onguents et des emplâtres qu'il m'appliqua de sa propre main, et,
quelques minutes après, mes blessures étaient guéries. Il m'offrit
ensuite des rafraîchissements, un flacon de nectar et d'autres vins
précieux, comme n'en boivent que les dieux et les déesses. Dès que
je fus à peu près remis, il me présenta à Vénus, son épouse, en lui
recommandant de me prodiguer tous les soins qu'exigeait ma position.
La somptuosité de la chambre où elle me conduisit, le moelleux du sofa
sur lequel elle me fil asseoir, le charme divin qui régnait dans toute
sa personne, la tendresse de son cœur, il n'y a pas de mots dans les
langues terrestres pour exprimer cela; rien que dépenser, la tète me
tourne!
[Illustration]
Vulcain me fit une description très-détaillée de l'Etna. Il m'expliqua
comme quoi cette montagne n'était qu'un amas de cendres sorties de la
fournaise; qu'il était souvent obligé de sévir contre ses ouvriers;
qu'alors, dans sa colère, il leur jetait des charbons ardents qu'ils
paraient avec une grande adresse en les laissant passer sur la
terre, afin de le laisser épuiser ses munitions. «Nos dissensions,
ajouta-t-il, durent quelquefois plusieurs mois, et les phénomènes
qu'elles produisent à la surface de la terre sont ce que vous appelez,
je crois, des éruptions. Le mont Vésuve est également une de mes
forges: une galerie de trois cent cinquante milles de longueur m'y
conduit en passant sous le lit de la mer: là aussi des dissensions
semblables amènent sur la terre des accidents analogues.»
[Illustration]
[Illustration: Là il me tint suspendu au-dessus d'une espèce de puits
profond.]
Si je me plaisais à la conversation instructive du mari, je goûtais
encore davantage la société de la femme, et je n'aurais peut-être
jamais quitté ce palais souterrain, si quelques mauvaises langues
n'avaient mis la puce à l'oreille au seigneur Vulcain, et n'avaient
allumé dans son cœur le feu de la jalousie. Sans me prévenir le moins
du monde, il me saisit un matin au collet, comme j'assistais la belle
déesse à sa toilette, et m'emmena dans une chambre que je n'avais pas
encore vue: là il me tint suspendu au-dessus d'une espèce de puits
profond, et me dit: «Ingrat mortel, retourne dans le monde d'où tu es
venu!»
[Illustration R]
En prononçant ces mots et sans me permettre de rien répliquer
pour ma défense, il me précipita dans l'abîme. Je tombai avec une
rapidité toujours croissante, jusqu'à ce que l'effroi m'eût lad
perdre entièrement connaissance. Mais je fus tout d'un coup tiré de
mon évanouissement en me sentant plongé dans une immense masse d'eau
illuminée par les rayons du soleil: c'était le paradis et le repos, en
comparaison de l'affreux voyage que je venais d'accomplir.
[Illustration]
Je regardai tout autour de moi, mais je ne voyais de tous côtés que de
l'eau. La température était tout autre que celle à laquelle je m'étais
accoutumé chez le seigneur Vulcain. Enfin je découvris à quelque
distance un objet qui avait l'apparence d'un énorme rocher, et qui
semblait se diriger vers moi: Je reconnus bientôt que c'était un glaçon
flottant. Après beaucoup de recherches, je trouvai enfin un endroit où
je pus m'accrocher, et je parvins à gravir jusqu'au sommet. A mon grand
désespoir, je ne découvris aucun indice qui m'annonçât le voisinage de
la terre. Enfin, avant la tombée de la nuit, j'aperçus un navire qui
s'avançait de mon côté. Dès qu'il fut à portée de la voix, je le hélai
de toutes mes forces: il me répondit en hollandais. Je me jetai à la
mer, et nageai jusqu'au navire où l'on, m'amena à bord. Je demandai où
nous étions. «Dans la mer du Sud,» me répondit-on. Ce fait expliquait
toute l'énigme. Il était évident que j'avais traversé le centre du
globe et que j'étais tombé par l'Etna dans la mer du Sud: ce qui est
beaucoup plus direct que de faire le tour du monde. Personne avant moi
n'avait encore tenté ce passage, et si je refais jamais le voyage, je
me promets bien d'en rapporter des observations du plus haut intérêt.
Je me fis donner quelques rafraîchissements et je me couchai. Quels
grossiers personnages, messieurs que les Hollandais! Le lendemain
je racontai mon aventure aux officiers aussi exactement et aussi
simplement que je viens de le faire ici, et plusieurs d'entre eux,
le capitaine surtout, firent mine de douter de l'authenticité de mes
paroles. Cependant, comme ils m'avaient donné l'hospitalité à leur
bord, et que si je vivais c'était grâce à eux, il me fallut bien
empocher l'humiliation sans répliquer.
