ne fut pas heureuse; mon père ne tarda pas à quitter ma mère en lui
assignant pour toute pension alimentaire le revenu d'une hotte de
chiffonnier qu'il lui mit sur le dos. La brave femme s'attacha à une
troupe ambulante qui montrait des marionnettes; la fortune finit par la
conduire à Rome, où elle établit un commerce d'huîtres.
Vous avez sans doute entendu parler du pape Ganganelli, connu sous
le nom de Clément XIV, et vous savez combien il aimait les huîtres.
Un vendredi qu'il allait en grande pompe dire la messe à l'église
de Saint-Pierre, il aperçut les huîtres de ma mère,--elles étaient
remarquablement belles et extrêmement fraîches, m'a-t-elle dit
souvent,--et ne put faire autrement que de s'arrêter pour en goûter; il
fit faire halte aux cinq cents personnes qui le suivaient, et envoya
dire à l'église qu'il ne pourrait pas célébrer la messe ce matin-là.
Il descendit de cheval,--car les papes vont à cheval dans les grandes
occasions,--entra dans la boutique de ma mère, et avala toutes les
huîtres qui s'y trouvaient; mais comme il y en avait encore à la cave,
il appela sa suite qui épuisa complétement la prévision: le pape et
ses gens restèrent jusqu'au soir, et avant de partir ils l'accablèrent
d'indulgences non-seulement pour ses fautes passées et présentes, mais
encore pour tous ses péchés à venir.
Maintenant, messieurs, vous me permettrez de ne pas vous expliquer
plus clairement ce que j'ai de commun avec cette histoire d'huîtres:
je pense que vous m'avez suffisamment compris pour être fixé sur ma
naissance.
[Illustration]
CHAPITRE XIII
LE BARON REPREND SON RÉCIT
Comme on peut bien le penser, les amis du baron ne cessaient de le
supplier de continuer le récit aussi instructif qu'intéressant de ses
singulières aventures; mais ces prières restèrent longtemps inutiles.
Le baron avait la louable habitude de ne rien faire qu'à sa fantaisie,
et l'habitude plus louable encore de ne se laisser détourner sous aucun
prétexte de ce principe bien arrêté. Enfin le soir tant désiré arriva,
et un gros rire du baron annonça à ses amis que l'inspiration était
venue, et qu'il allait satisfaire à leurs instances:
«Conticuere omnes, intentique ora tenebant;»
ou, pour parler plus clairement, tout le monde se tut et tendit une
oreille attentive. Semblable à Énée, Münchhausen, se soulevant sur le
sofa bien rembourré, commença ainsi:
[Illustration L]
Pendant le dernier siège de Gibraltar, je m'embarquai sur une flotte
commandée par lord Rodney et destinée à ravitailler cette forteresse;
je voulais rendre visite à mon vieil ami, le général Elliot, qui
gagna à la défense de cette place des lauriers que le temps ne pourra
flétrir. Après avoir donné quelques instants aux premiers épanchements
de l'amitié, je parcourus la forteresse avec le général, afin de
reconnaître les travaux et les dispositions de l'ennemi. J'avais
apporté de Londres un excellent télescope à miroir, acheté chez Dollon.
Grâce à cet instrument, je découvris que l'ennemi pointait sur le
bastion où nous nous trouvions une pièce de trente-six. Je le dis au
général, qui vérifia le fait et vit que je ne me trompais pas.
[Illustration: Je parcourus la forteresse avec le général.]
Avec sa permission, je me fis apporter une pièce de quarante-huit prise
à la batterie voisine, et je la pointai si juste,--car pour ce qui est
de l'artillerie, je puis dire sans me vanter que je n'ai pas encore
trouvé mon maître,--que j'étais sûr d'atteindre mon but.
[Illustration]
J'observai alors avec la plus grande attention les mouvements des
canonniers ennemis, et, au moment où ils approchaient la mèche de la
lumière, je donnai aux nôtres le signal de faire feu: les deux boulets
parvenus à moitié de leur trajet se rencontrèrent et se heurtèrent avec
une violence terrible qui produisit un effet des plus surprenants.
