portes de Wilna, en descendant les coteaux qui bordent la Wilia.
Elle y rencontra un gros détachement de cavalerie russe appuyé par
de l'infanterie et par quelques pièces d'artillerie attelée. Le
choc fut assez vif, mais l'avant-garde ennemie, après avoir résisté
quelques instants, se replia dans Wilna, en brûlant les ponts de la
Wilia, et en mettant le feu aux magasins de vivres et de fourrages
que contenait la ville. Le maréchal Davout, qui suivait à une lieue
de distance la cavalerie de Murat, entra dans Wilna avec elle. Les
Lithuaniens, quoique asservis aux Russes depuis plus de quarante
ans, et déjà un peu façonnés au joug, accueillirent les Français
avec joie, et se hâtèrent de les aider à réparer le pont de la
Wilia. Au moyen de quelques bateaux du pays, on rétablit le passage
de la rivière, peu large en cet endroit, et on courut ensuite à la
poursuite des Russes, qui se retirèrent rapidement mais sans désordre.
Ainsi la capitale de la Lithuanie venait d'être conquise presque sans
coup férir, et après quatre jours seulement d'hostilités. Napoléon,
parti la veille de Kowno, et arrivé vers midi, fit son entrée dans
Wilna au milieu du concours empressé des habitants, qui peu à peu
s'échauffaient, s'animaient au contact de nos soldats, surtout des
soldats polonais, et au souvenir de leur antique liberté, que les
plus âgés d'entre eux avaient seuls connue, et dont ils avaient
souvent raconté les scènes à leurs enfants. Les seigneurs lithuaniens
partisans des Russes s'étaient enfuis; ceux qui ne l'étaient pas
avaient eu soin de nous attendre. Parmi ces derniers les uns vinrent
spontanément, les autres se laissèrent mander. Mais tous se prêtèrent
franchement à la création d'autorités nouvelles pour administrer
le pays dans l'intérêt de l'armée française, intérêt qui dans le
moment était celui de la Pologne elle-même. Toutefois une grande
crainte retenait et glaçait leur zèle, c'est que cette tentative de
reconstituer la Pologne ne fût pas sérieuse, et que sous peu de mois
on ne revît les Russes courroucés rentrer dans Wilna avec des ordres
de séquestre et d'exil.
[Note en marge: Premières mesures de Napoléon à Wilna.]
Le premier service à nous rendre était de moudre du grain, de
construire des fours, de cuire du pain pour nos soldats, qui
arrivaient affamés, non de viande dont ils avaient eu en abondance,
mais de pain dont ils avaient été privés presque partout. Le grain
n'était pas rare; mais les Russes s'étaient surtout appliqués à
détruire les farines, les moulins et les avoines, prévoyant qu'avec
du blé on n'aurait pas immédiatement du pain, et que sans avoine
nous ne conserverions pas longtemps la grande quantité de chevaux
qui suivaient l'armée. Or la ville de Wilna, qui renfermait une
population de vingt-cinq mille âmes environ, ne pouvait pas, sous le
rapport de la confection du pain, offrir les mêmes ressources que
Berlin ou Varsovie. Napoléon ordonna d'employer sur-le-champ à la
construction des fours les maçons que le maréchal Davout amenait avec
lui, et ceux dont la garde était pourvue. On s'empara en attendant
des fours que contenait la ville, et qui suffisaient à peine à cuire
trente mille rations par jour. Il en aurait fallu cent mille tout de
suite, et dans quelques jours deux cent mille.
[Note en marge: Mouvements des divers corps d'armée.]
[Note en marge: Le maréchal Ney passe la Wilia à Riconti, le maréchal
Oudinot à Janowo.]
[Note en marge: Rencontre du maréchal Oudinot avec le corps de
Wittgenstein à Deweltowo.]
