J'aurais pu allumer mon amorce en tirant du feu de mes yeux,

AVENTURES DU BARON

DE

MÜNCHHAUSEN

TRADUCTION NOUVELLE

PAR

THÉOPHILE GAUTIER FILS

Les originaux:

The Travels and Surprising Adventures of Baron Munchausen

Par Rudolph Erich Raspe

Wunderbare Reisen zu Wasser und zu Lande: Feldzüge und

lustige Abenteuer des Freiherrn von Münchhausen

Par Gottfried August Bürger

ILLUSTRÉES PAR GUSTAVE DORÉ

PARIS

FURNE, JOUVET ET Cie, ÉDITEURS

45, rue Saint-André-des-Arts

1866

PRÉFACE

Les Aventures du baron de Münchhausen jouissent en Allemagne d'une

célébrité populaire qu'elles ne sauraient manquer, nous l'espérons

du moins, d'acquérir bientôt en France, malgré leur forte saveur

germanique, et peut-être à cause même de cela: le génie des peuples se

révèle surtout dans la plaisanterie. Comme les œuvres sérieuses chez

toutes les nations ont pour but la recherche du beau qui est un de

sa nature, elles se ressemblent nécessairement davantage, et portent

moins nettement imprimé le cachet de l'individualité ethnographique.

Le comique, au contraire, consistant dans une déviation plus ou

moins accentuée du modèle idéal, offre une multiplicité singulière

de ressources: car il y a mille façons de ne pas se conformer à

l'archétype. La gaieté française n'a aucun rapport avec l'humour

britannique; le _witz_ allemand diffère de la bouffonnerie italienne,

et le caractère de chaque nationalité s'y montre dans son libre

épanchement. Le baron de Münchhausen, en dépit de ses hâbleries

incroyables, n'a nul lien de parenté avec le baron de Crac, autre

illustre menteur. La _blague_ française, qu'on nous pardonne d'employer

ce mot, lance sa fusée, pétille et mousse comme du vin de Champagne,

mais bientôt elle s'éteint, laissant à peine au tond de la coupe deux

ou trois perles de liqueur. Cela serait trop léger pour des gosiers

allemands habitués aux fortes bières et aux après vins du Rhin: il

leur faut quelque chose de plus substantiel, de plus épais, de plus

capiteux. La plaisanterie, pour faire impression sur ces cerveaux

pleins d'abstractions, de rêves et de fumée, a besoin de se faire un

peu lourde; il faut qu'elle insiste, qu'elle revienne à la charge,

et ne se contente pas de demi-mots qui ne seraient pas compris. Le

point de départ de la plaisanterie allemande est cherché, peu naturel,

d'une bizarrerie compliquée, et demande beaucoup d'explications

préalables assez laborieuses; mais la chose une fois posée, vous

entrez dans un monde étrange, grimaçant, fantasque, d'une originalité

chimérique dont vous n'aviez aucune idée. C'est la logique de l'absurde

poursuivie avec une outrance qui ne recule devant rien. Des détails

d'une vérité étonnante, des raisons de l'ingéniosité la plus subtile,

de attestations scientifiques d'un sérieux parfait servent à rendre

probable l'impossible. Sans doute, on n'arrive pas à croire les récits

du baron de Münchhausen, mais à peine a-t-on entendu deux ou trois de

ses aventures de terre ou de mer, qu'on se laisse aller à la candeur

honnête et minutieuse de ce style, qui ne serait pas autre, s'il avait

à raconter une histoire vraie. Les inventions les plus monstrueusement

extravagantes prennent un certain air de vraisemblance, déduites avec

cette tranquillité naïve et cet aplomb parfait. La connexion intime

de ces mensonges qui s'enchaînent si naturellement les uns aux autres

finit par détruire chez le lecteur le sentiment de la réalité, et

l'harmonie du faux y est poussée si loin qu'elle produit une illusion

relative semblable à celle que font éprouver les voyages de Gulliver

à _Lilliput_ et à _Brobdignag_, ou bien encore l'_Histoire véritable_

de Lucien, type antique de ces récits fabuleux tant de fois imités

depuis. Ici, le crayon de Gustave Doré augmente encore le prestige;

personne mieux que cet artiste, qui semble avoir cet œil visionnaire

dont parle Victor Hugo dans sa pièce à Albert Durer, ne sait faire

vivre d'une vie mystérieuse et profonde les chimères, les rêves, les

cauchemars, les formes insaisissables noyées de lumière et d'ombre,

les silhouettes drôlatiquement caricaturales, et tous les monstres de

la fantaisie; il a commenté les aventures du baron de Münchhausen de

dessins qui semblent les planches d'un voyage de circumnavigation par

leur fidélité caractéristique et leur exotique bizarrerie. On dirait

que, peintre de l'expédition, il a croqué d'après nature tout ce que

décrit le facétieux baron allemand, et le texte en acquiert une valeur

de bouffonnerie froide plus germanique encore.

THÉOPHILE GAUTIER.

CHAPITRE PREMIER

VOYAGE EN RUSSIE ET A SAINT-PÉTERSBOURG

J'entrepris mon voyage en Russie au milieu de l'hiver, ayant fait ce

raisonnement judicieux que, par le froid et la neige, les routes du

nord de l'Allemagne, de la Pologne, de la Courlande et de la Livonie,

qui, selon les descriptif des voyageurs, sont plus impraticables encore

que le chemin du temple de la vertu, s'améliorent sans qu'il en coûte

rien à la sollicitude des gouvernements. Je voyageais à cheval, ce qui

est assurément le plus agréable mode de transport, pourvu toutefois que

le cavalier et la bête soient bons: de cette façon, on n'est pas exposé

à avoir d'affaires d'honneur avec quelque honnête maître de poste

allemand, ni forcé de séjourner devant chaque cabaret, à la merci d'un

postillon altéré. J'étais légèrement vêtu, ce dont je me trouvai assez

mal, à mesure que j'avançais vers le nord-est.

[Illustration]

Représentez-vous maintenant, par ce temps âpre, sous ce rude climat,

un pauvre vieillard gisant sur le bord désolé d'une route de Pologne,

exposé à un vent glacial, ayant à peine de quoi couvrir sa nudité.

[Illustration: Je levai la tête et aperçus mou cheval attaché à la

pointe du clocher.]

L'aspect de ce pauvre homme me navra l'âme: et, quoi qu'il fît un

froid à me geler le cœur dans la poitrine, je lui jetai mon manteau.