Le boulet ennemi retourna si vivement sur ses pas, que non-seulement
il broya la tête du canonnier qui l'avait envoyé, mais qu'encore il
décapita seize autres soldats qui s'enfuyaient vers la côte d'Afrique.
[Illustration]
Avant d'atteindre le pays de Barbarie, il coupa le grand mât de
trois vaisseaux qui se trouvaient dans le port rangés en ligne les
uns derrière les autres, pénétra à deux cents milles anglais dans
l'intérieur des terres, effondra le toit d'une hutte de paysan, et,
après avoir enlevé à une pauvre vieille qui y dormait sur le dos la
seule dent qui lui restait, s'arrêta enfin dans son gosier.
[Illustration L]
Son mari, rentrant quelques instants après, essaya de retirer le
boulet: n'y pouvant réussir, il eut l'heureuse idée de l'enfoncer avec
un maillet dans l'estomac de sa femme, d'où il sortit quelque temps
après par la méthode naturelle.
Ce ne fut pas là le seul service que nous rendit notre boulet: il ne
se contenta pas de refouler de la façon que je viens de raconter celui
de l'ennemi; mais, continuant son chemin, il enleva de sur son affût
la pièce pointée contre nous et la lança avec une telle violence dans
la coque d'un bâtiment, que ce dernier prit une voie d'eau énorme et
sombra peu à peu avec un millier de matelots et un grand nombre de
soldats de marine qui s'y trouvaient.
[Illustration]
Ce fut sans contredit un fait extraordinaire. Je ne veux cependant pas
me l'attribuer à moi seul: il est vrai que l'honneur de l'idée première
en revient à ma sagacité, mais le hasard me seconda dans une certaine
proportion. Ainsi je m'aperçus, la chose faite, que notre pièce de
quarante-huit avait reçu double charge de poudre; de là l'effet
merveilleux produit sur le boulet ennemi, et la portée extrême de notre
projectile.
Le général Elliot, pour me récompenser de ce service signalé, m'offrit
un brevet d'officier que je refusai, me contentant des remercîments
qu'il me fit le soir même à dîner, en présence de tout son état-major.
[Illustration]
Comme je suis fort porté pour les Anglais, qui sont un peuple vraiment
brave, je me mis dans la tête de ne pas quitter cette forteresse
sans avoir rendu un nouveau service à ceux qui la défendaient; trois
semaines après l'affaire du canon de quarante-huit, il se présenta
enfin une bonne occasion.
[Illustration R]
Je me déguisai en prêtre catholique, sortis de la forteresse vers
une heure du matin, et réussis à pénétrer dans le camp de l'ennemi à
travers ses lignes. Je me rendis à la tente où le comte d'Artois avait
réuni les chefs de corps et un grand nombre d'officiers pour leur
communiquer le plan d'attaque de la forteresse, à laquelle il voulait
donner l'assaut le lendemain. Mon déguisement me protégea si bien, que
personne ne pensa à me repousser et que je pus écouter tranquillement
tout ce qui se dit. Le conseil fini, ils allèrent se coucher, et je vis
bientôt l'armée entière, tout le camp, jusqu'aux sentinelles, plongé
dans le plus profond sommeil.
[Illustration]
Je me mis aussitôt à l'œuvre: je démontai tous leurs canons au nombre
de plus de trois cents, depuis les pièces de quarante-huit jusqu'à
celles de vingt-quatre, et je les jetai à la mer, où ils tombèrent à
environ trois milles de là: comme je n'avais personne pour m'aider,
je puis dire que c'est le travail le plus pénible que j'aie jamais
accompli, à l'exception d'un seul cependant qu'on vous a fait connaître
en mon absence: je veux parler de l'énorme canon turc décrit par le
baron Tott et avec lequel je traversai le canal à la nage.
[Illustration]
Cette opération terminée, je transportai tous les affûts et tous les
caissons au milieu du camp, et, de peur que le roulement des roues ne
réveillât les gens, je les pris deux à deux sous les bras. Cela faisait
un beau tas, aussi élevé pour le moins que les rochers de Gibraltar.
Je saisis alors un fragment d'une pièce de fer de quarante-huit, et
me procurai du feu en le frappant contre un pan de mur, reste d'une
construction mauresque, et qui était enterré de vingt pieds au moins:
j'allumai une mèche et mis le feu au tas. J'oubliais de vous dire que
j'avais jeté sur le sommet toutes les munitions de guerre.
