Je m'étais rendu à Wapping pour surveiller l'embarquement de divers

objets que j'envoyais à plusieurs de mes amis de Hambourg; l'opération

terminée, je revins par le _Tower Wharf._ Il était midi, et j'étais

horriblement fatigué; pour échapper à l'ardeur du soleil, j'imaginai

de me fourrer dans un des canons de la tour afin de prendre un peu de

repos: à peine installé, je m'endormis profondément. Or, il se trouvait

que nous étions précisément au 1er juin, jour anniversaire

de la naissance du roi Georges III, et, à une heure, tous les canons

devaient tirer pour fêter cette solennité. On les avait chargés le

matin, et comme personne ne pouvait soupçonner ma présence en pareil

lieu, je fus lancé par-dessus les maisons, de l'autre côté du fleuve,

dans une cour de ferme, entre Benmondsey et Deptford. Je tombai sur

une grande meule de foin, où je restai sans me réveiller,--ce qui

s'explique par l'étourdissement qui m'avait saisi dans le trajet.

Environ trois mois après, le foin haussa si considérablement de prix,

que le fermier jugea avantageux de vendre sa provision de fourrage. La

meule où je me trouvais était la plus grande de toutes, et représentait

au moins cinq cents quintaux. Ce fut donc par elle qu'on commença. Le

bruit des gens qui y avaient appliqué leurs échelles pour l'escalader

me réveilla enfin. Encore plongé dans un demi-sommeil, ne sachant pas

où j'étais, je voulus m'enfuir et tombai juste sur le propriétaire du

foin. Je ne me fis pas la plus légère égratignure dans cette chute,

mais le fermier n'en fut que plus maltraité: il fut tué roide, car

je lui avais, bien innocemment, cassé le col. Pour le repos de ma

conscience, j'appris plus tard que le drôle était un infâme juif,

qui entassait ses fruits et ses céréales dans son grenier, jusqu'au

moment où leur rareté excessive lui permettait de les vendre à des prix

exorbitants: de sorte que cette mort violente fut une juste punition de

ses crimes et un service rendu au bien public.

[Illustration: Je tombai sur une grande meule de foin.]

Mais quel fut mon étonnement, lorsque, entièrement revenu à moi-même,

j'essayai de rattacher mes pensées présentes à celles avec lesquelles

je m'étais endormi trois mois auparavant! Quelle fut la surprise de

mes amis de Londres en me voyant reparaître après les recherches

infructueuses qu'ils avaient faites pour me retrouver! Vous pouvez,

messieurs, vous l'imaginer facilement.

Maintenant, messieurs, buvons un coup, que je vous raconte encore une

couple de mes aventures de mer.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XIV

HUITIÈME AVENTURE DE MER

Vous avez sans doute entendu parler du dernier voyage de découverte

accompli au pôle Nord par le capitaine Phipps, aujourd'hui lord

Mulgrave. J'accompagnais le capitaine, non pas en qualité d'officier,

mais à titre d'ami et d'amateur. Quand nous fûmes arrivés à un degré

fort avancé de latitude Nord, je pris mon télescope avec lequel vous

avez fait connaissance à l'occasion du récit de mes aventures à

Gibraltar, et j'examinai les objets qui nous environnaient. Car, soit

dit en passant, je trouve qu'il est bon, surtout en voyage, de regarder

de temps en temps ce qui se passe autour de soi.

A environ un demi-mille en avant de nous flottait un immense glaçon,

aussi haut pour le moins que notre grand mât, et sur lequel je vis

deux ours blancs qui, autant que j'en pus juger, étaient engagés dans

un duel acharné. Je saisis mon fusil et descendis sur la glace. Mais

lorsque j'en eus atteint le sommet, je m'aperçus que le chemin que je

suivais était extrêmement dangereux et difficile. Par moments j'étais

obligé de sauter par-dessus d'effroyables précipices; dans d'autres

endroits la glace était polie et glissante comme un miroir, de sorte

que je ne faisais que tomber et me relever. Je parvins cependant à

atteindre les ours, mais en même temps je reconnus qu'au lieu de se

battre, ils étaient simplement en train de jouer ensemble.

Je calculais déjà la valeur de leur peau,--car chacun d'eux était au

moins aussi gros qu'un boeuf gras;--par malheur, au moment où j'ajustai

mon arme, le pied droit me glissa, je tombai en arrière, et perdis, par

la violence de la chute, connaissance pour plus d'un quart d'heure.

