Cette nouvelle, apportée par un domestique du comte Romanzof

HISTOIRE

DU

CONSULAT

ET

DE L'EMPIRE

TOME XIV

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie), le 12 août 1856.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

HISTOIRE

DU

CONSULAT

ET

DE

L'EMPIRE

FAISANT SUITE À

L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME QUATORZIÈME

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1856

LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.

MOSCOU.

Napoléon se prépare à marcher sur Wilna. -- Ses dispositions à

Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire

aboutir sa ligne de navigation. -- Mouvement des divers corps

de l'armée française. -- En approchant de Wilna, on rencontre

M. de Balachoff, envoyé par l'empereur Alexandre pour faire une

dernière tentative de rapprochement. -- Motifs qui ont provoqué

cette démarche. -- L'empereur Alexandre et son état-major. --

Opinions régnantes en Russie sur la manière de conduire cette

guerre. -- Système de retraite à l'intérieur proposé par le

général Pfuhl. -- Sentiment des généraux Barclay de Tolly et

Bagration à l'égard de ce système. -- En apprenant l'arrivée

des Français, Alexandre se décide à se retirer sur la Dwina

au camp de Drissa, et à diriger le prince Bagration avec la

seconde armée russe sur le Dniéper. -- Entrée des Français

dans Wilna. -- Orages d'été pendant la marche de l'armée sur

Wilna. -- Premières souffrances. -- Beaucoup d'hommes prennent

dès le commencement de la campagne l'habitude du maraudage.

-- La difficulté des marches et des approvisionnements décide

Napoléon à faire un séjour à Wilna. -- Inconvénients de ce

séjour. -- Tandis que Napoléon s'arrête pour rallier les

hommes débandés et donner à ses convois le temps d'arriver, il

envoie le maréchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre

le prince Bagration, séparé de la principale armée russe.

-- Organisation du gouvernement lithuanien. -- Création de

magasins, construction de fours, établissement d'une police sur

les routes. -- Entrevue de Napoléon avec M. de Balachoff. --

Langage fâcheux tenu à ce personnage. -- Opérations du maréchal

Davout sur la droite de Napoléon. -- Danger auquel sont exposées

plusieurs colonnes russes séparées du corps principal de leur

armée. -- La colonne du général Doctoroff parvient à se sauver,

les autres sont rejetées sur le prince Bagration. -- Marche

hardie du maréchal Davout sur Minsk. -- S'apercevant qu'il est

en présence de l'armée de Bagration, deux ou trois fois plus

forte que les troupes qu'il commande, ce maréchal demande des

renforts. -- Napoléon, qui médite le projet de se jeter sur

Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces,

refuse au maréchal Davout les secours nécessaires, et croit y

suppléer en pressant la réunion du roi Jérôme avec ce maréchal.

-- Marche du roi Jérôme de Grodno sur Neswij. -- Ses lenteurs

involontaires. -- Napoléon, mécontent, le place sous les ordres

du maréchal Davout. -- Ce prince, blessé, quitte l'armée. --

Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration réussit à

se sauver. -- Le maréchal Davout court à sa poursuite. -- Beau

combat de Mohilew. -- Bagration, quoique battu, parvient à se

retirer au delà du Dniéper. -- Occupations de Napoléon pendant

les mouvements du maréchal Davout. -- Après avoir organisé ses

moyens de subsistance, et laissé à Wilna une grande partie

de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose à

marcher contre la principale armée russe de Barclay de Tolly.

-- Insurrection de la Pologne. -- Accueil fait aux députés

polonais. -- Langage réservé de Napoléon à leur égard, et

motifs de cette réserve. -- Départ de Napoléon pour Gloubokoé.

-- Beau plan consistant, après avoir jeté Davout et Jérôme sur

Bagration, à se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de

gauche à droite, afin de déborder les Russes et de les tourner.

-- Marche de tous les corps de l'armée française défilant devant

le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. -- Les

Russes au camp de Drissa. -- Révolte de leur état-major contre

le plan de campagne attribué au général Pfuhl, et contrainte

exercée à l'égard de l'empereur Alexandre pour l'obliger à

quitter l'armée. -- Celui-ci se décide à se rendre à Moscou. --

Barclay de Tolly évacue le camp de Drissa, et se porte à Witebsk

en marchant derrière la Dwina, dans l'intention de se rejoindre

à Bagration. -- Napoléon s'efforce de le prévenir à Witebsk.

-- Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au delà.

-- Bravoure audacieuse de l'armée française, et opiniâtreté

de l'armée russe. -- Un moment on espère une bataille, mais

les Russes se dérobent pour prendre position entre Witebsk et

Smolensk, et rallier le prince Bagration. -- Accablement produit

par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte

d'hommes et de chevaux. -- Napoléon, prévenu à Smolensk, et

désespérant d'empêcher la réunion de Bagration avec Barclay de

Tolly, se décide à une nouvelle halte d'une quinzaine de jours,

pour rallier les hommes restés en arrière, amener ses convois

d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. -- Son

établissement à Witebsk. -- Ses cantonnements autour de cette

ville. -- Ses soins pour son armée, déjà réduite de 400 mille

hommes à 256 mille, depuis le passage du Niémen. -- Opérations

à l'aile gauche. -- Les maréchaux Macdonald et Oudinot, chargés

d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre

prendre Polotsk. -- Avantages remportés les 29 juillet et 1er

août par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. --

Napoléon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruinés par

la dyssenterie, et pour renforcer le maréchal Oudinot, les

envoie à Polotsk. -- Opérations à l'aile droite. -- Napoléon,

après avoir été rejoint par le maréchal Davout et par une partie

des troupes du roi Jérôme, charge le général Reynier avec les

Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens,

de garder le cours inférieur du Dniéper, et de tenir tête au

général russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille

hommes. -- Après avoir ordonné ces dispositions et accordé un

peu de repos à ses soldats, Napoléon recommence les opérations

offensives contre la grande armée russe, composée désormais des

troupes réunies de Barclay de Tolly et de Bagration. -- Belle

marche de gauche à droite, devant l'armée ennemie, pour passer

le Dniéper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville,

tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. -- Pendant

que Napoléon opérait contre les Russes, ceux-ci songeaient à

prendre l'initiative. -- Déconcertés par les mouvements de

Napoléon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent

sur cette ville pour la secourir. -- Marche des Français sur

Smolensk. -- Brillant combat de Krasnoé. -- Arrivée des Français

devant Smolensk. -- Immense réunion d'hommes autour de cette

malheureuse ville. -- Attaque et prise de Smolensk par Ney et

Davout. -- Retraite des Russes sur Dorogobouge. -- Rencontre du

maréchal Ney avec une partie de l'arrière-garde russe. -- Combat

sanglant de Valoutina. -- Mort du général Gudin. -- Chagrin de

Napoléon en voyant échouer l'une après l'autre les plus belles

combinaisons qu'il eût jamais imaginées. -- Difficultés des

lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. --

Grande question de savoir s'il faut s'arrêter à Smolensk pour

hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prévenir les

dangers politiques qui pourraient naître d'une guerre prolongée.