[Illustration]
Comme j'avais eu soin de placer dans le bas les matières les plus
combustibles, la flamme s'élança bientôt haute et éclatante. Pour
écarter de moi tout soupçon, je fus le premier à donner l'alarme. Comme
vous pouvez le penser, le camp se trouva saisi d'épouvante; on supposa,
pour expliquer ce désastre, que les gens de la forteresse avaient fait
une sortie, tué les sentinelles, et étaient ainsi parvenus à détruire
l'artillerie.
M. Drinkwater, dans la relation qu'il a faite de ce siège célèbre,
parle bien d'une grande perte éprouvée par l'ennemi à la suite d'un
incendie, mais il n'a pas su à quoi en attribuer la cause: cela, du
reste, ne lui était guère possible, car--bien que j'aie, à moi tout
seul, dans cette nuit, sauvé Gibraltar--je n'ai mis personne dans ma
confidence, pas même le général Elliot. Le comte d'Artois, pris d'une
panique, s'enfuit avec tous ses gens, et, sans s'arrêter en route,
arriva d'une traite à Paris. La terreur que leur avait inspirée ce
désastre fut telle, qu'ils ne purent manger de trois mois, et vécurent
simplement de l'air du temps, à la façon des caméléons.
[Illustration]
Environ deux mois après que j'eus rendu cet éclatant service aux
assiégés, je me trouvais à déjeuner avec le général Elliot, quand tout
à coup une bombe--je n'avais pas eu le temps d'envoyer les mortiers de
l'ennemi rejoindre ses canons--pénétra dans la chambre et tomba sur
la table. Le général fit ce qu'aurait fait tout le monde en pareil
cas, il sortit immédiatement de la salle. Moi, je saisis la bombe
avant qu'elle n'éclatât, et la portai au sommet du rocher. De cet
observatoire j'aperçus sur une falaise, non loin du camp ennemi, un
grand rassemblement de gens; mais je ne pouvais distinguer à l'œil nu
ce qu'ils faisaient. Je pris mon télescope, et je reconnus que c'était
l'ennemi qui, ayant arrêté deux des nôtres, un général et un colonel
avec lesquels j'avais dîné la veille, et qui s'étaient introduits le
soir dans le camp des assiégeants, s'apprêtait à les pendre en qualité
d'espions.
[Illustration L]
La distance était trop grande pour qu'il fût possible de lancer avec
succès la bombe à la main. Heureusement je me souvins que j'avais
dans ma poche la fronde dont David se servit si avantageusement
contre le géant Goliath. J'y plaçai ma bombe et la projetai au milieu
du rassemblement. En touchant terre, elle éclata, et tua tous les
assistants, à l'exception des deux officiers anglais, qui, pour leur
bonheur, étaient déjà pendus: un éclat sauta contre le pied de la
potence et la fit tomber.
[Illustration]
Nos deux amis, dès qu'ils se sentirent sur la terre ferme, cherchèrent
à s'expliquer ce singulier événement; et voyant les gardes, les
bourreaux et toute l'assistance occupés à mourir, ils se débarrassèrent
réciproquement de l'incommode cravate qui leur serrait le col,
coururent au rivage, sautèrent dans une barque espagnole, et se tirent
conduire à nos vaisseaux par les deux bateliers qui s'y trouvaient.
[Illustration]
Quelques minutes après, comme j'étais en train de raconter le fait
au général Elliot, ils arrivèrent, et, après un cordial échange de
remercîments et d'explications, nous célébrâmes celte journée mémorable
le plus gaiement du monde.