Je m'enquis ensuite du but de leur voyage. Ils me répondirent qu'ils
faisaient une expédition de découverte et que, si ce que je leur
avais raconté était vrai, leur but était atteint. Nous nous trouvions
précisément sur la route qu'avait suivie le capitaine Cook, et nous
arrivâmes le lendemain à Botany-Bay, lieu où le gouvernement anglais
devrait envoyer non pas ses mauvais garnements pour les punir, mais des
honnêtes gens pour les récompenser, tant ce pays est beau et richement
doté par la nature.
[Illustration]
Nous ne restâmes que trois jours à Botany-Bay. Le quatrième jour après
notre départ il s'éleva une effroyable tempête qui déchira toutes nos
voiles, rompit notre beaupré, abattit notre mât de perroquet, lequel
tomba sur la cahute où était enfermée notre boussole et la mit en
pièces. Quiconque a navigué sait quelles peuvent être les conséquences
d'un pareil accident. Nous ne savions plus où nous étions, ni où aller.
Enfin la tempête s'apaisa, et fut suivie d'une bonne brise continue.
Nous naviguions depuis trois mois et nous devions avoir fait énormément
de chemin, lorsque tout à coup nous remarquâmes un changement singulier
dans tout ce qui nous entourait. Nous nous sentions tout gais et tout
dispos, notre nez s'emplissait des odeurs les plus douces et les plus
balsamiques; la mer elle-même avait changé de couleur: elle n'était
plus verte, mais blanche.
Bientôt après nous aperçûmes la terre, et à quelque distance un port
vers lequel nous nous dirigeâmes et que nous trouvâmes spacieux
et profond. Au lieu d'eau, il était rempli d'un lait exquis. Nous
descendîmes à terre et nous vîmes que l'île tout entière consistait
en un immense fromage. Nous ne nous en serions peut-être pas aperçus,
si une circonstance particulière ne nous avait mis sur la trace. Nous
avions sur notre navire un matelot qui professait pour le fromage une
antipathie naturelle. En posant le pied sur la terre, il tomba évanoui.
[Illustration]
Quand il revint à lui, il demanda qu'on retirât le fromage de dessous
ses pieds; on vérifia, et on reconnut qu'il avait parfaitement
raison: cette île n'était, comme je viens de vous le dire, qu'un
énorme fromage. La plupart des habitants s'en nourrissaient; les
parties mangées pendant le jour étaient remplacées pendant la nuit.
Nous vîmes dans cette île une grande quantité de vignes chargées de
grosses grappes, lesquelles, lorsqu'on les pressait, ne donnaient que
du lait. Les insulaires étaient sveltes et beaux, la plupart avaient
neuf pieds de haut; ils avaient trois jambes et un bras, et les adultes
portaient sur le front une corne dont ils se servaient avec une adresse
remarquable. Ils font des courses sur la surface du lait, et s'y
promènent sans y enfoncer avec autant d'assurance que nous sur une
pelouse.
[Illustration]
Il croissait sur cette île, ou plutôt sur ce fromage, une grande
quantité de blé, dont les épis, semblables à des champignons,
contenaient des pains tout cuits et prêts à être mangés. En traversant
ce fromage nous rencontrâmes sept fleuves de lait et deux de vin.
[Illustration]
Après un voyage de seize jours, nous atteignîmes le rivage opposé à
celui où nous avions abordé. Nous trouvâmes dans cette partie de l'île
des plaines entières de ce fromage bleu à force de vieillesse, dont les
amateurs font si grand cas. Mais, au lieu d'y rencontrer des vers, on
y voyait croître de magnifiques arbres fruitiers tels que cerisiers,
abricotiers, pêchers, et vingt autres espèces que nous ne connaissons
point. Ces arbres, qui sont extraordinairement grands et gros,
abritaient une immense quantité de nids d'oiseaux.
[Illustration]
Nous remarquâmes entre autres un nid d'alcyons, dont la circonférence
était cinq fois grande comme la coupole de Saint-Paul à Londres; il
était artistement construit d'arbres gigantesques, et il contenait
...--attendez, que je me rappelle bien le chiffre!--il contenait cinq
cents œufs dont le plus petit était au moins aussi gros qu'un muid.
Nous ne pûmes pas voir les jeunes qui étaient dedans, mais nous les
entendîmes siffler. Ayant ouvert à grand'peine un de ces œufs, nous en
vîmes sortir un petit oiseau sans plumes, gros environ comme vingt de
nos vautours. A peine avions-nous fait éclore le jeune oiseau que le
vieux alcyon se jeta sur nous, saisit notre capitaine dans une de ses
serres, l'enleva à la hauteur d une bonne lieue, le frappa violemment
avec ses ailes et le laissa tomber dans la mer.
