Ce fut avec le corps de Davout, toujours le mieux constitué, le mieux

pourvu, le plus propre à supporter l'effet dissolvant des mouvements

trop rapides, que Napoléon résolut d'agir sur sa droite, contre

les troupes qu'on voyait courir circulairement autour de Wilna. Ce

pouvaient être, comme nous venons de le dire, les restes de Barclay

lui-même, ou la tête de Bagration: il fallait dans le premier cas

les prendre, dans le second les arrêter court, et par un effort

vigoureux les acculer aux marais de Pinsk. La cavalerie légère du

maréchal Davout, sous les ordres des généraux Pajol et Bordessoulle,

fut mise en mouvement dès le 29 juin, celle de Pajol sur la route

d'Ochmiana à Minsk, celle de Bordessoulle sur la route de Lida à

Wolkowisk. C'étaient les deux grandes routes descendant de Wilna vers

la Lithuanie méridionale, et sur lesquelles on pouvait rencontrer ou

les détachements retardés de Barclay de Tolly, ou l'armée elle-même

de Bagration. Les généraux Pajol et Bordessoulle signalèrent tous

deux des colonnes d'infanterie, d'artillerie, de bagages, s'efforçant

de remonter assez haut pour tourner autour de Wilna, et aller de

notre droite à notre gauche rejoindre la principale armée russe.

Ils espéraient l'un et l'autre ramasser quelques débris de ces

colonnes; mais il fallait une force plus efficace, c'est-à-dire de

l'infanterie, pour opérer une bonne capture.

[Note en marge: Marche des diverses divisions chargées de coopérer au

mouvement du maréchal Davout.]

Le 30 au soir, Napoléon fit partir le maréchal Davout, avec la

division Compans, pour se porter à la suite du général Pajol dans la

direction d'Ochmiana; il dirigea la division Dessaix sur la route

de Lida, à la suite du général Bordessoulle; il tint la division

Morand prête à marcher à la suite du maréchal Davout, si besoin

était. Il pressa le mouvement du prince Eugène, qui, s'étant arrêté à

Nowoi-Troki après le passage du Niémen, et recueillant là des bruits

contradictoires, craignait de s'aventurer en s'avançant trop vite.

Le prince Eugène, en remontant de Nowoi-Troki sur Ochmiana, devait

au besoin appuyer le maréchal Davout, ou bien venir prendre sa place

dans la ligne de bataille à côté de Murat, de manière à former le

centre de l'armée, et en relier la droite avec la gauche. Napoléon

prescrivit à la cavalerie du général Grouchy, qui appartenait au

prince Eugène, d'aider celle de Bordessoulle, et de se mettre, s'il

le fallait, aux ordres du maréchal Davout. Il donna en outre à ce

dernier les cuirassiers de Valence.

Toutefois le maréchal Davout, avec les deux divisions Compans et

Dessaix, qu'il allait avoir seules sous la main en s'éloignant de

Wilna, n'aurait pas suffi pour envelopper Bagration, qui devait

compter environ 60 mille hommes, et à qui des bruits contradictoires

en attribuaient 100 mille; mais il restait l'extrême droite, formée

par le roi Jérôme avec 75 mille hommes, laquelle, débouchant de

Grodno, et suivant Bagration en queue pendant qu'on l'arrêterait

en tête, devait contribuer à l'envelopper, ou à l'acculer vers les

marais de Pinsk.

Ainsi Napoléon, par cet ensemble de mouvements, retenant en

observation devant la Dwina ses troupes de gauche, portant vivement

sur le Dniéper une partie de ses troupes de droite, tandis que son

centre, après s'être reposé à Nowoi-Troki, s'apprêtait à venir se

mettre en ligne, Napoléon donnait aux deux tiers de son armée le

temps de se rallier, et en faisait agir un tiers tout au plus pour

couper la retraite au prince Bagration. On ne pouvait pas combiner

avec une habileté plus profonde les mouvements d'une armée immense,

en sachant allier tout à la fois le besoin de repos avec la nécessité

de certaines opérations actives. Quant à lui, tandis qu'il entrait

avec sa prodigieuse activité dans tous les détails administratifs qui

intéressaient ses troupes, il donnait en même temps ses soins à la

Pologne, dont il était urgent de s'occuper, car on était chez elle,

on semblait être venu pour elle, et, si on voulait rendre la guerre

heureuse et sérieuse, on ne pouvait pas se passer d'elle.