-- Raisons pour et contre. -- Tandis qu'il délibère, Napoléon

apprend que le général Saint-Cyr, remplaçant le maréchal

Oudinot blessé, a gagné le 18 août une bataille sur l'armée

de Wittgenstein à Polotsk; que les généraux Schwarzenberg et

Reynier, après diverses alternatives, ont gagné à Gorodeczna

le 12 août une autre bataille sur l'armée de Volhynie; que

le maréchal Davout et Murat, mis à la poursuite de la grande

armée russe, ont trouvé cette armée en position au delà de

Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. -- À cette

dernière nouvelle, Napoléon part de Smolensk avec le reste

de l'armée, afin de tout terminer dans une grande bataille.

-- Son arrivée à Dorogobouge. -- Retraite de l'armée russe,

dont les chefs divisés flottent entre l'idée de combattre, et

l'idée de se retirer en détruisant tout sur leur chemin. --

Leur marche sur Wiasma. -- Napoléon jugeant qu'ils vont enfin

livrer bataille, et espérant décider du sort de la guerre en

une journée, se met à les poursuivre, et résout ainsi la grave

question qui tenait son esprit en suspens. -- Ordres sur ses

ailes et ses derrières pendant la marche qu'il projette. --

Le 9e corps, sous le maréchal Victor, amené de Berlin à Wilna

pour couvrir les derrières de l'armée; le 11e, sous le maréchal

Augereau, chargé de remplacer le 9e à Berlin. -- Marche de la

grande armée sur Wiasma. -- Aspect de la Russie. -- Nombreux

incendies allumés par la main des Russes sur toute la route

de Smolensk à Moscou. -- Exaltation de l'esprit public en

Russie, et irritation soit dans l'armée, soit dans le peuple,

contre le plan qui consiste à se retirer en détruisant tout

sur les pas des Français. -- Impopularité de Barclay de Tolly,

accusé d'être l'auteur ou l'exécuteur de ce système, et envoi

du vieux général Kutusof pour le remplacer. -- Caractère de

Kutusof et son arrivée à l'armée. -- Quoique penchant pour le

système défensif, il se décide à livrer bataille en avant de

Moscou. -- Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la

Moskowa. -- Marche de l'armée française de Wiasma sur Ghjat.

-- Quelques jours de mauvais temps font hésiter Napoléon entre

le projet de rétrograder, et le projet de poursuivre l'armée

russe. -- Le retour du beau temps le décide, malgré l'avis des

principaux chefs de l'armée, à continuer sa marche offensive.

-- Arrivée le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. --

Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. --

Repos le 6 septembre. -- Préparatifs de la grande bataille. --

Proposition du maréchal Davout de tourner l'armée russe par sa

gauche. -- Motifs qui décident le rejet de cette proposition.

-- Plan d'attaque directe consistant à enlever de vive force

les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuyés. -- Esprit

militaire des Français, esprit religieux des Russes. --

Mémorable bataille de la Moskowa, livrée le 7 septembre 1812. --

Environ 60 mille hommes hors de combat du côté des Russes, et 30

mille du côté des Français. -- Spectacle horrible. -- Pourquoi

la bataille, quoique meurtrière pour les Russes et complétement

perdue pour eux, n'est cependant pas décisive. -- Les Russes

se retirent sur Moscou. -- Les Français les poursuivent. --

Conseil de guerre tenu par les généraux russes pour savoir s'il

faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux

Français. -- Kutusof se décide à évacuer Moscou en traversant la

ville, et en se retirant sur la route de Riazan. -- Désespoir du

gouverneur Rostopchin, et ses préparatifs secrets d'incendie. --

Arrivée des Français devant Moscou. -- Superbe aspect de cette

capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des

hauteurs de Worobiewo. -- Entrée dans Moscou le 14 septembre.

-- Silence et solitude. -- Quelques apparences de feu dans la

nuit du 15 au 16. -- Affreux incendie de cette capitale. --

Napoléon obligé de sortir du Kremlin pour se retirer au château

de Petrowskoié. -- Douleur que lui cause le désastre de Moscou.

-- Il y voit une résolution désespérée qui exclut toute idée

de paix. -- Après cinq jours l'incendie est apaisé. -- Aspect

de Moscou après l'incendie. -- Les quatre cinquièmes de la

ville détruits. -- Immense quantité de vivres trouvée dans les

caves, et formation de magasins pour l'armée. -- Pensées qui

agitent Napoléon à Moscou. -- Il sent le danger de s'y arrêter,

et voudrait, par une marche oblique au nord, se réunir aux

maréchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina,

de manière à résoudre le double problème de se rapprocher de la

Pologne, et de menacer Saint-Pétersbourg. -- Mauvais accueil que

cette conception profonde reçoit de la part de ses lieutenants,

et objections fondées sur l'état de l'armée, réduite à cent

mille hommes. -- Pendant que Napoléon hésite, il s'aperçoit que

l'armée russe s'est dérobée, et est venue prendre position sur

son flanc droit, vers la route de Kalouga. -- Murat envoyé à

sa poursuite. -- Les Russes établis à Taroutino. -- Napoléon,

embarrassé de sa position, envoie le général Lauriston à Kutusof

pour essayer de négocier. -- Finesse de Kutusof feignant

d'agréer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.

[Date en marge: Juin 1812.]

[Note en marge: Séjour de Napoléon à Kowno.]