[Illustration: ...L'enleva à la hauteur d'une bonne lieue.]
Les Hollandais nagent comme des rats d'eau; aussi le capitaine nous
eut-il bientôt rejoints, et nous regagnâmes tous ensemble notre navire.
Mais nous ne retournâmes pas par le même chemin, ce qui nous permit de
faire de nouvelles observations. Dans le gibier que nous tuâmes, il y
avait deux buffles d'une espèce particulière qui ne possédait qu'une
seule corne, placée entre les deux yeux. Nous regrettâmes plus tard de
les avoir tués, car nous apprîmes que les habitants les apprivoisaient
et s'en servaient en guise de cheval de trait ou de selle. On nous
assura que la chair en était exquise, mais absolument inutile à un
peuple qui ne vit que de lait et de fromage.
Deux jours avant d'atteindre notre navire, nous vîmes trois individus
pendus par les jambes à de grands arbres. Je demandai quel crime leur
avait valu cette terrible punition, et j'appris qu'ils étaient allés à
l'étranger, et qu'à leur retour ils avaient raconté à leurs amis une
foule de mensonges, leur décrivant des lieux qu'ils n'avaient pas vus,
et des aventures qui ne leur étaient pas arrivées. Je trouvai cette
punition bien méritée, car le premier devoir d'un voyageur, c'est de ne
s'écarter jamais de la vérité.
Revenus à bord, nous levâmes l'ancre et nous quittâmes ce singulier
pays. Tous les arbres du rivage, dont quelques-uns énormes et
très-élevés, s'inclinèrent deux fois en nous saluant en mesure. Après
quoi ils reprirent leur première position.
[Illustration]
Quand nous eûmes erré trois jours durant, Dieu sait où,--car nous
manquions toujours de boussole,--nous arrivâmes dans une mer qui
semblait toute noire: nous goûtâmes ce que nous prenions pour de l'eau
sale, et nous reconnûmes que c'était de l'excellent vin! Nous eûmes
toutes les peines du monde à empêcher nos matelots de se griser. Mais
notre joie ne fut pas de longue durée, car, quelques heures après,
nous nous trouvâmes entourés de baleines et d'autres poissons non
moins gigantesques: il y en avait un d'une longueur si prodigieuse
que même avec une lunette d'approche nous n'en pûmes voir le bout.
Malheureusement nous n'aperçûmes le monstre qu'au moment où il était
tout près de nous: il avala d'un trait notre bâtiment avec ses mâts
dressés et toutes ses voiles dehors.
Après que nous eûmes passé quelque temps dans sa gueule, il la rouvrit
pour engloutir une énorme masse d'eau: notre navire, soulevé par
ce courant, fut entraîné dans l'estomac du monstre, où nous nous
trouvions comme si nous eussions été à l'ancre pris d'un calme plat.
L'air était, il faut en convenir, chaud et lourd. Nous vîmes dans cet
estomac des ancres, des câbles, des chaloupes, des barques et bon
nombre de navires, les uns chargés, les autres vides, qui avaient subi
le même sort que nous. Nous étions obligés de vivre à la lumière des
torches; il n'y avait plus pour nous ni soleil, ni lune, ni planètes.
Ordinairement nous nous trouvions deux fois par jour à flot et deux
fois à sec. Quand la bête buvait nous étions à flot, lorsqu'elle
lâchait l'eau nous étions à sec. D'après les calculs exacts que nous
fîmes, la quantité d'eau qu'elle avalait à chaque gorgée eût suffi à
remplir le lit du lac de Genève, dont la circonférence est de trente
milles.
[Illustration]
Le second jour de notre captivité dans ce ténébreux royaume, je me
hasardai avec le capitaine et quelques officiers à faire une petite
excursion au moment de la marée basse, comme nous disions. Nous nous
étions munis de torches, et nous rencontrâmes successivement près de
dix mille hommes de toutes nations qui se trouvaient dans la même
position que nous. Ils s'apprêtaient à délibérer sur les moyens à
employer pour recouvrer leur liberté. Quelques-uns d'entre eux avaient
déjà passé plusieurs années dans l'estomac du monstre. Mais au moment
où le président nous instruisait de la question qui allait s'agiter,
notre diable de poisson eut soif et se mit à boire: l'eau se précipita
avec tant de violence que nous eûmes tout juste le temps de retourner
à nos navires: plusieurs des assistants, moins prompts que les autres,
furent même obligés de se mettre à la nage.