[Illustration L]
Vous désirez tous, messieurs, je le lis dans vos yeux, savoir comment
je possède un trésor aussi précieux que la fronde dont je viens de vous
parler. Eh bien! je vais vous le dire. Je descends, vous ne l'ignorez
sans doute pas, de la femme d'Urie, qui eut, comme vous savez, des
relations très-intimes avec David. Mais avec le temps--cela se voit
souvent--Sa Majesté se refroidit singulièrement à l'endroit de la
comtesse, car elle avait reçu ce titre trois mois après la mort de
son mari. Un jour ils se prirent de querelle au sujet d'une question
de la plus haute importance, qui était de savoir dans quelle contrée
fut construite l'arche de Noé et à quel endroit elle s'était arrêtée
après le déluge. Mon aïeul avait la prétention de passer pour un grand
antiquaire, et la comtesse était présidente d'une société historique:
lui, avait cette faiblesse commune à la plupart des grands et à tous
les petits, de ne pas souffrir la contradiction, et elle, ce défaut,
spécial à son sexe, de vouloir avoir raison en toutes choses; bref, une
séparation s'ensuivit.
[Illustration: Nous célébrâmes cette journée mémorable le plus gaiement
du monde.]
Elle l'avait souvent entendu parler de cette fronde comme d'un objet
des plus précieux, et trouva bon de l'emporter, sous prétexte de
garder un souvenir de lui. Mais, avant que mon aïeule eût franchi la
frontière, on s'aperçut de la disparition de la fronde, et on lança six
hommes de la garde du roi pour la reprendre. La comtesse poursuivie se
servit si bien de cet objet qu'elle atteignit un de ces soldats qui,
plus zélé que les autres, s'était avancé en tète de ses compagnons,
précisément à la place où Goliath avait été frappé par David. Les
gardes, voyant leur camarade tomber mort, délibérèrent mûrement et
pensèrent que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'en référer
au roi: la comtesse, de son côté, jugea prudent de continuer son voyage
vers l'Égypte, où elle comptait de nombreux amis à la cour.
[Illustration]
J'aurais dû vous dire d'abord que de plusieurs enfants qu'elle avait
eus de Sa Majesté, elle avait emmené dans son exil un fils, son fils
bien-aimé. La fertilité de l'Égypte ayant donné à ce fils plusieurs
frères et sœurs, la comtesse lui laissa par un article particulier de
son testament la fameuse fronde; et c'est de lui qu'elle m'est venue en
ligne directe.
Mon arrière-arrière-grand-père, qui possédait cette fronde, et qui
vivait il y a environ deux cent cinquante ans, fit, dans un voyage
en Angleterre, la connaissance d'un poëte qui n'était rien moins que
plagiaire, et n'en était que d'autant plus incorrigible braconnier;
il s'appelait Shakespeare. Ce poëte, sur les terres duquel, par droit
de réciprocité sans doute, les Anglais et les Allemands braconnent
aujourd'hui impudemment, emprunta maintes fois cette fronde à mon
père et tua, au moyen de cette arme, tant de gibier à sir Thomas
Lucy, qu'il faillit encourir le sort de mes deux amis de Gibraltar.
Le pauvre homme fut jeté en prison, et mon aïeul lui fit rendre la
liberté par un procédé tout particulier vers la fin de sa vie à charge
à elle-même. S'habiller, se déshabiller, manger, boire, accomplir enfin
maintes autres fonctions que je n'énumérerai point, lui rendaient la
vie insupportable. Mon aïeul la mit en état de faire tout cela selon
son caprice, par elle-même ou par procuration. Et que pensez-vous que
demanda mon père en récompense de ce signalé service?--la liberté de
Shakespeare.--La reine ne put lui rien faire accepter de plus. Cet
excellent homme avait pris le poëte en telle affection, qu'il eût
volontiers donné une partie de sa vie pour prolonger celle de son ami.
[Illustration]
Du reste, je puis vous assurer, messieurs, que la méthode pratiquée par
la reine Élisabeth, de vivre sans nourriture, n'obtint aucun succès
auprès de ses sujets, au moins auprès de ces gourmands affamés auxquels
on a donné le nom de _mangeurs de bœufs._ Elle-même n'y résista pas
plus de sept ans et demi, au bout desquels elle mourut d'inanition.
Mon père, duquel j'héritai la fronde peu de temps avant mon départ pour
Gibraltar, me raconta l'anecdote suivante, que ses amis lui ont souvent
entendu rapporter, et dont personne de ceux qui ont connu le digne
vieillard ne révoquera la véracité.
«Dans l'un des nombreux séjours que je fis en Angleterre, me disait-il,
je me promenais une fois sur le bord de la mer non loin de Harwick.