Le Niémen venait d'être franchi le 24 juin sans aucune opposition de

la part des Russes, et tout annonçait que les motifs qui les avaient

empêchés de résister aux environs de Kowno, les en empêcheraient

également sur les autres points de leur frontière. Ne doutant pas

qu'à sa gauche le maréchal Macdonald, chargé de passer le Niémen près

de Tilsit, qu'à sa droite le prince Eugène, chargé de le passer aux

environs de Prenn, ne trouvassent les mêmes facilités, Napoléon ne

songeait qu'à se porter sur Wilna, pour s'emparer de la capitale de

la Lithuanie, et pour se placer entre les deux armées ennemies de

manière à ne plus leur permettre de se rejoindre. Toutefois, avant

de quitter Kowno, il voulut, tandis que ses corps marcheraient sur

Wilna, vaquer à divers soins que sa rare prévoyance ne négligeait

jamais. Assurer sa ligne de communication, lorsqu'il se portait en

avant, avait toujours été sa première occupation, et c'était plus

que jamais le cas d'y penser, lorsqu'il allait s'aventurer à de si

grandes distances, à travers des pays si difficiles, et au milieu

d'une cavalerie ennemie la plus incommode qu'il y eût au monde.

[Note en marge: Soins dont il s'occupe.]

[Note en marge: Ponts fixes jetés sur le Niémen et la Wilia.]

[Note en marge: Hôpitaux, manutentions de vivres, magasins, ligne de

navigation jusqu'à Wilna.]

[Note en marge: Difficultés de la navigation sur la Wilia.]

D'abord il fit lever les ponts jetés au-dessus de Kowno, replacer

les bateaux sur leurs haquets, et acheminer l'équipage entier à la

suite du maréchal Davout. Il chargea l'infatigable général Éblé de

construire à Kowno même un pont sur pilotis, pour rendre certain,

dans tous les temps, le passage du Niémen. Il lui ordonna d'en

établir un pareil sur la Wilia, afin d'assurer les communications de

l'armée dans tous les sens. Les ressources du pays en bois étaient

considérables, et quant aux autres parties du matériel nécessaires à

l'établissement des ponts, telles que ferrures, cordages et outils,

on doit se souvenir qu'il en avait largement approvisionné le corps

du génie. Napoléon s'occupa ensuite d'entourer la ville de Kowno

d'ouvrages de défense, afin que les partis ennemis ne pussent y

pénétrer, et que le vaste dépôt de matières qu'on allait y laisser

s'y trouvât en parfaite sûreté. Après ces objets, les hôpitaux pour

recevoir les blessés et les malades, les manutentions pour fabriquer

le pain, les magasins pour déposer les approvisionnements de tout

genre, et par-dessus tout les bateaux propres à remonter la Wilia

jusqu'à Wilna, absorbèrent son attention sans relâche, et il donna

les ordres convenables pour que, moyennant un seul transbordement,

les convois venus de Dantzig par la Vistule, le Frische-Haff, la

Prégel, la Deime, le canal de Frédéric, le Niémen, pussent remonter

de Kowno jusqu'à Wilna. Malheureusement la Wilia, moins profonde que

le Niémen, et de plus très-sinueuse, offrait un moyen de transport

presque aussi difficile que celui de terre. On n'estimait pas à moins

de vingt jours le temps indispensable pour remonter par la Wilia de

Kowno à Wilna, et c'était à peu près le temps exigé pour venir de

Dantzig à Kowno. Toutefois Napoléon ordonna de faire l'essai de cette

navigation, sauf à organiser d'autres moyens de transport si celui-là

ne réussissait point.

[Note en marge: Distribution de l'armée russe autour de Wilna.]

Tout en s'occupant de ces soins avec son activité accoutumée,

Napoléon avait mis ses troupes en marche. Les rapports recueillis

sur la situation de l'ennemi, obscurs pour tout autre que Napoléon,

représentaient l'armée de Barclay de Tolly comme formant une espèce

de demi-cercle autour de Wilna, et se liant par un cordon de Cosaques

avec celle du prince Bagration, qui était beaucoup plus haut sur

notre droite, dans les environs de Grodno. Voici comment, d'après

ces rapports, était distribuée autour de nous l'armée du général

Barclay de Tolly, particulièrement opposée à la masse principale

de nos forces. (Voir la carte nº 54.) On disait qu'entre Tilsit et

Kowno, vers Rossiena, c'est-à-dire à notre gauche, se trouvait le

corps de Wittgenstein, qu'on supposait de vingt et quelques mille

hommes (il était de 24 mille); qu'à Wilkomir s'en trouvait un autre,

celui de Bagowouth, d'une force moindre (il était de 19 mille hommes

en y comprenant le corps de cavalerie d'Ouvaroff); qu'à Wilna même

était campée la garde impériale avec les réserves (elle était de 24

mille hommes en y joignant la grosse cavalerie du général Korff);

qu'en face de nous sur la route de Wilna, mais un peu sur notre

droite, étaient répandues d'autres troupes dont le nombre était

inconnu, mais ne devait pas être inférieur aux détachements déjà

énumérés. C'étaient le corps de Touczkoff, campé à Nowoi-Troki avec

environ 19 mille hommes, celui de Schouvaloff, campé à Olkeniki avec

14 mille, et enfin à l'extrême droite, celui de Doctoroff, établi

à Lida avec 20 mille hommes, et lié par les 8 mille Cosaques de

Platow à l'armée du prince Bagration. Cette répartition des 130 mille

hommes de Barclay de Tolly n'était qu'imparfaitement connue; mais

sa distribution en demi-cercle autour de Wilna, en masse plus forte

sur notre gauche et notre front, en masse un peu moindre sur notre

droite, se liant par des Cosaques à Bagration, était assez clairement

entrevue pour que Napoléon pût ordonner la marche de son armée sur

Wilna avec une connaissance suffisante des choses.

[Note en marge: Marche des corps français sur Wilna, calculée d'après

la distribution présumée des troupes russes.]

