Ce même matin du 28 la cavalerie du général Bruyère arriva aux

portes de Wilna, en descendant les coteaux qui bordent la Wilia.

Elle y rencontra un gros détachement de cavalerie russe appuyé par

de l'infanterie et par quelques pièces d'artillerie attelée. Le

choc fut assez vif, mais l'avant-garde ennemie, après avoir résisté

quelques instants, se replia dans Wilna, en brûlant les ponts de la

Wilia, et en mettant le feu aux magasins de vivres et de fourrages

que contenait la ville. Le maréchal Davout, qui suivait à une lieue

de distance la cavalerie de Murat, entra dans Wilna avec elle. Les

Lithuaniens, quoique asservis aux Russes depuis plus de quarante

ans, et déjà un peu façonnés au joug, accueillirent les Français

avec joie, et se hâtèrent de les aider à réparer le pont de la

Wilia. Au moyen de quelques bateaux du pays, on rétablit le passage

de la rivière, peu large en cet endroit, et on courut ensuite à la

poursuite des Russes, qui se retirèrent rapidement mais sans désordre.

Ainsi la capitale de la Lithuanie venait d'être conquise presque sans

coup férir, et après quatre jours seulement d'hostilités. Napoléon,

parti la veille de Kowno, et arrivé vers midi, fit son entrée dans

Wilna au milieu du concours empressé des habitants, qui peu à peu

s'échauffaient, s'animaient au contact de nos soldats, surtout des

soldats polonais, et au souvenir de leur antique liberté, que les

plus âgés d'entre eux avaient seuls connue, et dont ils avaient

souvent raconté les scènes à leurs enfants. Les seigneurs lithuaniens

partisans des Russes s'étaient enfuis; ceux qui ne l'étaient pas

avaient eu soin de nous attendre. Parmi ces derniers les uns vinrent

spontanément, les autres se laissèrent mander. Mais tous se prêtèrent

franchement à la création d'autorités nouvelles pour administrer

le pays dans l'intérêt de l'armée française, intérêt qui dans le

moment était celui de la Pologne elle-même. Toutefois une grande

crainte retenait et glaçait leur zèle, c'est que cette tentative de

reconstituer la Pologne ne fût pas sérieuse, et que sous peu de mois

on ne revît les Russes courroucés rentrer dans Wilna avec des ordres

de séquestre et d'exil.

[Note en marge: Premières mesures de Napoléon à Wilna.]

Le premier service à nous rendre était de moudre du grain, de

construire des fours, de cuire du pain pour nos soldats, qui

arrivaient affamés, non de viande dont ils avaient eu en abondance,

mais de pain dont ils avaient été privés presque partout. Le grain

n'était pas rare; mais les Russes s'étaient surtout appliqués à

détruire les farines, les moulins et les avoines, prévoyant qu'avec

du blé on n'aurait pas immédiatement du pain, et que sans avoine

nous ne conserverions pas longtemps la grande quantité de chevaux

qui suivaient l'armée. Or la ville de Wilna, qui renfermait une

population de vingt-cinq mille âmes environ, ne pouvait pas, sous le

rapport de la confection du pain, offrir les mêmes ressources que

Berlin ou Varsovie. Napoléon ordonna d'employer sur-le-champ à la

construction des fours les maçons que le maréchal Davout amenait avec

lui, et ceux dont la garde était pourvue. On s'empara en attendant

des fours que contenait la ville, et qui suffisaient à peine à cuire

trente mille rations par jour. Il en aurait fallu cent mille tout de

suite, et dans quelques jours deux cent mille.

[Note en marge: Mouvements des divers corps d'armée.]

[Note en marge: Le maréchal Ney passe la Wilia à Riconti, le maréchal

Oudinot à Janowo.]

[Note en marge: Rencontre du maréchal Oudinot avec le corps de

Wittgenstein à Deweltowo.]