Tout d'un coup voilà un cheval marin qui s'élance furieux contre moi.
Je n'avais pour toute arme que ma fronde, avec laquelle je lui envoyai
deux galets si adroitement lancés que je lui crevai les deux yeux. Je
lui sautai alors sur le dos et le dirigeai vers la mer: car, en perdant
les yeux, il avait perdu toute sa férocité, et se laissait mener comme
un mouton. Je lui passai ma fronde dans la bouche en guise de bride, et
le poussai au large.
«En moins de trois heures nous eûmes atteint le rivage opposé: nous
avions fait trente milles dans ce court espace de temps. A Helvoetsluys
je vendis ma monture moyennant sept cents ducats à l'hôte des Trois
Coupes, qui montra cette bête extraordinaire pour de l'argent et s'en
fit un joli revenu.--On peut en voir la description dans Buffon.--Mais
si singulière que fût cette façon de voyager, ajoutait mon père, les
observations et les découvertes qu'elle me permit de faire sont encore
plus extraordinaires.
[Illustration: D'autres étaient rangés en cercle et chantaient des
chœurs d'une beauté inexprimable.]
«L'animal sur le dos duquel j'étais assis ne nageait pas: il courait
avec une incroyable rapidité sur le fond de la mer, chassant devant lui
des millions de poissons tout différents de ceux qu'on a l'habitude
de voir: quelques-uns avaient la tête au milieu du corps, d'autres au
bout de la queue; d'autres étaient rangés en cercle et chantaient des
chœurs d'une beauté inexprimable; d'autres construisaient avec l'eau
des édifices transparents, entourés de colonnes gigantesques dans
lesquelles ondulait une matière fluide et éclatante comme la flamme la
plus pure. Les chambres de ces édifices offraient toutes les commodités
désirables aux poissons de distinction: quelques-unes étaient
aménagées pour la conservation du frai; une suite de salles spacieuses
était consacrée à l'éducation des jeunes poissons. La méthode
d'enseignement,--autant que j'en pus juger par mes yeux, car les
paroles étaient aussi inintelligibles pour moi que le chant des oiseaux
ou le dialogue des grillons,--cette méthode me semble présenter tant
de rapport avec cette employée de notre temps dans les établissements
philantropiques, que je suis persuadé qu'un de ces théoriciens a fait
un voyage analogue au mien, et pêché ses idées dans l'eau, plutôt que
de les avoir attrapées dans l'air. Du reste, de ce que je viens de vous
dire vous pouvez conclure qu'il reste encore au monde un vaste champ
ouvert à l'exploitation et à l'observation. Mais je reprends mon récit.
«Entre autres incidents de voyage, je passai sur une immense chaîne de
montagnes, aussi élevée, pour le moins, que les Alpes. Une foule de
grands arbres d'essences variées s'accrochaient aux flancs des rochers.
Sur ces arbres poussaient des homards, des écrevisses, des huîtres,
des moules, des colimaçons de mer, dont quelques-uns si monstrueux
qu'un seul eût suffi à la charge d'un chariot, et le plus petit écrasé
un portefaix. Toutes les pièces de cette espèce qui échouent sur nos
rivages et qu'on vend dans nos marchés ne sont que de la misère, que
l'eau enlève des branches, tout comme le vent fait tomber des arbres
le menu fruit. Les arbres à homards me parurent les mieux fournis:
mais ceux à écrevisses et à huîtres étaient les plus gros. Les petits
colimaçons de mer poussent sur des espèces de buissons qui se trouvent
presque toujours au pied des arbres à écrevisses, et les enveloppent
comme fait le lierre sur le chêne.
[Illustration: Je rencontrais de temps en temps de gros poissons.]
«Je remarquai aussi le singulier phénomène produit par un navire
naufragé. Il avait, à ce qu'il me sembla, donné contre un rocher dont
la pointe était à peine à trois toises au-dessous de l'eau, et en
coulant bas s'était couché sur le côté. Il était descendu sur un arbre
à homards et en avait détaché quelques fruits, lesquels étaient tombés
sur un arbre à écrevisses placé plus bas. Comme la chose se passait au
printemps et que les homards étaient tout jeunes, ils s'unirent aux
écrevisses; il en résulta un fruit qui tenait des deux espèces à la
fois. Je voulus, pour la rareté du fait, en cueillir un sujet; mais
ce poids m'aurait fort embarrassé, et puis mon Pégase ne voulait pas
s'arrêter.