Représentez-vous l'épouvante dont je fus saisi, lorsque, revenant à

moi, je sentis qu'un des deux monstres m'avait retourné sur le ventre,

et tenait déjà entre ses dents la ceinture de ma culotte de peau.

La partie supérieure de mon corps était appuyée sur la poitrine de

l'animal, et mes jambes s'étalaient en avant. Dieu sait où l'horrible

bête m'eût entraîné; mais je ne perdis pas la tête: je tirai mon

couteau,--le couteau que voici, messieurs;--je saisis la patte gauche

de l'ours et lui coupai trois doigts: il me lâcha alors et se mit à

hurler terriblement. Je pris mon fusil, je fis feu au moment où la

bête se mettait en devoir de s'en retourner et je l'étendis morte.

Le monstre sanguinaire était endormi du sommeil éternel; mais le

bruit de mon arme avait réveillé plusieurs milliers de ses compagnons

qui reposaient sur la glace dans un rayon d'un quart de lieue. Ils

coururent tous sur moi à franc étrier.

Il n'y avait pas de temps à perdre; c'en était fait de moi s'il ne

m'arrivait pas une idée lumineuse et immédiate:--elle arriva! En

moins de temps qu'il n'en faut a un chasseur habile pour dépioter un

lièvre, je déshabillai l'ours mort, m'enveloppai de sa robe et cachai

ma tête sous la sienne. J'avais à peine terminé cette opération, que

toute la troupe s'assembla autour de moi. J'avoue que je sentais,

sous ma fourrure, des alternatives terribles de chaud et de froid.

Cependant ma ruse réussit à merveille. Ils vinrent l'un après l'autre

me flairer, et parurent me prendre pour un de leurs confrères. J'en

avais du reste à peu près la mine; avec un peu plus de corpulence la

ressemblance eût été parfaite, et même il y avait dans l'assemblée

plusieurs petits jeunes ours qui n'étaient guère plus gras que moi:

après qu'ils m'eurent bien flairé, moi et le cadavre de ma victime,

nous nous familiarisâmes rapidement: j'imitais parfaitement tous leurs

gestes et tous leurs mouvements; mais, pour ce qui était du grondement,

du mugissement et du hurlement, je dois reconnaître qu'ils étaient

plus forts que moi. Cependant, pour ours que je parusse, je n'en étais

pas moins homme! Je commençai à chercher le meilleur moyen de mettre à

profit la familiarité qui s'était établie entre ces bêtes et moi.

[Illustration: J'avais à peine terminé, que toute la troupe s'assembla

autour de moi.]

J'avais entendu dire autrefois par un vieux chirurgien militaire qu'une

incision faite à l'épine dorsale cause instantanément la mort. Je

résolus d'en faire l'expérience. Je repris mon couteau, et en frappai

le plus grand des ours près de l'épaule, à la nuque: convenez que le

coup était hardi, et j'avais des raisons d'être inquiet. Si la bête

survivait à la blessure, c'en était fait de moi, j'étais réduit en

pièces. Heureusement ma tentative réussit, l'ours tomba mort à mes

pieds, sans plus faire un mouvement. Je pris donc le parti d'expédier

de cette façon tous les autres, et cela ne fut pas difficile: car,

bien qu'ils vissent de droite et de gauche tomber leurs frères, ils ne

se méfiaient de rien, ne songeant ni à la cause ni au résultat de la

chute successive de ces infortunés: ce fut là ce qui me sauva. Quand je

les vis tous étendus morts autour de moi, je me sentis aussi fier que

Samson après la défaite des Philistins.

Bref, je retournai au navire, je demandai les trois quarts de

l'équipage pour m'aider à retirer les peaux et à apporter les jambons à

bord. Nous jetâmes le surplus à l'eau, bien que, convenablement salé,

cela eût fait un aliment fort supportable.

Dès que nous fûmes de retour, j'envoyai, au nom du capitaine,

quelques jambons aux lords de l'Amirauté, aux lords de l'Échiquier,

au lord-maire et aux aldermen de Londres, aux clubs de commerce, et

distribuai le surplus entre mes amis. Je reçus de tous côtés les

remercîments les plus chaleureux; la Cité me rendit mon amabilité en

m'invitant au dîner annuel qui se célèbre lors de la nomination du

lord-maire.