Pendant que Napoléon vaquait à ces premiers soins, les divers corps
de l'armée exécutaient les mouvements qui leur étaient prescrits,
sans autres accidents que ceux qu'on avait à craindre de la fatigue
et du mauvais temps. Le maréchal Ney, comme on l'a vu, avait
dû passer la Wilia plus près de Wilna que le maréchal Oudinot,
c'est-à-dire aux environs de Riconti, et il avait marché dans la
direction de Maliatouy, apercevant de loin le corps de Bagowouth qui
était d'abord à Wilkomir, mais qui dans le mouvement de retraite des
corps russes avait quitté ce point pour se diriger sur Swenziany et
Drissa. Du reste le maréchal Ney n'eut affaire qu'à l'arrière-garde
de Bagowouth, composée de Cosaques, qui s'efforçaient de tout
brûler, mais n'en avaient pas toujours le temps, et nous laissaient
heureusement encore quelques ressources pour vivre. Le maréchal
Oudinot, ayant passé la Wilia au-dessous, c'est-à-dire à Janowo,
pour marcher sur Wilkomir, n'y rencontra plus Bagowouth, qui venait
d'en partir, mais Wittgenstein, qui de Rossiena s'était reporté
sur Wilkomir. Ce dernier se trouva en position à Deweltowo, le 28
au matin, moment même où le gros de l'armée française entrait dans
Wilna. Wittgenstein avait 24 mille hommes, beaucoup de cavalerie, et
tout ce qu'il fallait d'énergie pour ne pas se retirer timidement
devant nous. Il montra au maréchal Oudinot une ligne d'environ 20
mille fantassins, opérant lentement leur retraite, et couverts par
une artillerie nombreuse et une cavalerie brillante. Wittgenstein
avait rencontré dans le maréchal Oudinot un adversaire qui n'était
pas homme à se laisser braver. Le maréchal, n'ayant encore sous la
main que sa cavalerie légère, son artillerie attelée, la division
d'infanterie Verdier, et les cuirassiers de Doumerc, n'hésita point
à se jeter sur les Russes. Après avoir chargé à outrance leur
cavalerie, et l'avoir obligée à repasser derrière les lignes de
l'infanterie, il aborda celle-ci avec la division Verdier, la força à
se replier, et lui tua ou prit environ quatre cents hommes. Il n'eut
pas même le temps d'employer ses cuirassiers, et encore moins les
divisions Legrand et Merle, qui arrivaient en toute hâte. Il en fut
quitte pour une centaine d'hommes morts ou blessés. Les Russes se
mirent bientôt hors de portée.
[Note en marge: Soldats qui commencent à rester en arrière.]
Nos troupes, dans le corps du maréchal Oudinot comme dans celui du
maréchal Ney, étaient très-fatiguées, tant par les marches qu'elles
avaient dû faire jusqu'au Niémen, que par celles qu'elles avaient
faites au delà. Elles manquaient de pain, de sel et de spiritueux,
et s'ennuyaient de manger de la viande sans sel, avec un peu de
farine délayée dans de l'eau. Les chevaux étaient déjà très-affaiblis
faute d'avoine, et encore le temps avait-il été beau. Un grand nombre
de soldats restés sur les derrières y étaient pour ainsi dire égarés,
cherchaient leur chemin, et ne trouvaient personne à qui le demander,
car il y avait peu d'habitants, et le peu qu'il y avait ne parlaient
que le polonais. Une énorme quantité de charrois, soit d'artillerie,
soit de bagages, allongeaient et embarrassaient cette queue de
l'armée.
[Note en marge: Difficultés particulières qu'avait rencontrées le
prince Eugène pour arriver aux bords du Niémen.]
Telle était la situation des choses à notre gauche, au delà de la
Wilia. Elle était à peu près la même à notre centre, sur la route
directe de Kowno à Wilna, que les dernières divisions du maréchal
Davout parcouraient en ce moment, suivies par la garde impériale.
À notre droite, au corps d'armée du prince Eugène, tout était en
retard, la tête et la queue. Le prince Eugène ayant eu à traverser
non pas la Vieille-Prusse, comme les maréchaux Davout, Oudinot et
Ney, mais la Pologne, avait franchi difficilement, au prix de grands
efforts et de grandes privations, les sables stériles et mouvants de
ces contrées, et n'était arrivé sur le Niémen que le jour même où le
gros de l'armée entrait dans Wilna. En passant le Niémen à Prenn, ce
prince devait déboucher sur Nowoi-Troki et Olkeniki, points occupés
par les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, qui ne formaient pas
un total de plus de 34 mille hommes, et qui étaient peu capables par
conséquent de tenir tête aux 80 mille hommes de l'armée d'Italie.
Ce n'étaient donc pas les difficultés naissant de la présence
de l'ennemi que le prince Eugène avait à craindre, et les lieux
pouvaient seuls faire obstacle à sa marche. Son opération devait
s'exécuter du 28 au 30 juin.