[Note en marge: Pendant que ses corps marchent, Napoléon organise

la Lithuanie, et s'efforce d'établir l'ordre sur les derrières de

l'armée.]

[Note en marge: Motifs qui le portent à organiser la Lithuanie à

part.]

Dans ce moment en effet on s'agitait à Varsovie, et au bruit du

passage du Niémen par 400 mille soldats sous le grand homme du

siècle, on proclamait la reconstitution de la Pologne, on décrétait

la réunion de toutes ses provinces en un seul État, on votait enfin

l'une de ces confédérations générales par lesquelles les Polonais

avaient jadis défendu leur sol et leur indépendance. Il n'était pas

possible de faire autrement ni moins, en présence des événements qui

se préparaient. Puisque Napoléon était obligé, en s'avançant jusqu'au

sein même de la Russie, d'agiter la grave question de la Pologne,

dont il traversait le territoire et dont il allait demander les bras,

il eût peut-être bien fait d'en prendre son parti, et d'essayer de

la reconstituer complétement. Dans ce cas, il aurait dû, comme nous

l'avons déjà indiqué, réunir l'armée polonaise en une seule masse de

70 à 80 mille hommes, en former son aile droite, et la porter, en

remontant le Bug, vers la Volhynie et la Podolie. Cette aile droite

eût plus fidèlement gardé ses flancs, et aurait eu plus de chances

d'insurger la Volhynie que les Autrichiens. Il aurait dû en outre,

au lieu de constituer à part le gouvernement de la Lithuanie, le

réunir immédiatement au gouvernement général de la Pologne. Il eût

ainsi, par cette double unité de l'armée et du gouvernement, rendu

à la Pologne le sentiment complet de son existence, et lui aurait

peut-être imprimé l'élan national dont il avait besoin pour réussir

dans l'accomplissement de ses vastes desseins. Mais plein à cet

égard des doutes que nous avons déjà exposés, ne voulant pas prendre

un engagement trop grand sans savoir si les Polonais l'aideraient

suffisamment à le tenir, il hésita, comme dans plusieurs occasions

décisives de cette campagne, par un sentiment de prudence qui ne

répondait pas à la témérité de son entreprise, et s'appliqua à ne

rien faire de trop prononcé, à cause de l'Autriche qu'il craignait

de s'aliéner, et de la Russie à laquelle il n'entendait pas déclarer

une guerre à mort. Ayant déjà divisé l'armée polonaise en plusieurs

détachements, qu'il avait placés partout où il y avait des alliés

douteux à contenir, il renonça à réunir la Lithuanie à la Pologne,

et lui donna une administration séparée. Il faut ajouter qu'il avait

pour agir ainsi une raison administrative des plus puissantes. Il

était au milieu de la Lithuanie, et c'est là qu'il allait combattre,

peut-être s'établir pour une année ou deux: or, la faire dépendre

d'un gouvernement placé à plus de cent lieues, gouvernement agité,

disputeur, et inactif dans les premiers moments du moins, c'était

renoncer à tirer de cette province les ressources dont il avait

besoin, et qu'il était certain d'en obtenir en l'administrant

lui-même.

[Note en marge: Organisation du gouvernement lithuanien.]