Pendant que Napoléon vaquait à ces premiers soins, les divers corps

de l'armée exécutaient les mouvements qui leur étaient prescrits,

sans autres accidents que ceux qu'on avait à craindre de la fatigue

et du mauvais temps. Le maréchal Ney, comme on l'a vu, avait

dû passer la Wilia plus près de Wilna que le maréchal Oudinot,

c'est-à-dire aux environs de Riconti, et il avait marché dans la

direction de Maliatouy, apercevant de loin le corps de Bagowouth qui

était d'abord à Wilkomir, mais qui dans le mouvement de retraite des

corps russes avait quitté ce point pour se diriger sur Swenziany et

Drissa. Du reste le maréchal Ney n'eut affaire qu'à l'arrière-garde

de Bagowouth, composée de Cosaques, qui s'efforçaient de tout

brûler, mais n'en avaient pas toujours le temps, et nous laissaient

heureusement encore quelques ressources pour vivre. Le maréchal

Oudinot, ayant passé la Wilia au-dessous, c'est-à-dire à Janowo,

pour marcher sur Wilkomir, n'y rencontra plus Bagowouth, qui venait

d'en partir, mais Wittgenstein, qui de Rossiena s'était reporté

sur Wilkomir. Ce dernier se trouva en position à Deweltowo, le 28

au matin, moment même où le gros de l'armée française entrait dans

Wilna. Wittgenstein avait 24 mille hommes, beaucoup de cavalerie, et

tout ce qu'il fallait d'énergie pour ne pas se retirer timidement

devant nous. Il montra au maréchal Oudinot une ligne d'environ 20

mille fantassins, opérant lentement leur retraite, et couverts par

une artillerie nombreuse et une cavalerie brillante. Wittgenstein

avait rencontré dans le maréchal Oudinot un adversaire qui n'était

pas homme à se laisser braver. Le maréchal, n'ayant encore sous la

main que sa cavalerie légère, son artillerie attelée, la division

d'infanterie Verdier, et les cuirassiers de Doumerc, n'hésita point

à se jeter sur les Russes. Après avoir chargé à outrance leur

cavalerie, et l'avoir obligée à repasser derrière les lignes de

l'infanterie, il aborda celle-ci avec la division Verdier, la força à

se replier, et lui tua ou prit environ quatre cents hommes. Il n'eut

pas même le temps d'employer ses cuirassiers, et encore moins les

divisions Legrand et Merle, qui arrivaient en toute hâte. Il en fut

quitte pour une centaine d'hommes morts ou blessés. Les Russes se

mirent bientôt hors de portée.

[Note en marge: Soldats qui commencent à rester en arrière.]

Nos troupes, dans le corps du maréchal Oudinot comme dans celui du

maréchal Ney, étaient très-fatiguées, tant par les marches qu'elles

avaient dû faire jusqu'au Niémen, que par celles qu'elles avaient

faites au delà. Elles manquaient de pain, de sel et de spiritueux,

et s'ennuyaient de manger de la viande sans sel, avec un peu de

farine délayée dans de l'eau. Les chevaux étaient déjà très-affaiblis

faute d'avoine, et encore le temps avait-il été beau. Un grand nombre

de soldats restés sur les derrières y étaient pour ainsi dire égarés,

cherchaient leur chemin, et ne trouvaient personne à qui le demander,

car il y avait peu d'habitants, et le peu qu'il y avait ne parlaient

que le polonais. Une énorme quantité de charrois, soit d'artillerie,

soit de bagages, allongeaient et embarrassaient cette queue de

l'armée.

[Note en marge: Difficultés particulières qu'avait rencontrées le

prince Eugène pour arriver aux bords du Niémen.]

Telle était la situation des choses à notre gauche, au delà de la

Wilia. Elle était à peu près la même à notre centre, sur la route

directe de Kowno à Wilna, que les dernières divisions du maréchal

Davout parcouraient en ce moment, suivies par la garde impériale.

À notre droite, au corps d'armée du prince Eugène, tout était en

retard, la tête et la queue. Le prince Eugène ayant eu à traverser

non pas la Vieille-Prusse, comme les maréchaux Davout, Oudinot et

Ney, mais la Pologne, avait franchi difficilement, au prix de grands

efforts et de grandes privations, les sables stériles et mouvants de

ces contrées, et n'était arrivé sur le Niémen que le jour même où le

gros de l'armée entrait dans Wilna. En passant le Niémen à Prenn, ce

prince devait déboucher sur Nowoi-Troki et Olkeniki, points occupés

par les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, qui ne formaient pas

un total de plus de 34 mille hommes, et qui étaient peu capables par

conséquent de tenir tête aux 80 mille hommes de l'armée d'Italie.

Ce n'étaient donc pas les difficultés naissant de la présence

de l'ennemi que le prince Eugène avait à craindre, et les lieux

pouvaient seuls faire obstacle à sa marche. Son opération devait

s'exécuter du 28 au 30 juin.