Jusque-là, sauf quelques orages passagers, le ciel avait été pur,
la chaleur assez vive, sans être encore importune, comme elle l'est
souvent dans ces contrées extrêmes, tour à tour privées du soleil
en hiver, ou fatiguées de sa présence continue en été. Cependant
la Pologne, qu'on avait trouvée si triste dans l'hiver de 1807, se
montrait maintenant verdoyante, couverte de vastes forêts, assez
agréable d'aspect, mais manquant de la vraie gaieté, celle que
l'homme répand dans la nature par sa présence et son travail. Les
routes, quoique non ferrées, n'étaient pas trop difficiles encore, le
soleil les ayant desséchées.
[Note en marge: Orages subits qui enveloppent toute la Pologne.]
[Note en marge: Le prince Eugène interrompu dans le passage du
Niémen.]
Tout à coup, dans la soirée du 28[2], ces conditions climatériques
cessèrent brusquement. Le ciel se couvrit de nuages, et une suite
d'orages épouvantables enveloppa la Pologne presque entière. Des
torrents de pluie inondèrent les terres, et les amollirent sous
les pieds des hommes et des chevaux. Pour comble de malheur, la
température changea comme l'aspect du ciel, et devint tout à coup
aussi froide qu'humide. Pendant les trois journées du 29 juin au 1er
juillet, le temps fut affreux, et les bivouacs devinrent extrêmement
pénibles, car il fallut coucher dans une espèce de fange. Beaucoup
d'hommes jeunes furent atteints de dyssenterie, et ils le durent
non-seulement au rapide changement de la température, mais aussi à
une nourriture composée presque uniquement de viande, et souvent
de viande de porc. Une partie des divisions du maréchal Davout,
qui étaient encore en marche sur Wilna le 29, toute la garde qui
les suivait, se trouvant sans abri, car on avait à peine de quoi
loger les états-majors dans les rares habitations du pays, eurent
de grandes souffrances à essuyer. Les troupes des maréchaux Ney
et Oudinot, à la gauche de la Wilia, ne jouirent pas d'un temps
meilleur, mais souffrirent un peu moins, parce que le pays qu'elles
traversaient n'avait été visité ni par les Russes ni par les
Français. À droite, les souffrances du corps du prince Eugène, qui
en ce moment passait le Niémen, furent plus grandes encore. Le pont
avait été jeté le 29 au soir, et une division avait déjà franchi
le Niémen, lorsqu'un orage, violent, torrentueux, mêlé de vent, de
grêle et de tonnerre, comme les orages des tropiques, emportant les
tentes, obligeant les cavaliers à mettre pied à terre, les fantassins
à se serrer les uns aux autres, causa une sorte de saisissement
universel. On ne pouvait pas même se coucher à terre au milieu de
cette inondation. Le passage fut interrompu, et on resta pendant
quarante-huit heures une moitié au delà du fleuve, et une autre
moitié en deçà. Les Bavarois surtout, qui avaient beaucoup marché et
fait une grande consommation de porc, contractèrent en cette occasion
le germe d'une dyssenterie qui leur devint bientôt funeste.
[Note 2: Divers historiens de cette époque ont parlé d'un orage
qui éclata au moment du passage du Niémen, et ont voulu y voir de
sinistres présages. Cette assertion mérite une explication. La
lecture attentive des dépêches des généraux relatant les faits jour
par jour, prouve que sur tous les points le mauvais temps, celui
qu'on peut vraiment appeler de ce nom, ne commença que du 28 au
29 juin, et dura jusqu'au 2 ou 3 juillet. Le principal passage du
Niémen ayant eu lieu le 24 à Kowno, ne fut donc précédé d'aucun
signe alarmant, comme on dit que le fut chez les anciens la mort de
César. Il est bien vrai que vers la fin de la journée du 24 on essuya
un court orage, mais pendant la plus grande partie de la journée
du 24 le temps fut beau, et il ne justifie en rien la tradition
des présages sinistres. Le passage du prince Eugène à Prenn, ayant
commencé le 29 au soir, fut en effet interrompu par l'orage, et c'est
sans doute ce qui a fourni occasion de dire que la foudre avait
averti Napoléon de la destinée qui l'attendait au delà du Niémen.