Quand le poisson se fut vidé, nous nous réunîmes de nouveau. On me
choisit pour président: je proposai de réunir bout à bout deux des
plus grands mâts, et, lorsque le monstre ouvrirait la gueule, de les
dresser de façon a l'empêcher de la refermer. Cette motion fut acceptée
à l'unanimité, et cent hommes choisis parmi les plus vigoureux furent
chargés de la mettre à exécution. A peine les deux mâts étaient-ils
disposés selon mes instructions, qu'il se présenta une occasion
favorable. Le monstre se prit à bâiller; nous dressâmes aussitôt nos
deux mâts de manière que l'extrémité inférieure se trouvait plantée
dans sa langue, et que l'autre extrémité pénétrait dans la voûte de son
palais: il lui était dès lors impossible de rapprocher ses mâchoires.
[Illustration]
Dès que nous fûmes à flot, nous armâmes les chaloupes qui nous
remorquèrent et nous ramenèrent dans le monde. Ce fut avec une joie
inexprimable que nous revîmes la lumière du soleil dont nous avions été
privés pendant ces quinze jours de captivité. Lorsque tout le monde
fut sorti de ce vaste estomac, nous formions une flotte de trente-cinq
navires de toutes les nations. Nous laissâmes nos deux mâts plantés
dans la gorge du poisson, pour préserver d'un accident semblable au
nôtre ceux qui se trouveraient entraînés vers ce gouffre.
Une fois délivrés, notre premier désir fut de savoir dans quelle partie
du monde nous étions; il nous fallut longtemps avant de parvenir à une
certitude. Enfin, grâce à mes observations antérieures, je reconnus que
nous nous trouvions dans la mer Caspienne. Comme cette mer est entourée
de tous côtés par la terre et qu'elle ne communique avec aucune autre
nappe d'eau, nous ne pouvions comprendre comment nous y étions arrivés.
Un habitant de l'île de fromage, que j'avais emmené avec moi, nous
expliqua la chose fort raisonnablement. Selon lui, le monstre dans
l'estomac duquel nous avions erré si longtemps s'était rendu dans
cette mer par quelque route souterraine.--Bref, nous y étions et fort
contents d'y être; nous nous dirigeâmes à toutes voiles vers la terre.
Je descendis le premier.
A peine avais-je posé le pied sur la terre ferme, que je me vis
assailli par un gros ours.
«Ah! ah! pensai-je, tu arrives bien!»
Je lui pris les pattes de devant dans mes deux mains et les serrai avec
tant de cordialité qu'il se mit à hurler désespérément; mais moi, sans
me laisser toucher par ses lamentations, je le tins dans cette position
jusqu'à ce qu'il mourût de faim. Grâce à cet exploit, j'inspirai un tel
respect à tous les ours, que depuis lors aucun d'eux n'a jamais osé me
chercher querelle.
[Illustration]
De là je me rendis à Saint-Pétersbourg, où je reçus d'un ancien ami un
cadeau qui me fut extrêmement agréable. C'était un chien de chasse,
descendant de la fameuse chienne dont je vous ai parlé, et qui mit bas
en chassant un lièvre. Malheureusement ce chien fut tué par un chasseur
maladroit qui l'atteignit en tirant une compagnie de perdreaux. Je
me fis faire avec la peau de cette bête le gilet que voici, et qui,
lorsque je vais à la chasse, me conduit toujours infailliblement là où
est le gibier. Quand j'en suis assez près pour pouvoir tirer, un bouton
de mon gilet saute à la place où se trouve le gibier, et, comme mon
fusil est toujours armé et amorcé, je ne manque jamais mon coup.
Il me reste encore trois boulons, comme vous voyez; mais dès que la
chasse rouvrira, j'en ferai remettre deux rangs. Venez me trouver
alors, et vous verrez que j'aurai de quoi vous amuser.
Pour aujourd'hui, je prends la liberté de me retirer et de vous
souhaiter une bonne nuit.
[Illustration]
FIN
TABLE
Préface
CHAPITRE PREMIER
Voyage en Russie et à Saint-Pétersbourg
CHAPITRE II
Histoire de chasse
CHAPITRE III
Des chiens et des chevaux du baron de Münchhausen
CHAPITRE IV
Aventures du baron de Münchhausen dans la guerre contre les Turcs
CHAPITRE V
Aventures du baron de Münchhausen pendant sa captivité chez les Turcs.
Il revient dans sa patrie
CHAPITRE VI
Première aventure de mer
CHAPITRE VII
Deuxième aventure de mer
CHAPITRE VIII
Troisième aventure de mer
CHAPITRE IX
Quatrième aventure de mer
CHAPITRE X
Cinquième aventure de mer
CHAPITRE XI
Sixième aventure de mer
CHAPITRE XII
Septième aventure de mer.--Récits authentiques d'un partisan qui prit
la parole en--l'absence du baron
CHAPITRE XIII
Le baron reprend son récit
CHAPITRE XIV
Huitième aventure de mer
CHAPITRE XV
Neuvième aventure de mer
CHAPITRE XVI
Dixième aventure de mer.--Second voyage dans la lune
CHAPITRE XVII
Voyage à travers la terre et autres aventures remarquables