l'écouta même avec une attention bienveillante, lorsque celui-ci
lui dit que son maître avait été étonné de voir la frontière russe
violée si brusquement, sans déclaration de guerre, et sur le double
prétexte, très-peu sérieux, de la demande de ses passe-ports faite
par le prince Kourakin, et de la condition d'évacuer le territoire
prussien, exigée comme préalable indispensable de toute négociation.
Napoléon se laissa répéter qu'on avait vivement blâmé le prince
Kourakin, qu'en fait d'évacuation on ne demandait que celle du
territoire russe, et que si les Français voulaient repasser, non
pas la Vistule et l'Oder, mais le Niémen seulement, on promettait de
négocier avec franchise, cordialité et le désir de s'entendre; que
la cour de Russie n'avait encore contracté aucun engagement envers
l'Angleterre (Alexandre en faisait donner sa parole d'homme et de
souverain), que par conséquent il y avait toute chance de revenir
au bon accord antérieur; mais que si cette condition n'était pas
acceptée, le czar, au nom de sa nation, prenait l'engagement, quelles
que fussent les chances de la guerre, de ne point traiter tant qu'il
resterait un seul Français sur le sol de la Russie.
[Note en marge: Réponse de Napoléon à M. de Balachoff.]
Napoléon écouta ce langage sans humeur, en homme qui a le sentiment
de sa force, et son parti pris. Il répondit qu'il était bien tard
pour entrer en pourparlers, et qu'il lui était impossible de repasser
le Niémen. Il reproduisit son dire accoutumé, c'est qu'il n'avait
armé que parce qu'on avait armé, que tout en armant, il avait voulu
négocier, mais que la Russie s'y était refusée; qu'après avoir
annoncé l'envoi à Paris de M. de Nesselrode, elle n'en avait plus
parlé; que de plus elle avait donné à M. de Kourakin la mission
d'exiger une condition déshonorante, celle de repasser la Vistule
et l'Oder; que c'étaient là des choses qu'on proposerait à peine au
grand-duc de Bade; qu'enfin, pour couronner cette conduite, M. de
Kourakin avait persisté à réclamer ses passe-ports, et que M. de
Lauriston avait essuyé un refus lorsqu'il avait demandé l'honneur de
se transporter auprès de l'empereur Alexandre; qu'alors la mesure
avait été comble, et que l'armée française avait dû franchir le
Niémen.
M. de Balachoff n'était pas assez instruit des faits pour répondre à
ces assertions par la simple vérité. Il se contenta de répéter que
son maître souhaitait la paix, et que, libre de tout engagement, il
pouvait encore la conclure aux conditions qui avaient, depuis 1807,
maintenu la plus parfaite intelligence entre les deux empires.--Vous
êtes libre, dit Napoléon, à l'égard des Anglais, je le crois; mais
le rapprochement sera bientôt fait. Un seul courrier suffira pour se
mettre d'accord et pour serrer les noeuds de la nouvelle alliance.
Votre empereur a depuis longtemps commencé à se rapprocher de
l'Angleterre; depuis longtemps j'ai vu ce mouvement se produire dans
sa politique. Quel beau règne il aurait pu avoir s'il l'avait voulu!