Jusque-là, sauf quelques orages passagers, le ciel avait été pur,

la chaleur assez vive, sans être encore importune, comme elle l'est

souvent dans ces contrées extrêmes, tour à tour privées du soleil

en hiver, ou fatiguées de sa présence continue en été. Cependant

la Pologne, qu'on avait trouvée si triste dans l'hiver de 1807, se

montrait maintenant verdoyante, couverte de vastes forêts, assez

agréable d'aspect, mais manquant de la vraie gaieté, celle que

l'homme répand dans la nature par sa présence et son travail. Les

routes, quoique non ferrées, n'étaient pas trop difficiles encore, le

soleil les ayant desséchées.

[Note en marge: Orages subits qui enveloppent toute la Pologne.]

[Note en marge: Le prince Eugène interrompu dans le passage du

Niémen.]

Tout à coup, dans la soirée du 28[2], ces conditions climatériques

cessèrent brusquement. Le ciel se couvrit de nuages, et une suite

d'orages épouvantables enveloppa la Pologne presque entière. Des

torrents de pluie inondèrent les terres, et les amollirent sous

les pieds des hommes et des chevaux. Pour comble de malheur, la

température changea comme l'aspect du ciel, et devint tout à coup

aussi froide qu'humide. Pendant les trois journées du 29 juin au 1er

juillet, le temps fut affreux, et les bivouacs devinrent extrêmement

pénibles, car il fallut coucher dans une espèce de fange. Beaucoup

d'hommes jeunes furent atteints de dyssenterie, et ils le durent

non-seulement au rapide changement de la température, mais aussi à

une nourriture composée presque uniquement de viande, et souvent

de viande de porc. Une partie des divisions du maréchal Davout,

qui étaient encore en marche sur Wilna le 29, toute la garde qui

les suivait, se trouvant sans abri, car on avait à peine de quoi

loger les états-majors dans les rares habitations du pays, eurent

de grandes souffrances à essuyer. Les troupes des maréchaux Ney

et Oudinot, à la gauche de la Wilia, ne jouirent pas d'un temps

meilleur, mais souffrirent un peu moins, parce que le pays qu'elles

traversaient n'avait été visité ni par les Russes ni par les

Français. À droite, les souffrances du corps du prince Eugène, qui

en ce moment passait le Niémen, furent plus grandes encore. Le pont

avait été jeté le 29 au soir, et une division avait déjà franchi

le Niémen, lorsqu'un orage, violent, torrentueux, mêlé de vent, de

grêle et de tonnerre, comme les orages des tropiques, emportant les

tentes, obligeant les cavaliers à mettre pied à terre, les fantassins

à se serrer les uns aux autres, causa une sorte de saisissement

universel. On ne pouvait pas même se coucher à terre au milieu de

cette inondation. Le passage fut interrompu, et on resta pendant

quarante-huit heures une moitié au delà du fleuve, et une autre

moitié en deçà. Les Bavarois surtout, qui avaient beaucoup marché et

fait une grande consommation de porc, contractèrent en cette occasion

le germe d'une dyssenterie qui leur devint bientôt funeste.

[Note 2: Divers historiens de cette époque ont parlé d'un orage

qui éclata au moment du passage du Niémen, et ont voulu y voir de

sinistres présages. Cette assertion mérite une explication. La

lecture attentive des dépêches des généraux relatant les faits jour

par jour, prouve que sur tous les points le mauvais temps, celui

qu'on peut vraiment appeler de ce nom, ne commença que du 28 au

29 juin, et dura jusqu'au 2 ou 3 juillet. Le principal passage du

Niémen ayant eu lieu le 24 à Kowno, ne fut donc précédé d'aucun

signe alarmant, comme on dit que le fut chez les anciens la mort de

César. Il est bien vrai que vers la fin de la journée du 24 on essuya

un court orage, mais pendant la plus grande partie de la journée

du 24 le temps fut beau, et il ne justifie en rien la tradition

des présages sinistres. Le passage du prince Eugène à Prenn, ayant

commencé le 29 au soir, fut en effet interrompu par l'orage, et c'est

sans doute ce qui a fourni occasion de dire que la foudre avait

averti Napoléon de la destinée qui l'attendait au delà du Niémen.