Napoléon donna donc à la Lithuanie une administration distincte et

indépendante. C'était à l'égard de la Russie une menace, mais point

encore une déclaration de guerre implacable. Il forma une commission

de sept membres, et la composa des seigneurs lithuaniens les plus

considérables parmi ceux que la Russie n'avait pu gagner, ou avait

négligé de s'attacher. Persistant à relier la Pologne à la Saxe,

il nomma auprès de cette commission un représentant qui devait en

même temps être gouverneur de la province, et choisit pour ces

fonctions le comte Hogendorp, officier hollandais dont il avait fait

son aide de camp. Les quatre gouvernements secondaires de Wilna, de

Grodno, de Minsk, de Byalistok, entre lesquels se sous-divisait la

Lithuanie, furent formés chacun d'une commission de trois membres,

et d'un intendant dépendant du gouverneur général. Des agents

exécutifs furent établis dans chaque district sous le titre de

sous-préfets. Ce gouvernement de la Lithuanie, ainsi organisé, fut

chargé de recueillir et de conserver les propriétés publiques, de

percevoir les impôts, de lever les troupes, de maintenir l'ordre, de

rappeler les habitants, de veiller à ce que la moisson fût faite, de

rétablir la sûreté des routes, de créer des magasins et des hôpitaux,

de contribuer en un mot à la reconstitution de la Pologne par le

plus puissant de tous les moyens, celui qui consistait à seconder

activement l'armée française. Ce gouvernement, placé sous l'action

directe de Napoléon, était du reste autorisé à adhérer à la grande

confédération polonaise, qui venait d'être décrétée à Varsovie.

[Note en marge: Création de quelques régiments lithuaniens.]

Le premier acte du nouveau gouvernement fut d'instituer une force

publique. Il vota la création de quatre régiments d'infanterie, et de

cinq régiments de cavalerie. Sans doute on aurait pu faire davantage

avec la population de la Lithuanie, mais les ressources financières

et les officiers manquaient. Ces neuf régiments, formant un total

de douze mille hommes, devaient coûter quatre millions au moins de

première création. Or on n'avait pas la moindre partie de cette

somme. Napoléon, qui, une fois engagé dans une semblable aventure,

aurait dû ne ménager aucun moyen, ne consentit à avancer que 400

mille francs. On choisit pour colonels de grands propriétaires,

ayant servi autrefois, et attirés par l'appât d'un haut grade. On

demanda les officiers de grade inférieur au prince Poniatowski. La

population lithuanienne, quoique déjà un peu façonnée au joug de la

Russie, comme nous l'avons dit, n'était pas sans zèle pour la cause

de son indépendance, mais les seigneurs ne pouvaient se défendre

de craindre le retour des Russes, et redoutaient singulièrement

les exils et les séquestres. La population des campagnes craignait

les pillages et la dévastation. La bourgeoisie des villes, moins

les Juifs, était parfaitement disposée, mais peu nombreuse et fort

gênée. Tous, pauvres ou riches, avaient été ruinés par le blocus

continental et le séjour des troupes russes. Enfin on leur parlait de

leur indépendance avec une certaine réserve, dont Napoléon ne voulait

pas se départir, et on ne mettait de la véhémence qu'en leur parlant

de la nécessité des sacrifices à faire. Ces causes atténuant le zèle

sans le détruire, les créations dont on avait à s'occuper, déjà fort

difficiles par elles-mêmes, en étaient devenues plus difficiles

encore.

[Date en marge: Juillet 1812.]

[Note en marge: Institution d'une garde nationale à pied dans la

ville, et d'une garde nationale à cheval dans les campagnes.]

[Note en marge: La garde à cheval doit servir de guide à des

détachements de vieille cavalerie qui sont chargés de rétablir

l'ordre dans les campagnes et sur les routes.]

Aux régiments de ligne on ajouta des gardes nationales. On commença

par créer celle de Wilna, qui devait être de 1500 hommes. La campagne

ayant spécialement besoin d'une milice pour le maintien de l'ordre,

on créa des gardes-chasse, espèce de garde nationale à cheval, qui

convenait aux moeurs du pays, et aux distances à parcourir. Elle

fut portée d'abord à quatre escadrons de 120 hommes chacun, un

par gouvernement. Ces gardes à cheval devaient servir de guides à

des détachements de cavalerie française chargés de poursuivre les

pillards, les maraudeurs, les bandits. Cette répression du maraudage

avait paru à Napoléon le premier soin à prendre, afin d'empêcher

la dissolution de l'armée, et de ramener, en la rassurant, la

population dans ses demeures. Il fut donc formé des colonnes

de vieille cavalerie, qui, ayant en tête des détachements de

gardes-chasse polonais, se mirent à courir la campagne, à secourir

les seigneurs assaillis dans leurs châteaux, à ramener les paysans

cachés dans les bois, à recueillir les hommes de bonne volonté

qui n'étaient qu'égarés, à saisir et à fusiller les pillards. Des

commissions militaires suivaient ces colonnes de cavalerie, et le

lendemain même de leur institution, c'est-à-dire dans la première

semaine de juillet, elles firent juger et fusiller des Allemands, des

Italiens, des Français, sur la place publique de Wilna.