Il n'avait pour cela qu'à s'entendre avec moi.... Je lui ai donné la
Finlande (grande faute dont Napoléon n'aurait pas dû se vanter!),
je lui avais promis la Moldavie et la Valachie, et il allait les
obtenir; mais tout à coup il s'est laissé circonvenir par mes
ennemis, il s'en est même entouré exclusivement; il a tourné contre
moi des armes qu'il devait réserver pour les Turcs, et ce qu'il aura
gagné, ce sera de n'avoir ni la Moldavie ni la Valachie...--On dit
même, ajouta Napoléon d'un ton interrogateur, que vous avez signé la
paix avec les Turcs sans avoir obtenu ces provinces.--M. de Balachoff
ayant répondu affirmativement, Napoléon, vivement affecté, sans le
témoigner, continua l'entretien.--Votre maître, reprit-il, n'aura
donc pas ces belles provinces: il aurait pu cependant les ajouter à
son empire, et en un seul règne il aurait ainsi étendu la Russie
du golfe de Bothnie aux bouches du Danube! Catherine la Grande n'en
avait pas fait autant. Tout cela il l'aurait dû à mon amitié, et nous
aurions eu, lui et moi, la gloire de vaincre les Anglais, qui déjà
étaient réduits aux dernières extrémités. Ah! quel beau règne, répéta
plusieurs fois Napoléon, aurait pu être celui d'Alexandre!... Mais
il a mieux aimé s'entourer de mes ennemis. Il a appelé auprès de lui
un Stein, un Armfeld, un Wintzingerode, un Benningsen! Stein, chassé
de son pays; Armfeld, un intrigant, un débauché; Wintzingerode,
sujet révolté de la France; Benningsen, un peu plus militaire que
les autres, mais incapable, qui n'a rien su faire en 1807, et qui
ne rappelle à votre maître que d'horribles souvenirs! Recourir à de
telles gens, les mettre si près de sa personne!... À la bonne heure,
s'ils étaient capables; mais tels quels, on ne peut s'en servir ni
pour gouverner, ni pour combattre. Barclay de Tolly en sait, dit-on,
un peu plus que les autres; on ne le croirait pas à en juger d'après
vos premiers mouvements. Et à eux tous que font-ils? Tandis que Pfuhl
propose, Armfeld contredit, Benningsen examine, Barclay, chargé
d'exécuter, ne sait que conclure, et le temps se passe ainsi à ne
rien faire. Bagration seul est un vrai militaire; il a peu d'esprit,
mais il a de l'expérience, du coup d'oeil, de la décision.... Et
quel rôle fait-on jouer à votre jeune maître au milieu de cette
cohue? On le compromet, on fait peser sur lui la responsabilité de
toutes les fautes. Un souverain ne doit être à l'armée que lorsqu'il
est général. Quand il ne l'est pas, il doit s'éloigner, et laisser
agir en liberté un général responsable, au lieu de se mettre à côté
de lui pour le contrarier, et assumer toute la responsabilité sur
sa tête. Voyez vos premières opérations: il y a huit jours que la
campagne est commencée, et vous n'avez pas su défendre Wilna; vous
êtes coupés en deux, et chassés de vos provinces polonaises. Votre
armée se plaint, murmure, et elle a raison. D'ailleurs je sais votre
force; j'ai compté vos bataillons aussi exactement que les miens.
Ici, en ligne, vous n'avez pas 200 mille hommes à m'opposer, et j'en
ai trois fois autant. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai
530 mille hommes de ce côté de la Vistule. Les Turcs ne vous seront
d'aucune utilité; ils ne sont bons à rien, et viennent de le prouver
en signant la paix avec vous. Les Suédois sont destinés à être menés
par des extravagants. Ils avaient un roi fou; ils le changent, et
ils en prennent un qui devient fou aussitôt, car il faut l'être pour
s'unir à vous quand on est Suédois. Mais que sont au surplus tous ces
alliés ensemble? que peuvent-ils? J'ai de bien autres alliés dans
les Polonais! ils sont 80 mille, ils se battent avec rage, et seront
bientôt 200 mille. Je vais vous enlever les provinces polonaises;
j'ôterai à tous les parents de votre famille régnante ce qui leur
reste en Allemagne. Je vous les renverrai tous sans couronne et sans
patrimoine. La Prusse elle-même, si vous parvenez à l'ébranler, je
l'effacerai de la carte d'Allemagne, et je vous donnerai un ennemi
juré pour voisin. Je vais vous rejeter au delà de la Dwina et du
Dniéper, et rétablir contre vous une barrière que l'Europe a été
bien coupable et bien aveugle de laisser abattre. Voilà ce que vous
avez gagné à rompre avec moi et à quitter mon alliance. Quel beau
règne, répéta Napoléon, aurait pu avoir votre maître[3]!--
[Note 3: Toujours fidèle à la coutume de n'admettre que des discours
dont le fond au moins est certain, je n'aurais pas reproduit ce
dialogue si je n'avais sous les yeux le manuscrit très-curieux,
évidemment très-impartial, dans lequel M. de Balachoff a raconté
cette entrevue, et qui est tout autre qu'une brochure intéressante
publiée sur son compte, mais qui ne contient ce récit que
très-abrégé.]
