Peu de temps après, les Russes conclurent la paix avec les Turcs, et

je fus renvoyé à Saint-Pétersbourg avec nombre d'autres prisonniers de

guerre. Je pris mon congé, et je quittai la Russie au moment de cette

grande révolution qui eut lieu il y a environ quarante ans, et à la

suite de laquelle l'empereur au berceau, avec sa mère et son père, le

duc de Brunswick, le feld-maréchal Munich et tant d'autres, fut exilé

en Sibérie. Il sévit cette année-là un tel froid dans toute l'Europe,

que le soleil lui-même y gagna des engelures, dont on voit encore

les marques qu'on observe sur sa face. Aussi eus-je beaucoup plus à

souffrir à mon retour que lors de mon premier voyage.

[Illustration R]

Mon lithuanien étant resté en Turquie, j'étais obligé de voyager en

poste. Or, il advint que, nous trouvant engagés dans un chemin creux

bordé de baies élevées, je dis au postillon de donner avec son cor un

signal, afin d'empêcher une autre voiture de s'engager en même temps

dans l'autre bout du chemin. Mon drôle obéit et souffla de toutes

ses forces dans son cor, mais ses efforts furent vains: il ne put en

tirer une note, ce qui était d'abord incompréhensible, et ensuite fort

gênant, car nous ne tardâmes pas à voir arriver sur nous une voiture

qui occupait toute la largeur de la route.

[Illustration L]

Je descendis aussitôt et commençai par dételer les chevaux; puis je

pris sur mes épaules la voiture avec ses quatre roues et ses bagages,

et je sautai avec cette charge dans les champs, par-dessus le talus

et la haie du bord, haute d'au moins neuf pieds, ce qui n'était pas

une bagatelle, vu le poids du fardeau: au moyen d'un second saut, je

reportai ma chaise de poste sur la route, au delà de l'autre voiture.

Cela fait, je revins vers les chevaux, j'en pris un sous chaque bras,

et je les transportai par le même procédé auprès de la chaise; après

quoi nous attelâmes et nous atteignîmes sans encombre la station de

poste.

J'ai oublié de vous dire que l'un de mes chevaux, qui était tout jeune

et très-fougueux, faillit me donner beaucoup de mal: car au moment

où je franchissais pour la seconde fois la haie, il se mit à ruer et

à remuer les jambes si violemment que je me trouvai un instant fort

embarrassé. Mais je l'empêchai de continuer cette gymnastique en

fourrant ses deux jambes de derrière dans les poches de mon habit.

[Illustration: J'en pris un sous chaque bras.]

Arrivés à l'auberge, le postillon accrocha son cor à un clou dans la

cheminée, et nous nous mîmes à table.

[Illustration]

Or, écoutez, messieurs, ce qui arriva!--_Tarata, tarata, tata, tata!_

voilà le cor qui se met à jouer tout seul. Nous ouvrons de grands

yeux, en nous demandant ce que cela signifie. Imaginez-vous que les

notes s'étaient gelées dans le cor, et que, la chaleur les dégelant

peu à peu, elles sortaient claires et sonores, à la grande louange du

postillon, car l'intéressant instrument nous fit pendant une demi-heure

d'excellente musique sans qu'il fût besoin de souffler dedans. Il nous

joua d'abord la marche prussienne, puis «_Sans amour et sans vin_,»

puis «_Quand je suis triste_,» puis «_Hier soir le cousin Michel_,» et

maintes chansons populaires, entre autres la ballade «_Tout repose dans

les bois._» Cette aventure fut la dernière de mon voyage en Russie.

Beaucoup de voyageurs ont l'habitude, en narrant leurs aventures, d'en

raconter beaucoup plus long qu'ils n'en ont vu. Il n'est donc pas

étonnant que les lecteurs et les auditeurs soient parfois enclins à

l'incrédulité. Toutefois, s'il était dans l'honorable société quelqu'un

qui fût porté à douter de la véracité de ce que j'avance, je serais

extrêmement peiné de ce manque de confiance, et je l'avertirais qu'en

ce cas ce qu'il a de mieux à faire c'est de se retirer avant que je

commence le récit de mes aventures de mer qui sont plus extraordinaires

encore, bien qu'elles ne soient pas moins authentiques.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VI

PREMIÈRE AVENTURE DE MER

Le premier voyage que je fis dans ma vie, peu de temps avant celui de

Russie dont je vous ai raconté les épisodes les plus remarquables, fut

un voyage sur mer.