C'est une preuve sur mille de la difficulté d'arriver à l'exactitude
historique, et de la part que l'imagination des hommes cherche
toujours à prendre dans le récit des choses aux dépens de la vérité
rigoureuse. Au reste, ce détail est de peu d'importance, et nous ne
le mentionnons que parce qu'il a beaucoup occupé M. Fain, et provoqué
de sa part de nombreuses réflexions.]
[Note en marge: Mortalité qui se déclare parmi les chevaux.]
[Note en marge: Voitures abandonnées sur les routes, et livrées au
pillage.]
On franchit le Niémen cependant, et on s'achemina bientôt sur
Nowoi-Troki, mais dans une sorte de désordre produit par l'invasion
subite du mauvais temps. Napoléon avait levé les chevaux comme les
conscrits par milliers, en Suisse, en Italie, en Allemagne, sans
s'inquiéter de leur âge. Il avait bien fait à cet égard quelques
sages recommandations, mais les quantités demandées n'avaient pas
permis de les suivre. Ces chevaux, attelés trop jeunes et sans
éducation préalable à d'immenses charrois, obligés de les traîner
à travers les sables de la Pologne, nourris avec du seigle vert au
lieu de grain, étaient déjà très-fatigués en arrivant au bord du
Niémen. Les nuits pluvieuses et froides des 29 et 30 juin en tuèrent
plusieurs mille, particulièrement dans le corps du prince Eugène.
En deux jours les routes furent couvertes de chevaux morts et de
voitures abandonnées. Si les soldats et les officiers du train
avaient été plus expérimentés, ils auraient pu parer au mal, du moins
en partie, en réunissant en parcs au bord des routes les voitures
privées de chevaux, en laissant des détachements pour les garder, et
en attelant ensuite avec les chevaux survivants les voitures qu'il
importait de faire arriver les premières. Un petit nombre d'entre
eux agirent ainsi, mais les autres abandonnèrent les voitures aux
traînards affamés, qui ne se firent pas scrupule de les piller.
Dans le corps du prince Eugène, où il y avait beaucoup d'Italiens
et de Bavarois, le désordre fut extrême. Ce désordre s'introduisit
également sur les derrières du maréchal Davout, parmi les Hollandais,
les Anséates, les Espagnols du 1er corps. Ces étrangers, peu soucieux
de l'honneur d'une armée qui était française, peu attachés à une
cause qui n'était pas la leur, furent les premiers à se débander, et
à profiter de l'obscurité de cette région forestière pour déserter ou
se livrer à la maraude. Parmi nos soldats eux-mêmes il y eut quelque
relâchement, mais ce fut seulement parmi les anciens réfractaires
arrachés par les colonnes mobiles à la vie errante, et amenés de
force au drapeau. Du Niémen à Wilna on vit vingt-cinq à trente mille
Bavarois, Wurtembergeois, Italiens, Anséates, Espagnols, Français,
s'échappant des rangs, pillant les voitures abandonnées, et après
les voitures, les châteaux des seigneurs lithuaniens. Le dommage
sans doute n'était pas alarmant, et sur les 400 mille hommes qui
venaient de franchir le Niémen, 25 ou 30 mille maraudeurs n'étaient
pas une diminution inquiétante de nos forces, si le mal s'arrêtait
là; mais il pouvait devenir contagieux, et la perte de 7 à 8 mille
chevaux surtout éprouvée en quatre jours était difficile à réparer.
Le prince Eugène, dans les troupes duquel le mal avait sévi avec le
plus de violence, arrivé à Nowoi-Troki, sur la droite de Wilna, en
avertit l'Empereur, bien qu'il n'aimât pas à l'affliger. Les autres
commandants adressèrent les mêmes rapports, et signalèrent des
symptômes fâcheux dans tous les corps de l'armée.
Napoléon n'était pas homme à s'effrayer de pareils accidents, à
l'ouverture d'une campagne qui commençait à peine, et pour laquelle
il avait tant multiplié les précautions. Il avait vu d'ailleurs
quelque chose de semblable, mais dans une bien moindre proportion, en
1807, et il en avait triomphé. Il ne douta pas de triompher également
de ces difficultés, auxquelles il s'était attendu, qu'il regardait
comme toutes locales, et qui malheureusement tenaient à des causes
générales. Le mal dont l'armée était atteinte, elle ne l'avait pas
pris dans les plaines de la Pologne; elle en avait apporté le germe
avec elle. Les soldats de Masséna en Portugal quittaient le drapeau
pour vivre, mais ils y revenaient le soir, parce qu'ils étaient
Français et vieux soldats. Dans l'armée amenée en Russie, si on se
fût réduit aux hommes qui étaient Français et vieux soldats, le
nombre eût été à peine de la moitié.