[Note en marge: Fin de l'entretien.]
M. de Balachoff, ayant peine à se contenir, répondit néanmoins avec
respect que, tout en reconnaissant la bravoure des armées françaises
et le génie de celui qui les commandait, on ne désespérait pas encore
chez les Russes du résultat de la lutte dans laquelle on était
engagé, qu'on se battrait avec résolution, avec désespoir même, et
que Dieu favoriserait sans doute une guerre qu'on croyait juste, car,
répétait-il sans cesse, on ne l'avait pas cherchée. La conversation
ramenant à peu près les mêmes idées, fut bientôt interrompue, et
Napoléon quitta M. de Balachoff pour monter à cheval, après l'avoir
fait inviter à dîner pour le même jour.
[Note en marge: Napoléon ayant à sa table M. de Balachoff, lui
adresse des paroles blessantes.]
[Note en marge: En quittant M. de Balachoff, Napoléon cherche à
pallier ce qu'il lui a dit de désagréable.]
Revenu à la demeure qu'il occupait, et ayant admis M. de Balachoff à
sa table, il le traita avec bienveillance, mais avec une familiarité
souvent blessante, et le réduisit plusieurs fois à la nécessité
de défendre son souverain et sa nation. Il lui parla à diverses
reprises de Moscou, de l'aspect de cette ville, de ses palais, de
ses temples, comme un voyageur qui va vers un pays questionne ceux
qui en reviennent. Napoléon ayant même parlé des diverses routes qui
menaient à Moscou, M. de Balachoff, piqué au vif, lui répondit qu'il
y en avait plusieurs, que le choix dépendait du point de départ,
et que dans le nombre il y en avait une qui passait par Pultawa.
Napoléon ayant ensuite amené l'entretien sur les nombreux couvents
qu'on trouvait en Pologne, et surtout en Russie, dit que c'étaient
là de tristes symptômes de l'état d'un pays, et qu'ils dénotaient
une civilisation bien peu avancée. M. de Balachoff répliqua que
chaque pays avait ses institutions propres, que ce qui ne convenait
pas à l'un pouvait convenir à l'autre. Napoléon ayant insisté, et
soutenu que cela dépendait moins des lieux que des temps, et que
les couvents ne convenaient plus au siècle actuel, M. de Balachoff,
poussé de nouveau à bout, répondit qu'à la vérité l'esprit religieux
avait disparu de l'Europe presque entière, mais qu'il en restait
encore dans deux pays, l'Espagne et la Russie. Cette allusion aux
résistances qu'il avait rencontrées en Espagne, et qu'il pouvait
rencontrer ailleurs, déconcerta quelque peu Napoléon, qui, malgré son
prodigieux esprit, aussi prompt dans la conversation qu'à la guerre,
ne sut que répondre. De même que l'extrême oppression provoque la
révolte, l'esprit supérieur qui abuse de sa supériorité provoque
quelquefois de justes reparties, auxquelles, pour sa punition, il
ne trouve pas de répliques. Tout ce qu'il y avait de sensé dans
l'entourage de Napoléon regretta le langage tenu à M. de Balachoff,
et en redouta les conséquences. Napoléon le sentit lui-même, et
ce repas terminé, il prit M. de Balachoff à part, lui parla plus
sérieusement et plus dignement, lui dit qu'il était prêt à s'arrêter
et à négocier, mais à condition qu'on lui abandonnerait les anciennes
provinces polonaises, c'est-à-dire la Lithuanie, sinon comme
possession définitive, au moins comme occupation momentanée pendant
la durée des négociations; que la paix il la ferait à la condition
d'une coopération entière et sans réserve de la Russie contre
l'Angleterre, qu'autrement ce serait duperie à lui de s'arrêter, et
de perdre les deux mois qui lui restaient pour tirer de la campagne
commencée les grands résultats qu'il en espérait. Il protesta au
surplus de ses bons sentiments pour la personne de l'empereur
Alexandre, rejeta sur les brouillons dont ce monarque était entouré
la mésintelligence qui était survenue entre les deux empires, renvoya
ensuite amicalement M. de Balachoff, et lui fit donner ses meilleurs
chevaux pour le reconduire aux avant-postes.