J'étais encore en procès avec les oies, comme avait coutume de me

le répéter mon oncle le major,--une fière moustache de colonel de

hussards,--et l'on ne savait pas encore au juste si le duvet blanc qui

parsemait mon menton serait chiendent ou barbe, que déjà les voyages

étaient mon unique poésie, la seule aspiration de mon cœur.

[Illustration L]

Mon père avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à voyager,

et il abrégeait les longues soirées d'hiver par le récit véridique de

ses aventures. Aussi peut-on attribuer mon goût autant à la nature

qu'à l'influence de l'exemple paternel. Bref, je saisissais toutes les

occasions que je croyais devoir me fournir les moyens de satisfaire mon

insatiable désir de voir le monde; mais tous mes efforts furent vains.

Si par hasard je parvenais à faire une petite brèche à la volonté de

mon père, ma mère et ma tante n'en résistaient que plus opiniâtrément,

et, en quelques instants, j'avais perdu les avantages que j'avais eu

tant de peine à conquérir. Enfin le hasard voulut qu'un de mes parents

maternels vînt nous faire une visite. Je fus bientôt son favori; il

me disait souvent que j'étais un gentil et joyeux garçon, et qu'il

voulait faire tout son possible pour m'aider dans l'accomplissement de

mon désir. Son éloquence fut plus persuasive que la mienne, et après

un échange de représentations et de répliques, d'objections et de

réfutations, il fut décidé, à mon extrême joie, que je l'accompagnerais

à Ceylan, où son oncle avait été gouverneur pendant plusieurs années.

Nous partîmes d'Amsterdam, chargés d'une mission importante de la

part de Leurs Hautes Puissances les États de Hollande. Notre voyage

ne présenta rien de bien remarquable, à l'exception d'une terrible

tempête, à laquelle je dois consacrer quelques mots, à cause des

singulières conséquences qu'elle amena. Elle éclata juste au moment où

nous étions à l'ancre devant une île, pour faire de l'eau et du bois:

elle sévissait si furieuse, qu'elle déracina et souleva en l'air nombre

d'arbres énormes. Bien que quelques-uns pesassent plusieurs centaines

de quintaux, la hauteur prodigieuse à laquelle ils étaient enlevés les

faisait paraître pas plus gros que ces petites plumes que l'on voit

parfois voltiger dans l'air.

Cependant, dès que la tempête se fut apaisée, chaque arbre retomba

juste à sa place, et reprit aussitôt racine, de sorte qu'il ne resta

pas la moindre trace des ravages causés par les éléments. Seul, le plus

gros de ces arbres fit exception. Au moment où il avait été arraché

de terre par la violence de la tempête, un homme était occupé avec sa

femme à y cueillir des concombres; car, dans cette partie du monde, cet

excellent fruit croît sur les arbres. L'honnête couple accomplit aussi

patiemment que le mouton de Blanchard le voyage aérien; mais par son

poids il modifia la direction de l'arbre, qui retomba horizontalement

sur le sol. Or, le très-gracieux cacique de l'île avait, ainsi que

la plupart des habitants, abandonné sa demeure, par crainte d'être

enseveli sous les ruines de son palais; à la fin de l'ouragan il

revenait chez lui en passant par son jardin, lorsque l'arbre tomba

précisément en ce moment et, par bonheur, le tua net.

[Illustration]

--Par bonheur, dites-vous?

--Oui, oui, par bonheur; car, messieurs, le cacique était, sauf votre

respect, un abominable tyran, et les habitants de l'île, sans en

excepter ses favoris et ses maîtresses, étaient les plus malheureuses

créatures qu'on pût trouver sous la calotte des cieux. Des masses

d'approvisionnements pourrissaient dans ses magasins et dans ses

greniers, tandis que son peuple, à qui il les avait extorqués, mourait

littéralement de faim.

[Illustration: Un homme était occupé avec sa femme à y cueillir des

concombres.]

