Je m'applaudis alors de ne pas avoir fait mon tour avec mon mouton;

car, le troisième jour, la faim m'obligea à tuer la pauvre bête. Comme

j'avais dépassé depuis longtemps la lune, et qu'au bout de soixante-dix

heures j'étais arrivé si près du soleil que les sourcils m'en avaient

brûlé, je plaçai le mouton, préalablement écorché, du côté où le soleil

donnait avec plus de force, si bien qu'en trois quarts d'heure il fut

convenablement rôti: c'est de cela que j'ai vécu pendant tout mon

voyage.

La cause de ma longue course doit être attribuée à la rupture d'une

corde qui communiquait à une soupape placée à la partie inférieure de

mon ballon et destinée à laisser échapper l'air inflammable. Si vous

n'aviez pas tiré sur mon ballon et ne l'aviez pas crevé, j'aurais pu

rester, comme Mahomet, suspendu entre ciel et terre jusqu'au jugement

dernier.

Il fit généreusement cadeau de son chariot à mon pilote qui était au

gouvernail, et jeta à la merle reste du mouton. Quant au ballon, déjà

endommagé par mes balles, la chute avait achevé de le mettre en pièces.

[Illustration]

CHAPITRE X

CINQUIÈME AVENTURE DE MER

Puisque nous avons le temps, messieurs, de vider encore une bouteille

de vin frais, je vais vous raconter une histoire fort singulière qui

m'arriva peu de mois avant mon retour en Europe.

Le Grand Seigneur, auquel j'avais été présenté par les ambassadeurs

de LL. MM. les empereurs de Russie et d'Autriche, ainsi que par celui

du roi de France, m'envoya au Caire pour une mission de la plus

haute importance et qui devait être accomplie de manière à rester

éternellement secrète.

Je me mis en route en grande pompe et accompagné d'une nombreuse suite.

En chemin, j'eus l'occasion d'augmenter ma domesticité de quelques

sujets fort intéressants: me trouvant à quelques milles à peine de

Constantinople, j'aperçus un homme grêle et maigre qui courait en

droite ligne à travers champs, avec une extrême rapidité, quoiqu'il

portât attachée à chaque pied une masse de plomb pesant au moins

cinquante livres. Saisi d'étonnement, je l'appelai et lui dis:

--Où vas-tu si vite, mon ami, et pourquoi t'alourdir d'un tel poids?

--J'ai quitté Vienne il y a une demi-heure, me répondit-il; j'y étais

domestique chez un grand seigneur qui vient de me donner mon congé.

N'ayant plus besoin de ma célérité, je l'ai modérée au moyen de ces

poids; car la modération fait la durée, comme avait coutume de le dire

mon précepteur.

Ce garçon me plaisait assez. Je lui demandai s'il voulait entrer à

mon service, et il accepta aussitôt. Nous nous remîmes en route, et

traversâmes beaucoup de villes, parcourûmes beaucoup de pays.

En chemin, j'avisai, non loin de la route, un individu étendu immobile

sur une pelouse: on eût dit qu'il dormait. Il n'en était rien

cependant, car il tenait son oreille collée contre terre, comme s'il

eût voulu écouter parler les habitants du monde souterrain.

[Illustration]

--Qu'écoutes-tu donc ainsi, mon ami? lui criai-je.

--J'écoute pousser l'herbe, pour passer le temps, répliqua-t-il.

--Et tu l'entends pousser?

--Oh! bagatelle que cela.

--Entre donc à mon service, mon ami; qui sait s'il ne fait pas bon

parfois avoir l'oreille fine?

Mon drôle se releva et me suivit.

Non loin de là, je vis sur une colline un chasseur qui ajustait son

fusil et qui tirait dans le bleu du ciel.

--Bonne chance! bonne chance, chasseur! lui criai-je; mais sur quoi

tires-tu? Je ne vois rien que le bleu du ciel.

--Oh! répondit-il, j'essaye cette carabine qui me vient de chez

Kuchenreicher, de Ratisbonne. Il y avait là-bas, sur la flèche de

Strasbourg, un moineau que je viens d'abattre.

[Illustration]

Ceux qui connaissent ma passion pour les nobles plaisirs de la chasse

ne s'étonneront pas si je leur dis que je sautai au cou de cet

excellent tireur. Je n'épargnai rien pour le prendre à mon service:

cela va de soi.

Nous poursuivîmes notre voyage et nous atteignîmes enfin le mont Liban.