C'est une preuve sur mille de la difficulté d'arriver à l'exactitude

historique, et de la part que l'imagination des hommes cherche

toujours à prendre dans le récit des choses aux dépens de la vérité

rigoureuse. Au reste, ce détail est de peu d'importance, et nous ne

le mentionnons que parce qu'il a beaucoup occupé M. Fain, et provoqué

de sa part de nombreuses réflexions.]

[Note en marge: Mortalité qui se déclare parmi les chevaux.]

[Note en marge: Voitures abandonnées sur les routes, et livrées au

pillage.]

On franchit le Niémen cependant, et on s'achemina bientôt sur

Nowoi-Troki, mais dans une sorte de désordre produit par l'invasion

subite du mauvais temps. Napoléon avait levé les chevaux comme les

conscrits par milliers, en Suisse, en Italie, en Allemagne, sans

s'inquiéter de leur âge. Il avait bien fait à cet égard quelques

sages recommandations, mais les quantités demandées n'avaient pas

permis de les suivre. Ces chevaux, attelés trop jeunes et sans

éducation préalable à d'immenses charrois, obligés de les traîner

à travers les sables de la Pologne, nourris avec du seigle vert au

lieu de grain, étaient déjà très-fatigués en arrivant au bord du

Niémen. Les nuits pluvieuses et froides des 29 et 30 juin en tuèrent

plusieurs mille, particulièrement dans le corps du prince Eugène.

En deux jours les routes furent couvertes de chevaux morts et de

voitures abandonnées. Si les soldats et les officiers du train

avaient été plus expérimentés, ils auraient pu parer au mal, du moins

en partie, en réunissant en parcs au bord des routes les voitures

privées de chevaux, en laissant des détachements pour les garder, et

en attelant ensuite avec les chevaux survivants les voitures qu'il

importait de faire arriver les premières. Un petit nombre d'entre

eux agirent ainsi, mais les autres abandonnèrent les voitures aux

traînards affamés, qui ne se firent pas scrupule de les piller.

Dans le corps du prince Eugène, où il y avait beaucoup d'Italiens

et de Bavarois, le désordre fut extrême. Ce désordre s'introduisit

également sur les derrières du maréchal Davout, parmi les Hollandais,

les Anséates, les Espagnols du 1er corps. Ces étrangers, peu soucieux

de l'honneur d'une armée qui était française, peu attachés à une

cause qui n'était pas la leur, furent les premiers à se débander, et

à profiter de l'obscurité de cette région forestière pour déserter ou

se livrer à la maraude. Parmi nos soldats eux-mêmes il y eut quelque

relâchement, mais ce fut seulement parmi les anciens réfractaires

arrachés par les colonnes mobiles à la vie errante, et amenés de

force au drapeau. Du Niémen à Wilna on vit vingt-cinq à trente mille

Bavarois, Wurtembergeois, Italiens, Anséates, Espagnols, Français,

s'échappant des rangs, pillant les voitures abandonnées, et après

les voitures, les châteaux des seigneurs lithuaniens. Le dommage

sans doute n'était pas alarmant, et sur les 400 mille hommes qui

venaient de franchir le Niémen, 25 ou 30 mille maraudeurs n'étaient

pas une diminution inquiétante de nos forces, si le mal s'arrêtait

là; mais il pouvait devenir contagieux, et la perte de 7 à 8 mille

chevaux surtout éprouvée en quatre jours était difficile à réparer.

Le prince Eugène, dans les troupes duquel le mal avait sévi avec le

plus de violence, arrivé à Nowoi-Troki, sur la droite de Wilna, en

avertit l'Empereur, bien qu'il n'aimât pas à l'affliger. Les autres

commandants adressèrent les mêmes rapports, et signalèrent des

symptômes fâcheux dans tous les corps de l'armée.

Napoléon n'était pas homme à s'effrayer de pareils accidents, à

l'ouverture d'une campagne qui commençait à peine, et pour laquelle

il avait tant multiplié les précautions. Il avait vu d'ailleurs

quelque chose de semblable, mais dans une bien moindre proportion, en

1807, et il en avait triomphé. Il ne douta pas de triompher également

de ces difficultés, auxquelles il s'était attendu, qu'il regardait

comme toutes locales, et qui malheureusement tenaient à des causes

générales. Le mal dont l'armée était atteinte, elle ne l'avait pas

pris dans les plaines de la Pologne; elle en avait apporté le germe

avec elle. Les soldats de Masséna en Portugal quittaient le drapeau

pour vivre, mais ils y revenaient le soir, parce qu'ils étaient

Français et vieux soldats. Dans l'armée amenée en Russie, si on se

fût réduit aux hommes qui étaient Français et vieux soldats, le

nombre eût été à peine de la moitié.