Son île n'avait rien à craindre de l'étranger: malgré cela il mettait

la main sur tous les jeunes gens pour en faire des héros suivant

l'ordonnance, et de temps en temps vendait sa collection au voisin le

plus offrant, pour ajouter de nouveaux millions de coquillages aux

millions qu'il avait hérités de son père. On nous dit qu'il avait

rapporté ce procédé inouï d'un voyage qu'il avait fait dans le Nord;

c'est là une assertion que, malgré tout notre patriotisme, nous

n'essayâmes pas de réfuter, quoique, chez ces insulaires, un voyage

dans le Nord puisse signifier aussi bien un voyage aux Canaries qu'une

excursion au Groenland; mais nous avions plusieurs raisons de ne pas

insister sur ce point.

[Illustration]

En reconnaissance du grand service que ces cueilleurs de concombres

avaient rendu à leurs compatriotes, on les plaça sur le trône laissé

vacant par la mort du cacique. Il est vrai de dire que ces braves gens

avaient dans leur voyage aérien vu le soleil de si près, que l'éclat

de cette lumière leur avait pas mal obscurci les yeux, et quelque peu

aussi l'intelligence; mais ils n'en régnèrent que mieux, si bien que

personne ne mangeait de concombres sans dire: «Dieu protège notre

cacique!»

[Illustration]

Après avoir réparé notre bâtiment, qui n'avait pas peu souffert de la

tourmente, et pris congé des nouveaux souverains, nous mîmes à la voile

par un vent favorable, et, au bout de six semaines, nous fûmes à Ceylan.

Quinze jours environ après notre arrivée, le fils aîné du gouverneur me

proposa d'aller à la chasse avec lui, ce que j'acceptai de grand cœur.

Mon ami était grand et fort, habitué à la chaleur du climat; mais moi,

je ne tardai pas, quoique je ne me fusse pas beaucoup remué, à être si

accablé, que, lorsque nous arrivâmes en forêt, je me trouvai en arrière

de lui.

[Illustration]

Je me disposais à m'asseoir, pour prendre quelque repos, au bord d'une

rivière qui depuis quelque temps attirait mon attention, lorsqu'il se

fit tout à coup un grand bruit derrière moi. Je me retournai et restai

comme pétrifié en apercevant un énorme lion qui se dirigeait sur moi,

et me donnait à entendre qu'il désirait vivement déjeuner de ma pauvre

personne, sans m'en demander la permission. Mon fusil était chargé à

petit plomb.

[Illustration L]

Je n'avais ni le temps ni la présence d'esprit nécessaires pour

réfléchir longuement; je résolus donc de faire feu sur la bête, sinon

pour la blesser, du moins pour l'effrayer. Mais au moment où je le

visai, l'animal, devinant sans doute mes intentions, devint furieux et

s'élança sur moi. Par instinct plutôt que par raisonnement, j'essayai

une chose impossible, c'est-à-dire de fuir. Je me retourne et--j'en

frissonne encore rien que d'y penser!--je vois à quelques pas devant

moi un monstrueux crocodile, qui ouvrait déjà formidablement sa gueule

pour m'avaler.

Représentez-vous, messieurs, l'horreur de ma situation: par derrière,

le lion; par devant, le crocodile; à gauche, une rivière rapide; à

droite, un précipice hanté, comme je l'appris plus tard, par des

serpents venimeux!

[Illustration: Sa tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre

bête.]

Étourdi, stupéfié,--Hercule lui-même l'eût été dans une pareille

circonstance,--je tombai à terre. La seule pensée qui occupait mon âme

était l'attente du moment où je sentirais la pression des dents du lion

furieux, ou bien l'étreinte des mâchoires du crocodile. Mais au bout de

quelques secondes j'entendis un bruit violent et étrange, quoique je

n'éprouvasse aucune douleur. Je lève doucement la tête et je vois, à

ma grande joie, que le lion, emporté par l'élan qu'il avait pris pour

se jeter sur moi, était tombé juste dans la gueule du crocodile. Sa

tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre bête, et il faisait

de vains efforts pour se dégager. Je me relevai aussitôt, tirai mon

coutelas, et d'un coup je tranchai la tête du lion, dont le corps vint

rouler à mes pieds; puis, avec la crosse de mon fusil, j'enfonçai sa

tête aussi avant que je pus dans le gosier du crocodile, qui ne tarda

pas à étouffer misérablement.