[Note en marge: Napoléon, pour rallier ses colonnes, et donner à ses
convois le temps de rejoindre, prend le parti de faire un séjour à
Wilna.]
Napoléon vit un remède facile à ce mal subit, qui ne l'alarmait que
très-médiocrement, c'était de faire à Wilna une halte d'une quinzaine
de jours. Avec ce répit on devait selon lui rallier la queue des
colonnes, et surtout celle des bagages. La longue traînée de ses
convois ne s'étendait pas seulement de Wilna au Niémen, mais du
Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Elbe. Les corps n'avaient
pas encore reçu la moitié des équipages qui leur étaient destinés.
Les lourdes voitures du nouveau modèle étaient restées la plupart
en route, mais les plus légères paraissaient devoir arriver. En
s'arrêtant quelques jours à Wilna, on était certain de rallier ces
dernières, qu'on emmènerait seules avec soi, et quant aux plus
lourdes, qui devaient rejoindre postérieurement, on les laisserait
sur les derrières de l'armée, où elles auraient plus d'un service
à rendre. En même temps on organiserait la Lithuanie, et on y
établirait un gouvernement polonais, dont on avait grand besoin.
[Note en marge: Danger, en s'arrêtant à Wilna, de rendre inexécutable
le plan conçu par Napoléon, et consistant à couper en deux la ligne
russe.]
Ce n'étaient donc pas les occupations utiles qui manquaient pour
employer les quinze jours qu'il s'agissait de passer à Wilna. Mais
tandis qu'on y séjournerait, le beau plan de Napoléon, consistant à
couper en deux la ligne russe, n'allait-il pas devenir inexécutable?
Barclay de Tolly et Bagration en rétrogradant, l'un sur la Dwina,
l'autre sur le Dniéper, n'allaient-ils pas trouver le moyen de se
rejoindre au delà de ces deux fleuves? N'allait-on pas, ce qui
était plus grave encore, perdre l'occasion de les atteindre, et de
les battre, avant qu'ils eussent réalisé leur projet de retraite
indéfinie dans l'intérieur de la Russie? Et n'était-ce pas le cas
de se demander, si, à faire une halte pour rallier ses colonnes et
ses convois, il n'aurait pas mieux valu la faire à Kowno même, avant
d'avoir franchi le Niémen, lorsque l'ennemi immobile, et devant
persister à l'être tant que nous ne violerions pas ses frontières,
n'avait pas reçu de notre brusque apparition l'avertissement de se
retirer en toute hâte sur la Dwina et le Dniéper? Mais maintenant
qu'on avait agi autrement, et qu'on avait opéré peut-être quinze
jours trop tôt, ne valait-il pas mieux poursuivre témérairement une
entreprise témérairement conçue, et marchant avec ce qu'on avait de
plus dispos, se jeter sur les Russes, et obtenir un résultat décisif,
avant qu'ils eussent le temps de s'enfoncer dans l'intérieur de leur
pays? Questions graves, fort difficiles à résoudre après coup, mais
qui dans le moment ne parurent point embarrasser Napoléon, car tout
en s'arrêtant à Wilna pour rallier les traînards, pour établir une
bonne police sur ses derrières, pour réorganiser ses convois, et
créer un gouvernement de la Lithuanie, il n'entendait pas renoncer au
projet de se placer entre les deux principales armées russes, afin
de les isoler l'une de l'autre pendant tout le reste de la campagne.
Les circonstances en effet l'autorisaient jusqu'à un certain point à
concevoir l'espérance de réaliser toutes ces pensées à la fois.
[Note en marge: Profonde combinaison de Napoléon, pour laisser sa
gauche et son centre immobiles, tandis que sa droite poursuivra le
prince Bagration.]