Le maréchal Macdonald, à notre extrême gauche, venait de franchir

sans difficulté le Niémen à Tilsit. Il avait 11 mille Polonais, 17

mille Prussiens, et il reçut l'ordre de s'avancer sur Rossiena,

sans précipitation, de manière à couvrir la navigation du Niémen,

et à envahir successivement la Courlande, à mesure que les Russes

se replieraient sur la Dwina. Napoléon dirigea le corps du maréchal

Oudinot, fort d'environ 36 mille hommes, sur Janowo, et lui enjoignit

d'y passer la Wilia pour se porter sur Wilkomir. Il était probable

que ce corps rencontrerait celui de Wittgenstein, qui en se retirant

de Rossiena devait traverser Wilkomir. Napoléon le renforça d'une

division de cuirassiers, détachée du prince Eugène, et appartenant

au 3e corps de cavalerie de réserve. Il voulut porter aussi au

delà de la Wilia le corps de Ney, qui était également de 36 mille

hommes, mais en lui faisant passer cette rivière plus près de

Wilna. Oudinot et Ney, marchant parallèlement et très-près l'un de

l'autre, étaient assez forts pour tenir tête à quelque ennemi que

ce fût, et pour donner le temps de venir à leur secours, si, contre

toute vraisemblance, ils rencontraient le gros de l'armée russe.

Ils n'avaient donc rien à craindre de Wittgenstein et de Bagowouth,

séparés ou réunis, et devaient même les accabler en combinant bien

leurs efforts.

Ces précautions, presque surabondantes, prises sur sa gauche,

Napoléon résolut de marcher droit devant lui sur Wilna, avec les 20

mille cavaliers de Murat, les 70 mille fantassins de Davout, et les

36 mille soldats éprouvés de la garde. Ayant ainsi directement sous

sa main 120 mille combattants au moins, il était certain de vaincre

toutes les résistances, et en coupant la ligne russe vers Wilna, de

séparer entièrement Barclay de Tolly de Bagration.

Quant aux troupes ennemies répandues sur sa droite, et qui, sans

qu'on le sût avec précision, se trouvaient entre Nowoi-Troki et Lida,

et formaient la gauche de Barclay, on ne pouvait pas les supposer de

plus de 40 mille hommes; or le prince Eugène, qui faisait ses apprêts

pour franchir le Niémen à Prenn avec 80 mille, devait avoir raison

d'elles, si, contre le plan évident des Russes, elles prenaient

l'offensive.

[Note en marge: Marche de Murat et de Davout sur Wilna.]

Ces dispositions, ordonnées dès le lendemain du passage du Niémen,

s'exécutaient pendant que Napoléon, établi à Kowno, se consacrait

aux soins divers que nous venons de retracer. De sa personne il

ne devait accourir que lorsque ses avant-postes lui signaleraient

la présence de l'ennemi. D'ailleurs, avec le vaillant Murat à son

avant-garde, avec le solide Davout à son corps de bataille, il

n'avait guère à craindre une mésaventure. Le 25, Murat et Davout

s'avancèrent, l'un à la tête de sa cavalerie, l'autre à la tête

de son infanterie, jusqu'à Zismory, après avoir traversé un pays

difficile, et où l'armée russe aurait pu facilement les arrêter. Ils

avaient cheminé en effet sur le flanc des coteaux boisés qui séparent

le lit de la Wilia de celui du Niémen, serrés entre ces coteaux

et les bords escarpés du Niémen, et n'ayant pas en cas d'attaque

beaucoup d'espace pour se déployer. Le 25 au soir ils couchèrent à

Zismory, dans un pays plus facile, l'angle que forment la Wilia et le

Niémen étant infiniment plus ouvert. Le lendemain 26, ils allèrent

coucher sur la route de Jewe, et ne rencontrèrent sur leur chemin

que des Cosaques qui fuyaient à leur approche, en mettant le feu

aux granges et aux châteaux lorsqu'ils en avaient le temps. Le ciel

était demeuré pur et serein, mais les villages étaient déjà fort

éloignés les uns des autres, et les ressources devenaient rares. Les

soldats du maréchal Davout, portant leur pain sur le dos, et ayant un

troupeau à leur suite, ne manquaient de rien, mais ils étaient un peu

fatigués de la longueur des marches, et laissaient parmi les jeunes

soldats, surtout parmi les Illyriens et les Hollandais, quelques

traînards sur la route. Les chevaux en particulier souffraient

beaucoup, et tous les soirs, faute d'avoine, on était obligé de les

répandre dans les champs pour y brouter le seigle vert, qui leur

plaisait sans les nourrir. L'artillerie de réserve, composée des

pièces de douze, et les équipages chargés de munitions et de vivres,

étaient en arrière. La cavalerie de Murat, que malheureusement il

ménageait peu, la mettant en mouvement dès le matin, et la faisant

courir à bride abattue dans tous les sens, était déjà très-fatiguée.

Le soigneux et sévère Davout désapprouvait cette imprévoyance, et,

quoique peu communicatif, laissait voir ce qu'il pensait. Il n'y

avait pas là de quoi rapprocher les deux chefs de notre avant-garde,

déjà si dissemblables d'esprit et de caractère.

Le 27 on atteignit Jewe, qui n'est plus qu'à une forte journée de

Wilna, et Murat, afin de pouvoir entrer le lendemain de très-bonne

heure dans cette ville, se porta sur Riconti, à trois ou quatre

lieues en avant de Jewe.

[Note en marge: L'approche des Français connue à Wilna le 24 au soir.]

On ne devait trouver à Wilna ni la cour du czar ni son armée. Le

passage du Niémen commencé le 24 au matin avait été connu le 24 au

soir à Wilna, pendant que l'empereur Alexandre assistait à un bal

donné par le général Benningsen.

[Note en marge: Effet produit par cette nouvelle.]

[Note en marge: MM. Araktchejef, Balachoff, Kotchoubey, Wolkonski,

Michaux, d'Armfeld, Paulucci, de Stein, Wolzogen, Pfuhl.]

Cette nouvelle, apportée par un domestique du comte Romanzoff, jeta

un grand trouble dans les esprits, et ne fit qu'ajouter à l'extrême

confusion qui régnait dans l'état-major russe. Voulant s'entourer

de nombreux avis, Alexandre avait emmené avec lui une foule de

personnages, tous différents de caractère, de rang et de nation.