Au même instant, une voix retentit dans le ciel, et, me louant de ma

miséricorde, me cria: «Le diable m'emporte, mon fils, si cette bonne

action reste sans récompense.»

Je continuai mon voyage, jusqu'à ce que la nuit et les ténèbres me

surprissent. Aucun signe, aucun bruit, qui m'indiquât la présence d'un

village: le pays tout entier était enseveli sous la neige, et je ne

savais pas la route.

Harassé, n'en pouvant plus, je me décidai à descendre de cheval;

j'attachai ma bête à une sorte de pointe d'arbre qui surgissait de la

neige. Je plaçai, par prudence, un de mes pistolets sous mon bras,

et je m'étendis sur la neige. Je fis un si bon somme, que, lorsque

je rouvris les yeux, il faisait grand jour. Quel fut mon étonnement

lorsque je m'aperçus que je me trouvais au milieu d'un village, dans

le cimetière! Au premier moment, je ne vis point mon cheval, quand,

après quelques instants, j'entendis hennir au-dessus de moi. Je levai

la tête, et je pus me convaincre que ma bête était suspendue au coq du

clocher. Je me rendis immédiatement compte de ce singulier événement:

j'avais trouvé le village entièrement recouvert par la neige; pendant

la nuit, le temps s'était subitement adouci, et, tandis que je

dormais, la neige, en fondant, m'avait descendu tout doucement jusque

sur le sol; ce que, dans l'obscurité, j'avais pris pour une pointe

d'arbre, n'était autre chose que le coq du clocher. Sans m'embarrasser

davantage, je pris un de mes pistolets, je visai la bride, je rentrai

heureusement par ce moyen en possession de mon cheval, et poursuivis

mon voyage.

Tout alla bien jusqu'à mon arrivée en Russie, où l'on n'a pas

l'habitude d'aller à cheval en hiver. Comme mon principe est de me

conformer toujours aux usages des pays où je me trouve, je pris

un petit traîneau à un seul cheval, et me dirigeai gaiement vers

Saint-Pétersbourg.

Je ne sais plus au juste si c'était en Esthonie ou en Ingrie, mais je

me souviens encore parfaitement que c'était au milieu d'une effroyable

forêt, que je me vis poursuivi par un énorme loup, rendu plus rapide

encore par l'aiguillon de la faim. Il m'eut bientôt rejoint; il n'était

plus possible de lui échapper: je m'étendis machinalement au fond du

traîneau, et laissai mon cheval se tirer d'affaire et agir au mieux

de mes intérêts. Il arriva ce que je présumais, mais que je n'osais

espérer. Le loup, sans s'inquiéter de mon faible individu, sauta

par-dessus moi, tomba furieux sur le cheval, déchira et dévora d'un

seul coup tout l'arrière-train de la pauvre bête, qui, poussée par la

terreur et la douleur, n'en courut que plus vite encore. J'étais sauvé!

Je relevai furtivement la tête, et je vis que le loup s'était fait jour

à travers le cheval à mesure qu'il le mangeait: l'occasion était trop

belle pour la laisser échapper; je ne lis ni une ni deux, je saisis

mon fouet, et je me mis à cingler le loup de toutes mes forces: ce

dessert inattendu ne lui causa pas une médiocre frayeur; il s'élança

en avant de toute sa vitesse, le cadavre de mon cheval tomba à terre

et--voyez la chose étrange!--mon loup se trouva engagé à sa place dans

le harnais. De mon côté, je n'en fouettai que de plus belle, de sorte

que, courant de ce train-là, nous ne tardâmes pas à atteindre sains et

saufs Saint-Pétersbourg, contre notre attente respective, et au grand

étonnement des passants.

[Illustration]

Je ne veux pas, messieurs, vous ennuyer de bavardages sur les coutumes,

les arts, les sciences et autres particularités de la brillante

capitale de la Russie: encore moins vous entretiendrai-je des intrigues

et des joyeuses aventures qu'on rencontre dans la société élégante, où

les dames offrent aux étrangers une si large hospitalité. Je préfère

arrêter votre attention sur des objets plus grands et plus nobles, sur

les chevaux et les chiens, par exemple, que j'ai toujours eus en grande

estime; puis sur les renards, les loups et les ours, dont la Russie,

si riche déjà en toute espèce de gibier, abonde plus qu'aucun autre

pays de la terre; vous parler, enfin, de ces parties de plaisir, de ces

exercices chevaleresques, de ces actions d'éclat qui habillent mieux un

gentilhomme qu'un méchant bout de latin et de grec, ou que ces sachets

d'odeur, ces grimaces et ces cabrioles des beaux esprits français.

Comme il se passa quelque temps avant que je pusse entrer au service,

j'eus, pendant une couple de mois, le loisir et la liberté complète

de dépenser mon temps et mon argent de la plus noble façon. Je passai

mainte nuit à jouer, mainte nuit à choquer les verres. La rigueur

du climat et les mœurs de la nation ont assigné à la bouteille une

importance sociale des plus hautes, qu'elle n'a pas dans notre sobre

Allemagne, et j'ai trouvé en Russie des gens qui peuvent passer pour

des virtuoses accomplis dans ce genre d'exercice; mais tous n'étaient

que de pauvres hères à côté d'un vieux général à la moustache grise, à

la peau cuivrée, qui dînait avec nous à table d'hôte. Ce brave homme

avait perdu, dans un combat contre les Turcs, la partie supérieure

du crâne; de sorte que chaque fois qu'un étranger se présentait, il

s'excusait le plus courtoisement du monde de garder son chapeau à

table. Il avait coutume d'absorber, en mangeant, quelques bouteilles

d'eau-de-vie et, pour terminer, de vider un flacon d'arak, doublant

parfois la dose, suivant les circonstances; [Illustration R] malgré

cela, il était impossible de saisir en lui le moindre signe d'ivresse.

La chose vous dépasse, sans doute; elle me fit également le même effet:

je fus longtemps avant de pouvoir me l'expliquer, jusqu'au jour où je

trouvai, par hasard, la clef de l'énigme. Le général avait l'habitude

de soulever de temps en temps son chapeau; j'avais souvent remarqué

ce mouvement, sans m'en inquiéter autrement. Rien d'étonnant à ce

qu'il eût chaud au front, et encore moins à ce que sa tête eût besoin

d'air. Je finis cependant par voir qu'en même temps que son chapeau,

il soulevait une plaque d'argent qui y était fixée et lui servait de

crâne, et qu'alors les fumées des liqueurs spiritueuses qu'il avait

absorbées s'échappaient en légers nuages. L'énigme était résolue.