Là nous trouvâmes, devant une grande forêt de cèdres, un homme court et

trapu, attelé à une corde qui enveloppait toute la forêt.

--Qu'est-ce que tu tires là, mon ami? demandai-je à ce drôle.

--J'étais venu pour couper du bois de construction, et, comme j'ai

oublié ma hache à la maison, je tâche de me tirer d'affaire du mieux

que je puis.

En disant cela, il abattit d'un seul coup toute la forêt, qui mesurait

bien un mille carré, comme si c'eût été un bouquet de roseaux. Vous

devinez facilement ce que je fis. J'eusse sacrifié mon traitement

d'ambassadeur, plutôt que de laisser échapper ce gaillard-là.

[Illustration]

Au moment où nous mîmes le pied sur le territoire égyptien, il s'éleva

un ouragan si formidable que j'eus un instant peur d'être renversé

avec mes équipages, mes gens et mes chevaux, et d'être emporté dans

les airs. A gauche de la route il y avait une file de sept moulins

dont les ailes tournaient aussi vite que le rouet de la plus active

fileuse. Non loin de là se trouvait un personnage d'une corpulence

digne de John Falstaff, et qui tenait son index appuyé sur sa narine

droite. Dès qu'il eut aperçu notre détresse et vu comme nous nous

débattions misérablement dans l'ouragan, il se tourna vers nous, et

tira respectueusement son chapeau avec le geste d'un mousquetaire

qui se découvre devant son colonel. Le vent était tombé comme par

enchantement, et les sept moulins restaient immobiles. Fort surpris de

cette circonstance qui ne me semblait pas naturelle, je criai à l'homme:

[Illustration L]

--Hé! drôle! qu'est-ce-là? As-tu le diable au corps, où es-tu le diable

en personne?

--Pardonnez-moi, Excellence, répondit-il; je fais un peu de vent pour

mon maître le meunier; de peur de faire tourner ses moulins trop fort,

je m'étais bouché une narine.

--Parbleu, me dis-je à moi-même, voilà un précieux sujet: ce

gaillard-là te servira merveilleusement, lorsque, de retour chez toi,

l'haleine te manquera pour raconter les aventures extraordinaires qui

te sont arrivées dans tes voyages.

Nous eûmes bientôt conclu notre marché. Le souffleur quitta ses moulins

et me suivit.

[Illustration: De peur de faire tourner ses moulins trop fort, je

m'étais bouché une narine.]

Il était temps que nous arrivassions au Caire. Dès que j'y eus accompli

ma mission selon mes désirs, je résolus de me défaire de ma suite,

maintenant inutile, à l'exception de mes nouvelles acquisitions, et de

m'en retourner seul avec ces derniers, en simple particulier. Comme

le temps était magnifique et le Nil plus admirable qu'on ne peut le

dire, j'eus la fantaisie de louer une barque et de remonter jusqu'à

Alexandrie. Tout alla pour le mieux jusqu'au milieu du troisième jour.

[Illustration]

Vous avez sans doute entendu parler, messieurs, des inondations

annuelles du Nil. Le troisième jour, comme je viens de vous le dire,

le Nil commença à monter avec une extrême rapidité, et le lendemain

toute la campagne était inondée sur plusieurs milles de chaque côté. Le

cinquième jour, après le coucher du soleil, ma barque s'embarrassa dans

quelque chose que je pris pour des roseaux. Mais le lendemain matin,

quand il fit jour, nous nous trouvâmes entourés d'amandiers chargés de

fruits parfaitement mûrs et excellents à manger. La sonde nous indiqua

soixante pieds au-dessus du fond: il n'y avait moyen ni de reculer, ni

d'avancer. Vers huit ou neuf heures, autant que j'en pus juger d'après

la hauteur du soleil, il survint une rafale qui coucha notre bateau sur

le côté: il embarqua une masse d'eau et coula presque immédiatement.

[Illustration]

Heureusement nous réussîmes à nous sauver tous,--nous étions huit

hommes et deux enfants,--en nous accrochant aux arbres dont les

branches, assez fortes pour nous soutenir, ne l'étaient pas assez pour

supporter notre barque. Nous restâmes trois jours dans cette position,

vivant exclusivement d'amandes; je n'ai pas besoin de vous dire que

nous avions en abondance de quoi apaiser notre soif. Vingt-trois jours

après notre accident, l'eau commença à baisser avec autant de rapidité

qu'elle avait monté, et le vingt-sixième jour nous pûmes mettre pied à

terre.