J'envoyai les peaux d'ours à l'impératrice de Russie pour servir de

pelisses d'hiver à Sa Majesté et à sa cour. Elle m'en remercia par une

lettre autographe que m'apporta un ambassadeur extraordinaire, et où

elle me priait de venir partager sa couronne avec elle. Mais comme je

n'ai jamais eu beaucoup de goût pour la souveraineté, je repoussai,

dans les termes les plus choisis, l'offre de Sa Majesté. L'ambassadeur

qui m'avait apporté la lettre avait l'ordre d'attendre ma réponse pour

la rapporter à sa souveraine. Une seconde lettre, que quelque temps

après je reçus de l'impératrice, me convainquit de l'élévation de son

esprit et de la violence de sa passion. Sa dernière maladie, qui la

surprit au moment où--pauvre et tendre femme--elle s'entretenait avec

le comte Dolgorouki, ne doit être attribuée qu'à ma cruauté envers

elle. Je ne sais pas quel effet je produisis aux dames, mais je dois

dire que l'impératrice de Russie n'est pas la seule de son sexe qui du

haut de son trône m'ait offert sa main.

[Illustration: Quand je les vis tous étendus morts autour de moi.]

On a répandu le bruit que le capitaine Phipps n'était pas allé aussi

loin vers le Nord qu'il l'aurait pu: il est de mon devoir de le

défendre sur ce point. Notre bâtiment était en bon chemin d'atteindre

le pôle, lorsque je le chargeai d'une telle quantité de peaux d'ours

et de jambons que c'eût été folie d'essayer d'aller plus loin; nous

n'eussions pas pu naviguer contre le plus léger vent contraire, et

moins encore contre les glaçons qui encombrent la mer à cette latitude.

Le capitaine a depuis déclaré bien souvent combien il regrettait

de ne pas avoir pris part à cette glorieuse journée, qu'il avait

emphatiquement surnommée la _journée des peaux d'ours._ Il jalouse ma

gloire, et cherche par tous les moyens à la déprécier. Nous nous sommes

souvent querellés à ce sujet, et aujourd'hui encore nous ne sommes pas

dans de très-bons termes. Il prétend, par exemple, qu'il n'y a pas

grand mérite à avoir trompé les ours en m'affublant de la peau d'un des

leurs; et que lui serait allé sans masque au milieu d'eux, et ne s'en

serait pas moins fait passer pour un ours.

Mais c'est là un point trop délicat pour qu'un homme qui a des

prétentions à la bonne éducation se risque à en discuter avec un noble

pair d'Angleterre.

[Illustration]

CHAPITRE XV

NEUVIÈME AVENTURE DE MER

Je fis un autre voyage, d'Angleterre aux Indes orientales, avec le

capitaine Hamilton. J'emmenais un chien couchant, qui valait, dans

l'acception propre du mot, son pesant d'or, car il ne m'a jamais

failli. Un jour que, d'après les meilleurs calculs, nous nous trouvions

à trois cents milles au moins de terre, mon chien tomba en arrêt. Je

le vis, avec étonnement, rester plus d'une heure dans cette position:

je fis part de ce fait au capitaine et aux officiers du bord, et leur

assurai que nous devions être près de terre, vu que mon chien flairait

du gibier. Je n'obtins qu'un succès de fou rire, qui ne modifia

nullement la bonne opinion que j'avais de mon chien.

Après une longue discussion où l'on débattit mon avis, je finis par

déclarer ouvertement au capitaine que j'avais plus de confiance dans

le nez de mon Traï que dans les yeux de tous les marins du bord, et

je pariai hardiment cent guinées,--somme que j'avais destinée à ce

voyage,--que nous trouverions du gibier avant une demi-heure.

Le capitaine, qui était un excellent homme, se remit à rire de plus

belle, et pria M. Crawford, notre chirurgien, de me tâter le pouls.

L'homme de l'art obéit et déclara que j'étais en parfaite santé. Ils

se mirent alors à causer à voix basse: je parvins cependant à saisir

quelques mots de leur conversation.

--Il n'a pas sa tête à lui, disait le capitaine, je ne peux pas

honnêtement accepter ce pari.

--Je suis d'un avis entièrement contraire, répliquait le chirurgien;

le baron n'est nullement dérangé; il a plus de confiance dans l'odorat

de son chien que dans la science de nos officiers, voilà tout. En tout

cas, il perdra, et il l'aura bien mérité.

--Ce n'est pas raisonnable de ma part d'accepter un pareil pari,

répétait le capitaine. Toutefois je m'en tirerai à mon honneur en lui

rendant son argent après l'avoir gagné.