Je racontai ma découverte à deux de mes amis, et m'offris à leur en

démontrer l'exactitude. J'allai me placer, avec ma pipe, derrière

le général, et, au moment où il soulevait son chapeau, je mis avec

un morceau de papier le feu à la fumée: nous pûmes jouir alors d'un

spectacle aussi neuf qu'admirable. J'avais transformé en colonne de feu

la colonne de fumée qui s'élevait au-dessus du général; et les vapeurs

qui se trouvaient retenues par la chevelure du vieillard formaient

un nimbe bleuâtre, comme il n'en brilla jamais autour de la tête du

plus grand saint. Mon expérience ne put rester cachée au général; mais

il s'en fâcha si peu qu'il nous permit plusieurs fois de répéter un

exercice qui lui donnait un air si vénérable.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE II

HISTOIRES DE CHASSE

Je passe sous silence maintes joyeuses scènes dont nous fûmes acteurs

ou témoins dans des circonstances analogues, parce que je veux vous

raconter différentes histoires cynégétiques beaucoup plus merveilleuses

et plus intéressantes que tout cela.

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que ma société de

prédilection se composait de ces braves compagnons qui savent apprécier

le noble plaisir de la chasse. Les circonstances qui entourèrent toutes

mes aventures, le bonheur qui guida tous mes coups, resteront parmi les

plus beaux souvenirs de ma vie.

Un matin je vis, de la fenêtre de ma chambre à coucher, un grand étang,

qui se trouvait dans le voisinage, tout couvert de canards sauvages.

Décrochant immédiatement mon fusil, je descendis à la hâte l'escalier

avec tant de précipitation que je heurtai du visage contre la porte:

je vis trente-six chandelles, mais cela ne me fit pas perdre une

seconde. J'allais tirer, lorsqu'au moment où j'ajustais je m'aperçus,

à mon grand désespoir, que le violent coup que je m'étais donné à la

figure avait en même temps fait tomber la pierre de mon fusil. Que

faire? Je n'avais pas de temps à perdre. Heureusement, je me rappelai

ce que j'avais vu quelques instants auparavant. J'ouvris le bassinet,

je dirigeai mon arme dans la direction du gibier et je m'envoyai le

poing dans l'un de mes yeux. Ce coup vigoureux en fit sortir un nombre

d'étincelles suffisant pour allumer la poudre; le fusil partit, et je

tuai cinq couples de canards, quatre sarcelles et deux poules d'eau.

Cela prouve que la présence d'esprit est l'âme des grandes actions. Si

elle rend d'inappréciables services au soldat et au marin, le chasseur

lui doit aussi plus d'un heureux coup.

Ainsi, par exemple, je me souviens qu'un jour je vis sur un lac, au

bord duquel m'avait amené une de mes excursions, quelques douzaines de

canards sauvages, trop disséminés pour qu'il me fût permis d'espérer en

atteindre d'un seul coup un nombre suffisant. Pour comble de malheur,

ma dernière charge était dans mon fusil, et j'aurais précisément voulu

les rapporter tous, ayant à traiter chez moi nombre d'amis et de

connaissances.

[Illustration: Il les avait enfilés comme des perles.]

Je me souvins alors que j'avais encore dans ma carnassière un morceau

de lard, reste des provisions dont je m'étais muni en partant.

J'attachai ce morceau de lard à la laisse de mon chien que je dédoublai

et dont j'attachai les quatre fils bout à bout; puis je me blottis dans

les joncs du bord, lançai mon appât, et j'eus bientôt la satisfaction

de voir un premier canard s'en approcher vivement et l'avaler. Les

autres accoururent derrière le premier, et comme, l'onctuosité du

lard aidant, mon appât eut bientôt traversé le canard dans toute sa

longueur, un second l'avala, puis un troisième, et ainsi de suite. Au

bout de quelques instants mon morceau de lard avait voyagé à travers

tous les canards, sans se séparer de sa ficelle: il les avait enfilés

comme des perles. Je revins tout joyeux sur le bord, je me passai cinq

ou six fois la ficelle autour du corps et sur les épaules, et m'en

retournai à la maison.

Comme j'avais encore un bon bout de chemin à faire, et que cette

quantité de canards m'incommodait singulièrement, je commençai à

regretter d'en avoir tant pris. Mais sur ces entrefaites il survint

un événement qui, au premier moment, me causa quelque inquiétude. Les

canards étaient encore tous vivants: revenus peu à peu de leur premier

étourdissement, ils se mirent à battre de l'aile et à m'enlever en

l'air avec eux. Tout autre que moi eût assurément été fort embarrassé.

Mais moi j'utilisai cette circonstance à mon profit, et, me servant

des basques de mon habit comme de rames, je me guidai vers ma demeure.

Arrivé au-dessus de la maison, lorsqu'il s'agit de parvenir à terre

sans me rien casser, je tordis successivement le cou à mes canards, et

je descendis par le tuyau de la cheminée, et, à la grande stupéfaction

de mon cuisinier, je tombai sur le fourneau qui par bonheur n'était pas

allumé.

[Illustration]

J'eus une aventure à peu près semblable avec une compagnie de

perdreaux. J'étais sorti pour essayer un nouveau fusil, et j'avais

épuisé ma provision de petit plomb, lorsque, contre toute attente, je

vis se lever sous mes pieds une compagnie de perdreaux. Le désir d'en

voir le soir même figurer quelques-uns sur ma table m'inspira un moyen

que, sur ma parole, messieurs, je vous conseille d'employer en pareille

circonstance. Dès que j'eus remarqué la place où le gibier s'était

abattu, je chargeai rapidement mon arme et j'y glissai en guise de

plomb ma baguette, dont je laissai dépasser l'extrémité hors du canon.

[Illustration: Je me guidai vers ma demeure.]

Je me dirigeai vers les perdreaux, je tirai au moment où ils prenaient

leur vol, et, à quelques pas de là, ma baguette retomba ornée de sept

pièces, qui durent être fort surprises de se trouver si subitement

mises à la broche; ce qui justifie le proverbe qui dit: «Aide-toi, le

ciel t'aidera.»