[Illustration]

Le premier objet qui frappa nos yeux fut notre barque. Elle gisait

environ à deux cents toises de l'endroit où elle avait coulé bas.

Après avoir fait sécher au soleil nos affaires qui en avaient grand

besoin, nous prîmes dans les provisions de la barque ce qui nous était

nécessaire, et nous nous remîmes en marche pour retrouver notre route.

D'après les calculs les plus exacts, je comptai que nous avions été

entraînés dans les terres à plus de cinquante milles hors de notre

chemin. Au bout de sept jours nous atteignîmes le fleuve qui était

rentré dans son lit, et racontâmes notre aventure à un bey. Il pourvut

à tous nos besoins avec une extrême courtoisie, et mit sa propre

barque à notre disposition. Six journées de voyage nous amenèrent à

Alexandrie, où nous nous embarquâmes pour Constantinople.

[Illustration]

Je fus reçu avec une distinction particulièrement gracieuse par le

Grand Seigneur, et j'eus l'honneur de voir le harem où Sa Hautesse me

conduisit elle-même et me permit de choisir autant de dames que je

voudrais, sans en excepter ses favorites.

[Illustration]

N'ayant pas coutume de me vanter de mes aventures galantes, je termine

ici ma narration, en vous souhaitant à tous une bonne nuit.

[Illustration: Sa Hautesse me permit de choisir autant de dames que je

voudrais.]

[Illustration]

CHAPITRE XI

SIXIÈME AVENTURE DE MER

Ayant terminé le récit de son voyage en Égypte, le baron se disposa à

aller se coucher, juste au moment où l'attention légèrement fatiguée de

son auditoire se réveillait à ce mot de _harem._ On aurait bien voulu

avoir des détails sur cette partie de ses aventures, mais le baron fut

inflexible; cependant, pour satisfaire aux bruyantes insistances de ses

amis, il consentit à leur raconter quelques traits de ses singuliers

domestiques, et continua en ces termes:

[Illustration R]

Depuis mon retour d'Égypte, je faisais la pluie et le beau temps chez

le Grand Seigneur. Sa Hautesse ne pouvait vivre sans moi, et me priait

tous les jours à dîner et à souper chez lui. Je dois avouer, messieurs,

que l'empereur des Turcs est de tous les potentats du monde celui qui

fait la meilleure chère, quant au manger du moins; car, pour ce qui est

de la boisson, vous savez que Mahomet interdit le vin à ses fidèles.

Il ne faut donc pas songer à boire un bon verre de ce liquide quand on

dîne chez un Turc. Mais pour ne pas se pratiquer ouvertement, la chose

n'en a pas moins lieu fréquemment en secret; et en dépit du Coran, plus

d'un Turc s'entend aussi bien qu'aucun prélat allemand à vider une

bouteille. C'était le cas de Sa Hautesse.

A ces dîners auxquels assistait habituellement le surintendant général,

c'est-à-dire le mufti _in partem salarii_ qui disait le _Benedicite_

et les _Grâces_ au commencement et à la fin du repas, il n'était point

question de vin. Mais lorsqu'on se levait de table, un bon petit bacon

attendait Sa Hautesse dans son cabinet. Un jour le Grand Seigneur me

fit signe de l'y suivre. Lorsque nous nous y fûmes enfermés, il tira

une bouteille d'une armoire, et me dit:

--Münchhausen, je sais que vous autres chrétiens vous vous connaissez

en bon vin. Voici une bouteille de tokay, la seule que je possède, et

je suis sûr que de votre vie vous n'en avez goûté de meilleur.

Sur quoi Sa Hautesse remplit son verre et le mien: nous trinquâmes, et

nous bûmes.

--Hein! reprit-il, que dites-vous de celui-là? C'est du superfin, cela!

[Illustration]

--Ce petit vin est bon, répondis-je. Mais, avec la permission de Votre

Hautesse, je dois lui dire que j'en ai bu de bien meilleur à Vienne,

chez l'auguste empereur Charles VI. Mille tonnerres! je voudrais que

vous l'eussiez goûté!

--Cher Münchhausen, répliqua-t-il, je ne veux pas vous blesser; mais je

crois qu'il est impossible de trouver de meilleur tokay: je tiens cette

unique bouteille d'un seigneur hongrois qui en faisait le plus grand

cas.

--Plaisanteries que tout cela, monseigneur! Il y a tokay et tokay!

Messieurs les Hongrois d'ailleurs ne brillent pas par la générosité.