Malheureusement le mal était déjà bien grand, et le nombre de 25 ou

30 mille débandés s'accroissait au lieu de diminuer par les marches

précipitées de plusieurs des corps de l'armée. Il y avait notamment

dans le 1er corps, quelque bien tenu qu'il fût par le maréchal

Davout, le 33e léger, régiment hollandais, qui s'était presque

débandé en entier, et qui pillait impitoyablement le canton de Lida,

l'un des plus fertiles du pays. Les châteaux étaient dévastés, les

vivres détruits, ce qui, après le passage des Cosaques, avait achevé

la ruine de ce canton. Le sous-préfet de Nowoi-Troki, se rendant à

son poste, avait été attaqué en route, et était arrivé sans aucune

espèce de bagage à Nowoi-Troki. Des courriers venant de Paris avaient

déjà été dévalisés. Heureusement les colonnes à cheval commençaient

à mettre les pillards en fuite, à rassurer un peu les seigneurs,

à ramener les paysans, mais ne pouvaient rattraper les traînards

qui s'enfonçaient dans les bois, ou regagnaient le Niémen pour le

repasser. Ceux qui prenaient ce dernier parti étaient, du reste, les

moins dangereux pour l'armée.

[Note en marge: Grand nombre de cadavres d'hommes et de chevaux

infectant les routes.]

[Note en marge: Les colonnes mobiles chargées de les faire ensevelir.]

Un autre inconvénient à faire cesser sur les routes, était celui des

cadavres d'hommes et de chevaux gisant sans sépulture, et infectant

l'air, surtout par l'étouffante chaleur qu'on ressentait depuis

quelques jours. En Italie, en Allemagne, pays très-peuplés, dès

qu'il y avait des morts par le feu ou par toute autre cause, les

habitants, intéressés eux-mêmes à la salubrité de leurs contrées, se

hâtaient de les ensevelir. Ordinairement même, l'empressement à les

dépouiller portait les paysans à ne pas perdre de temps. Mais ici,

avec des villages distants de cinq à six lieues les uns des autres,

quelquefois de dix, ce genre de soin était absolument négligé, et

indépendamment de quelques jeunes soldats morts de fatigue, de faim

ou de saisissement, par suite des mauvais temps, huit mille cadavres

de chevaux infectaient l'atmosphère. Napoléon ajouta aux devoirs

imposés aux colonnes qui parcouraient les routes, celui de faire

enterrer les cadavres d'hommes et d'animaux.

Il fit établir, de Koenigsberg à Wilna, une suite de postes

militaires, où devaient se trouver un commandant, un magasin, un

petit hôpital, un relais de chevaux, et une patrouille chargée de

veiller à la sûreté de la route et à l'enterrement des morts.

[Note en marge: Construction des fours.]

En même temps qu'il s'occupait de ces divers objets, Napoléon donna

tous ses soins à une affaire devenue la plus urgente de toutes celles

qui pouvaient attirer son attention, l'affaire des vivres et des

convois. D'abord, avec les maçons de la garde et ceux du maréchal

Davout, il ordonna la construction à Wilna de fours capables de cuire

cent mille rations par jour. Les charpentiers manquant pour façonner

des cintres, on les prit dans les corps. Les briques, seul genre de

matériaux qu'on pût employer dans ce pays où la pierre était rare,

ne se trouvaient malheureusement qu'à quelque distance de Wilna. À

défaut des chevaux de l'artillerie presque tous épuisés, Napoléon

n'hésita point à requérir les chevaux de voiture des états-majors,

afin de transporter les briques à pied d'oeuvre. Chaque jour il

allait lui-même examiner le degré d'avancement de ces travaux.