[Illustration R]

Une autre fois, je rencontrai dans une des grandes forêts de la Russie

un magnifique renard bleu. C'eût été grand dommage de trouer cette

précieuse fourrure d'une balle ou d'une décharge de plomb. Maître

renard était tapi derrière un arbre. Je retirai aussitôt la balle du

canon et la remplaçai par un bon clou: je fis feu, et si habilement,

que la queue du renard se trouva fichée à l'arbre. Alors je m'avançai

tranquillement vers lui, je pris mon couteau de chasse et lui lis sur

la face une double entaille en forme de croix; je pris ensuite mon

fouet et le chassai si joliment hors de sa peau que c'était plaisir à

voir.

[Illustration L]

Le hasard et la chance se chargent souvent de réparer nos fautes; en

voici un exemple. Un jour, je vois dans une épaisse forêt une laie et

un marcassin qui courent sur moi. Je tire, et les manque. Mais voilà

le marcassin qui continue sa route, et la laie qui s'arrête immobile

comme fichée au sol. Je m'approche pour chercher la cause de cette

immobilité, et je m'aperçois que j'avais affaire à une laie aveugle,

qui tenait entre ses dents la queue du marcassin, lequel, dans sa piété

filiale, lui servait de guide. Ma balle, ayant passé entre les deux

bêtes, avait coupé le fil conducteur, dont la vieille laie conservait

encore une extrémité: ne se sentant plus tirée par son guide, elle

s'était arrêtée. Je saisis aussitôt ce fragment de queue, et je ramenai

chez moi, sans peine et sans résistance, la pauvre bête infirme.

[Illustration]

Si dangereux que soit cet animal, le sanglier est encore plus

redoutable et plus féroce. J'en rencontrai un jour un dans une forêt,

dans un moment où je n'étais préparé ni à la défense ni à l'attaque.

J'avais à peine eu le temps de me réfugier derrière un arbre, que

l'animal se jeta sur moi de tout son élan, pour me donner un coup de

côté; mais, au lieu de m'entrer dans le corps, ses défenses pénétrèrent

si profondément dans le tronc, qu'il ne put les retirer pour fondre une

seconde fois sur moi.

--Ha, ha! pensai-je, à nous deux maintenant!

Je pris une pierre, et je cognai de toutes mes forces sur ses défenses,

de façon qu'il lui fût absolument impossible de se dégager. Il n'avait

qu'à attendre que je décidasse de son sort: j'allai chercher des cordes

et un chariot au village voisin, et le rapportai fortement garrotté et

vivant à la maison.

Vous avez assurément entendu parler, messieurs, de saint Hubert, le

patron des chasseurs et des tireurs, ainsi que du cerf qui lui apparut

dans une forêt, portant la sainte croix entre ses cors. Je n'ai jamais

manqué de fêter chaque année ce saint en bonne compagnie, et j'ai bien

souvent vu son cerf représenté en peinture dans les églises, ainsi que

sur la poitrine des chevaliers de l'ordre qui porte son nom; aussi, en

mon âme et conscience, sur mon honneur de brave chasseur, je n'oserais

pas nier qu'il n'y ait eu autrefois des cerfs coiffés de croix, et

même qu'il n'en existe pas encore aujourd'hui. Mais, sans entrer dans

cette discussion, permettez-moi de vous raconter ce que j'ai vu de mes

propres yeux. Un jour que je n'avais plus de plomb, je donnai, par un

hasard inespéré, sur le plus beau cerf du monde. Il s'arrêta et me

regarda fixement, comme s'il eût su que ma poire à plomb était vide.

Aussitôt je mis dans mon fusil une charge de poudre, et j'y insinuai

une poignée de noyaux de cerises, que j'avais aussi vite que possible

débarrassés de leur chair. Je lui envoyai le tout sur le front, entre

les deux cors. Le coup l'étourdit: il chancela, puis il se remit et

disparut.

[Illustration: J'aperçois un magnifique cerf portant entre les cors un

superbe cerisier.]

Un ou deux ans après, je repassais dans la même forêt, et voilà, ô

surprise! que j'aperçois un magnifique cerf portant entre les cors un

superbe cerisier, haut de dix pieds, pour le moins. Je me souvins alors

de ma première aventure, et, considérant l'animal comme une propriété

depuis longtemps mienne, d'une balle je l'étendis à terre, de sorte que

je gagnai à la fois le rôti et le dessert; car l'arbre était chargé

de fruits, les meilleurs et les plus délicats que j'eusse mangés de

ma vie. Qui peut dire, après cela, que quelque pieux et passionné

chasseur, abbé ou évêque, n'ait pas semé de la même façon la croix

entre les cors du cerf de saint Hubert? Dans les cas extrêmes, un bon

chasseur a recours à n'importe quel expédient, plutôt que de laisser

échapper une belle occasion, et je me suis trouvé moi-même maintes

fois obligé de me tirer par ma seule habileté des passes les plus

périlleuses.

Que dites-vous, par exemple, du cas suivant?

Je me trouvais, à la tombée de la nuit, à bout de munitions, dans

une forêt de Pologne. Je m'en retournais à la maison, lorsqu'un ours

énorme, furieux, la gueule ouverte, prêt à me dévorer, me barre le

passage. En vain je cherche dans toutes mes poches de la poudre

et du plomb. Je ne trouve rien que deux pierres à fusil, que j'ai

l'habitude d'emporter par précaution. J'en lance violemment une dans

la gueule de l'animal, qui pénètre jusqu'au fond de son gosier. Ce

traitement n'étant pas du goût du monstre, ma bête fait demi-tour,

ce qui me permet de jeter une seconde pierre contre sa porte de

derrière.--L'expédient réussit admirablement. Non-seulement le second

silex arriva à son adresse, mais il rencontra le premier: le choc

produisit du feu, et l'ours éclata avec une explosion terrible. Je

suis sûr qu'un argument _à priori_ lancé ainsi contre un argument _à

posteriori_ ferait, au moral, un effet analogue sur plus d'un savant.

Il était écrit que je devais être attaqué par les bêtes les plus

terribles et les plus féroces, précisément dans les moments où j'étais

le moins en état de leur tenir tête, comme si leur instinct les eût

averties de ma faiblesse. C'est ainsi qu'une fois que je venais de

dévisser la pierre de mon fusil pour la raviver, un monstre d'ours

s'élance en hurlant vers moi.

[Illustration: Et l'ours éclata avec une explosion terrible.]

Tout ce que je pouvais faire, c'était de me réfugier sur un arbre, afin

de me préparer à la défense. Malheureusement, en grimpant, je laissai

tomber mon couteau, et je n'avais plus rien que mes doigts, ce qui

était insuffisant, pour visser ma pierre. L'ours se dressait au pied de

l'arbre, et je m'attendais à être dévoré d'un moment à l'autre.