Ces ménagements tardifs ne pouvaient réparer le mal qui venait d'être
fait. M. de Balachoff, sans être narrateur malveillant, avait à
rapporter, s'il voulait seulement être exact, une foule de propos qui
devaient blesser profondément Alexandre, et convertir une querelle
politique en une querelle personnelle. Napoléon en eut plus tard la
preuve. Ainsi, quoique doué au plus haut point de l'art de séduire,
quand il se donnait la peine de l'employer, il ne pouvait plus sans
danger être mis en présence des hommes avec lesquels il avait à
traiter, tant l'irascibilité de la toute-puissance était devenue chez
lui violente et difficile à contenir. Sa conversation célèbre avec
lord Whitworth en 1803 montre que chez lui le mal était ancien: mais
celle qu'il venait d'avoir avec M. de Balachoff, et celle que l'été
précédent il avait eue avec le prince Kourakin, prouvent que sous
l'influence de succès non interrompus le mal s'était singulièrement
accru.
[Note en marge: Départ de M. de Balachoff, et sa dernière rencontre
avec Murat.]
M. de Balachoff partit à l'instant même, rencontra encore une fois
Murat aux avant-postes, le trouva toujours gracieux, caressant,
protestant contre cette nouvelle guerre, se défendant de toute
prétention à la royauté de Pologne, et cherchant à faire sa paix
personnelle avec Alexandre, tandis qu'il allait le combattre
vaillamment sur tous les champs de bataille de la Russie.
[Note en marge: Mouvement des divers corps russes pour rejoindre la
Dwina.]
[Note en marge: Ordre au prince Bagration de se porter à Minsk.]
Pendant que Napoléon était à Wilna occupé des soins que nous venons
d'énumérer, les armées russes et françaises continuaient leurs
mouvements. Les six corps d'infanterie et les deux corps de cavalerie
de réserve du général Barclay de Tolly s'étaient mis en route pour
rejoindre la Dwina, les plus rapprochés, qui faisaient face à notre
gauche, y marchant directement, les autres, placés vers notre droite,
et ayant à exécuter un mouvement circulaire autour de Wilna, forçant
le pas pour n'être pas coupés par le maréchal Davout. Le cri contre
les plans attribués au général Pfuhl, contre la division en deux
armées, étant devenu plus violent dans l'état-major russe, et le
général Pfuhl ne sachant opposer aux objections qu'on lui faisait que
les boutades d'une humeur chagrine, ou le silence dédaigneux d'un
prétendu génie méconnu, l'empereur Alexandre avait été obligé de
céder au soulèvement des esprits, et d'envoyer au prince Bagration,
outre l'instruction déjà donnée de se replier sur le Dniéper, celle
de se diriger en toute hâte sur Minsk, afin de pouvoir se réunir à
l'armée principale, dès qu'on le jugerait nécessaire.
[Note en marge: Marche des corps de Wittgenstein, de Bagowouth et de
la garde.]