[Note en marge: Réparation des moulins.]

La construction des fours n'était pas la seule des difficultés à

vaincre pour assurer à Wilna la subsistance de l'armée. Les grains,

malgré les ravages de l'ennemi, étaient assez abondants. Mais les

Russes, n'ayant pas toujours le temps de les détruire, s'attaquaient

particulièrement aux moulins. Il fallait donc les réparer, ou

requérir ceux qui étaient intacts, pour convertir le grain en farine.

Provisoirement, on prit les farines du 1er corps, toujours le mieux

approvisionné, sauf à lui en tenir compte plus tard. Quant aux

boulangers pour pétrir et cuire le pain, on en avait suffisamment,

grâce à ceux dont la garde et le 1er corps s'étaient pourvus.

[Note en marge: Vastes approvisionnements préparés au moyen des

réquisitions.]

Napoléon songea ensuite à créer de grands magasins, tant à Kowno et à

Wilna que dans les villes dont on allait successivement s'emparer. Il

résolut de faire en Lithuanie une réquisition de 80 mille quintaux de

grains, d'une quantité proportionnée d'avoine, de paille, de foin,

de fourrage, etc. Quant à la viande, elle abondait, grâce au bétail

qui avait été amené sur pied à la suite des troupes. La dyssenterie

même, qui commençait à se répandre, tenait en partie à la grande

quantité de viande mangée sans sel, sans pain, sans vin. Napoléon

ordonna qu'après ces premières réquisitions on se procurerait, soit

à compte des contributions dues par le pays, soit à prix d'argent,

un million de quintaux de grains. Si la récolte était bonne, et

que la moisson ne fût point troublée par la guerre, il n'était pas

impossible de réaliser cet immense approvisionnement.

[Note en marge: Moyens de transport, navigation de la Wilia.]

Les moyens de transport, indispensables à ajouter aux

approvisionnements, réclamaient une nouvelle intervention de la

puissante volonté de Napoléon. Les premiers convois, dirigés par le

colonel Baste, qui en plus d'un endroit avait été obligé de faire

curer les canaux, et auquel il en avait coûté des peines infinies

pour approprier les bâtiments à la nature des cours d'eau, venaient

de franchir la distance de Dantzig à Kowno. Napoléon en ressentit

une vraie joie. Mais il restait à faire remonter ces convois de

Kowno à Wilna par la rivière sinueuse de la Wilia. C'était un trajet

de vingt jours, presque aussi long que celui de Dantzig à Kowno,

bien que la distance ne fût que d'un cinquième ou d'un sixième.

Napoléon fit réunir des bateaux pour essayer, avec le secours des

marins de la garde, d'abréger cette navigation. Son projet, si cet

essai ne réussissait pas, était d'y renoncer, et de la remplacer

par une grande entreprise de transports par terre, qu'il se

proposait de confier à une compagnie de juifs polonais. Les grains

n'étant pas difficiles à trouver dans les lieux où l'on était, il

limita les objets à transporter aux farines, et après les farines

aux spiritueux, aux riz, aux effets d'habillement, aux munitions

d'artillerie.

[Note en marge: L'organisation des équipages militaires ne donne pas

tous les résultats qu'on en avait attendus.]

[Note en marge: On se borne à mener avec soi les voitures les plus

légères.]

