LES FEMMES ET LE MONDE

«Prendre la femme d’autrui.» Cela laisse supposer que la femme

appartient à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes

esclavagistes.

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Il y a des femmes auxquelles le monde interdit d’avoir un amant; il en

est d’autres auxquelles il permet un seul amant; il en est qu’il

contraint à se cacher, tandis que certaines s’affichent impunément; il y

a des femmes qui sont notoires par le nombre de leurs liaisons; d’autres

par la qualité exquise de leurs amants; il est des femmes désintéressées

et d’autres qui ne le sont point.

Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant ses caprices. Pour le

monde comme pour la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant il

juge, et ses arrêts sont sans appel.

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Que les femmes qui n’ont d’autre règle que leur plaisir m’écoutent et

soient assurées qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, et

contre l’évidence même, les apparences.

Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter qui, tout maître des dieux

et des hommes qu’il était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait

l’amour.

Elles ne se doutent pas du demi-sourire qui accueille leur nom lorsqu’il

est prononcé en société: «Mme B..., une femme facile.»

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Mme B... entre dans un salon.

--Je vais lui demander des nouvelles de R..., me dit un ami.

--Gardez-vous-en bien. Elle est avec S... depuis un mois. Si vous voulez

des nouvelles de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore épuisé

l’alphabet.

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La femme fait elle-même son prix. Elle serait bien sotte de ne pas le

fixer le plus haut possible, ne serait-ce que pour flatter la vanité de

l’homme.--«Voyez ce que je vous donne et mesurez la grandeur de votre

victoire.»

C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer à chaque fois, avec une

constance qui ne se lasse pas, de nous persuader que nous sommes son

premier amant. Nous ne la croyons pas, mais l’insistance avec laquelle

elle nous le répète a quelque chose de flatteur. Nous en arrivons à

imaginer que, s’il y en a eu d’autres, ils ont été des accidents, tandis

que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.

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Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme fît trop de manières. On voit

le ridicule d’une femme qui met très haut quelque chose dont personne ne

cherche à s’emparer.

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Ayons le courage de le dire: Une femme qui est bonne, qui aime ses

enfants et s’occupe d’eux, qui aime son mari et son foyer, ne devient

pas une marâtre, une mauvaise épouse, une coureuse parce qu’elle a

rencontré un homme qui a su lui plaire.

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Hélène a trente ans. Elle est belle, mais on l’aimerait, même si elle

n’était pas belle, à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune et vit

simplement dans un monde qui n’est pas simple. Vingt hommes lui ont fait

la cour sans succès; quelques-uns lui ont laissé entendre que le luxe

lui était dû et qu’ils voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.

Hélène a un secret. Elle aime. Après un an de luttes, elle se donne à

celui qu’elle aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle avait le droit

de sacrifier à son amour ses enfants et son mari, à qui elle tient par

mille liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. Elle mène chez

elle la même vie que par le passé; elle est bonne comme autrefois, et

simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, elle a eu la force de

la garder au-dedans d’elle; elle a lutté et souffert sans qu’aucun des

siens s’en aperçût. Du même cœur, elle s’intéresse à son mari, à ses

enfants; ils sont heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les quelques

heures qu’elle leur dérobe, dans la semaine, quel mal font-elles aux

siens, à elle-même?

Pourtant Hélène n’est plus une honnête femme.

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Mme V... est laide et riche, avare, en outre. Son esprit est pointu

comme un bâton ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile à deviner

les dissentiments naissants, elle sait les envenimer et a brouillé dix

ménages. Elle est le désespoir de son mari, la terreur de ses enfants.

Intransigeante de vertu, elle n’admet aucune excuse à aucune

défaillance. Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir pas failli;

elle n’ajoute pas que personne, jamais, ne l’y incita.

Mme V... est une honnête femme.

Notes sur l'Amour · 第 40 / 81 题