«J'étais à peu près à moitié route, et me trouvais dans une vallée
située à cinq cents toises au moins au-dessous de la surface de la mer:
je commençais à souffrir du manque d'air. Au surplus, ma position était
loin d'être agréable sous bien d'autres rapports. Je rencontrais de
temps en temps de gros poissons qui, autant que j'en pouvais juger par
l'ouverture de leurs gueules, ne paraissaient pas éloignés de vouloir
nous avaler tous deux. Ma pauvre Rossinante était aveugle, et je ne dus
qu'à ma prudence d'échapper aux intentions hostiles de ces messieurs
affamés. Je continuai donc à galoper, dans le but de me mettre le plus
tôt possible à sec.
«Parvenu assez près des rives de la Hollande, et n'ayant plus guère
qu'une vingtaine de toises d'eau sur la tête, je crus apercevoir,
étendue sur le sable, une forme humaine, qu'à ses vêtements je reconnus
être un corps de femme. Il me sembla qu'elle donnait encore quelques
signes de vie, et, m'étant approché, je la vis, en effet, remuer la
main. Je saisis cette main et ramenai sur le bord ce corps d'apparence
cadavérique. Quoique l'art de réveiller les morts fût moins avancé
à cette époque qu'aujourd'hui, où à chaque porte d'auberge on lit
sur un écriteau: _Secours aux noyés_, les efforts et les soins d'un
apothicaire de l'endroit parvinrent à raviver la petite étincelle
vitale qui restait chez cette femme. Elle était la moitié chérie d'un
homme qui commandait un bâtiment attaché au port d'Helvoetsluys, et
qui avait pris la mer depuis peu. Par malheur, dans la précipitation
du départ, il avait embarqué une autre femme que la sienne. Celle-ci
fut aussitôt instruite du fait par quelques-unes de ces vigilantes
protectrices de la paix et du foyer domestique, qu'on nomme amies
intimes; jugeant que les droits conjugaux sont aussi sacrés et aussi
valables sur mer que sur terre, elle s'élança dans une chaloupe à la
poursuite de son époux; arrivée à bord du navire, elle chercha, dans
une courte, mais intraduisible allocution, à faire triompher ses droits
d'une façon si énergique que le mari jugea prudent de reculer de deux
pas. Le résultat de ceci fut que sa main osseuse, au lieu de rencontrer
les oreilles de son mari, ne rencontra que l'eau, et comme cette
surface céda avec plus de facilité que ne l'eût fait l'autre, la pauvre
femme ne trouva qu'au fond de la mer la résistance qu'elle cherchait.
Ce fut en ce moment que mon étoile me fit la rencontrer et me permit de
rendre à la terre un couple heureux et fidèle.
«Je me représente aisément les bénédictions dont monsieur son mari
dut me combler en retrouvant, à son retour, sa tendre épouse sauvée
par moi. Au reste, pour mauvais que fût le tour que j'avais joué à ce
pauvre diable, mon cœur en reste parfaitement innocent. J'avais agi par
pure charité, sans me douter des affreuses conséquences que ma bonne
action devait amener.»
C'est là que se terminait habituellement le récit de mon père, récit
que m'a rappelé la fameuse fronde dont je vous ai entretenu et qui,
après avoir été conservée si longtemps dans ma famille et lui avoir
rendu tant de services signalés, joua son reste contre le cheval de
mer: elle put encore me servir en envoyant par ma main, ainsi que je
vous l'ai raconté, une bombe au milieu des Espagnols, et en sauvant
mes deux amis de la potence; mais ce fut là son dernier exploit; elle
s'en alla en grande partie avec la bombe, et le morceau, ce qui m'en
resta dans la main, est conservé aujourd'hui dans les archives de notre
famille, à côté d'un grand nombre d'antiquités des plus précieuses.
Peu de temps après, je quittai Gibraltar et retournai en Angleterre, où
il m'arriva une des plus singulières aventures de ma vie.