L'organisation qu'on avait donnée aux équipages militaires n'avait

pas eu les résultats qu'on en attendait. On avait perdu, de l'Elbe au

Niémen, une moitié des voitures, un tiers des chevaux, un quart des

hommes. Ainsi que nous l'avons dit, les chars légers à la comtoise

étaient seuls arrivés. Il en restait toutefois un certain nombre

en arrière. Napoléon décida qu'on laisserait à Wilna les chars du

nouveau modèle comme trop lourds, qu'on n'amènerait en Russie que

les caissons d'ancien modèle et les chars à la comtoise, mais que le

train d'artillerie ayant perdu beaucoup de chevaux, et les munitions

de guerre lui semblant plus nécessaires que le pain, car si dans les

champs on trouvait çà et là quelques vivres, on ne trouvait nulle

part des gargousses et des cartouches, on appliquerait à l'artillerie

une partie des chevaux des équipages. Quant aux voitures qui

resteraient ainsi sans attelages, il ordonna d'y atteler des boeufs,

et, lorsqu'on n'aurait pas de boeufs, des chevaux du pays, espèce

petite, mais forte, et dure à la fatigue, quoique infectée comme les

hommes de l'horrible maladie de la plique. Malheureusement ces ordres

étaient plus faciles à donner qu'à exécuter, car il n'était pas aisé

de se procurer des jougs pour atteler les boeufs, des fers pour

garantir leurs pieds, des bouviers pour les conduire.

[Note en marge: Malgré des difficultés déjà vivement senties,

Napoléon ne cesse pas d'être rempli de confiance.]

[Note en marge: Raisons de ne pas écouter M. de Balachoff, mais

convenance à le bien recevoir.]

On voit que de soins divers, d'une multiplicité infinie, et d'un

succès douteux, exigeait la téméraire entreprise de transporter 600

mille hommes dans un pays lointain qui pouvait difficilement les

nourrir, avec un matériel trop peu éprouvé, et avec un trop grand

nombre de jeunes gens mêlés aux vieux soldats, les uns et les autres

égaux au feu sans doute, mais fort inégaux à la fatigue. Quoique

devenu plus soucieux en voyant de près les obstacles, Napoléon avait

encore tout entier le sentiment de sa puissance. En quelques jours

en effet il avait conquis la Lithuanie, et coupé en deux l'armée

russe; il se flattait de prendre Bagration, ou de le mettre hors de

cause pour longtemps, et, malgré la difficulté des lieux, du climat,

des distances, il espérait de ses savantes manoeuvres des résultats

conformes à sa politique et à sa gloire. Aussi, tout en recevant

poliment le ministre d'Alexandre, M. de Balachoff, était-il résolu

à ne pas accepter les propositions dont cet envoyé était porteur.

Effectivement, pour Alexandre comme pour Napoléon, il n'était plus

temps de chercher à négocier, et l'épée pouvait seule résoudre la

terrible question qui venait d'être soulevée. Avant le passage du

Niémen, on aurait pu s'aboucher encore, et employer quelques jours

à parlementer, personne n'ayant un sacrifice de dignité à faire,

puisque Napoléon n'avait pas à repasser le Niémen, et qu'Alexandre

n'était pas réduit à traiter sur son sol envahi. Le Niémen passé,

l'honneur était gravement engagé d'un côté comme de l'autre. Pour

Napoléon, il y avait d'autres raisons encore de ne rien écouter, la

saison d'abord, car on était en juillet, et il restait à peine trois

mois pour agir, ensuite le temps qu'on allait donner aux Russes en

négociant, soit pour amener sur la Vistule les troupes de Turquie,

soit pour réunir les troupes de Bagration à celles de Barclay de

Tolly. Napoléon (l'avenir lui étant caché comme à tous les mortels)

ne devait donc pas écouter les propositions de M. de Balachoff. Ne

pas commencer la guerre eût cent fois mieux valu sans doute; mais,

la guerre commencée, il était impossible de s'arrêter à Wilna, et la

seule chose convenable à faire était de repousser poliment, et même

courtoisement, l'envoyé d'Alexandre. Malheureusement Napoléon fit

davantage, et ne put s'empêcher de piquer vivement M. de Balachoff,

entraînement dont il ne savait plus se défendre, dès qu'il éprouvait

quelque contrariété, surtout depuis que l'âge et le succès l'avaient

porté à mettre de côté toute contrainte. L'âge tempère, lorsque la

vie a été un mélange de succès et de revers; il enivre, au contraire,

il aveugle, lorsque la vie n'a été qu'une longue suite de triomphes.

[Note en marge: L'accueil que Napoléon fait à M. de Balachoff

commence par être poli.]

[Note en marge: Langage que lui tient cet envoyé russe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 50 段