J'aurais pu allumer mon amorce en tirant du feu de mes yeux, comme je

l'avais fait dans une circonstance précédente; mais cet expédient ne me

tentait que médiocrement: il m'avait occasionné un mal d'yeux dont je

n'étais pas encore complètement guéri. Je regardais désespérément mon

couteau piqué droit dans la neige; mais tout mon désespoir n'avançait

pas les choses d'un cran. Enfin il me vint une idée aussi heureuse que

singulière. Vous savez tous par expérience que le vrai chasseur porte

toujours, comme le philosophe, tout son bien avec lui: quant à moi, ma

gibecière est un véritable arsenal qui me fournit des ressources contre

toutes les éventualités. J'y fouillai et en tirai d'abord une pelote

de ficelle, puis un morceau de fer recourbé, puis une boîte pleine

de poix: la poix étant durcie par le froid, je la plaçai contre ma

poitrine pour la ramollir. J'attachai ensuite à la corde le morceau de

fer que j'enduisis abondamment de poix, et le laissai rapidement tomber

à terre. Le morceau de fer enduit de poix se fixa au manche du couteau

d'autant plus solidement que la poix, se refroidissant à l'air, formait

comme un ciment; je parvins de la sorte, en manœuvrant avec précaution,

à remonter le couteau. A peine avais-je revissé ma pierre, que maître

Martin se mit en devoir d'escalader l'arbre.

[Illustration]

--Parbleu, pensai-je, il faut être ours pour choisir si bien son moment!

Et je l'accueillis avec une si belle décharge, qu'il perdit du coup

l'envie de plus jamais monter aux arbres.

Une autre fois je fus serré de si près par un loup que je n'eus, pour

me défendre, d'autre ressource que de lui plonger mon poing dans

la gueule. Poussé par l'instinct de ma conservation, je l'enfonçai

toujours de plus en plus profondément, de façon que mon bras se trouva

engagé jusqu'à l'épaule. Mais que faire après cela? Pensez un peu à

ma situation: nez à nez avec un loup! Je vous assure que nous ne nous

faisions pas les yeux doux: si je retirais mon bras, la bête me sautait

dessus infailliblement; je lisais clairement son intention dans son

regard flamboyant. Bref, je lui empoignai les entrailles, les tirai à

moi, retournai mon loup comme un gant, et le laissai mort sur la neige.

[Illustration]

Je n'aurais assurément pas employé ce procédé à l'égard d'un chien

enragé qui me poursuivit un jour dans une ruelle de Saint-Pétersbourg.

--Cette fois, me dis-je, tu n'as qu'à prendre tes jambes à ton cou!

Pour mieux courir, je jetai mon manteau et me réfugiai au plus vite

chez moi. J'envoyai ensuite mon domestique chercher mon manteau,

qu'il replaça dans l'armoire avec mes autres habits. Le lendemain,

j'entendis un grand tapage dans la maison, et Jean qui venait vers moi

en s'écriant:

--Au nom du ciel, monsieur le baron, votre manteau est enragé!

Je m'élance aussitôt, et je vois tous mes vêtements déchirés et mis en

pièces. Le drôle avait dit vrai, mon manteau était enragé: j'arrivai

juste au moment où le furibond se ruait sur un bel habit de gala tout

neuf, et le secouait, et le dépeçait de la façon la plus impitoyable.

[Illustration]

[Illustration: Le drôle avait dit vrai, mon manteau était enragé.]

[Illustration]

CHAPITRE III

DES CHIENS ET DES CHEVAUX DU BARON DE MÜNCHHAUSEN

Dans toutes ces circonstances difficiles d'où je me tirai toujours

heureusement, quoique souvent au péril de mes jours, ce furent le

courage et la présence d'esprit qui me permirent de surmonter tant

d'obstacles. Ces deux qualités font, comme chacun sait, l'heureux

chasseur, l'heureux soldat et l'heureux marin. Cependant celui-là

serait un chasseur, un amiral ou un général imprudent et blâmable,

qui s'en remettrait en tout état de cause à sa présence d'esprit ou à

son courage, sans avoir recours aux ruses, ni aux instruments, ni aux

auxiliaires qui peuvent assurer la réussite de son entreprise. Pour ce

qui est de moi, je suis à l'abri de ce reproche, car je puis me vanter

d'avoir toujours été cité tant pour l'excellence de mes chevaux, de mes

chiens et de mes armes, que pour l'habileté remarquable que je mets à

les utiliser. Je ne voudrais pas vous entretenir des détails de mes

écuries, de mes chenils ni de mes salles d'armes, comme ont coutume de

le faire les palefreniers et les piqueurs, mais je ne peux pas ne pas

vous parler de deux chiens qui se sont si particulièrement distingués à

mon service, que je ne les oublierai jamais.

[Illustration]

L'un était un chien couchant, si infatigable, si intelligent, si

prudent, qu'on ne pouvait le voir sans me l'envier. Jour et nuit, il

était bon; la nuit je lui attachais une lanterne à la queue, et, en cet

équipage, il chassait tout aussi bien, peut-être mieux qu'en plein jour.

Peu de temps après mon mariage, ma femme manifesta le désir de

faire une partie de chasse. Je pris les devants pour faire lever

quelque chose, et je ne tardai pas à voir mon chien arrêté devant

une compagnie de quelques centaines de perdreaux. J'attendis ma

femme, qui venait derrière moi, avec mon lieutenant et un domestique:

j'attendis longtemps, personne n'arrivait; enfin, assez inquiet, je

retournai sur mes pas, et, quand je fus à moitié chemin, j'entendis des

gémissements lamentables: ils semblaient être tout près, et cependant

je n'apercevais nulle part trace d'être vivant.

Je descendis de cheval, j'appliquai mon oreille contre le sol, et

non-seulement je compris que les gémissements venaient de dessous

terre, mais encore je reconnus les voix de ma femme, de mon lieutenant

et de mon domestique. Je remarquai en même temps que non loin de

l'endroit où j'étais s'ouvrait un puits de mine de houille, et je ne

doutai plus que ma femme et ses malheureux compagnons n'y eussent

été engloutis. Je courus ventre à terre au prochain village chercher

les mineurs, qui après de grands efforts parvinrent à retirer les

infortunés de ce puits qui mesurait pour le moins quatre-vingt-dix

pieds de profondeur.