[Note en marge: Ces corps rejoignent la Dwina sans difficulté.]
[Note en marge: Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff parviennent
aussi à se retirer, mais en laissant une arrière-garde compromise.]
[Note en marge: Marches forcées au moyen desquelles le général
Doctoroff réussit à se sauver.]
En conséquence de ces divers ordres, chacun avait marché le mieux
et le plus vite qu'il avait pu. Les trois corps de Barclay de Tolly
placés à notre gauche, ceux de Wittgenstein, de Bagowouth et de la
garde, qui au début se trouvaient à Rossiena, à Wilkomir, à Wilna,
s'étaient retirés dans la direction de Drissa, sans rencontrer
d'obstacle, suivis seulement par les maréchaux Macdonald, Oudinot et
Ney. L'un d'eux toutefois, comme on l'a vu, avait été assez fortement
entamé à Deweltowo par le maréchal Oudinot. Leur mouvement, grâce
à leur position et à l'avance qu'ils avaient, s'était achevé sans
difficulté, malgré les poursuites de notre cavalerie. Les corps de
Touczkoff et de Schouvaloff, placés, le premier à Nowoi-Troki, le
second à Olkeniky, l'un et l'autre à droite de Wilna (droite par
rapport à nous), s'étant mis en marche dès le 27 juin, veille du jour
où nous entrions dans Wilna, avaient eu le temps de se retirer, et
avaient pu se soustraire à notre poursuite avant que la cavalerie des
généraux Pajol et Bordessoulle et l'infanterie du maréchal Davout
parvinssent à les atteindre. Toutefois l'arrière-garde du corps
de Schouvaloff se trouvant à Orany n'avait pu dépasser à temps la
route d'Ochmiana à Minsk, que suivait le maréchal Davout, et était
demeurée entre ce dernier et le Niémen, errant çà et là, et tâchant
de rejoindre l'hetman Platow, pour se réfugier avec lui auprès de
Bagration. Restaient enfin le 6e corps, celui du général Doctoroff,
et le 2e de cavalerie du général Korff, portés plus loin que les
autres sur notre droite, c'est-à-dire à Lida, et ayant un plus long
circuit à parcourir pour tourner autour de Wilna. L'ordre de se
retirer, expédié pour eux comme pour les autres corps le 26 juin,
leur étant parvenu le 27, ils s'étaient mis immédiatement en route,
et avaient marché sans relâche sur Ochmiana et Smorgoni. Le vigilant
et brave Doctoroff, déjà connu et estimé de notre armée, dirigeait
leur mouvement. Il n'avait pas perdu de temps, avait dépassé le 29
la route de Wilna à Minsk, et était arrivé le 30 à Donachewo, ne
laissant après lui que des bagages et des arrière-gardes, que les
généraux Pajol et Bordessoulle poussaient vivement. Le 1er juillet,
il s'était remis en marche pour rejoindre en forçant le pas la grande
armée de Barclay de Tolly.
[Note en marge: Troupes restées compromises, et errant sur notre
droite.]
Tel était l'état des choses le 1er juillet. Il n'y avait plus à
notre droite que quelques détachements de Doctoroff, l'arrière-garde
du corps de Schouvaloff sous le général Dorokoff, l'hetman Platow
avec huit ou dix mille Cosaques, les uns comme les autres ayant pour
unique ressource de se reployer sur le prince Bagration en longeant
le Niémen.
[Note en marge: Poursuite par le maréchal Davout des corps russes
détachés de l'armée de Barclay de Tolly.]
Le maréchal Davout, parti de Wilna pour soutenir la cavalerie des
généraux Pajol et Bordessoulle, et interdire au prince Bagration la
retraite sur le Dniéper, avait cheminé aussi vite qu'il avait pu,
n'était cependant pas arrivé à temps pour donner aux généraux Pajol
et Bordessoulle la force dont ils auraient eu besoin pour entamer le
corps de Doctoroff, et continuait à s'avancer sur Minsk, voyant bien
tout ce qui lui restait à faire contre le prince Bagration, qu'on
avait dans tous les cas séparé de Barclay de Tolly.