Indépendamment du général Barclay de Tolly, qui ne donnait pas ses

ordres comme général en chef de l'armée, mais comme ministre de la

guerre, Alexandre avait auprès de lui le général Benningsen, le

grand-duc Constantin, un ancien ministre de la guerre Araktchejef,

les ministres de la police et de l'intérieur MM. de Balachoff et

Kotchoubey, le prince Wolkonski. Ce dernier remplissait auprès de

la personne de l'empereur les fonctions de chef d'état-major. À ces

Russes, la plupart animés de passions fort vives, s'étaient joints

une quantité d'étrangers de toutes nations, fuyant auprès d'Alexandre

les persécutions de Napoléon, ou seulement son influence et sa

gloire, qu'ils détestaient. Parmi eux se trouvaient un officier

du génie, nommé Michaux, Piémontais d'origine, ayant peu de coup

d'oeil militaire, mais savant dans son état, et très-considéré par

Alexandre; un Suédois, comte d'Armfeld, qui avait été contraint

par les événements politiques de la Suède à se réfugier en Russie,

homme d'esprit mais peu estimé; un Italien, Paulucci, de beaucoup

d'imagination et de pétulance; plusieurs Allemands, particulièrement

le baron de Stein, que Napoléon avait exclu du ministère en

Prusse, qui était en Allemagne l'idole de tous les ennemis de la

France, et qui joignait à un singulier mélange d'esprit libéral

et aristocratique un patriotisme ardent; un officier d'état-major

instruit, intelligent, actif, aimant à se produire, le colonel

Wolzogen; enfin un Prussien, plus docteur que militaire, le général

Pfuhl, exerçant sur l'esprit d'Alexandre une assez grande influence,

détesté par ce motif de tous les habitués de la cour, se croyant

profond et n'étant que systématique, ayant auprès de quelques adeptes

la réputation d'un génie supérieur, mais auprès du plus grand nombre

celle d'un esprit bizarre, absolu, insociable, incapable de rendre

le moindre service, et fait tout au plus pour dominer quelque temps

par sa singularité même la mobile et rêveuse imagination d'Alexandre.

C'est au milieu de ces donneurs de conseils que l'empereur Alexandre,

ayant plus d'esprit qu'aucun d'eux, mais moins qu'aucun d'eux

la faculté de s'arrêter à une idée et d'y tenir, vivait depuis

plusieurs mois, lorsque le canon de Napoléon vint l'arracher à ses

incertitudes, et l'obliger à se faire un plan de campagne.

[Note en marge: Deux opinions partagent les esprits autour de

l'empereur Alexandre.]

[Note en marge: Les uns veulent prendre l'offensive, les autres se

retirer dans l'intérieur de l'empire.]

Entre ces divers personnages, deux idées n'avaient cessé d'être

débattues vivement. Les hommes d'un caractère ardent, qui suivant

l'usage n'étaient pas les plus éclairés, voulaient qu'on n'attendît

pas Napoléon, qu'on le prévînt au contraire, qu'on se jetât sur la

Vieille-Prusse et sur la Pologne, qu'on ravageât ces pays, alliés ou

complices de la France, qu'on tâchât même de soulever l'Allemagne en

lui tendant une main précoce, sauf, s'il le fallait, à se retirer

ensuite, après avoir agrandi de deux cents lieues le désert dans

lequel on espérait que Napoléon viendrait s'abîmer. Les hommes calmes

et sensés jugeaient ce projet dangereux, et soutenaient avec raison

qu'aller au-devant de Napoléon, c'était lui abréger le chemin, lui

épargner par conséquent la plus grave des difficultés de cette

guerre, celle des distances, lui offrir presque sur son territoire,

à portée de ses ressources, ce qu'il devait désirer le plus, une

bataille d'Austerlitz ou de Friedland, bataille qu'il gagnerait

sans aucun doute, et qui, une fois gagnée, déciderait la question,

ou établirait au moins son ascendant pour tout le reste de la

guerre. Ils disaient encore qu'au lieu de diminuer la difficulté des

distances, il fallait l'agrandir en se retirant devant Napoléon, en

lui cédant du terrain autant qu'il en voudrait envahir, puis quand on

l'aurait attiré bien loin, et qu'on le tiendrait dans les profondeurs

de la Russie, épuisé de fatigue et de faim, se précipiter sur lui,

l'accabler, et le ramener à moitié détruit à la frontière russe.

Ce plan présentait l'inconvénient de livrer au ravage, non pas la

Pologne ou la Vieille-Prusse, mais la Russie elle-même. Néanmoins

la presque certitude du succès était une raison d'un tel poids,

qu'aucune considération d'intérêt matériel ne méritait d'être mise en

balance avec elle.

[Note en marge: L'opinion d'Alexandre favorable au système de

retraite à l'intérieur.]

Cette controverse, commencée à Saint-Pétersbourg, n'avait pas

encore cessé à Wilna, lorsque la nouvelle du passage du Niémen vint

mettre fin au bal du général Benningsen. Alexandre avait l'esprit

trop clairvoyant pour hésiter un instant sur une question pareille.

Ménager à Napoléon, sous le climat de la Russie, la campagne que

Masséna venait de faire en Portugal sous le climat de la Péninsule,

était une tactique trop indiquée pour qu'il songeât à en suivre

une autre. De plus il avait eu pour l'adopter une raison décisive,

c'était la raison politique. Constamment appliqué à mettre l'opinion

de la Russie, de l'Europe, et même de la France de son côté, afin

d'aggraver la situation morale de Napoléon vis-à-vis des peuples,

il s'était soigneusement gardé de paraître le provocateur, et par

suite de ce système s'était promis d'attendre l'ennemi sans aller le

chercher. C'est là ce qu'il avait toujours annoncé, et ce qu'il avait

fait en se tenant derrière le Niémen, sa frontière naturelle, à ce

point qu'il ne l'avait pas même défendue.

[Note en marge: Système théorique du général Pfuhl, déduit des

campagnes de lord Wellington en Portugal.]

Cette conduite était toute simple, et dictée par le bon sens. Mais on

avait voulu à cette occasion construire tout un système, et c'était

le général Pfuhl, auteur de ce système, qui en était le démonstrateur

auprès d'Alexandre, qu'avec une certaine apparence de profondeur on

était presque toujours assuré de séduire.

[Note en marge: Le système du général Pfuhl, fort agréé d'Alexandre,

est mal accueilli, à cause de sa forme dogmatique, par les généraux

russes.]