[Note en marge: Napoléon, pour rallier ses colonnes, et donner à ses

convois le temps de rejoindre, prend le parti de faire un séjour à

Wilna.]

Napoléon vit un remède facile à ce mal subit, qui ne l'alarmait que

très-médiocrement, c'était de faire à Wilna une halte d'une quinzaine

de jours. Avec ce répit on devait selon lui rallier la queue des

colonnes, et surtout celle des bagages. La longue traînée de ses

convois ne s'étendait pas seulement de Wilna au Niémen, mais du

Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Elbe. Les corps n'avaient

pas encore reçu la moitié des équipages qui leur étaient destinés.

Les lourdes voitures du nouveau modèle étaient restées la plupart

en route, mais les plus légères paraissaient devoir arriver. En

s'arrêtant quelques jours à Wilna, on était certain de rallier ces

dernières, qu'on emmènerait seules avec soi, et quant aux plus

lourdes, qui devaient rejoindre postérieurement, on les laisserait

sur les derrières de l'armée, où elles auraient plus d'un service

à rendre. En même temps on organiserait la Lithuanie, et on y

établirait un gouvernement polonais, dont on avait grand besoin.

[Note en marge: Danger, en s'arrêtant à Wilna, de rendre inexécutable

le plan conçu par Napoléon, et consistant à couper en deux la ligne

russe.]

Ce n'étaient donc pas les occupations utiles qui manquaient pour

employer les quinze jours qu'il s'agissait de passer à Wilna. Mais

tandis qu'on y séjournerait, le beau plan de Napoléon, consistant à

couper en deux la ligne russe, n'allait-il pas devenir inexécutable?

Barclay de Tolly et Bagration en rétrogradant, l'un sur la Dwina,

l'autre sur le Dniéper, n'allaient-ils pas trouver le moyen de se

rejoindre au delà de ces deux fleuves? N'allait-on pas, ce qui

était plus grave encore, perdre l'occasion de les atteindre, et de

les battre, avant qu'ils eussent réalisé leur projet de retraite

indéfinie dans l'intérieur de la Russie? Et n'était-ce pas le cas

de se demander, si, à faire une halte pour rallier ses colonnes et

ses convois, il n'aurait pas mieux valu la faire à Kowno même, avant

d'avoir franchi le Niémen, lorsque l'ennemi immobile, et devant

persister à l'être tant que nous ne violerions pas ses frontières,

n'avait pas reçu de notre brusque apparition l'avertissement de se

retirer en toute hâte sur la Dwina et le Dniéper? Mais maintenant

qu'on avait agi autrement, et qu'on avait opéré peut-être quinze

jours trop tôt, ne valait-il pas mieux poursuivre témérairement une

entreprise témérairement conçue, et marchant avec ce qu'on avait de

plus dispos, se jeter sur les Russes, et obtenir un résultat décisif,

avant qu'ils eussent le temps de s'enfoncer dans l'intérieur de leur

pays? Questions graves, fort difficiles à résoudre après coup, mais

qui dans le moment ne parurent point embarrasser Napoléon, car tout

en s'arrêtant à Wilna pour rallier les traînards, pour établir une

bonne police sur ses derrières, pour réorganiser ses convois, et

créer un gouvernement de la Lithuanie, il n'entendait pas renoncer au

projet de se placer entre les deux principales armées russes, afin

de les isoler l'une de l'autre pendant tout le reste de la campagne.

Les circonstances en effet l'autorisaient jusqu'à un certain point à

concevoir l'espérance de réaliser toutes ces pensées à la fois.

[Note en marge: Profonde combinaison de Napoléon, pour laisser sa

gauche et son centre immobiles, tandis que sa droite poursuivra le

prince Bagration.]