[Note en marge: Obscurité du pays dans lequel opère ce maréchal.]
Dans ce pays de forêts et de marécages, déjà fort obscur par
lui-même, et dont les habitants rares et peu intelligents ne
contribuaient pas à dissiper l'obscurité, les bruits les plus
contradictoires circulaient, et tantôt on donnait les troupes que
l'on venait de heurter pour les restes de l'armée de Barclay de
Tolly, tantôt pour la tête de l'armée du prince Bagration, lequel
s'avançait avec 80 mille hommes, selon les uns, avec 100 mille
selon les autres. Le maréchal Davout avait une expérience de son
métier et une fermeté de caractère qui le garantissaient d'un défaut
fréquent et dangereux à la guerre, celui de se grossir les objets.
Après avoir marché en avant le 2 et le 3 juillet jusqu'à Volosjin,
moitié chemin de Wilna à Minsk, recueillant avec attention et sans
trouble les rapports des prisonniers, des habitants, des curés, il
discerna clairement qu'à sa gauche un corps lui avait échappé, celui
de Doctoroff, et qu'à sa droite des arrière-gardes d'infanterie et
de cavalerie, coupées de leurs corps principaux, erraient dans les
forêts, où il serait possible de les enfermer et de les prendre en
se portant sur Bagration. De quelle force disposait ce dernier? le
maréchal l'ignorait. En réalité, Bagration avait environ cinquante
et quelques mille hommes avec lui, et s'il se renforçait de
l'arrière-garde de Dorokoff, forte de 3 mille fantassins, et des 8
mille Cosaques de Platow, il était en mesure de réunir 65 ou 70 mille
combattants.
[Note en marge: Le maréchal Davout s'attend à rencontrer le prince
Bagration avec 60 ou 70 mille hommes.]
[Note en marge: Forces dont dispose ce maréchal.]
Le maréchal Davout, d'après des indications générales, attribuait
au moins 60 mille hommes au prince Bagration, dont 40 mille
d'infanterie. Dans ce pays fourré, où la défensive qu'il entendait
si bien était facile, le maréchal n'avait pas peur de rencontrer 40
mille Russes d'infanterie, pouvant leur en opposer 20 mille avec la
division Compans qu'il dirigeait lui-même sur la route d'Ochmiana,
avec la division Dessaix qui était sur la route de Lida, et qu'il
pouvait, par un mouvement transversal, attirer rapidement à lui.
Ces deux divisions auraient même dû lui fournir 24 mille hommes
d'infanterie, mais tout ce qui était Illyrien, Anséate, Hollandais,
tout ce qui était jeune surtout, languissait sur les chemins, ou
les pillait. Il n'avait donc que 18 à 20 mille fantassins, mais
des meilleurs. Il avait en cavalerie plus qu'il ne lui fallait,
c'est-à-dire les hussards et chasseurs des généraux Pajol et
Bordessoulle, les cuirassiers Valence détachés du corps de Nansouty,
et enfin le corps entier de Grouchy, séparé momentanément du prince
Eugène, et lancé par Napoléon dans la direction de Grodno pour
établir une communication avec le roi Jérôme. Toute cette cavalerie
avait ordre d'obéir au maréchal Davout, et pouvait présenter 10 mille
hommes à cheval. Dans ce pays fourré, le maréchal eût certainement
préféré trois ou quatre mille hommes d'infanterie à la plus belle
cavalerie.
[Note en marge: Mouvement du maréchal Davout sur Minsk.]
