roi Jérôme de l'atteindre.]
Le roi Jérôme, qui ne possédait pas l'expérience du maréchal Davout
pour discerner la vérité à travers les exagérations populaires,
avait marché avec une certaine appréhension de ce qu'il pourrait
rencontrer, mais avec un complet dévouement aux ordres de son frère,
et n'avait perdu ni un jour ni une heure, recommandant sans cesse au
général Reynier, qui s'avançait parallèlement à lui par Byalistok et
Slonim, de hâter le pas, et de se serrer à la colonne principale.
Mais le prince Bagration avait six ou sept marches d'avance, et il
n'était pas facile de l'atteindre. Le général russe, en effet, parti
le 28 juin de Wolkowisk, sur le premier ordre qui lui prescrivait de
regagner les bords du Dniéper, avait reçu en route le second qui lui
prescrivait de se rapprocher de Barclay de Tolly dans son mouvement
de retraite, et s'était porté alors à Nikolajef, afin d'y passer
le Niémen, et d'opérer autour de Wilna le mouvement circulaire qui
avait sauvé Doctoroff. Là il avait recueilli Dorokoff et Platow, qui
lui avaient appris l'arrivée de Davout sur leurs traces, et d'après
cet avis, au lieu de s'élever au nord, il était descendu au sud,
pour se porter par Nowogrodek, Mir et Neswij, sur Bobruisk. (Voir
la carte nº 54.) Bien qu'il eût employé deux jours à Neswij pour
faire reposer ses troupes, exténuées par la chaleur et la marche, il
était en mesure d'en partir le 10 juillet, et il aurait fallu que le
roi Jérôme y arrivât le 10 même pour l'atteindre. Or c'était chose
impossible. Il y avait de Grodno à Neswij, en passant par Nowogrodek,
près de 56 lieues, et le roi de Westphalie, parti de Grodno le 4,
en faisant pendant huit jours sept lieues par jour, ce qui était
excessif sur de telles routes et au milieu des chaleurs de juillet,
ne pouvait pas être rendu à Neswij avant le 12. Tout le zèle du monde
était impuissant en présence de telles difficultés.
Le prince harcelait sans cesse ses généraux, harcelé qu'il était
lui-même par les lettres de Napoléon. Ces lettres lui disaient
qu'ayant dû arriver à Grodno le 30 juin, il devait être rendu le 10
juillet à Minsk, auprès du maréchal Davout, à quoi le prince piqué au
vif répondait qu'entré le 30 à Grodno avec une simple avant-garde, il
n'avait eu ses colonnes d'infanterie que le 2 et le 3 juillet, qu'il
lui avait fallu ramener sa cavalerie légère envoyée en reconnaissance
sur Lida, préparer ensuite des vivres, qu'il n'avait donc pu partir
que le 4; que la route était jalonnée d'hommes morts de chaleur, de
traînards exténués, de convois abandonnés faute de chevaux; que sa
cavalerie vivait par miracle, que son infanterie se nourrissait de
viande sans sel, sans pain, sans eau-de-vie, et était déjà, grâce
à cette nourriture, à la chaleur et aux fatigues, décimée par la
dyssenterie.
[Note en marge: Arrivée du roi Jérôme à Nowogrodek le 10 juillet.]
Le roi de Westphalie ainsi persécuté par son intraitable frère,
parvint le 10 juillet à Nowogrodek, où il se trouvait à quatorze
lieues de Bagration qui était à Neswij, et à vingt de Davout qui
était à Minsk. Il avait fait sept lieues par jour pendant six jours,
et on ne pouvait certainement pas lui en demander davantage. En
approchant, le fantôme de Bagration avait pris des proportions moins
effrayantes, et de 100 mille hommes il était ramené à 60 mille, ce
qui était beaucoup encore pour les forces de Jérôme, car les 30 mille
Polonais étaient réduits à 23 ou 24 mille, les 18 mille Westphaliens
à 14, les 10 mille cavaliers de Latour-Maubourg à 6 ou 7 mille, ce
qui faisait 45 mille hommes au plus. Les Saxons étaient réduits de
17 mille à 13 ou 14, et ils se trouvaient à deux journées du corps
principal. Le roi Jérôme pouvait donc rencontrer 60 mille Russes avec
45 mille Polonais et Westphaliens, les Saxons étant trop loin de lui
pour le joindre à temps. Il faut ajouter que si les Polonais étaient
fort aguerris et fort animés, les Westphaliens l'étaient fort peu.
Néanmoins, le prince craignant son frère beaucoup plus que l'ennemi,
il continua de marcher devant lui, quoi qu'il pût en advenir.
[Note en marge: Combat de la cavalerie contre l'arrière-garde du
prince Bagration.]
Le jour même du 10 sa cavalerie légère, ayant couru au delà de
Nowogrodek sur la route de Mir, rencontra l'arrière-garde du prince
Bagration, composée de 6 mille Cosaques, de 2 mille cavaliers
réguliers, et de 2 mille hommes d'infanterie légère. Le général
Rozniecki avec six régiments, les uns de chasseurs, les autres de
lanciers polonais, comprenant au plus 3 mille chevaux, ne put retenir
l'ardeur de sa cavalerie, se trouva engagé contre 10 mille hommes,
se battit avec la plus grande bravoure, soutint plus de quarante
charges, perdit 500 hommes, en mit un millier hors de combat, et fut
enfin dégagé par le général Latour-Maubourg, qui survint avec la
grosse cavalerie.
[Note en marge: Napoléon impatienté des prétendues lenteurs du roi
Jérôme le place sous les ordres du maréchal Davout.]