À peine entré dans Wilna, c'est-à-dire le lendemain 29 juin, les

rapports de la cavalerie légère annoncèrent que beaucoup de troupes

russes étaient en marche autour de Wilna, et couraient circulairement

de notre droite à notre gauche, sans doute pour rejoindre Barclay

de Tolly sur la Dwina. Étaient-ce quelques divisions détachées,

n'ayant pu jusqu'ici rejoindre Barclay de Tolly, ou bien la tête de

Bagration, cherchant à former sur la Dwina une seule masse avec

l'armée principale? Voilà ce qu'il n'était pas possible de discerner

encore; mais, dans tous les cas, c'étaient des troupes qu'on était en

mesure d'intercepter, et au surplus, si on se trouvait en présence

de Bagration lui-même, on ne pouvait avoir affaire qu'à la tête de

son corps d'armée, puisqu'il avait à remonter au nord de toute la

distance de Grodno à Wilna, et on était certainement à temps de lui

barrer le chemin. Napoléon résolut donc, tandis qu'il s'arrêterait

par sa gauche devant Barclay de Tolly, de marcher vivement par sa

droite, afin d'intercepter la route que devait suivre Bagration, de

l'envelopper s'il était possible, ou de l'acculer au moins aux marais

de Pinsk, et de le paralyser ainsi pour le reste de la campagne.

Ce qui a été dit dans cette histoire du théâtre de la guerre, indique

suffisamment les mouvements que Napoléon avait à exécuter pour

atteindre le but qu'il se proposait. Du Rhin au Niémen, Napoléon

avait presque toujours marché au nord-est. Après le passage du

Niémen, il avait tourné à l'est, et désormais dans cette campagne

extraordinaire il allait toujours marcher à l'orient jusqu'à Moscou.

Le Niémen franchi, la Wilia remontée jusqu'à Wilna, il allait

rencontrer les grandes lignes transversales dont nous avons déjà

parlé, celles que forment la Dwina et le Dniéper, et il devait

naturellement s'acheminer vers l'espace ouvert que ces fleuves

laissent à leur naissance entre Witebsk et Smolensk. (Voir la carte

nº 54.) Dans ce mouvement, sa gauche faisait face à la Dwina, vers

laquelle se dirigeait Barclay de Tolly, et sa droite au Dniéper, où

Bagration tendait à se retirer. Voulant tout à la fois ralentir le

pas afin de rallier ce qui était en arrière, et poursuivre vivement

Bagration afin de le séparer de Barclay de Tolly, il devait s'arrêter

par sa gauche, qui n'avait que peu de chemin à faire pour atteindre

la Dwina, tandis que par sa droite il tâcherait, en marchant vite,

de devancer Bagration sur le Dniéper. Ses dispositions furent

admirablement prises en vue de ce double but.

[Note en marge: Positions assignées aux corps d'Oudinot, de Ney, de

Murat, en face de la Dwina.]

Macdonald, dirigé d'abord sur Rossiena, eut ordre d'appuyer à droite

sur Poniewiez, pour se rapprocher d'Oudinot; celui-ci de se porter

également à droite, entre Avanta et Widzouy, pour se serrer sur Ney,

et Ney de se tenir vers Swenziany, près de Murat, qui, avec toute

sa cavalerie, devait par Gloubokoé suivre l'armée russe en retraite

sur la Dwina. Macdonald, Oudinot, Ney, Murat, qui auraient dû former

une masse de 120 mille hommes, et depuis la dernière marche en

comptaient tout au plus 107 ou 108 mille, avaient ordre de demeurer

en observation pour masquer les opérations du reste de l'armée, de

rallier leurs traînards, de réunir des grains, de les convertir en

farine, de réparer les moulins détruits par les Russes, de construire

des fours, d'amener à eux leur grosse artillerie et leurs équipages,

d'employer le temps enfin à se concentrer, à se réorganiser, à bien

se garder surtout, et à soigneusement étudier les mouvements de

l'ennemi.

Pour lier cette gauche immobile, et occupée à se refaire, avec sa

droite qui allait être fort agissante, Napoléon prescrivit à Murat

d'étendre sa cavalerie de Gloubokoé à Wileika, et, pour ne pas

laisser cette cavalerie sans appui, il la fit soutenir par une ou

deux des divisions du maréchal Davout arrivées les premières en

ligne. Il se proposait de porter bientôt sur ce point, afin d'établir

une liaison plus forte entre sa gauche et sa droite, le corps du

prince Eugène, qui venait de passer le Niémen à Prenn. Ce dernier

s'était arrêté à Nowoi-Troki, pour y prendre un peu de repos et

remettre quelque ordre dans ses colonnes.

[Note en marge: Le maréchal Davout chargé de poursuivre le prince

Bagration.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 50 段