Il s'avança néanmoins sur Minsk, n'ayant aucune crainte de rencontrer
le prince Bagration, se faisant fort au contraire de l'arrêter et
de l'empêcher de gagner le Dniéper, mais ne se flattant pas de
l'envelopper et de le prendre avec si peu de monde. C'était, du
reste, un résultat déjà très-important que d'opposer des obstacles
à sa marche, car on allait ainsi l'obliger de redescendre vers les
marais de Pinsk, et si le roi Jérôme, qui avait dû passer le Niémen
à Grodno, s'avançait rapidement avec les 70 ou 75 mille hommes dont
il disposait, on avait la chance d'enlever la seconde armée russe.
Le maréchal Davout fit part de cette situation à Napoléon, et de sa
résolution de percer droit sur Minsk, malgré les fantômes dont il
marchait entouré sur cette route, lui demanda de le faire appuyer,
soit vers sa gauche contre un retour offensif des colonnes qui lui
avaient échappé, soit en arrière pour qu'il pût, s'il le fallait,
arrêter à lui seul le prince Bagration. Il écrivit en même temps
au roi Jérôme de hâter le pas, et d'étendre le bras vers Ivié ou
Volosjin, points sur lesquels il était possible de se donner la main,
de ne rien négliger enfin pour une réunion qui promettait de si beaux
résultats.
[Note en marge: Le maréchal ralentit sa marche pour recevoir les
secours demandés à Napoléon.]
L'intrépide maréchal s'avança ainsi, les 3, 4 et 5 juillet, de
Volosjin sur Minsk, tantôt heurtant directement la colonne fugitive
de Dorokoff, tantôt rencontrant sur sa droite les Cosaques de
Platow, qu'on lui signalait toujours comme étant la tête de l'armée
de Bagration. Sentant toutefois le danger s'accroître en approchant
de Minsk, et voyant s'agrandir aussi la distance qui le séparait de
ses renforts, il multipliait les reconnaissances sur sa droite pour
savoir au juste ce qu'était cette cavalerie courant de tout côté,
si par hasard elle ne serait pas le corps de Bagration lui-même, et
s'il n'y aurait pas moyen de communiquer avec le roi Jérôme. Il
finit ainsi par ralentir un peu sa marche, et s'arrêta une journée
et demie entre Volosjin et Minsk, pour avoir le temps de ramener à
lui la division Dessaix, ainsi que la cavalerie de Grouchy lancée à
une grande distance, et pour entrer à Minsk à la tête de ses forces
réunies.
[Note en marge: Importance de secourir le maréchal Davout.]
Napoléon en attendant avait reçu les demandes de secours à lui
adressées par le maréchal Davout. Ces demandes étaient fondées, car
si avec 20 mille hommes d'infanterie et 10 mille de cavalerie, ce
maréchal ne craignait pas d'en rencontrer le double dans un pays
très-favorable à la défensive, néanmoins réduit à de telles forces
il était obligé d'être circonspect, de s'avancer avec précaution,
d'envoyer des reconnaissances à droite et à gauche, de perdre ainsi
un temps précieux. Avec deux divisions de plus, il eût cheminé
droit devant lui, sans s'inquiéter s'il pouvait être rejoint par
le roi Jérôme; il eût couru à Minsk sans s'arrêter, de Minsk à la
Bérézina, de la Bérézina au Dniéper, jusqu'à ce qu'il eût débordé
le prince Bagration. Jérôme venant ensuite, on eût enveloppé le
prince géorgien, et probablement fait de lui ce qu'on avait fait du
général Mack à Ulm. C'était là un si grand résultat, qu'il valait la
peine d'y sacrifier toute autre combinaison. Mais pour l'atteindre
sûrement, il fallait que le maréchal Davout pût marcher vite, pour
marcher vite, qu'il pût marcher sans précaution, et pour marcher sans
précaution, qu'il eût des forces suffisantes, et ne fût pas obligé
d'attendre une jonction douteuse.
[Note en marge: Napoléon comptant sur la jonction du roi Jérôme avec
le maréchal Davout, croit avoir envoyé assez de forces contre l'armée
de Bagration.]