Combien pariez-vous que d'ici à une heure je vous procure une bouteille

de tokay, tirée de la cave impériale de Vienne, et qui aura une tout

autre figure que celle-ci?

--Münchhausen, je crois que vous extravaguez.

--Je n'extravague point: dans une heure je vous apporte une bouteille

de tokay prise dans la cave des empereurs d'Autriche, et d'un tout

autre numéro que celle piquette-là.

--Münchhausen! Münchhausen! vous voulez vous moquer de moi, cela ne me

plaît point. Je vous ai toujours connu pour un homme raisonnable et

véridique, mais vraiment je suis tenté de croire que vous battez la

campagne.

--Eh bien! que Votre Hautesse accepte le pari. Si je ne remplis

mon engagement,--et vous savez que je suis ennemi juré des

hâbleries,--Votre Hautesse sera libre de me faire couper la tête: et ma

tête n'est pas une citrouille! Voilà mon enjeu, quel est le vôtre?

[Illustration]

--Tope! j'accepte, dit l'empereur. Si au coup de quatre heures la

bouteille n'est pas là, je vous ferai couper la tête sans miséricorde:

car je n'ai pas l'habitude de me laisser jouer, même par mes meilleurs

amis. Par contre, si vous accomplissez votre promesse, vous pourrez

prendre dans mon trésor autant d'or, d'argent, de perles et de pierres

précieuses que l'homme le plus fort en pourra porter.

--Voilà qui est parler, répondis-je.

Je demandai une plume et de l'encre, et j'écrivis à l'impératrice-reine

Marie-Thérèse le billet suivant:

«Votre Majesté a sans doute, en sa qualité d'héritière universelle de

l'empire, hérité de la cave de son illustre père. Oserai-je la supplier

de remettre au porteur une bouteille de ce tokay dont j'ai bu si

souvent avec feu son père? Mais du meilleur, car il s'agit d'un pari!

Je saisis cette occasion pour assurer Votre Majesté du profond respect

avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc., etc.

«Baron de Münchhausen.»

Comme il était déjà trois heures et cinq minutes, je remis ce billet

sans le cacheter à mon coureur, qui détacha ses poids et se mit

immédiatement en route pour Vienne.

[Illustration]

Cela fait, nous bûmes, le Grand Seigneur et moi, le reste de la

bouteille, en attendant celle de Marie-Thérèse. Trois heures un quart

sonnèrent, trois heures et demie, quatre heures moins un quart, et le

coureur ne revenait pas. J'avoue que je commençais à être assez mal à

mon aise, d'autant plus que je voyais Sa Hautesse diriger de temps en

temps les yeux sur le cordon de la sonnette, pour appeler le bourreau.

Il m'accorda cependant la permission de descendre dans le jardin

pour prendre un peu l'air, escorté toutefois de deux muets qui ne me

perdaient pas de vue. L'aiguille marquait la cinquante-cinquième minute

après trois heures: j'étais dans une angoisse mortelle,--c'était le

cas de le dire.--J'envoyai chercher immédiatement mon écouteur et mon

tireur.

[Illustration L]

Ils arrivèrent aussitôt; mon écouteur se coucha à terre pour entendre

si mon coureur ne venait pas: à mon grand désespoir, il m'annonça que

le drôle se trouvait tort loin de là profondément endormi et ronflant

de tous ses poumons. A peine mon brave tireur eut-il appris cela, qu'il

courut sur une terrasse élevée, et, se dressant sur ses pointes pour

mieux voir, s'écria: «Sur mon âme! je le vois, le paresseux: il est

couché au pied d'un chêne, aux environs de Belgrade, avec la bouteille

à côté de lui. Attendez, je vais le chatouiller un peu.» En même temps

il ajusta sa carabine, et envoya la charge en plein dans le feuillage

de l'arbre. Une grêle de glands, de branches et de feuilles s'abattit

sur le dormeur; craignant d'avoir reposé trop longtemps, il reprit sa

course avec une telle rapidité qu'il arriva au cabinet du sultan avec

la bouteille de tokay et un billet autographe de Marie-Thérèse, à trois

heures cinquante-neuf minutes et demie.

Saisissant aussitôt la bouteille, le noble gourmet se mit à la déguster

avec une indicible volupté.

[Illustration R]

--Münchhausen, me dit-il, vous ne trouverez point mauvais que je garde

ce flacon pour moi tout seul. Vous avez à Vienne plus de crédit que

moi, et vous êtes plus à même d'en obtenir un second.