Quelques instants après que j'eus remporté cette éclatante victoire

sur ces deux terribles ennemis, mon camarade arriva, inquiet de mon

absence. Il me félicita chaudement, et nous mesurâmes le crocodile: il

comptait quarante pieds de Paris et sept pouces de long.

[Illustration]

Dès que nous eûmes raconté cette aventure extraordinaire au gouverneur,

il envoya un chariot avec des gens pour chercher les deux animaux. Un

pelletier de l'endroit me fit avec la peau du lion un certain nombre

de blagues à tabac, dont je distribuai une partie à mes connaissances

de Ceylan. Celles qui me restaient, j'en fis hommage plus tard aux

bourgmestres d'Amsterdam qui voulurent absolument me faire en retour un

cadeau de mille ducats, que j'eus toutes les peines du monde à refuser.

La peau du crocodile fut empaillée suivant la méthode ordinaire, et

fait aujourd'hui le plus bel ornement du Muséum d'Amsterdam, dont le

gardien raconte mon histoire à chaque visiteur. Je dois dire cependant

qu'il y ajoute plusieurs détails de son invention, qui offensent

gravement la vérité et la vraisemblance.

[Illustration R]

Par exemple, il dit que le lion a traversé le crocodile dans toute sa

longueur, et qu'au moment où il sortait par le côté opposé à celui par

lequel il était entré, monsieur l'illustrissime baron--c'est ainsi

qu'il a coutume de m'appeler--avait coupé, en lui tranchant la tête,

trois pieds de queue au crocodile.

«Le crocodile, ajoute le drôle, profondément humilié de cette

mutilation, se retourna, arracha le coutelas des mains de monsieur le

baron, et l'avala avec tant de fureur, qu'il se le fit passer droit à

travers le cœur, et en mourut instantanément.»

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, combien je suis peiné de

l'impudence de ce coquin. Dans le siècle de scepticisme où nous vivons,

les gens qui ne me connaissent point pourraient être amenés, par suite

de ces grossiers mensonges, à révoquer en doute la vérité de mes

aventures réelles, chose qui lèse gravement un homme d'honneur.

[Illustration]

CHAPITRE VII

DEUXIÈME AVENTURE DE MER

En l'année 1776, je m'embarquai à Portsmouth pour l'Amérique du Nord,

sur un vaisseau de guerre anglais de premier rang, portant cent canons

et quatorze cents hommes d'équipage. Je pourrais vous raconter ici

différentes aventures qui m'arrivèrent en Angleterre, mais je les

réserve pour une autre fois. Il en est une cependant que je veux

mentionner.

[Illustration: Le siège était occupé par un énorme cocher.]

J'eus une fois le plaisir de voir passer le roi, se rendant en grande

pompe au parlement, dans sa voiture de gala. Le siège était occupé par

un énorme cocher dans la barbe duquel se trouvaient très-artistement

découpées les armes d'Angleterre, et, avec son fouet, il décrivait dans

l'air, de la façon la plus intelligible, le signe suivant [Illustration]

Dans notre traversée, il ne nous arriva rien d'extraordinaire. Le

premier incident eut lieu à environ trois cents milles du fleuve

Saint-Laurent: notre vaisseau heurta avec une violence extrême contre

quelque chose qui nous sembla être un rocher.

[Illustration R]

Cependant, quand nous jetâmes la sonde, nous ne trouvâmes pas le

fond à cinq cents brasses. Ce qui rendait cet accident encore plus

extraordinaire et plus incompréhensible, c'est que nous avions du

coup perdu notre gouvernail; notre beaupré était cassé en deux, tous

nos mâts s'étaient fendus dans la longueur, et deux s'étaient abattus

sur le pont. Un pauvre diable de matelot, qui était occupé dans les

agrès à serrer la grand'voile, fut enlevé à plus de trois lieues du

vaisseau avant de tomber à l'eau. Heureusement, pendant ce trajet' il

eut la présence d'esprit de saisir au vol la queue d'une grue, ce qui

non-seulement diminua la rapidité de sa chute, mais encore lui permit

de nager jusqu'au vaisseau en se prenant au cou de la bête.

[Illustration L]

Le choc avait été si violent que tout l'équipage, qui se trouvait

sur le pont, fut lancé contre le tillac. J'en eus, du coup, la tête

renfoncée dans les épaules, et il fallut plusieurs mois avant qu'elle

reprît sa position naturelle.