Ils amenèrent d'abord le domestique, son cheval, ensuite le lieutenant,

puis son cheval; enfin ma femme, et après elle son petit barbe. Le

plus curieux de l'affaire, c'est que, malgré cette chute effroyable,

personne, ni gens ni bête, n'avait été blessé, à l'exception de

quelques contusions insignifiantes; mais ils étaient en proie à une

extrême terreur. Comme vous pouvez l'imaginer, il n'y avait plus à

penser à reprendre la chasse, et si, ainsi que je le suppose, vous

avez oublié mon chien pendant ce récit, vous m'excuserez de l'avoir

également oublié après ce terrible événement.

Le lendemain même de ce jour, je dus partir pour affaire de service,

et je fus retenu quinze jours hors de chez moi. Aussitôt de retour, je

demandai ma Diane. Personne ne s'en était inquiété; mes gens croyaient

qu'elle m'avait suivi; il fallait donc désespérer de la revoir jamais.

A la fin une idée lumineuse me traversa l'esprit:

--Elle est peut-être restée, me dis-je, en arrêt devant la compagnie de

perdreaux!

[Illustration: Ils amenèrent d'abord le domestique.]

Je m'élance aussitôt, plein d'espoir et de joie, et qu'est-ce que je

trouve! ma chienne immobile à la place même où je l'avais laissée

quinze jours auparavant. «Pille!» lui criai-je; en même temps elle

rompit l'arrêt, fit lever les perdreaux, et j'en abattis vingt-cinq

d'un seul coup. Mais la pauvre bête eut à peine la force de revenir

auprès de moi, tant elle était exténuée et affamée. Je fus obligé,

pour la ramener à la maison, de la prendre avec moi sur mon cheval:

vous pensez du reste avec quelle joie je me pliai à cette incommodité.

Quelques jours de repos et de bons soins la rendirent aussi fraîche et

aussi vive qu'auparavant, et ce ne fut que plusieurs semaines plus tard

que je me trouvai à même de résoudre une énigme qui, sans ma chienne,

me fût sans doute restée éternellement incompréhensible.

Je m'acharnais depuis deux jours à la poursuite d'un lièvre. Ma chienne

le ramenait toujours et je ne parvenais jamais à le tirer. Je ne crois

pas à la sorcellerie, j'ai vu trop de choses extraordinaires pour cela,

mais j'avoue que je perdais mon latin avec ce maudit lièvre. Enfin je

l'atteignis de si près que je le touchais du bout de mon fusil: il

culbuta, et que pensez-vous, messieurs, que je trouvai?--Mon lièvre

avait quatre pattes au ventre et quatre autres sur le dos. Lorsque les

deux paires de dessous étaient fatiguées, il se retournait comme un

nageur habile qui fait alternativement la coupe et la planche, et il

repartait de plus belle avec ses deux paires fraîches.

[Illustration]

Je n'ai jamais revu depuis de lièvre semblable à celui-là, et je ne

l'aurais assurément pas pris avec une autre chienne que Diane. Elle

surpassait tellement tous ceux de sa race, que je ne craindrais pas

d'être taxé d'exagération en la disant unique, si un lévrier que je

possédais ne lui avait disputé cet honneur. Cette petite bête était

moins remarquable par sa mine que par son incroyable rapidité. Si

ces messieurs l'avaient vue, ils l'auraient certainement admirée, et

n'auraient point trouvé étonnant que je l'aimasse si fort, et que je

prisse tant de plaisir à chasser avec elle. Ce lévrier courut si vite

et si longtemps à mon service, qu'il s'usa les pattes jusqu'au-dessus

du jarret, et que sur ses vieux jours je pus l'employer avantageusement

en qualité de terrier.

[Illustration]

Alors que cette intéressante bête était encore lévrier ou, pour parler

plus exactement, levrette, elle lit lever un lièvre qui me parut

extraordinairement gros. Ma chienne était pleine à ce moment, et cela

me peinait de voir les efforts qu'elle faisait pour courir aussi vite

que d'habitude. Tout à coup j'entendis des jappements, comme si c'eût

été une meute entière qui les poussât, mais faibles et incertains, si

bien que je ne savais d'où cela partait: lorsque je me fus approché, je

vis la chose la plus surprenante du monde.

[Illustration]

Le lièvre, ou plutôt la hase, car c'était une femelle, avait mis

bas en courant; ma chienne en avait fait autant, et il était né

précisément autant de petits lièvres que de petits chiens. Par

instinct les premiers avaient fui, et, par instinct aussi, les seconds

les avaient non-seulement poursuivis, mais pris, de sorte que je me

trouvai terminer avec six chiens et six lièvres une chasse que j'avais

commencée avec un seul lièvre et un seul chien.

Au souvenir de cette admirable chienne, je ne puis m'empêcher de

rattacher celui d'un excellent cheval lithuanien, une bête sans prix!

Je l'eus par suite d'un hasard qui me donna l'occasion de montrer

glorieusement mon adresse de cavalier. Je me trouvais dans un des biens

du comte Przobowski, en Lithuanie, et j'étais resté dans le salon à

prendre le thé avec les dames, tandis que les hommes étaient allés dans

la cour examiner un jeune cheval de sang arrivé récemment du haras.

Tout à coup nous entendîmes un cri de détresse.

[Illustration: Je vins me placer sur la table même.]

Je descendis en toute hâte l'escalier, et je trouvai le cheval si

furieux, que personne n'osait ni le monter, ni même l'approcher; les

cavaliers les plus résolus restaient immobiles et fort embarrassés:

l'effroi se peignait sur tous les visages, lorsque d'un seul bond je

m'élançai sur la croupe du cheval; je le surpris et le matai tout

d'abord par cette hardiesse; mes talents hippiques achevèrent de le

dompter et de le rendre doux et obéissant. Afin de rassurer les dames,

je fis sauter ma bête dans le salon en passant par la fenêtre; je fis

plusieurs tours au pas, au trot et au galop, et, pour terminer, je

vins me placer sur la table même, où j'exécutai les plus élégantes

évolutions de la haute école, ce qui réjouit fort la société. Ma

petite bête se laissa si bien mener, qu'elle ne cassa pas un verre,

pas une tasse. Cet événement me mit si fort en faveur auprès des dames

et du comte, qu'il me pria avec sa courtoisie habituelle de vouloir

bien accepter ce jeune cheval, qui me conduirait à la victoire dans

la prochaine campagne contre les Turcs, qui allait s'ouvrir sous les

ordres du comte Munich.