Là-dessus, il enferma la bouteille dans son armoire, mit la clef dans

la poche de son pantalon, et sonna son trésorier.--Quel ravissant

tintement!

--Il faut maintenant que je paye ma gageure, reprit-il. Écoute, dit-il

au trésorier, tu laisseras mon ami Münchhausen prendre dans mon trésor

autant d'or, de perles et de pierres précieuses que l'homme le plus

fort en pourra porter. Va!

Le trésorier s'inclina le nez jusqu'à terre devant son maître, qui me

serra cordialement la main et nous congédia tous deux.

[Illustration R]

Vous pensez bien que je ne tardai pas une seconde à faire exécuter

l'ordre que le sultan avait donné en ma faveur; j'envoyai chercher mon

homme fort qui apporta sa grosse corde de chanvre, et me rendis au

trésor. Je vous assure que lorsque j'en sortis avec mon serviteur, il

n'y restait plus grand'chose. Je courus incontinent avec mon butin au

port, où j'affrétai le plus grand bâtiment que je pus trouver, et je

fis lever l'ancre, afin de mettre mon trésor en sûreté avant qu'il ne

me survint quelque désagrément.

[Illustration L]

Ce que je craignais ne manqua pas d'arriver. Le trésorier, laissant

ouverte la porte du trésor,--il était assez superflu de la

refermer,--s'était rendu en toute hâte chez le Grand Seigneur, et

lui avait annoncé de quelle façon j'avais profité de sa libéralité.

Sa Hautesse en était restée tout abasourdie, et s'était prise à se

repentir de sa précipitation. Elle avait ordonné au grand amiral de

me poursuivre avec toute la flotte, et de me faire comprendre qu'elle

n'avait point entendu la gageure de celle façon. Je n'avais que deux

milles d'avance, et lorsque je vis la flotte de guerre turque courir

sur moi toutes voiles dehors, j'avoue que ma tête, qui commençait à se

raffermir sur mes épaules, se remit à branler plus fort que jamais.

Mais mon souffleur était là.

[Illustration]

--Que Votre Excellence soit sans inquiétude, me dit-il.

[Illustration]

Il se posta à l'arrière du bâtiment, de façon à avoir une de ses

narines dirigée sur la flotte turque et l'autre sur nos voiles; puis il

se mit à souffler avec une telle violence que la flotte fut refoulée

dans le port avec bris de mâts, de cordages et d'agrès, et qu'en même

temps mon navire atteignit en quelques heures les côtes d'Italie.

[Illustration]

Je ne tirai cependant pas grand profit de mon trésor. Car, malgré les

affirmations contraires de M. le bibliothécaire Jagemann de Weimar, la

mendicité est si grande en Italie et la police si mal faite, que je

dus distribuer en aumônes la plus grande partie de mon bien. Le reste

me fut pris par des voleurs de grand chemin, aux environs de Rome, sur

le territoire de Lorette. Ces drôles ne se firent aucun scrupule de me

dépouiller ainsi, car la millième partie de ce qu'ils me volèrent eût

suffi à acheter à Rome une indulgence plénière pour toute la compagnie

et ses descendants et arrière-descendants.

Mais voici, messieurs, l'heure où j'ai l'habitude de m'aller coucher.

Ainsi donc, bonne nuit!

[Illustration]

[Illustration: Ces drôles ne se firent aucun scrupule de me dépouiller.]

[Illustration]

CHAPITRE XII

SEPTIÈME AVENTURE DE MER RÉCITS AUTHENTIQUES D'UN PARTISAN QUI PRIT LA

PAROLE EN L'ABSENCE DU BARON

Après avoir raconté l'aventure qui précède, le baron se retira,

laissant la société en bel le humeur; en sortant, il promit de donner

à la première occasion les aventures de son père, jointes à d'autres

anecdotes des plus merveilleuses.