À chaque époque, lorsqu'un homme supérieur, s'inspirant non pas d'une

théorie, mais des circonstances, exécute de grandes choses, les

esprits imitateurs viennent à la suite, et mettent des systèmes à la

place des grandes choses que le vrai génie a faites naturellement.

Dans le dix-huitième siècle, tout le monde voulait faire l'exercice

à la manière de Frédéric, et depuis la bataille de Leuthen

construisait des systèmes sur l'ordre oblique, auquel on attribuait

tous les succès du monarque prussien. À partir de l'année 1800, et

des campagnes du général Bonaparte, qui avait su avec tant d'art

manoeuvrer sur les ailes et les communications de ses adversaires,

on ne parlait que de tourner l'ennemi. À Austerlitz les conseillers

d'Alexandre avaient voulu tourner Napoléon, et on sait ce qu'il leur

en avait coûté. En 1810, un homme de sens et de caractère, lord

Wellington, secondé par les circonstances et un bonheur rare, venait

de faire une campagne brillante en Portugal, et on ne parlait plus

en Europe que d'agir comme lui. Se retirer en détruisant toutes

choses, se réfugier ensuite dans un camp inexpugnable, y attendre

l'épuisement d'un ennemi témérairement engagé, enfin revenir sur cet

ennemi, l'assaillir, l'accabler, était devenu pour certains esprits,

depuis Torrès-Védras, toute la science de la guerre. C'est de cette

science que le général Pfuhl s'était constitué le maître suprême au

milieu de l'état-major russe. Excepté le czar, qui se complaisait

dans ces fausses profondeurs, le général Pfuhl avait fatigué, blessé

tout le monde par son dogmatisme, ses prétentions, son orgueil. Mais

Alexandre l'avait accueilli comme un génie méconnu, et lui avait

donné à rédiger tout le plan de la guerre.

Le général Pfuhl, après avoir étudié la carte de Russie, y avait

remarqué ce que chacun peut y apercevoir au premier aspect, la longue

ligne transversale de la Dwina et du Dniéper, qui, en s'ajoutant

l'une à l'autre, forment du nord-ouest au sud-est une vaste et

belle ligne de défense intérieure. Il voulait donc que les armées

russes s'y repliassent, y établissent une espèce de Torrès-Védras

invincible, et qu'elles y tinssent la conduite des armées anglaise

et espagnole en Portugal. Ayant, dans cette étude attentive de la

carte de Russie, remarqué à Drissa sur la Dwina un emplacement qui

lui semblait propre à l'établissement d'un camp retranché, il avait

proposé d'en construire un dans cet endroit, et Alexandre, adoptant

cette proposition, avait envoyé l'ingénieur Michaux sur les lieux

pour tracer et faire exécuter les ouvrages. L'officier d'état-major

Wolzogen, espèce d'interprète du génie mystérieux du général Pfuhl,

allait et venait pour appliquer les idées de son maître sur le

terrain. Enfin, à la création de ce camp de Drissa, le général Pfuhl

avait ajouté une distribution des forces russes appropriée au système

qu'il avait déduit des opérations de lord Wellington en Portugal.

Il avait en conséquence demandé deux armées, une principale, une

secondaire; l'une sur la Dwina recevant les Français de front, les

attirant à sa suite, et devant se retirer au camp de Drissa; l'autre

sur le Dniéper, reculant aussi devant les Français, mais destinée

à les assaillir en flanc et par derrière, lorsqu'on reprendrait

l'offensive pour les accabler. C'est en vertu de ce plan qu'avaient

été formées les deux armées de Barclay de Tolly et de Bagration.

[Note en marge: Exagérations théoriques du général Pfuhl, qui

détruisent les principaux mérites de son plan.]

C'était assurément une pensée juste, à laquelle Alexandre dut plus

tard de grands résultats, que de battre en retraite devant les

Français, et de les attirer dans le fond de la Russie, et cette

pensée, tout le monde l'avait en Europe. Mais pourquoi un camp

retranché, et surtout pourquoi si près de la frontière? C'est ce

que tout le monde pouvait se demander, au simple énoncé du plan du

général Pfuhl, plan qui n'était, comme on le voit, que l'imitation

systématisée de la guerre de Portugal. Si lord Wellington avait

songé à un camp retranché, c'est parce qu'il fallait qu'il s'arrêtât

assez promptement, sans quoi il eût été précipité dans l'Océan. Le

camp retranché pour les Russes c'était l'espace, qui, pour eux, ne

finissait qu'au bord de l'Océan glacial. Et puis, placer le point

d'arrêt sur la Dwina, c'était vouloir arrêter les Français au début

même de leur course, quand ils avaient encore tout leur élan et

toutes leurs ressources, comme du reste l'événement le prouva, et

s'exposer à être emporté d'assaut. Enfin, en admettant qu'on pût agir

utilement contre les flancs de l'ennemi, c'était courir de grands

dangers que de diviser dès l'origine la masse principale des forces

russes, qui était à peine suffisante pour tenir la campagne, et il

eût été beaucoup mieux entendu de laisser aux troupes revenant d'Asie

le rôle de cette armée de flanc destinée à harceler les Français,

peut-être même à leur fermer la retraite.

Voilà ce que démontrait le simple bon sens, même avant la leçon des

événements. Au surplus Alexandre s'était gardé de mettre ce plan

en discussion; il l'avait soigneusement réservé pour lui et pour

quelques adeptes allemands, et s'était borné à en faire exécuter les

préparatifs les plus importants. En attendant il s'était avancé,

comme on l'a déjà vu, en deux masses, l'une appuyée sur la Dwina,

l'autre sur le Dniéper, ayant pour point de direction, la première

Wilna, la seconde Minsk.

[Note en marge: Sentiments différents de Barclay de Tolly et de

Bagration à l'égard du plan du général Pfuhl.]