[Illustration]

CHAPITRE IV

AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN DANS LA GUERRE CONTRE LES TURCS

Certes, il eût été difficile de me faire un cadeau plus agréable que

celui-là, dont je me promettais beaucoup de bien pour la prochaine

campagne et qui devait me servir à faire mes preuves. Un cheval aussi

docile, aussi courageux, aussi ardent,--un agneau et un bucéphale tout

à la fois,--devait me rappeler les devoirs du soldat, et en même temps

les faits héroïques accomplis par le jeune Alexandre dans ses fameuses

guerres.

Le but principal de notre campagne était de rétablir l'honneur des

armes russes qui avait quelque peu été atteint sur le Pruth, du temps

du czar Pierre: nous y parvînmes après de rudes mais glorieux combats,

et grâce aux talents du grand général que j'ai nommé plus haut.

La modestie interdit aux subalternes de s'attribuer de beaux faits

d'armes; la gloire doit en revenir communément aux chefs, si nuls

qu'ils soient, aux rois et aux reines qui n'ont jamais senti brûler de

poudre qu'à l'exercice, et n'ont jamais vu manœuvrer d'armée qu'à la

parade.

Ainsi, je ne revendique pas la moindre part de la gloire que notre

armée recueillit dans maint engagement. Nous fîmes tous notre devoir,

mot qui, dans la bouche du citoyen, du soldat, de l'honnête homme, a

une signification beaucoup plus large que ne se l'imaginent messieurs

les buveurs de bière. Comme je commandais alors un corps de hussards,

j'eus à exécuter différentes expéditions où l'on s'en remettait

entièrement à mon expérience et à mon courage: pour être juste,

cependant, je dois dire ici qu'une grande part de mes succès revient à

ces braves compagnons que je conduisais à la victoire.

Un jour que nous repoussions une sortie des Turcs sous les murs

d'Oczakow, l'avant-garde se trouva chaudement engagée. J'occupais un

poste assez avancé; tout à coup je vis venir du côté de la ville un

parti d'ennemis enveloppés d'un nuage de poussière qui m'empêchait d

apprécier le nombre et la distance. M'entourer d'un nuage semblable,

c'eût été un stratagème vulgaire, et cela m'eût, en outre, fait manquer

mon but. Je déployai mes tirailleurs sur les ailes en leur recommandant

de taire autant de poussière qu'ils pourraient. Quant à moi, je me

dirigeai droit sur l'ennemi, afin de savoir au juste ce qui en était.

[Illustration]

Je l'atteignis: il résista d'abord et tint bon jusqu'au moment où

mes tirailleurs vinrent jeter le désordre dans ses rangs. Nous le

dispersâmes complètement, en fîmes un grand carnage et le refoulâmes

non-seulement dans la place, mais encore au delà, de façon qu'il

s'enfuit par la porte opposée, résultat que nous n'avions pas osé

espérer.

[Illustration: L'eau s'écoulait par derrière à mesure qu'elle entrait

par devant.]

Comme mon lithuanien allait extrêmement vite, je me trouvai le premier

sur le dos des fuyards, et, voyant que l'ennemi courait si bien vers

l'autre issue de la ville, je jugeai bon de m'arrêter sur la place

du marché et de faire sonner le rassemblement. Mais figurez-vous mon

étonnement, messieurs, en ne voyant autour de moi ni trompette ni aucun

de mes hussards!

--Que sont-ils devenus? me dis-je; se seraient-ils répandus dans les

rues?

Ils ne pouvaient cependant pas être bien loin, et ne devaient pas

tarder à me rejoindre. En attendant, je menai mon lithuanien à la

fontaine qui occupait le milieu de la place, pour l'abreuver. Il se

mit alors à boire d'une façon inconcevable, sans que cela parût le

désaltérer: j'eus bientôt l'explication de ce phénomène singulier,

car, en me retournant pour regarder si mes gens n'arrivaient pas,

qu'imaginez-vous que je vis, messieurs? Tout l'arrière-train de mon

cheval était absent et coupé net. L'eau s'écoulait par derrière à

mesure qu'elle entrait par devant, sans que la bête en conservât rien.

Comment cela était-il arrivé? je ne pouvais m'en rendre compte,

lorsqu'enfin mon hussard arriva du côté opposé à celui par lequel

j'étais venu et, à travers un torrent de cordiales félicitations et

d'énergiques jurons, me rapporta ce qui suit. Tandis que je m'étais

jeté pêle-mêle au milieu des fuyards, on avait brusquement laissé

retomber la herse de la porte, qui avait tranché net l'arrière-train

de mon cheval. Cette seconde partie de ma bête était d'abord restée

au milieu des ennemis et y avait exercé de terribles ravages; puis,

ne pouvant pénétrer dans la ville, elle s'était dirigée vers un pré

voisin, où je la retrouverais sans aucun doute. Je tournai bride

aussitôt, et l'avant de mon cheval me mena au grand galop vers la

prairie. A ma grande joie, j'y retrouvai en effet l'autre moitié qui

se livrait aux évolutions les plus ingénieuses et passait gaiement le

temps avec les juments qui erraient sur la pelouse.

[Illustration]

Étant dès lors bien assuré que les deux parties de mon cheval étaient

vivantes, j'envoyai chercher notre vétérinaire. Sans perdre de temps,

il les rajusta au moyen de rameaux de laurier qui se trouvaient là, et

la blessure guérit heureusement. Il advint alors quelque chose qui ne

pouvait arriver qu'à un animal aussi supérieur. Les branches prirent

racine dans son corps, poussèrent, et formèrent autour de moi comme un

berceau à l'ombre duquel j'accomplis plus d'une action d'éclat.

Je veux vous raconter encore ici un petit désagrément qui résulta de

cette brillante affaire. J'avais si vigoureusement, si longtemps et

si impitoyablement sabré l'ennemi, que mon bras en avait conservé le

mouvement, alors que les Turcs avaient depuis longtemps disparu. Dans

la crainte de me blesser et surtout de blesser les miens lorsqu'ils

m'approchaient, je me vis obligé de porter pendant huit jours mon bras

en écharpe, comme si j'eusse été amputé.