Traï n'avait point bougé pendant cette conversation, ce qui me confirma

dans mon opinion. Je proposai une seconde fois le pari, qui fut enfin

accepté.

Nous avions à peine prononcé le _tope là_ sacramentel que des matelots

placés dans la chaloupe attachée à l'arrière du bâtiment, et occupés à

pêcher à la ligne, attrapèrent un énorme chien de mer, qu'ils amenèrent

aussitôt sur le pont. On commença à le dépecer, et voilà qu'on lui

trouva dans le ventre six couples de perdrix vivantes!

Les pauvres bêtes y habitaient depuis si longtemps, qu'une des perdrix

était occupée à couver cinq œufs, dont l'un était en train d'éclore

lorsque l'on ouvrit le poisson.

Nous élevâmes ces jeunes oiseaux avec une portée de petits chats venus

au monde quelques minutes auparavant. La mère chatte les chérissait

autant que ses enfants, et se désolait chaque fois qu'un des perdreaux

s'éloignait trop et tardait à revenir auprès d'elle. Comme dans notre

prise il y avait quatre perdrix qui ne cessaient de couver à tour de

rôle, notre table fut fournie de gibier tout le temps du voyage.

Pour récompenser mon brave Traï des cent guinées qu'il m'avait fait

gagner, je lui donnai chaque fois les os des perdreaux que nous avions

mangés, et de temps en temps même un perdreau tout entier.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XVI

DIXIÈME AVENTURE EN MER, SECOND VOYAGE DANS LA LUNE

Je vous ai déjà parlé, messieurs, d'un voyage que je fis dans la lune

pour retrouver ma hachette d'argent. J'eus une nouvelle occasion d'y

retourner, mais d'une façon beaucoup plus agréable, et j'y séjournai

assez longtemps pour y faire diverses observations que je vais vous

communiquer aussi exactement que ma mémoire me le permettra.

Un de mes parents éloignés s'était mis dans la tête qu'il devait

absolument y avoir quelque part un peuple égal en grandeur à celui que

Gulliver prétend avoir trouvé dans le royaume de Brobdignag. Il résolut

de partir à la recherche de ce peuple, et me pria de l'accompagner.

Pour ma part, j'avais toujours considéré le récit de Gulliver comme un

conte d'enfant, et je ne croyais pas plus à l'existence de Brobdignag

qu'à celle de l'Eldorado; mais comme cet estimable parent m'avait

institué son légataire universel, vous comprenez que je lui devais

des égards. Nous arrivâmes heureusement dans la mer du Sud, sans rien

rencontrer qui mérite d'être rapporté, si ce n'est cependant quelques

hommes et quelques femmes volants qui gambadaient et dansaient le

menuet en l'air.

[Illustration: Lorsque nous découvrîmes une vaste terre ronde et

brillante.]

Le dix-huitième jour après que nous eûmes dépassé Otahiti, un ouragan

enleva notre bâtiment à près de mille lieues au-dessus de la mer,

et nous maintint dans cette position pendant assez longtemps. Enfin

un vent propice enfla nos voiles et nous emporta avec une rapidité

extraordinaire. Nous voyagions depuis six semaines au-dessus des

nuages lorsque nous découvrîmes une vaste terre, ronde et brillante,

semblable à une île étincelante. Nous entrâmes dans un excellent port,

nous abordâmes et trouvâmes le pays habité. Tout autour de nous, nous

voyions des villes, des arbres, des montagnes, des fleuves, des lacs,

si bien que nous nous croyions revenus sur la terre que nous avions

quittée.

[Illustration]

Dans la lune,--car c'était là l'île étincelante où nous venions

d'aborder,--nous vîmes de grands êtres montés sur des vautours, dont

chacun avait trois têtes. Pour vous donner une idée de la dimension de

ces oiseaux, je vous dirai que la distance mesurée de l'extrémité d'une

de leurs ailes à l'autre est six fois plus grande que la plus longue de

nos vergues. Au lieu de monter à cheval, comme nous autres habitants de

la terre, les gens de la lune montent ces sortes d'oiseaux.

A l'époque où nous arrivâmes, le roi de ce pays était en guerre avec

le soleil. Il m'offrit un brevet d'officier; mais je n'acceptai point

l'honneur que me faisait Sa Majesté.

Tout, dans ce monde-là, est extraordinairement grand: une mouche

ordinaire, par exemple, est presque aussi grosse qu'un de nos moutons.

Les armes usuelles des habitants de la lune sont des raiforts qu'ils

manœuvrent comme des javelots, et qui tuent ceux qui en sont atteints.