Jusque-là, il n'y avait rien à redire, car il était naturel que les

deux rassemblements principaux des Russes se formassent derrière

ces deux fleuves. Mais les hommes sensés dans l'état-major du czar

pensaient qu'on allait bientôt réunir l'une et l'autre armée russe,

se présenter ensuite en une seule masse aux Français, sauf à ne pas

leur livrer bataille, à se retirer à leur approche, et à attendre,

avant de se précipiter sur eux, qu'ils fussent à la fois fatigués,

privés de vivres, et engagés assez profondément en Russie pour n'en

pouvoir plus revenir. C'était l'avis notamment du général Barclay de

Tolly, officier froid, ferme, instruit, issu d'une famille écossaise

établie en Courlande, et à cause de cette origine peu agréable aux

Russes, qui prennent les étrangers en haine dès que leurs passions

nationales commencent à fermenter. Mais, comme nous l'avons dit,

cet avis n'était pas du goût de tout le monde. Les hommes ardents,

détestant la France, sa révolution, sa gloire, qu'ils fussent

Russes, Suédois, Allemands ou Italiens, ne voulaient pas qu'on

fît aux Français l'honneur de reculer devant eux, et prétendaient

qu'il fallait prendre l'offensive, se jeter sur la Prusse et la

Pologne, pour ravager une plus grande étendue de pays, et soulever

l'Allemagne, qui ne demandait qu'à être délivrée. Cette dernière

opinion dominait surtout au quartier général du prince Bagration.

Ce prince, Géorgien d'origine, brave, ayant du coup d'oeil sur le

terrain, mais dépourvu des talents d'un général en chef, chargé

d'ailleurs, si on avait pris l'offensive, d'envahir la Pologne,

aurait voulu aller en avant, et se ruer sur les Français avec une

énergie furieuse. Jaloux de Barclay, méprisant les militaires

savants, il favorisait autour de lui les déclamations contre les

étrangers qui conseillaient Alexandre, et travaillaient, assurait-on,

à lui inspirer une conduite timide.

[Note en marge: La brusque apparition de Napoléon oblige de prendre

un parti.]

Alexandre s'était ainsi avancé avec ses deux armées, ne se prononçant

pas encore, considérant en secret le plan du général Pfuhl comme le

salut de l'empire, mais hésitant à le dire, et se réservant de faire

successivement exécuter ce plan, au fur et à mesure des événements.

Aussi n'avait-il ni voulu ni osé nommer un général en chef, ce qui

eût été proclamer un système, et avait-il chargé le général Barclay

de Tolly de donner des ordres comme ministre de la guerre. La brusque

apparition de Napoléon au delà du Niémen l'obligea de mettre un terme

à ces hésitations, et d'arrêter un plan.

[Note en marge: N'osant pas exposer aux chances d'une discussion le

plan du général Pfuhl, Alexandre confie au général Barclay de Tolly

le soin de diriger la retraite sur la Dwina.]

Le désir d'Alexandre eût été de convoquer sur-le-champ un conseil

de guerre, d'y appeler ses conseillers de toutes les nations, d'y

faire exposer le plan du général Pfuhl, non par le général Pfuhl

lui-même, incapable de supporter une contradiction, mais par le

colonel Wolzogen, son interprète ordinaire, esprit clair et maniable,

puis enfin de demander à tous les assistants de se prononcer. Mais le

colonel Wolzogen lui fit sentir qu'on aboutirait ainsi à un nouveau

chaos, et qu'il valait mieux choisir tout simplement un général en

chef, auquel on confierait l'exécution du plan jugé le meilleur. Pour

un tel rôle le général Barclay de Tolly était le plus indiqué par

son obéissance, sa fermeté, ses talents pratiques, et sa qualité de

ministre de la guerre. D'ailleurs l'approche de l'ennemi avec une

masse écrasante d'environ 200 mille hommes, quand on avait à peine

130 mille combattants à lui opposer, avait fort calmé les partisans

de l'offensive, et la plupart des donneurs d'avis ne songeaient

même qu'à se retirer pour ne pas tomber dans les mains de Napoléon,

qui ne les aurait probablement pas ménagés. Il n'y avait donc pas à

craindre qu'on blâmât beaucoup dans le moment un mouvement rétrograde

devenu inévitable. En conséquence Alexandre, adoptant l'avis du

colonel Wolzogen, qui du reste était le seul admissible au point où

en étaient les choses, confia au général Barclay de Tolly, non pas en

qualité de général en chef, mais en qualité de ministre de la guerre,

le soin d'opérer la retraite de l'armée principale sur la Dwina,

dans la direction du camp de Drissa. Ces dispositions arrêtées, il

partit avec la foule de ses conseillers, en suivant la route qui par

Swenziany et Vidzouy menait à Drissa.

Ce n'était pas chose aisée que d'opérer devant Napoléon,

ordinairement prompt comme la foudre, la retraite des six corps

russes répandus autour de Wilna, et composant l'armée principale.

[Note en marge: Difficultés de la retraite sur la Dwina pour une

partie de l'armée russe.]

Ainsi que nous l'avons dit, le premier de ces corps, sous le comte

de Wittgenstein, était à Rossiena, où il formait l'extrême droite

des Russes, opposée à l'extrême gauche des Français. Le second, sous

le général Bagowouth, était à Janowo; le troisième, composé de la

garde russe et des réserves, à Wilna; le quatrième, sous le général

Touczkoff, entre Kowno et Wilna, à Nowoi-Troki[1]. Pour ces quatre

corps la retraite était facile, car ils n'avaient qu'à se retirer

directement sur la Dwina, sans être exposés à trouver les Français

sur leur chemin. Il n'y avait pas plus de difficulté pour la grosse

cavalerie, distribuée en deux corps de réserve sous les généraux

Ouvaroff et Korff, et placée en arrière. Mais le cinquième corps sous

le comte Schouvaloff, le sixième sous le général Doctoroff, établis,

l'un à Olkeniki, l'autre à Lida, et formant l'extrême gauche du

demi-cercle que les Russes décrivaient autour de Wilna, pouvaient,

avant d'avoir regagné la route de Swenziany, être arrêtés par les

Français, qui déjà étaient en marche sur Wilna. Quant à l'hetman

Platow, complétant avec 8 mille Cosaques les 130 mille hommes de

l'armée de la Dwina, il était près de Grodno, et on n'avait guère à

s'inquiéter pour des coureurs aussi agiles que les siens.

[Note 1: En disant le premier, le second, le troisième corps russe,

nous ne les désignons pas par le numéro qu'ils portaient dans l'armée

russe, mais par leur rang dans la ligne qu'ils formaient alors autour

de Wilna.]