Comme chacun disait son mot sur les récits du baron, une des personnes

de la société, qui l'avait accompagné dans son voyage en Turquie,

rapporta qu'il existait non loin de Constantinople une pièce de canon

énorme, dont le baron Tott a fait mention dans ses Mémoires. Voici à

peu près, autant que je m'en souviens, ce qu'il en dit:

«Les Turcs avaient posé sur la citadelle, non loin de la ville, au

bord du célèbre fleuve le Simoïs, un formidable canon. Il était coulé

en bronze, et lançait des boulets de marbre d'au moins onze cents

livres. J'avais grand désir de tirer ce canon, dit le baron Tott, pour

juger de son effet. Toute l'année tremblait à la pensée de cet acte

audacieux, car on tenait pour certain que la commotion ferait crouler

la citadelle et la ville entière. J'obtins cependant la permission

que je demandais. Il ne fallut pas moins de trois cent trente livres

de poudre pour charger la pièce; le boulet que j'y mis pesait, comme

je l'ai dit plus haut, onze cents livres. Au moment où le canonnier

approcha la mèche, les curieux qui m'entouraient se reculèrent à une

distance respectueuse. J'eus toutes les peines du monde à persuader au

pacha, qui assistait à l'expérience, qu'il n'y avait rien à redouter.

Le canonnier lui-même, qui devait sur mon signal mettre le feu à la

pièce, était extrêmement ému. Je me postai derrière la place, dans

un réduit; je donnai le signal, et au même instant je ressentis une

secousse pareille à celle que produirait un tremblement de terre. A

environ trois cents toises le boulet éclata en trois morceaux qui

volèrent par-dessus le détroit, refoulèrent les eaux sur la rive, et

couvrirent d'écume le canal, tout large qu'il était.»

Tels sont, messieurs, si ma mémoire me sert bien, les détails que donne

le baron Tott sur le plus grand canon qu'il y ait au monde. Lorsque je

visitai ce pays avec le baron de Münchhausen, l'histoire du baron Tott

était encore citée comme un exemple inouï de courage et de sang-froid.

Mon protecteur, qui ne pouvait supporter qu'un Français fit plus et

mieux que lui, prit le canon sur son épaule et, après l'avoir placé

bien en équilibre, sauta droit dans la mer, et nagea jusqu'à l'autre

bord du canal. Malheureusement il eut la fâcheuse idée de lancer le

canon dans la citadelle et de le renvoyer à sa première place: je dis

malheureusement, parce qu'il lui glissa de la main au moment où il le

balançait pour le jeter: de sorte que la pièce tomba dans le canal, où

elle repose encore et où elle reposera probablement jusqu'au jour du

jugement dernier.

Ce fut cette affaire, messieurs, qui brouilla complètement le baron

avec le Grand Seigneur. L'histoire du trésor était depuis longtemps

oubliée, car le sultan possédait assez de revenus pour remplir à

nouveau sa caisse, et c'était sur une invitation directe du Grand

Seigneur que le baron se trouvait en ce moment en Turquie. Il y serait

probablement encore si la perte de cette célèbre pièce de canon n'avait

mécontenté le souverain à ce point qu'il donna l'ordre irrévocable de

trancher la tête au baron.

[Illustration L]

Mais une certaine sultane, qui avait pris mon maître en grande amitié,

l'avertit de cette sanguinaire résolution: bien plus, elle le tint

caché dans sa chambre, tandis que l'officier chargé de l'exécution

le cherchait de tous côtés. La nuit suivante, nous enfuîmes à bord

d'un bâtiment qui mettait à la voile pour Venise, et nous échappâmes

heureusement à cet affreux danger.

Le baron n'aime pas à parler de cette histoire, parce que cette fois

il ne réussit pas à exécuter ce qu'il avait entrepris, et aussi parce

qu'il faillit y laisser sa peau. Cependant, comme elle n'est nullement

de nature à blesser son honneur, j'ai coutume de la raconter quand il a

le dos tourné.

Maintenant, messieurs, vous connaissez à fond le baron de Münchhausen,

et j'espère que vous n'avez plus aucun doute à élever à l'endroit de sa

véracité; mais afin que vous ne puissiez point non plus soupçonner la

mienne, il faut que je vous dise en peu de mots qui je suis.

[Illustration R]

Mon père était originaire de Berne en Suisse. Il y exerçait l'emploi

d'inspecteur des rues, allées, ruelles et ponts; ces sortes de

fonctionnaires portent dans cette ville le titre, le titre ... hum!...

le titre de balayeurs. Ma mère, native des montagnes de la Savoie,

portait au cou un goître d'une grosseur et d'une beauté remarquables,

ce qui n'est pas rare chez les dames de ce pays. Elle abandonna fort

jeune ses parents, et sa bonne étoile l'amena dans la ville où mon père

avait reçu le jour. Elle vagabonda quelque peu: mon père ayant parfois

le défaut analogue, ils se rencontrèrent un jour dans la maison de

détention.

Aventures de Baron de Münchausen · 第 3 / 6 段