Lorsqu'un homme monte un cheval tel que mon lithuanien, vous pouvez

bien, messieurs, le croire capable d'exécuter un autre trait qui

paraît, au premier abord, tenir du fabuleux. Nous faisions le siège

d'une ville dont j'ai oublié le nom, et il était de la plus haute

importance pour le feld-maréchal de savoir ce qui se passait dans la

place: il paraissait impossible d'y pénétrer, car il eût fallu se faire

jour à travers les avant-postes, les grands'gardes et les ouvrages

avancés; personne n'osait se charger d'une pareille entreprise. Un

peu trop confiant peut-être dans mon courage et emporté par mon zèle,

j'allai me placer près d'un de nos gros canons et, au moment où le coup

partait, je m'élançai sur le boulet, dans le but de pénétrer par ce

moyen dans la ville; mais lorsque je fus à moitié route, la réflexion

me vint.

[Illustration]

--Hum! pensai-je, aller, c'est bien, mais comment revenir? Que va-t-il

t'arriver une fois dans la place? On te traitera en espion et on le

pendra au premier arbre: ce n'est pas une fin digne de Münchhausen!

Ayant fait cette réflexion, suivie de plusieurs autres du même genre,

j'aperçus un boulet, dirigé de la forteresse contre notre camp, qui

passait à quelques pas de moi; je sautai dessus, et je revins au milieu

des miens, sans avoir, il est vrai, accompli mon projet, mais du moins

entièrement sain et sauf.

[Illustration: Si je ne m'étais enlevé par ma propre queue.]

Si j'étais leste et alerte à la voltige, mon brave cheval ne l'était

pas moins. Haies ni fossés, rien ne l'arrêtait, il allait toujours

droit devant lui. Un jour, un lièvre que je poursuivais coupa la grande

route; en ce moment même, une voiture où se trouvaient deux belles

dames vint me séparer du gibier. Mon cheval passa si rapidement et si

légèrement à travers la voiture, dont les glaces étaient baissées, que

j'eus à peine le temps de retirer mon chapeau et de prier ces dames de

m'excuser de la liberté grande.

Une autre fois, je voulus sauter une mare, et, lorsque je me trouvai

au milieu, je m'aperçus quelle était plus grande que je ne me l'étais

figuré d'abord: je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et

je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus

de champ; cette fois encore je m'y pris mal, et tombai dans la mare

jusqu'au cou: j'aurais péri infailliblement si, par la force de mon

propre bras, je ne m'étais enlevé par ma propre queue, moi et mon

cheval que je serrai fortement entre les genoux.

[Illustration]

CHAPITRE V

AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN PENDANT SA CAPTIVITÉ CHEZ LES TURCS.

IL REVIENT DANS SA PATRIE

Malgré tout mon courage, malgré la rapidité, l'adresse et la souplesse

de mon cheval, je ne remportai pas toujours, dans la guerre contre les

Turcs, les succès que j'eusse désirés. J'eus même le malheur, débordé

par le nombre, d'être fait prisonnier, et, ce qui est plus triste

encore, quoique cela soit une habitude chez ces gens-là, je fus vendu

comme esclave.

Réduit à cet état d'humiliation, j'accomplissais un travail moins dur

que singulier, moins avilissant qu'insupportable. J'étais chargé de

mener chaque matin au champ les abeilles du sultan, de les garder tout

le jour et de les ramener le soir à leur ruche. Un soir, il me manqua

une abeille; mais je reconnus aussitôt qu'elle avait été attaquée

par deux ours qui voulaient la mettre en pièces pour avoir son miel.

N'ayant entre les mains d'autre arme que la hachette d'argent qui est

le signe distinctif des jardiniers et des laboureurs du sultan, je la

lançai contre les deux voleurs, dans le but de les effrayer. Je réussis

en effet à délivrer la pauvre abeille; mais l'impulsion donnée par mon

bras avait été trop forte; la hache s'éleva en l'air si haut, si haut,

qu'elle s'en alla tomber dans la lune. Comment la ravoir? Où trouver

une échelle pour aller la rechercher?

[Illustration L]

Je me rappelai alors que le pois de Turquie croît très-rapidement et à

une hauteur extraordinaire. J'en plantai immédiatement un, qui se mit

à pousser et alla de lui-même contourner sa pointe autour d'une des

cornes de la lune. Je grimpai lestement vers l'astre, où j'arrivai sans

encombre. Ce ne fut pas un petit travail que de rechercher ma hachette

d'argent dans un endroit où tous les objets sont également en argent.

Enfin je la trouvai sur un tas de paille.

[Illustration: Lorsqu'il fut embroché, j'acourus.]

Alors je songeai au retour. Mais, ô désespoir! la chaleur du soleil

avait flétri la tige de mon pois, si bien que je ne pouvais descendre

par cette voie sans risquer de me casser le cou. Que faire? je tressai

avec la paille une corde aussi longue que je pus: je la fixai a l'une

des cornes de la lune, et je me laissai glisser. Je me soutenais de

la main droite, j'avais ma hache dans la gauche: arrivé au bout de ma

corde, je tranchai la portion supérieure et la rattachai à l'extrémité

inférieure: je réitérai plusieurs fois cette opération, et je finis, au

bout de quelque temps, par discerner au-dessous de moi la campagne du

sultan.

[Illustration R]

Je pouvais bien être encore à une distance de deux lieues de la terre,

dans les nuages, lorsque la corde se cassa, et je tombai si rudement

sur le sol, que j'en restai tout étourdi. Mon corps, dont le poids

s'était accru par la vitesse acquise et par la distance parcourue,

creusa dans la terre un trou d'au moins neuf pieds de profondeur. Mais

la nécessité est bonne conseillère. Je me taillai avec mes ongles de

quarante ans une sorte d'escalier, et je parvins de cette façon à

revoir le jour.

[Illustration L]

Instruit par cette expérience, je trouvai un meilleur moyen de me

débarrasser des ours qui en voulaient à mes abeilles et à mes ruches.

J'enduisis de miel le timon d'un chariot, et je me plaçai non loin de

là en embuscade, pendant la nuit. Un ours énorme, attiré par l'odeur du

miel, arriva et se mit à lécher si avidement le bout du limon, qu'il

finit par se le passer tout entier dans la gueule, dans l'estomac

et dans les entrailles: lorsqu'il fut bien embroché, j'accourus, je

fichai dans le trou placé à l'extrémité du timon une grosse cheville,

et coupant ainsi la retraite au gourmand, je le laissai dans celte

position jusqu'au lendemain matin. Le sultan, qui vint se promener dans

les environs, faillit mourir de rire en voyant le tour que j'avais joué

a l'ours.

[Illustration: Que le soleil lui-même y gagna des engelures.]

Aventures de Baron de Münchausen · 第 1 / 6 段