[Note en marge: Ordre de retraite aux divers corps de l'armée russe.]

Le général Barclay de Tolly se hâta de donner à tous ses corps

l'ordre de se replier sur la Dwina, en prenant pour but le camp

de Drissa, et prescrivit aux deux qui étaient les plus mal placés

d'opérer tout de suite leur mouvement de retraite, en tournant autour

de Wilna, et en se tenant pendant le trajet le plus loin qu'ils

pourraient de cette ville, afin de ne pas rencontrer les Français.

Quant à lui, assez dédaigneux pour les donneurs d'avis qui avaient

montré tant d'empressement à partir, il affecta de rester à son

arrière-garde, et de se retirer lentement avec elle, en disputant le

terrain pied à pied. L'ordre envoyé au prince Bagration, au nom de

l'empereur lui-même, fut de se reporter sur le Dniéper, en suivant

autant que possible la direction de Minsk, afin de se réunir au

besoin à l'armée principale, si cette réunion devenait nécessaire.

L'hetman Platow, toujours chargé de lier entre eux Barclay de Tolly

et Bagration, eut ordre de harceler les Français en courant sur leurs

flancs et leurs derrières.

[Note en marge: L'empereur Alexandre, en quittant Wilna, charge M. de

Balachoff d'une dernière démarche auprès de Napoléon.]

[Note en marge: Nature de la mission confiée à M. de Balachoff.]

Avant de quitter Wilna, l'empereur Alexandre, tout en regardant la

guerre comme désormais inévitable, et quoique très-décidé à la

soutenir énergiquement, voulut tenter une dernière démarche, qui

ne pouvait arrêter les hostilités, mais qui devait certainement

en rejeter la responsabilité sur Napoléon. Voyant d'après les

nouvelles de Saint-Pétersbourg que le général Lauriston avait fondé

la demande de ses passe-ports sur la demande que le prince Kourakin

avait faite des siens, et sur la prétendue condition imposée aux

Français d'évacuer la Prusse, il s'attacha surtout à répondre à

ces deux griefs de manière à mettre tous les torts du côté de son

adversaire. Il fit donc appeler M. de Balachoff, ministre de la

police, venu avec lui à Wilna, homme d'esprit et de tact, et le

chargea d'aller dire à Napoléon combien il s'étonnait d'une rupture

si brusque qu'aucune déclaration de guerre n'avait précédée, combien

il trouvait léger le motif tiré d'une demande de passe-ports faite

par le prince Kourakin, lorsqu'on savait que ce prince n'était pas

autorisé à la faire; combien enfin la prétendue condition d'évacuer

la Prusse était elle-même un grief peu sérieux, puisqu'elle avait été

proposée, non comme une satisfaction préalable devant précéder toute

négociation, mais seulement comme conséquence promise et certaine de

tout arrangement pacifique. Alexandre autorisa même M. de Balachoff

à déclarer que cette évacuation était si peu une condition absolue,

que si les Français voulaient s'arrêter au Niémen, il consentait à

négocier tout de suite sur les bases indiquées dans les diverses

communications précédentes. Ces ordres donnés, l'empereur Alexandre

partit le 26 juin, en adressant à son peuple une proclamation

chaleureuse, dans laquelle il prenait l'engagement solennel de ne

jamais traiter tant que l'ennemi serait sur le sol de la Russie.

[Note en marge: Arrivée de M. de Balachoff aux avant-postes français.]

Tandis qu'Alexandre s'éloignait, M. de Balachoff courut à la

rencontre de l'armée française, et la trouva en route sur Wilna. Il

eut d'abord quelque peine à se faire reconnaître comme aide de camp

de l'empereur Alexandre, puis fut admis à ce titre, et conduit auprès

de Murat, qui, chamarré d'or, la tête couverte de plumets, galopait

au milieu de ses nombreux escadrons.

[Note en marge: Sa rencontre avec Murat, et l'accueil qu'il reçoit de

ce prince.]

[Note en marge: Accueil tout différent qu'il reçoit du maréchal

Davout.]

[Note en marge: M. de Balachoff obligé d'attendre l'entrée de

Napoléon à Wilna pour lui être présenté.]

Murat, suivant sa coutume, facile, aimable, mais indiscret, fit

le plus gracieux accueil à M. de Balachoff, affecta de déplorer

cette nouvelle guerre, de regretter vivement son beau royaume de

Naples, de ne désirer aucunement celui de Pologne, de se montrer

enfin l'instrument raisonnable d'un maître très-peu raisonnable,

et accompagna ces sages propos d'une infinité de démonstrations

gracieuses, dont il avait le talent naturel, malgré une éducation

peu soignée. Il renvoya ensuite M. de Balachoff aux avant-postes

de l'infanterie, qui venaient après ceux de la cavalerie. M. de

Balachoff y rencontra un tout autre accueil. Présenté au maréchal

Davout, il fut reçu avec froideur, réserve et silence. Ayant exprimé

le désir de pénétrer immédiatement jusqu'à l'empereur Napoléon, il ne

put en obtenir l'autorisation. Le maréchal lui allégua ses ordres, et

le retint pour ainsi dire prisonnier jusqu'à une réponse du quartier

général. Sur la fin du jour, il l'engagea à partager son repas, et le

fit asseoir devant une table qui consistait en une porte de maison

qu'on avait arrachée de ses gonds et étendue sur des tonneaux,

qui n'était chargée que de mets d'une extrême frugalité, s'excusa

de cette hospitalité toute militaire, et ne lui adressa pas une

parole qui eût trait aux affaires de la guerre ou de la politique.

Le lendemain matin, l'ordre étant venu de garder M. de Balachoff

jusqu'à Wilna, où il devait être reçu par l'Empereur, le maréchal

Davout lui laissa sa maison qui ne faisait que d'arriver, l'engagea

à s'en servir librement, lui donna pour le garder un officier aussi

taciturne que lui-même, et monta à cheval afin d'aller se mettre à la

tête de ses troupes. M. de Balachoff dut donc attendre l'entrée des

Français à Wilna pour entretenir Napoléon.

[Note en marge: Entrée des Français à Wilna.]

[Note en marge: Accueil que leur font les Lithuaniens.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 50 段