À peine entré dans Wilna, c'est-à-dire le lendemain 29 juin, les
rapports de la cavalerie légère annoncèrent que beaucoup de troupes
russes étaient en marche autour de Wilna, et couraient circulairement
de notre droite à notre gauche, sans doute pour rejoindre Barclay
de Tolly sur la Dwina. Étaient-ce quelques divisions détachées,
n'ayant pu jusqu'ici rejoindre Barclay de Tolly, ou bien la tête de
Bagration, cherchant à former sur la Dwina une seule masse avec
l'armée principale? Voilà ce qu'il n'était pas possible de discerner
encore; mais, dans tous les cas, c'étaient des troupes qu'on était en
mesure d'intercepter, et au surplus, si on se trouvait en présence
de Bagration lui-même, on ne pouvait avoir affaire qu'à la tête de
son corps d'armée, puisqu'il avait à remonter au nord de toute la
distance de Grodno à Wilna, et on était certainement à temps de lui
barrer le chemin. Napoléon résolut donc, tandis qu'il s'arrêterait
par sa gauche devant Barclay de Tolly, de marcher vivement par sa
droite, afin d'intercepter la route que devait suivre Bagration, de
l'envelopper s'il était possible, ou de l'acculer au moins aux marais
de Pinsk, et de le paralyser ainsi pour le reste de la campagne.
Ce qui a été dit dans cette histoire du théâtre de la guerre, indique
suffisamment les mouvements que Napoléon avait à exécuter pour
atteindre le but qu'il se proposait. Du Rhin au Niémen, Napoléon
avait presque toujours marché au nord-est. Après le passage du
Niémen, il avait tourné à l'est, et désormais dans cette campagne
extraordinaire il allait toujours marcher à l'orient jusqu'à Moscou.
Le Niémen franchi, la Wilia remontée jusqu'à Wilna, il allait
rencontrer les grandes lignes transversales dont nous avons déjà
parlé, celles que forment la Dwina et le Dniéper, et il devait
naturellement s'acheminer vers l'espace ouvert que ces fleuves
laissent à leur naissance entre Witebsk et Smolensk. (Voir la carte
nº 54.) Dans ce mouvement, sa gauche faisait face à la Dwina, vers
laquelle se dirigeait Barclay de Tolly, et sa droite au Dniéper, où
Bagration tendait à se retirer. Voulant tout à la fois ralentir le
pas afin de rallier ce qui était en arrière, et poursuivre vivement
Bagration afin de le séparer de Barclay de Tolly, il devait s'arrêter
par sa gauche, qui n'avait que peu de chemin à faire pour atteindre
la Dwina, tandis que par sa droite il tâcherait, en marchant vite,
de devancer Bagration sur le Dniéper. Ses dispositions furent
admirablement prises en vue de ce double but.
[Note en marge: Positions assignées aux corps d'Oudinot, de Ney, de
Murat, en face de la Dwina.]
Macdonald, dirigé d'abord sur Rossiena, eut ordre d'appuyer à droite
sur Poniewiez, pour se rapprocher d'Oudinot; celui-ci de se porter
également à droite, entre Avanta et Widzouy, pour se serrer sur Ney,
et Ney de se tenir vers Swenziany, près de Murat, qui, avec toute
sa cavalerie, devait par Gloubokoé suivre l'armée russe en retraite
sur la Dwina. Macdonald, Oudinot, Ney, Murat, qui auraient dû former
une masse de 120 mille hommes, et depuis la dernière marche en
comptaient tout au plus 107 ou 108 mille, avaient ordre de demeurer
en observation pour masquer les opérations du reste de l'armée, de
rallier leurs traînards, de réunir des grains, de les convertir en
farine, de réparer les moulins détruits par les Russes, de construire
des fours, d'amener à eux leur grosse artillerie et leurs équipages,
d'employer le temps enfin à se concentrer, à se réorganiser, à bien
se garder surtout, et à soigneusement étudier les mouvements de
l'ennemi.
Pour lier cette gauche immobile, et occupée à se refaire, avec sa
droite qui allait être fort agissante, Napoléon prescrivit à Murat
d'étendre sa cavalerie de Gloubokoé à Wileika, et, pour ne pas
laisser cette cavalerie sans appui, il la fit soutenir par une ou
deux des divisions du maréchal Davout arrivées les premières en
ligne. Il se proposait de porter bientôt sur ce point, afin d'établir
une liaison plus forte entre sa gauche et sa droite, le corps du
prince Eugène, qui venait de passer le Niémen à Prenn. Ce dernier
s'était arrêté à Nowoi-Troki, pour y prendre un peu de repos et
remettre quelque ordre dans ses colonnes.
[Note en marge: Le maréchal Davout chargé de poursuivre le prince
Bagration.]