Lorsque la saison des raiforts est passée, ils emploient des tiges

d'asperges. Pour boucliers, ils ont de vastes champignons.

Je vis en outre dans ce pays quelques naturels de Sirius venus là pour

affaires; ils ont des têtes de bouledogue et les yeux placés au bout

du nez, ou plutôt à la partie inférieure de cet appendice. Ils sont

privés de sourcils; mais lorsqu'ils veulent dormir, ils se couvrent

les yeux avec leur langue; leur taille moyenne est de vingt pieds;

celle des habitants de la lune n'est jamais au-dessous de trente-six

pieds. Le nom que portent ces derniers est assez singulier; il peut

se traduire par celui d'_êtres vivants_; on les appelle ainsi parce

qu'ils préparent leurs mets sur le feu, tout comme nous. Du reste, ils

ne consacrent guère de temps à leurs repas; ils ont sur le côté gauche

un petit guichet qu'ils ouvrent et par lequel ils jettent la portion

tout entière dans l'estomac; après quoi ils referment le guichet et

recommencent l'opération au bout d'un mois, jour pour jour. Ils n'ont

donc que douze repas par an, combinaison que tout individu sobre doit

trouver bien supérieure à celles usitées chez nous.

Les joies de l'amour sont complètement inconnues dans la lune; car,

chez les êtres cuisants aussi bien que chez les autres animaux, il

n'existe qu'un seul et même sexe. Tout pousse sur des arbres qui

diffèrent à l'infini les uns des autres, suivant les fruits qu'ils

portent. Ceux qui produisent les êtres cuisants ou hommes sont beaucoup

plus beaux que les autres; ils ont de grandes branches droites et

des feuilles couleur de chair; leur fruit consiste en noix à écorce

très-dure, et longues d'au moins six pieds. Lorsqu'elles sont mûres,

ce qu'on reconnaît à leur couleur, on les cueille avec un grand soin,

et on les conserve aussi longtemps qu'on le juge convenable. Quand on

veut en retirer le noyau, on les jette dans une grande chaudière d'eau

bouillante; au bout de quelques heures, l'écorce tombe, et il en sort

une créature vivante.

Avant qu'ils viennent au monde, leur esprit a déjà reçu une destination

déterminée par la nature.

D'une écorce sort un soldat, d'une autre un philosophe, d'une troisième

un théologien, d'une quatrième un jurisconsulte, d'une cinquième un

fermier, d'une sixième un paysan et ainsi de suite, et chacun se met

aussitôt à pratiquer ce qu'il connaît déjà théoriquement. La difficulté

consiste à juger avec certitude ce que contient l'écorce; au moment où

je me trouvais dans le pays, un savant lunaire affirmait à grand bruit

qu'il possédait ce secret. Mais on ne fit pas attention à lui, et on le

tint généralement pour fou.

Lorsque les gens de la lune deviennent vieux, ils ne meurent pas, mais

ils se dissolvent dans l'air et s'évanouissent en fumée.

[Illustration]

Ils n'éprouvent pas le besoin de boire, n'étant asservis à aucune

excrétion. Ils n'ont à chaque main qu'un seul doigt avec lequel ils

exécutent tout beaucoup mieux que nous ne le faisons avec notre pouce

et ses quatre aides.

Ils portent leur tête sous le bras droit, et, lorsqu'ils vont en

voyage ou qu'ils ont à exécuter quelque travail qui exige beaucoup de

mouvement, ils la laissent habituellement à la maison; car ils peuvent

lui demander conseil à n'importe quelle distance.

[Illustration]

Les hauts personnages de la lune, lorsqu'ils veulent savoir ce que font

les gens du peuple, n'ont pas coutume d'aller les trouver; ils restent

à la maison, c'est-à-dire que leur corps reste chez eux, et qu'ils

envoient leur tête dans la rue pour voir incognito ce qui s'y passe.

Une fois les renseignements recueillis, elle revient dès que le maître

la rappelle.

Les pépins de raisin lunaire ressemblent exactement à nos grêlons, et

je suis fermement convaincu que, lorsqu'une tempête détache les grains

de leur tige, les pépins tombent sur notre terre et forment notre

grêle. Je suis môme porté à croire que cette observation doit être

connue depuis longtemps de plus d'un marchand de vin; du moins j'ai

bien souvent bu du vin qui m'a paru fait de grêlons, et dont le goût

rappelait celui du vin de la lune.