[Illustration L]

Nous nous trouvions tous dans un état de stupéfaction et de trouble

difficile à décrire, lorsque l'apparition d'une énorme baleine qui

sommeillait sur la surface de l'Océan vint nous donner l'explication

de cet événement. Le monstre avait trouvé mauvais que notre vaisseau

l'eût heurté, et s'était mis à donner de grands coups de queue sur nos

bordages; dans sa colère, il avait saisi dans sa bouche la maîtresse

ancre qui se trouvait, suivant l'usage, suspendue à l'arrière, et

l'avait emportée en entraînant notre vaisseau sur un parcours de près

de soixante milles, à raison de dix milles à l'heure.

[Illustration: J'essayai de le boucher de tous les moyens connus.]

Dieu sait où nous serions allés, si par bonheur le câble de notre ancre

ne se fût rompu, de sorte que la baleine perdit noire vaisseau, et

que nous, nous perdîmes notre ancre. Lorsque, plusieurs mois après,

nous revînmes en Europe, nous retrouvâmes la même baleine presque à

la même place: elle flottait morte, sur l'eau, et mesurait près d'un

demi-mille de long. Nous ne pouvions prendre à bord qu'une petite

partie de cette formidable bête: nous mîmes donc nos canots à la mer,

et nous détachâmes à grand'peine la tête de la baleine: nous eûmes

la satisfaction d'y retrouver non-seulement notre ancre, mais encore

quarante toises de câble qui s'étaient logés dans une dent creuse,

placée à la gauche de sa mâchoire inférieure.

Ce fut l'unique événement intéressant qui marqua notre retour.--Mais

non! j'en oubliais un qui faillit nous être fatal à tous. Lorsque,

à notre premier voyage, nous fûmes entraînés par la baleine, notre

vaisseau prit une voie d'eau si large que toutes nos pompes n'eussent

pu nous empêcher de couler bas en une demi-heure. Heureusement j'avais

été le premier à m'apercevoir de l'accident: le trou mesurait au moins

un pied de diamètre. J'essayai de le boucher par tous les moyens

connus, mais en vain: enfin je parvins à sauver ce beau vaisseau et

son nombreux équipage par la plus heureuse imagination du monde. Sans

prendre le temps de retirer mes culottes, je m'assis intrépidement dans

le trou; l'ouverture eût-elle été beaucoup plus vaste, j'eusse encore

réussi à la boucher; vous ne vous en étonnerez pas, messieurs, quand

je vous aurai dit que je descends, en lignes paternelle et maternelle,

de familles hollandaises, ou au moins westphaliennes. A la vérité, ma

position sur ce trou était assez humide, mais j'en fus bientôt tiré par

les soins du charpentier.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VIII

TROISIÈME AVENTURE DE MER

Un jour, je fus en grand danger de périr dans la Méditerranée. Je

me baignais par une belle après-midi d'été non loin de Marseille,

lorsque je vis un grand poisson s'avancer vers moi, à toute vitesse,

la gueule ouverte. Impossible de me sauver, je n'en avais ni le temps

ni les moyens. Sans hésiter, je me fis aussi petit que possible; je me

pelotonnai en ramenant mes jambes et mes bras contre mon corps: dans

cet état, je me glissai entre les mâchoires du monstre jusque dans son

gosier. Arrivé là, je me trouvai plongé dans une obscurité complète, et

dans une chaleur qui ne m'était pas désagréable. Ma présence dans son

gosier le gênait singulièrement, et il n'aurait sans doute pas demandé

mieux que de se débarrasser de moi: pour lui être plus insupportable

encore, je me mis à marcher, à sauter, à danser, à me démener et à

faire mille tours dans ma prison. La gigue écossaise entre autres

paraissait lui être particulièrement désagréable: il poussait des

cris lamentables, se dressait parfois tout debout en sortant de l'eau

à mi-corps. Il fut surpris dans cet exercice par un bateau italien

qui accourut, le harponna, et eut raison de lui au bout de quelques

minutes. Dès qu'on l'eut amené à bord, j'entendis l'équipage qui se

concertait sur les moyens de le dépecer de façon à en tirer le plus

d'huile possible. Comme je comprenais l'italien, je fus pris d'une

grande frayeur, craignant d'être découpé en compagnie de l'animal.