J'allais oublier un détail des plus intéressants. Les habitants de

la lune se servent de leur ventre comme nous des gibecières; ils y

fourrent tout ce dont ils ont besoin, l'ouvrent et le ferment à volonté

comme leur estomac, car ils ne sont pas embarrassés d'entrailles, ni de

cœur, ni de foie; ils ne portent non plus pas de vêtements, l'absence

de sexe les dispensant de pudeur.

Ils peuvent à leur gré ôter et remettre leurs yeux, et, lorsqu'ils les

tiennent à la main, ils voient aussi bien que s'ils les avaient sur la

figure. Si, par hasard, ils en perdent ou en cassent un, ils peuvent

en louer ou en acheter un nouveau, qui leur fait le même service que

l'autre; aussi rencontre-t-on dans la lune, à chaque coin de rue, des

gens qui vendent des yeux; ils en ont les assortiments les plus variés,

car la mode change souvent: tantôt ce sont les yeux bleus, tantôt les

yeux noirs, qui sont mieux portés.

Je conviens, messieurs, que tout cela doit vous paraître étrange; mais

je prie ceux qui douteraient de ma sincérité de se rendre eux-mêmes

dans la lune, pour se convaincre que je suis resté plus fidèle à la

vérité qu'aucun autre voyageur.

[Illustration]

CHAPITRE XVII

VOYAGE A TRAVERS LA TERRE ET AUTRES AVENTURES REMARQUABLES.

[Illustration L]

Si je m'en rapporte à vos yeux, je suis sûr que je me fatiguerais plus

vite à vous raconter les événements extraordinaires de ma vie que

vous à les écouter. Votre complaisance est trop flatteuse pour que je

m'en tienne, ainsi que je me l'étais proposé, au récit de mon second

voyage dans la lune. Écoutez donc, s'il vous plaît, une histoire dont

l'authenticité est aussi incontestable que celle de la précédente,

mais qui la surpasse par l'étrangeté et le merveilleux dont elle est

empreinte.

La lecture du Voyage de Brydone en Sicile m'inspira un vif désir de

visiter l'Etna. En route il ne m'arriva rien de remarquable: je dis à

moi, car beaucoup d'autres, pour faire payer aux lecteurs naïfs les

frais de leur voyage, n'eussent pas manqué de raconter longuement et

emphatiquement maints détails vulgaires qui ne sont pas dignes de fixer

l'attention des honnêtes gens.

Un matin de bonne heure, je sortais d'une chaumière située au pied de

la montagne, fermement résolu à examiner, dût-il m'en coûter la vie,

l'intérieur de ce célèbre volcan. Après trois heures d'une marche

des plus pénibles, j'atteignis le sommet de la montagne. Depuis

trois semaines le volcan grondait sans discontinuer. Je ne doute

pas, messieurs, que vous ne connaissiez l'Etna par les nombreuses

descriptions qui en ont été faites: je n'essayerai donc pas de vous

redire ce que vous savez aussi bien que moi, et j'épargnerai à moi une

peine et à vous une fatigue inutile.

Je fis trois fois le tour du cratère,--dont vous pouvez avoir une

idée en vous figurant un immense entonnoir,--et reconnaissant que

j'aurais beau tourner, cela ne m'avancerait guère, je pris bravement ma

résolution, et je me décidai à sauter dedans. A peine eus-je exécuté le

saut, que je me sentis comme plongé dans un bain de vapeur brûlante;

les charbons ardents qui jaillissaient sans relâche endommagèrent et

brûlèrent en tous sens mon pauvre corps.

Mais quelle que fût la violence avec laquelle s'élançaient les matières

incandescentes, je descendais plus rapidement qu'elles ne montaient,

grâce à la loi de la pesanteur, et au bout de quelques instants je

touchai le fond. La première chose que je remarquai fut un bruit

épouvantable, un concert de jurements, de cris et de hurlements qui

semblaient s'élever autour de moi. J'ouvris les yeux, et qu'est-ce

que je vis?... Vulcain en personne accompagné de ses cyclopes. Ces

messieurs, que mon bon sens avait depuis longtemps relégués dans le

domaine de la fiction, étaient depuis trois semaines en querelle au

sujet d'un article du règlement intérieur, et c'était cette dispute

qui remuait la surface externe. Mon apparition rétablit comme par

enchantement la paix et la concorde dans la tapageuse assemblée.

[Illustration L]

Aventures de Baron de Münchausen · 第 5 / 6 段