Pour me mettre a l'abri de leurs couteaux, j'allai me placer au centre

de l'estomac, où douze hommes eussent pu tenir aisément; je supposais

qu'ils attaqueraient l'ouvrage par les extrémités. Mais je fus bientôt

rassuré, car ils commencèrent par ouvrir le ventre. Dès que je vis

poindre un filet de jour, je me mis à crier à plein gosier combien il

m'était agréable de voir ces messieurs et d'être tiré par eux d'une

position où je n'eusse pas tardé à être étouffé.

[Illustration: Quand ils en virent émerger un homme complètement nu.]

Je ne pourrais vous décrire la stupéfaction qui se peignit sur tous les

visages lorsqu'ils entendirent une voix humaine sortir des entrailles

du poisson; leur étonnement ne lit que s'accroître quand ils en virent

émerger un homme complètement nu. Bref, messieurs, je leur racontai

l'aventure telle que je vous l'ai rapportée; ils en rirent à en mourir.

Après avoir pris quelque rafraîchissement, je me jetai à l'eau pour me

laver et je nageai vers la plage, où je retrouvai mes habits à la place

où je les avais laissés. Si je ne me trompe dans mon calcul, j'étais

resté emprisonné environ trois quarts d'heure dans le corps de ce

monstre.

[Illustration]

CHAPITRE IX

QUATRIÈME AVENTURE DE MER

Lorsque j'étais encore au service de la Turquie, je m'amusais souvent

à me promener sur mon yacht de plaisance dans la mer de Marmara, d'où

l'on jouit d'un coup d'œil admirable sur Constantinople et sur le

sérail du Grand Seigneur. Un matin, que je contemplais la beauté et la

sérénité du ciel, j'aperçus dans l'air un objet rond, gros à peu près

comme une boule de billard, et au-dessous duquel paraissait pendre

quelque chose. Je saisis aussitôt la meilleure et la plus longue de

mes carabines, sans lesquelles je ne sors ni ne voyage jamais; je la

chargeai à balle, et je tirai sur l'objet rond, mais je ne l'atteignis

pas. Je mis alors double charge: je ne fus pas plus heureux. Enfin, au

troisième coup, je lui envoyai quatre ou cinq balles qui lui firent un

trou dans le côté et l'amenèrent.

[Illustration]

Représentez-vous mon étonnement quand je vis tomber, à deux toises

à peine de mon bateau, un petit chariot doré, suspendu à un énorme

ballon, plus grand que la plus grosse coupole. Dans le chariot se

trouvait un homme avec une moitié de mouton rôti. Revenu de ma première

surprise, je formai avec mes gens un cercle autour de ce singulier

groupe.

[Illustration R]

L'homme, qui me sembla un Français et qui l'était en effet, portait à

la poche de son gilet une couple de belles montres avec des breloques,

sur lesquelles étaient peints des portraits de grands seigneurs et de

grandes dames. A chacune de ses boutonnières était fixée une médaille

d'or d'au moins cent ducats, et à chacun de ses doigts brillait une

bague précieuse garnie de diamants. Les sacs d'or dont regorgeaient ses

poches faisaient traîner jusqu'à terre les basques de son habit.

--Mon Dieu! pensai-je, cet homme doit avoir rendu des services

extraordinaires à l'humanité pour que, par la ladrerie qui court, les

grands personnages l'aient accablé de tant de cadeaux.

La rapidité de la chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque

temps avant de pouvoir parler. Il finit cependant par se remettre et

raconta ce qui suit:

[Illustration]

--Je n'ai pas eu, il est vrai, assez de tête, ni assez de science pour

imaginer cette façon de voyager; mais j'ai eu le premier l'idée de m'en

servir pour humilier les danseurs de corde et sauteurs ordinaires, et

m'élever plus haut qu'eux. Il y a sept ou huit jours,--je ne sais au

juste, car j'ai perdu la notion du temps,--je fis une ascension à la

pointe de Cornouailles, en Angleterre, emportant un mouton, afin de le

lancer de haut en bas pour divertir les spectateurs. Malheureusement

le vent tourna dix minutes environ après mon départ, et, au lieu de me

mener du côté d'Exeter, où je comptais descendre, il me poussa vers

la mer, au-dessus de laquelle j'ai flotté longtemps à une hauteur

incommensurable.

Aventures de Baron de Münchausen · 第 2 / 6 段